SECTION VII. _Du Domaine._ Le domaine est le revenu propre du sultan; il

comprend:

1º La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs.

2º Les droits sur les épiceries venant des Indes.

3º La vente des muges et poutargues de Damiette.

4º Les droits sur les arts, métiers, cabarets, danseuses et filles

publiques.

5º Droits sur les courtiers et interprètes.

6º Produit des briqueteries.

7º Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie à Rosette.

8º Douane des marchandises de l'Inde, placée à _el Tor_.

9º Droits à Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres sur _la

raffinerie du sucre_.

10º Le quint du butin légal.

11º Ferme du lac Semanaoui et autres étangs.

12º Droits sur Foua, entrepôt des Francs quand le canal d'Alexandrie

était navigable, ce qui a cessé depuis 120 ans (1320).

13º Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port de Rosette.

14º Douanes du Saïd (haute Égypte) sur les Abissins qui apportent des

esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes (monopoles) du sené

et de la casse.

15º Droits des pays protégés et des pays affermés aux Arabes.

Produit des nombreuses métairies et terres du domaine, arrosées par des

roues.

Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situé au vieux Kaire.

Succession de tous les grands qui, dans l'Égypte, meurent sans héritiers

légitimes.

Bénéfices de l'Hôtel des monnaies.

Droit de la ville de Bairout.

Douanes des marchandises de l'Inde, voiturées à Bedr, à Honain, à

Bouaib-el-aqabé.

Voici maintenant les charges:

1º Munitions de guerre pour toute expédition.

2º Dépenses de la caravane et de la fête du sacrifice.

3º Distribution des victimes aux grands et petits officiers.

4º Dépenses de la fête pascale, du banquet et des réjouissances.

5º Renouvellement de la garde-robe et des meubles du harem.

6º _Idem_, du vêtement des Mamlouks.

7º Veste d'honneur aux grands officiers, aux qâdis, aux émirs de 1^{re}

classe, aux kâchefs. (Au Bairam, tous les musulmans s'habillent à neuf,

eux et leur maison; cela s'appelle _kesoué_.)

8º Entretien complet des employés pour l'impôt.

9º Fourniture du harem et seraï, en sucreries, confitures, sorbets,

fruits, etc.

10º Présents à faire aux souverains.

11º Veste d'honneur (ou caftan annuel) à tous les gens en place de

l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont que pour l'année

courante; le revêtu paie un don ou prix de babouches: le plus riche

l'emporte). Chacune de ces vestes diffère de forme, de couleur, de

richesse, selon le rang (en général le vêtement est très-dispendieux,

surtout pour les pelisses.)

SECTION V. _Le grand avocat du conseil._--Lorsque pour une affaire

majeure le sultan assemble le conseil (diouân), il mande le prince des

croyants, les 4 grands qâdis, le vizir, les émirs de 1,000 cavaliers, et

le connétable.

Avant la séance, le sultan explique ses intentions à un homme de

confiance et éloquent, qui est chargé de présenter l'affaire et de

répondre à toutes les objections. Le sultan garde le silence.

On a imaginé cet officier, afin que le sultan ne soit jamais compromis,

et qu'on puisse faire des objections librement, toute erreur tombant sur

l'avocat ou rapporteur.

CHAPITRE V. Les enfants des sultans sont élevés avec soin dans le harem.

C'est un usage ancien de faire enfermer tous ceux qui existent à

l'avénement d'un prince. Malek-el-acheraf donna la liberté à 40; mais

ils moururent dans la peste de l'an 1429, qui enleva jusqu'à 10,500

têtes par jour.

Quand un prince est mineur, il y a un régent que l'on nomme

nezâm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand le sultan

s'absente, il y a un vicaire _nâïeb-el-molk_.

Le chef des émirs, ou _àtabek-el-àsâker_, est une espèce de connétable.

Les émirs sont divisés en plusieurs classes.

Ceux de la 1^{re} possèdent 100 Mamlouks, et commandent à 1,000: ils

devraient être 24.

Ceux de la 2^{e} possèdent 40 Mamlouks: ils devraient être 40. La

musique guerrière joue à la porte de leurs hôtels à l'âsr (ou heure de

la 3^{e} prière); elle est composée de timbales, tambours et

clarinettes. Ces derniers instruments sont de date récente.

Les émirs de 3^{e} classe devraient être au nombre de 20: ils ont chacun

20 Mamlouks.

Les émirs de 4^{e} classe devraient être 50, et avoir chacun 10

Mamlouks.

Enfin la 5^{e} et dernière classe est de 30 émirs, qui ont chacun 5

Mamlouks pour cortége.

Parmi ces émirs, les uns ont de l'emploi dans l'état, d'autres n'ont que

leur titre et grade.

L'armée se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince tartare,

ayant, il y a plusieurs années, envoyé demander un tribut, sous peine

d'envoyer contre l'Égypte 20 toumans de cavaliers (200,000), le sultan

d'alors lui envoya pour toute réponse l'état suivant de ses troupes:

1º Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. -- (_Maison

du roi._) 24,000 cavaliers.

2º Mamlouks du sultan. 10,000

Mamlouks des émirs. 8,000

Gendarmes à Damas. 12,000

Mamlouks des émirs de Damas. 3,000

Gendarmes à Alep. 6,000

Mamlouks des émirs d'Alep. 2,000

Gendarmes de Tripoli. 4,000

Mamlouks des émirs. 1,000

Gendarmes de Safad. 1,000

Mamlouks des émirs. 1,000

Garnisons des châteaux de Syrie, les

Mamlouks compris. 60,000

-----------------

132,000 cavaliers.

_Arabes sujets._

Tribu Bâli-fadl, enfants de Nouèïr. 24,000

Arabes de Hedjaz. 24,000

Tribu d'el-Aâli. 2,000

Arabes d'Irâq. 2,000

--d'Yemen. 2,000

--de Djezire. 2,000

--de Metrouq. 1,000

--de Djarm. 1,000

--Beni-oqbé et Beni-mehdi. 1,000

--el-Omara. 1,000

--de Hindam. 1,000

--Aâïd. 1,000

--Fezàrât. 1,000

--Mohârib. 1,000

--Qarîl. 1,000

--Qattâb. 1,000

--d'Égypte ensemble. 3,000

--Haouâra. 24,000

Turkmans répandus en hordes ou _camps_

sur les terres de Syrie et de Diarbekr,

portés sur les registres au nombre de 180,000

Les Ochrân (l'on ne sait ce que c'est,

sinon d'autres Turkmans) divisés en

35 districts, à chacun 1,000 cavaliers. 35,000

Kourdes. 20,000

Milices de l'Égypte, à raison de 33,000

villages et de 2 cavaliers par village:

total 66,000

-------------------

En tout 526,000 cavaliers.

_Des magasins et greniers du sultan._--Le sultan a des magasins où

s'entreposent tous les produits en nature de ses douanes, le poivre, la

cannelle, les épiceries, les sucres, les bois de construction.

Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles.

Dans l'un, nommé Chiouân, s'entreposent les grains, blés, riz, bois,

pailles, etc., pour l'usage du palais.

Dans l'autre, nommé Hirâ, se déposent des grains auxquels on ne touche

qu'en cas de nécessité; quelquefois on prohibe la sortie. Ce grenier se

remplit et subvient aux disettes. C'est de là que se tirent les aumônes.

Dans une année le bénéfice de la vente se monta à 300,000 dinars (de 10

liv. 3 s.).

Il y a eu en Égypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois 3 en 25

ans; et cela toujours en temps de trouble et de mauvais gouvernement.

CHAPITRE IX. § 1^{er}. _Des inspecteurs du terrain labourable_,

Kochâf-el-Torâb.--Les inspecteurs du terrain sont choisis parmi les

émirs de la 1^{re} classe; ils sont expédiés tous les ans au

commencement du printemps, dans toutes les provinces de l'Égypte, pour

faire exécuter les travaux nécessaires à l'entretien des canaux, à

l'élévation des digues et chaussées, et tout ce qui est relatif à la

hausse et à la baisse des eaux du Nil.

Le département du trésor royal est chargé, sur les droits qu'il perçoit,

de faire creuser certains canaux publics, qui facilitent l'écoulement

des eaux. Mais tout ce qui tient aux digues et chaussées nécessaires à

la solidité des ponts, se doit faire par corvées et contributions

réparties sur chaque village, en raison de l'étendue et de la fertilité

de son territoire. Lorsque le Nil commence à déborder, l'on ne saurait

trop veiller à la conservation des digues, chaussées et ponts, jusqu'à

ce que les terres soient assez abreuvées; car s'ils étaient emportés,

les eaux, s'écoulant de suite, laisseraient sans arrosement des contrées

entières.

Quand le Nil décroît, il faut au contraire faciliter l'écoulement, afin

d'ensemencer les terres à temps.

Quant aux ponts établis pour l'utilité locale de certains villages,

c'est aux possédant-biens de les entretenir. Les inspecteurs n'ont rien

à y voir.

§ II. _Des kâchefs_, ou _inspecteurs des provinces_.--Les gouverneurs,

dits kâchefs, de l'Égypte, étaient autrefois au nombre de 3.

L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu'à Genadel. Il

nommait 7 émirs, qui administraient sous ses ordres immédiats les 7

provinces méridionales (Heptanomis et Thébaïs).

Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi sous lui 7

émirs.

Le troisième gouvernait la province de Gizah seulement. Celui-ci était

quelquefois un émir de la 1^{re} classe, chef de 1,000 cavaliers, comme

les 2 premiers; quelquefois un émir de la musique guerrière.

Depuis quelque temps l'on a établi trois kâchefs pour le sud; l'un au

Faïoum, l'autre au Saïd inférieur, le troisième au Saïd supérieur. De

même on a divisé le nord en 3 kâchefliks. L'un contient les provinces de

l'est (Charqié); l'autre celle de l'ouest (Garbîe); le troisième, la

Béhiré, ou province du Lac, qui de tout temps a été un gouvernement

particulier.

Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions sont moins

favorables au bon ordre.

En divisant les places, l'on a atténué la puissance et l'influence qui,

ci-devant réunies en peu de mains, permettaient aux commandants de

déployer cet appareil et cette magnificence toujours si imposants à la

multitude.

Ci-devant, lorsqu'un _kâchef_ du Saïd ou du nord faisait sa tournée, le

calme devançait ses pas, et sa suite de 1,000 cavaliers occasionait une

circulation d'espèces qui vivifiait le commerce et l'agriculture.

Parmi les émirs subalternes, quelques-uns sont encore nommés par les

kâchefs; mais le grand nombre est tombé à la nomination de

l'administrateur du trésor privé (oustadar), qui vend ces places et

paralyse le pouvoir des kâchefs.

§ III. _Des fonctionnaires en chaque village et de la perception de

l'impôt._--Dans chaque ville et village principal il y a un qâdi, un

percepteur des droits pour le trésor royal, un autre pour le trésor

privé, un autre pour le domaine; plus, un commissaire royal de la

navigation (du Nil), un officier militaire pour la police, un fermier

adjudicataire, un inspecteur des canaux, et des syndics ou vieillards

bourgmestres.

Autrefois l'impôt ne se levait qu'en nature, maintenant et depuis

long-temps tout est affermé, et les fermiers adjudicataires des villages

tiennent un état de maison si opulent, que beaucoup de petits souverains

d'Asie vivent avec moins d'éclat.

Les fermiers de Menzalé et de Faraskour, rendent au domaine chacun

36,000 dinars[153].

Les autres villages, dont plusieurs rendent 12 à 20,000 dinars, sont

également affermés pour des sommes qui ne varient point[154].

Les terres affectées à l'apanage des djendis sont divisées par kirâts;

et chaque kirât est évalué à 1,000 dinars, environ 11,000 livres.

CHAPITRE X. _Administration des provinces._

1º Province de Damas.

2º Karak.

3º Halab (Alep.)

4º Tarâbolos (Tripoli.)

5º Homs (Hems.)

6º Safad.

7º Gazzah (Gaze.)

La première et la plus considérable province de la Syrie est celle de

Damas.

Son vice-roi (kafil) a un appareil égal au sultan qu'il représente. Il

dispose à son gré de toutes les places civiles et militaires de son

gouvernement.

Les grands officiers militaires sont l'émir généralissime des troupes,

le chef des portiers, 12 émirs de 1^{re} classe, 20 émirs de 2^{e}

classe, et 60 émirs à 10 et à 5 Mamlouks.

Le tribunal de justice est composé de 4 grands qâdis des 4 écoles ou

sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des substituts dans Damas et

dans les autres villes de la province, pour juger au civil et au

criminel.

Les grands officiers de plume (mobâcherin) sont le secrétaire des

dépêches, le grand inspecteur de l'armée, l'oustadar ou chef du trésor

privé, celui du domaine, celui du trésor royal, et le vizir.

Les agents exécutifs (arbâb-el-ouazaïef) sont 2 inspecteurs titrés

kâchefs faisant leur tournée à tour de rôle; les émirs des généralités,

les commandants de places, le grand maréchal des logis, le tribun de

l'armée, etc., presque comme au Kaire.

Le château de Damas est confié au lieutenant du sultan et à 7

officiers-portiers (capidjis).

Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient être

12,000, dont 2,000 près du vice-roi; le reste près des émirs, par

escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes, comme en Égypte.

Karak tient le second rang de province. L'on écrit à son vice-roi sur du

papier rouge, parce que l'un des successeurs de Selâheldin, ayant donné

à ses 3 enfants son empire, savoir: à l'un l'Égypte; à l'autre la Syrie,

depuis Bisan jusqu'au Diarbekr; au 3^{e} le reste de la Syrie et Karak,

l'étiquette de ces sultans a passé à leurs vice-rois.

Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur que 2 capidjis; pour

tribunal, que 2 qâdis; pour garnison, que quelques Mamlouks et Babrites

(gens de la marine), avec un prince arabe qui commande à toutes les

tribus du ressort.

Les 5 autres gouvernements sont administrés sur le même plan que celui

de Damas, mais avec moins de faste et de dépense: celui de Hama était

dès-lors ruiné.

Il y a des forts et des châteaux qui ont des émirs particuliers. Leur

garnison est composée d'un lieutenant du sultan, d'un corps

d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde, d'un tribun de l'armée, de

quelques Mamlouks du sultan, des portiers, et de quelques soldats du

pays qui montent la garde.

L'auteur ne sait s'il doit regarder Malatié comme un château ou comme le

chef-lieu d'une province. C'est là que commandait Doqmaq, de qui fut

esclave Malek-el-acheraf sultan (maître du vizir auteur).

CHAPITRE XI. _Des émirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes._--Les

Arabes répandus sur les terres d'Égypte et de Syrie sont divisés par

tribus, dont chacune a son émir. Cet émir a sous lui des chaiks chargés

du maintien de l'ordre et de la levée des contributions dont ils sont

fermiers, chacun dans leur district respectif.

§ I. _Des expéditions militaires._--On distingue 2 espèces d'expéditions

(tedjârid), l'une contre l'étranger, l'autre contre le sujet rebelle.

Dans l'un et l'autre cas, l'armée est composée de cavaliers et d'archers

à pied, en nombre capable d'écraser l'ennemi qui ose se mesurer.

On fait des camps volants, soit pour renforcer une place, soit pour

garder un poste, observer un ennemi, etc.

L'ordre invariable des camps est que la tente du supérieur soit toujours

postée derrière celle de son subordonné, de manière que celle du sultan

est à la queue de toutes les autres.

(Suivent ici 2 articles sur la conquête de l'Yemen par ordre de

Malek-el-acheraf, et de l'île de Cypre, qui la suivit peu de temps

après. Dans tous ces faits on ne voit que des boucheries d'hommes, sans

raison, et sans instruction pour le lecteur).

CHAPITRE XII. Il contient, en 3 sections, des anecdotes historiques et

des maximes arabes qui se résument à dire, 1º que les princes sont

renversés par ceux qu'ils élèvent; 2º que la fatalité régit tout, et

qu'il faut être patient et résigné; 3º que l'inconstance et la mauvaise

foi sont la base du coeur humain. Et la conclusion est une lettre de

Malek-el-acheraf à Châh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle le

sultan égyptien répond des injures grossières au sultan tatar.

_Des ouqâfs_, ou _fondations en Égypte_.--Les kalifes Ommiades et

Abbasides ont souvent fait des aumônes; mais ils prenaient les sommes

sur leur trésor; et il ne me paraît pas qu'ils aient jamais affecté des

terres à perpétuité.

En Égypte ce fut Malek-el-Sâhêl, 16^{e} qualaounide, qui le premier

affecta 2 villages à l'entretien des Mahmals, fondés par Bibars.

Aujourd'hui les rentes foncières en faveur de la Mekke et de Médine sont

si multipliées en Turkie, que, sans le gaspillage des régies, ces 2

villes seraient les plus riches du globe. La raison en est que l'on

lègue souvent son bien à ces villes pour le conserver en usufruit à sa

race, en le préservant de la rapacité du gouvernement. D'autre part, les

princes et les riches font des legs pieux et expiatifs aux desservants

des riches et pauvres de ces villes. L'Égypte seule en est grevée, selon

Mohammad-ben-eshâq, savoir, de 6 grands legs principaux, appelés

_dechîchet-el-kobra_, ou grosse semoule.

1º Le legs de Djaqmaq, 10^{e} sultan circassien.

2º Le legs de Qâiet-baï[155], 17^{e} circassien.

3º De Tenâm, } émirs riches du temps des Tcherkasses.

4º De Kâouend, }

5º De Sélim 1^{er}.

6º De Soliman son fils.

Les terres affectées par ces legs sont, savoir:

Pour le premier, 6 villages dans le Kalioûb.

Pour le second, 5 villages dans le Monoûf.

Pour le troisième, 6 villages et une île dans le Garbié.

Pour le quatrième, 9 villages dans le Daq-Halié, près de la Charqîé.

Pour le cinquième, 2 villages dans la Béhairé.

Pour le sixième, 5 villages dans le district de Foua.

7º Dans celui de Djizah, 3 villages.

8º Dans le Faïoum, 2 villages.

9º Dans le Behensaoûîé, 7 villages.

10º Dans le Saïd, 7 villages: total, 52 villages et l'île.

Année commune, le produit de toutes ces terres, en froment, orge, fèves,

lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb (l'ardeb pesant 192

livres).

Les mêmes terres donnent de plus en redevances pécuniaires 70 bourses

(87,000 fr.).

A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncières, fondées

en divers endroits par des sultans, des pachas, des particuliers, tant

sur des terres que sur des maisons et boutiques; c'est ce que l'on

appelle el _sourer_. Ces aumônes s'élèvent, selon Mohammad-ben-ezhâq, à

164 bourses (205,000 fr.). Mais les détails des comptes n'en offrent que

141.

A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie (Roum-ili),

Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans; ce qui constitue une

énorme richesse pour la Mekke et Médine.

Soliman a d'ailleurs fondé 80 chameaux pour des pauvres qui veulent

faire le pèlerinage.

_Colombiers des pigeons de message._--Ces colombiers sont établis dans

des tours construites de distance en distance sur toute l'étendue de

l'empire, dans l'intention de surveiller à la sûreté et à la

tranquillité publique.

C'est à Moussel que l'on a commencé de se servir de pigeons pour porter

des lettres[156]. Lorsque les Fâtmîtes envahirent l'Égypte, ils y

établirent ces postes aériennes, et ils y attachèrent un si vif intérêt,

qu'ils assignèrent des fonds propres à une régie spéciale à cet objet.

Parmi les registres de ce bureau en était un où se trouvaient classées

les races de pigeons reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dîn

Abd-el-Dâher a composé sur cette matière un livre curieux, intitulé

_Tamâîm-el-Hàmâïm, Amulettes des pigeons_.

Depuis long-temps les colombiers du _Saïd_ sont détruits par suite des

troubles qui ont ruiné le pays; mais ceux de la basse Égypte subsistent

(en 1450), et en voici l'état ainsi que pour la Syrie.

_N. B._ Les distances ont été ajoutées par le traducteur, d'après

d'Anville et d'après ses propres connaissances.

§ I^{er}. _Correspondance du Kaire avec Alexandrie._

COLOMBIERS.

Château de la Montagne (au Kaire) 0

Monouf-el-ouliâ 39

Damanhour-el-ouâhech 45

Skanderié (Alexandrie) 36

------------

120 milles.

§ II. _Du Kaire à Damiette._

Château de la Montagne 0

Tour de Beni òbaid 36

Echmoun-el-rommân 36

Doumiât 30

----------

102 milles.

§ III. _Du Kaire à Gazzah._

Du Kaire à Bilbais 27

De Bilbais à Saléhié 27

De Saléhié à Qâtia 42

De Qâtia à Ouarrâdé 48

De Ouarrâdé à Gazzé[157] 81

-----------

225 milles.

§ IV. De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier 81

à Nablous, 1 colombier 36

----------

117 milles.

De Gazzé à Habroun 30

à Sâfié, sur un ruisseau de ce nom 45

à Karak 48

----------

123 milles.

§ V. _De Gazzé à Safad._

à El-qods (Jérusalem) 48

à Djenîn 30

à Bisan 24

à Safad 24

----------

126 milles.

§ VI. _De Gazzé à Damas, 7 colombiers._

De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier 48

à Genin 30

à Bisân 24

à Tâfés. 30

à el-Sânemain 24

à Damas. 30

----------

186 milles.

_De Damas à Balbek, 1 colombier_ 48 milles.

_De Damas à Halab, 7 colombiers._

à Damas, 1 colombier.

à Cara. 45

à Hems. 36

à Hama 24

à Màrra. 30

à Kan-tounâm. 30

à Halab. 28

-----------

193 milles.

_De Halab à Behesna, 4 colombiers._

à Halab.

à el-Biré, sur la rive est de l'Euphrate. 66

à Qalàt-el-Roum. 27

à Behesna. 45

----------

138 milles.

_De Halab à Rahâbé, 4 colombiers._

à Halab.

à Qàbâqib. 75

à Tadmour (Palmyre). 75

à el-Rahâbé. 108

-----------

258 milles.

_De Damas à Tarâbolos (Tripoli), 5 colombiers._

à Damas[158]

à Saida. 63

à Bairout 24

à Terbelé. 30

à Tarâbolos. 24

------------

141 milles.

Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la célérité des

dépêches. Chaque colombier a son directeur et ses _veilleurs_, qui

attendent à tour de rôle l'arrivée des pigeons: il y a en outre des

domestiques et des mules à chaque colombier pour les échanges respectifs

des pigeons. La dépense totale ne laisse pas que d'être considérable.

_Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet effet._

Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire par des

bateaux qui partaient de Saïd et Bairout pour Damiet, où des bateaux

plus petits les relayaient jusqu'à Boulâq. Là, des chameaux la

transportaient au château, où on la déposait dans des citernes. Sous

Barqouq, et depuis lui, on l'a expédiée par des _hedjines_ (chameaux

coureurs) dont il se fait 70 départs depuis le 1^{er} juin jusqu'au 30

novembre.... un toutes les 54 heures.

Tous les 2 jours il part de Damas 5 _hedjines_ chargés, et guidés par un

homme expert et par un courrier porteur d'ordres au relais. Dans chaque

relais on entretient 6 hedjines.

Les relais sont comme il suit:

De Damas à el-Sânemain. 30

à Tafés. 24

à Erbed. 18

à Djenîn. 36

à Qàqoun. 18

à Loudd. 18

à Gazzé. 36

-----------

180 milles.

à el-Arich. 57

à Ouarrâdé. 24

à Moutailem. 24

à Qâtiê. 24

à Salèhié 42

à Bilbeis 24

au château du Kaire 27

------------

222 milles.

_Postes à cheval, dites barîd._

Le gouvernement a établi des postes sur les principaux chemins de

l'empire, les voici:

(Il faut savoir que par _barîd_ (course) on entend un espace de 2 à 4

lieues (un relais).

La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudées, mesure d'el-Hachîm,

l'une des premières tribus arabes.

La coudée est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par le travers;

et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet.

_Route du Kaire au Saïd._

Du Kaire à Gizah, en traversant le Nil 15

à Bernecht 15

à Minîet-el-Qâïd 18

à Ouena 18

à Siâtem 18

à Dehrout 15

à Iqlosena 18

à Minîet Ebukasib 18

à Achmounain 15

à Dehrout-el-Cherif 12

à Menhi 12

à Manfalout 12

à Ousiout 13

à Tima 21

à Maragat 12

à Belensoun 12

à Djirdgé 12

à Belienet 15

à Hou 21

à Qôm-el-Ahmar 12

à Derenbe 15

à Kous, en traversant le Nil 12

de Kous à Hedjré 15

à Edoua 15

à Esna, poste double 24

-----------

385 milles.

Là finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux chez

des particuliers.

D'Esna l'on se rend à Aïdab sur la mer Rouge, entrepôt de l'Yémen et de

Habach (Abissinie).

Du Kaire à Scanderié, il y a deux routes; l'une par le Delta au milieu

des villages, l'autre par le désert à gauche du fleuve;

Par le Delta, il y a du Kaire 0

à Kalioub 9

à Monouf 18

à Mohallet-el-Marhoum 24

à N'hararîé 24

à Turkmânié 24

à Scanderié 24

-----------

123 milles.

Par le désert ou chemin sec, il y a du

Kaire à Djaziret-el-Qît 18

à Ouardan 12

à Terrâné 12

à Zàouiet-el-Mobarek 12

à Damanhour 21

à Louqîn 18

à Skanderié 24

----------

117 milles.

_Du Kaire à Doumiât._

Du Kaire à Kalioub. 9

à Bilbais 18

à Salehîé 24

à Sadîé 12

à Bainounet 12

à Achmoun-el-Roumman 12

à Faraskour 21

à Doumiât 9

----------

117 milles.

_Du Kaire à Gazzé._

Du Kaire à Sâdié ci-dessus 63

à Gorâbi 18

à Qâtié 12

à Màân 12

à Motâilem 12

à Seouâdé 12

à Ouarrâdé 12

à Bir-el-Qâdi 12

à el-Arich 12

à Karrîobé 12

à Sâàqa 12

à Refah 9

à Salqa 12

à Gazzé 12

-----------

222 milles.

_De Gazzé a Karak._

De Gazzé à Belaqis 12

á Habroun 18

a Djenba 12

à Zouair 18

à Safié 15

à Kafar 24

à Karak 21

-----------

120 milles.

De Karak à Choubak, extrémité nord de l'Arabie pétrée, il n'y a que 3

relais pour environ 90.

_De Gazzé à Damas._

De Gazzé à Djenîn 12

à Bait-Derâs 12

à Loudd 12

à el-Oudjaâ 6

à Tiret 6

à Qâqoun 6

à Fâmié 9

à Djenin (en Safad) 9

à Hettin 6

à Zerîn 6

à àïn-Djalout 6

à Bisan 6

à Erbed 12

à Tâfes 18

à Râs-el-Mâ 12

à el-Sânemain 12

à Gàbâgib 12

à Kesoué 9

à Damas 9

-----------

180 milles.

_De Damas à el-Biré sur l'Euphrate._

De Damas à Kousair au nord 9

à Qatifé, à l'est 12

à Efterâq, au nord 6

à Kastel 9

à Qara 9

à Gasoulé 12

à Semsin 12

à Hems 12

à Rousten 12

à Hama 12

à Latmîn 9

à Djerabolos 9

à Marra 12

à Ebad 12

à Emâr 12

à Kinesrin 9

à Halab 12

à el-Bab 30

à Bait-Beré 30

à el-Biré 15

----------

255 milles.

_De Damas à Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate._

De Damas à Homs; voyez ci-dessus 81

De Homs vers l'est à Masnà 24

à Qarnain 18

à el-Baida 24

à Tadmour 24

à Kerbe 24

à Sakné 18

à Qabqab 18

à Kaouamel 24

à Rahàbé 24

à Djabar 110

-----------

389 milles.

_De Damas à Safad._

De Damas à Bouraid, nord-ouest 12

à Qoulous 12

à Orainbé 18

à Nouran 12

à Djabb Yousef 18

à Safad 12

---------

84 milles.

_De Damas à Bairout._

De Damas à Kan-Maiseloun 12

à Harin, sur la Qasmîe 18

à Saïd, par le Liban 33

à Bairout 24

----------

87 milles.

_De Damas à Balbek._

à Zebdani 15

à Boura 12

à Balbek 13

----------

40 milles.

_De Damas à Tarâbolos._

De Damas à Gazoubé. (Voyez route de Halab) 55

à Qadis 18

à Aqmar 21

à el-Akra 18

à el-Arqâ 12

à Tarâbolos 15

----------

139 milles.

_De Damas à Karak._

De Damas à el-Qatibé 12

à Barâdié 18

à Bordj el-Abiad 18

à Hosbân 18

à Qanbes 24

à Dibiân 24

à Qâtè-el-Modjeb 24

à Safra 24

à Karak 24

-----------

186 milles.

_De Halab à Behesna et à Qaïsarié (Cézarée), frontière de l'empire en

Arménie._

De Halab à el-Semoûqa 12

à Istidra 12

à Bait-el-Fâr 18

à Antab 12

à Dair-Koûn 9

à Qoûna 12

à Arban 12

à Behesna 9

à el-Qaïsarïé 120

----------

216 milles.

Depuis l'an 1412, le gouvernement a cessé d'entretenir des relais de

Behesna à Qaïsarïé.

L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et XIII, d'une

manière étendue et intéressante, mais qu'il serait trop long de copier:

il suffira de dire qu'il divise, avec les géographes musulmans, la Syrie

en 5 contrées:

1º La Palestine, depuis _el-Ariche_ jusqu'à Lajdoun, près le Qarmel.

2º Le Haurân, pays varié de plaines et de montagnes dont la capitale est

Tabarié.

3º Le Goutâh (ou pays creux) dont les principales villes sont Damas,

Tripoli, Safad, Balbek.

4º Le pays des Hems, où l'on ne voit ni scorpions ni serpents.

5º Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dépendances Antioche,

Ama, Serbin, etc.

Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divisée en 6 provinces

qui tirent leurs noms de leurs capitales.

La première s'appelle province de _Gaza_, ville située en une plaine

fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est détaché, et

s'étend depuis _Oula_, dans l'Arabie pétrée, jusqu'au ruisseau Zizalé,

qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace de 20 journées de chameaux

(à 6 lieues la journée). Le pays a beaucoup de villages; mais il y a

disette d'eau sur les routes, et une grande quantité de défilés entre

des rocs où un seul homme peut arrêter 100 cavaliers.--Karak est une des

plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force.

La seconde est appelée province de _Safad_, et contient plus de 1,200

villages. La ville est située très-agréablement sur le lac Tabarié, et a

une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en dépend, n'est qu'un

hameau.

La troisième, dite province de Damas, est la plus riche en tout genre de

productions et en villages. L'auteur en compte plus de dix-huit cents,

et omet ceux de divers districts.

La quatrième, dite province de Tripoli, contient plus de 3000 villages:

Hesn-el-akrad, château fort, forme sa limite à l'est.

La cinquième, dite province de Hama, est riche en villages et en

châteaux forts: celui de Hama fut détruit par Tamerlan.

La sixième, dite province de _Halab_, est très-étendue et très-riche. Le

château de Halab est fait de main d'homme, (il veut dire le monticule

qui porte le château).

De Halab dépendent _Antioche_ sur l'Oronte; _Djabar_ sur l'Euphrate;

_Rahbé_ au sud de Djabar, sur la rive orientale du même fleuve; _Sis_ en

Arménie, peuplé de chrétiens; _Tarsous_ au bord de la mer en face de

Cypre; _Biré_ sur l'Euphrate, où il y a un pont de bateaux et un

très-grand nombre de châteaux et villes importantes que l'auteur décrit

en détail. (En sorte qu'à cette époque l'on ne peut pas évaluer la Syrie

à moins de 20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant

l'autre, contenir 300 têtes, ce serait 6,000,000 d'habitants; état bien

différent de l'actuel, et je pense très-inférieur à l'ancien, du temps

de Titus et de Vespasien.

(Je termine cette notice par quelques idées du vizir Châhin sur les

principes de la souveraineté).

CHAPITRE II. SECTION I^{re}.--_De la puissance souveraine._ La puissance

souveraine est un rayon de la divinité. C'est par un effet miraculeux du

caractère sacré imprimé sur le front du despote (_sultan, maître

absolu_), que le bon ordre subsiste, que la révolte et la licence sont

châtiées, etc.

Le but du pouvoir suprême est la conservation des particuliers et

l'accroissement du bien public par un gouvernement juste. Le sultan doit

user avec sagesse du sabre que Dieu a remis en ses mains pour défendre

l'empire, pour faire fleurir la religion, et faire observer les lois

divines et humaines.

(_Merèï_, l'historien homme de loi ci-devant cité, répète souvent que

les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidèles.--Que dans

les villes conquises l'on ne doit point leur permettre de bâtir ou

réparer leurs temples.--Que même il faudrait les détruire sans

exception).

En même temps que Dieu ordonne au sultan de travailler au bonheur des

sujets, il ordonne aux sujets d'obéir aveuglément au sultan, d'exécuter

ses ordres sans examen, parce qu'il est dépositaire de la loi de Dieu et

du prophète.

Le prophète a reçu de Dieu l'empire universel du monde; sa puissance,

quant aux lois et au sacerdoce, a été transmise à ses successeurs de

main en main jusqu'à ce jour et à _l'émir el-Moumenin_, qui donne au

sultan l'investiture du consentement des grands juges, des docteurs de

la loi, des grands officiers de la couronne et des commandants de

l'armée (ce qui modifie _la grace de Dieu_, presque comme en Europe).

Par cette sanction le souverain _élu_ devient le maître du trésor de

l'état, le généralissime des troupes, le gouverneur des places,

l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et chacun doit

placer sa gloire à lui obéir.

SECTION II. _Des devoirs du despote._--(Ce chapitre est un vrai traité

de morale chrétienne. Le sultan doit être pieux, pratiquer les actes de

la religion devant le peuple; il doit repousser l'orgueil, la

présomption, l'avarice, le mensonge; réprimer sa colère, avoir un

maintien digne, silencieux, imposant; être patient, juste, et en un mot

avoir les bonnes qualités d'esprit et de coeur qui, dans toute espèce de

gouvernement composent l'art _un_ de gouverner, quant à l'individu, mais

non quant aux bases du contrat social.)

SECTION IV. _Devoirs des sujets._--Les devoirs des sujets consistent

dans le profond respect pour le sultan, dans l'exécution _aveugle_ de

ses ordres, le dévouement à son service, les bons conseils pour ses

succès.

Le grand point du gouvernement est que chaque classe, chaque individu,

se tiennent dans les bornes qui leur sont assignées.

ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.

CHAPITRE PREMIER.

Géographie et Histoire Naturelle de la Syrie.

En sortant de l'_Égypte_ par l'isthme qui sépare l'_Afrique_ de

l'_Asie_, si l'on suit le rivage de la _Méditerranée_, l'on entre dans

une seconde province des Turks, connue parmi nous sous le nom de

_Syrie_. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous a été transmis par les

_Grecs_, est une altération de celui d'_Assyrie_, introduite chez les

_Ioniens_, qui en fréquentaient les côtes, après que les Assyriens de

Ninive eurent réduit cette contrée en province de leur empire[159]. Par

cette raison, le nom de _Syrie_ n'eut pas d'abord l'extension qu'il a

prise ensuite. On n'y comprenait ni la _Phénicie_ ni la _Palestine_. Les

habitants actuels, qui, selon l'usage constant des Arabes, n'ont point

adopté la nomenclature grecque, méconnaissent le nom de _Syrie_[160];

ils le remplacent par celui de _Barr-el-Châm_[161], qui signifie _pays

de la gauche_; et par là ils désignent tout l'espace compris entre deux

lignes tirées, l'une d'_Alexandrette_ à l'_Euphrate_, l'autre de _Gaze_

dans le désert d'_Arabie_, ayant pour bornes à l'_est_ ce même désert,

et à l'_ouest_ la _Méditerranée_. Cette dénomination de _pays de la

gauche_, par son contraste à celle de l'_Yamîn_ ou _pays de la droite_,

indique pour chef-lieu un local intermédiaire, qui doit être la Mekke;

et par son allusion au culte du soleil[162], elle prouve à la fois une

origine antérieure à Mahomet, et l'existence déja connue de ce culte au

temple de la _Kîabé_.

§ I.

Aspect de la Syrie.

Quand on jette les yeux sur la carte de la _Syrie_, on observe que ce

pays n'est en quelque sorte qu'une chaîne de montagnes, qui d'un rameau

principal se distribuent à droite et à gauche en divers sens: la vue du

terrain est analogue à cet exposé. En effet, soit que l'on aborde par la

mer, soit que l'on arrive par les immenses plaines du désert, on

commence toujours à découvrir de très-loin l'horizon bordé d'un rempart

nébuleux qui court nord et sud, tant que la vue peut s'étendre: à mesure

que l'on approche, on distingue des entassements gradués de sommets,

qui, tantôt isolés, et tantôt réunis en chaînes, vont se terminer à une

ligne principale qui domine sur tout. On suit cette ligne sans

interruption, depuis son entrée par le nord jusque dans l'Arabie.

D'abord elle serre la mer entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_; puis,

après avoir cédé passage à cette rivière, elle reprend sa route au midi

en s'écartant un peu du rivage, et par une suite de sommets continus,

elle se prolonge jusqu'aux sources du Jourdain, où elle se divise en

deux branches, pour enfermer, comme en un bassin, ce fleuve et ses trois

lacs. Pendant ce trajet, il se détache de cette ligne, comme d'un tronc

principal, une infinité de rameaux qui vont se perdre, les uns dans le

désert, où ils forment divers bassins, tels que celui de _Damas_, de

_Haurân_, etc., les autres vers la mer, où ils se terminent quelquefois

par des chutes rapides, comme il arrive au _Carmel_, à la _Nakoure_, au

cap _Blanc_, et à presque tout le terrain entre _Bairout_[163] et

_Tripoli_. Plus communément ils conservent des pentes douces qui se

terminent en plaines, telles que celles d'_Antioche_, de _Tripoli_, de

_Tyr_, d'_Acre_, etc.

§ II.

Des montagnes.

Ces montagnes, en changeant de niveaux et de lieux, changent aussi

beaucoup de formes et d'aspect. Entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_, les

sapins, les mélèzes, les chênes, les buis, les lauriers, les ifs et les

myrtes qui les couvrent, leur donnent un air de vie qui déride le

voyageur attristé de la nudité de Cypre[164]. Il rencontre même sur

quelques pentes des cabanes environnées de figuiers et de vignes; et

cette vue adoucit la fatigue d'une route qui, par des sentiers raboteux,

le conduit sans cesse du fond des ravins à la cime des hauteurs, et de

la cime des hauteurs le ramène au fond des ravins. Les rameaux

inférieurs, qui vont dans le nord d'_Alep_, n'offrent au contraire que

des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au midi d'_Antioche_ et sur

la mer, les coteaux se prêtent à porter des oliviers, des tabacs et des

vignes[165]; mais du côté du désert, le sommet et la pente de cette

chaîne ne sont qu'une suite presque continue de roches blanches. Vers le

Liban, les montagnes s'élèvent, et cependant se couvrent en beaucoup

d'endroits d'autant de terre qu'il en faut pour devenir cultivables à

force d'industrie et de travail. Là, parmi les rocailles, se présentent

les restes peu magnifiques des cèdres si vantés[166], et plus souvent

des sapins, des chênes, des ronces, des mûriers, des figuiers et des

vignes. En quittant le pays des _Druzes_, les montagnes perdent de leur

hauteur, de leur aspérité, et deviennent plus propres au labourage;

elles se relèvent dans le sud-est du Carmel, et se revêtent de futaies

qui forment d'assez beaux paysages; mais en avançant vers la _Judée_,

elles se dépouillent, resserrent leurs vallées, deviennent sèches,

raboteuses, et finissent par n'être plus sur la mer _Morte_ qu'un

entassement de roches sauvages, pleines de précipices et de

cavernes[167]; pendant qu'à l'est du Jourdain et du lac, une autre

chaîne de rocs plus hauts et plus hérissés offre une perspective encore

plus lugubre, et annonce dans le lointain l'entrée du désert et la fin

de la terre habitable.

La vue des lieux atteste que le point le plus élevé de toute la Syrie

est le _Liban_, au sud-est de Tripoli. A peine sort-on de _Larneca_, en

_Cypre_, que déja, à 30 lieues de distance, on voit à l'horizon sa

pointe nébuleuse. D'ailleurs, le même fait s'indique sensiblement sur

les cartes, par le cours des rivières. L'_Oronte_, qui des montagnes de

Damas va se perdre sous Antioche; la _Qâsmie_, qui du nord de _Balbek_

se rend vers _Tyr_; le _Jourdain_, que sa pente verse au midi, prouvent

que le sommet général est au local indiqué. Après le Liban, le point le

plus saillant est le mont _Aqqar_: on le voit dès la sortie de _Marra_

dans le désert, comme un énorme cône écrasé, que l'on ne cesse pendant

2 journées d'avoir devant les yeux. Personne jusqu'à ce jour n'a eu le

loisir ou la faculté de porter le baromètre sur ces montagnes pour en

connaître la hauteur; mais on peut la déduire d'une mesure naturelle, la

neige: dans l'hiver, tous les sommets en sont couverts depuis

_Alexandrette_ jusqu'à _Jérusalem_; mais dès mars, elle fond partout, le

Liban excepté: cependant elle n'y persiste toute l'année que dans les

sinuosités les plus élevées, et au _nord-est_, où elle est à l'abri des

vents de mer et de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue à la

fin d'août 1784, lorsque j'étouffais de chaleur dans la vallée de

_Balbek_. Or, étant connu que la neige à cette latitude exige une

élévation de 15 à 1600 toises, on en doit conclure que le Liban atteint

cette hauteur, et qu'il est par conséquent bien inférieur aux Alpes, et

même aux Pyrénées[168].

Le _Liban_, dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du _Kesraouân_

et du pays des _Druzes_, présente tout le spectacle des grandes

montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie,

tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie,

toujours de la variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le

rivage: la hauteur et la rapidité de ce rempart, qui semble fermer la

terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent

l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte

ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensité de

l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration: mais

pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer

sur la cime même du Liban ou du _Sannine_. Là, de toutes parts, s'étend

un horizon sans bornes; là, par un temps clair, la vue s'égare et sur le

désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe:

l'ame croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant sur la chaîne

successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'oeil,

d'_Antioche_ à _Jérusalem_; tantôt, se rapprochant de ce qui les

environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin,

l'attention, fixée par des objets distincts, examine avec détail les

rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les

villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a

vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées

orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda

si long-temps sur la tête; on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis

menaçants, devenus dans leur abaissement, semblables aux sillons d'un

champ, ou aux gradins d'un amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le

point le plus élevé de tant de choses, et un sentiment d'orgueil les

fait regarder avec plus de complaisance.

Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité

des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices

commencent par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets qui le portent

le rassure, et il examine à son aise les incidents pittoresques qui se

succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche des

journées entières, pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en

vue; il tourne, il descend; il côtoie, il grimpe; et dans ce changement

perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas

les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages près de glisser

sur des pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses d'un

rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un

couvent placé sur un cône isolé, comme _Mar-Châiâ_ dans la vallée du

_Tigre_. Ici, un rocher percé par un torrent est devenu une arcade

naturelle, comme à _Nahr-el-Leben_[169]. Là, un autre rocher taillé à

pic, ressemble à une haute muraille; souvent, sur les côteaux, les

bancs de pierres, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des

ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux,

trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et

formé des cavernes, comme à _Nahr-el-Kelb_, près d'Antoura: ailleurs,

elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux

pendant une partie de l'année, comme à _Mar-Eliâs-el-Roum_, et à

_Mar-Hanna_[170]; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus

tragiques. On a vu par des dégels et des tremblements de terre, des

rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines,

et en écraser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un accident

semblable ensevelit, près de _Mardjordjôs_, un village qui n'a laissé

aucune trace. Plus récemment et près du même lieu, le terrain d'un

coteau chargé de mûriers et de vignes s'est détaché par un dégel subit,

et glissant sur le talus de roc qui le portait, est venu, semblable à un

vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la

vallée inférieure. Il en est résulté un procès bizarre, quoique juste,

entre le propriétaire du fonds indigène et celui du fonds émigré, et il

a été porté jusqu'au tribunal de l'émir Yousef, qui a compensé les

pertes. Il semblerait que ces accidents dussent jeter du dégoût sur

l'habitation de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, ils sont

compensés par un avantage qui rend leur séjour préférable à celui des

plus riches plaines; je veux dire par la sécurité contre les vexations

des Turks. Cette sécurité a paru un bien si précieux aux habitants,

qu'ils ont déployé dans ces rochers une industrie que l'on chercherait

vainement ailleurs. A force d'art et de travail, ils ont contraint un

sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt, pour profiter des eaux, ils

les conduisent par mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent

dans les vallons par des chaussées; tantôt ils soutiennent les terres

prêtes à s'écrouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes

les montagnes ainsi travaillées, présentent l'aspect d'un escalier ou

d'un amphithéâtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de

mûriers. J'en ai compté sur une même pente jusqu'à 100 et 120, depuis le

fond du vallon jusqu'au faîte de la colline; j'oubliais alors que

j'étais en Turkie, ou si je me le rappelais, c'était pour sentir plus

vivement combien est puissante l'influence même la plus légère de la

liberté.

§ III.

Structure des montagnes.

La charpente de ces montagnes est formée d'un banc de pierre calcaire

dure, blanchâtre et sonnante comme le grès, disposée par lits

diversement inclinés. Cette pierre se représente presque la même dans

toute l'étendue de la Syrie; tantôt elle est nue, et elle a l'aspect des

rochers pelés de la côte de Provence: telle est la chaîne qui borde au

nord le chemin d'Antioche à Alep, et qui sert de lit au cours supérieur

du ruisseau qui coule en cette dernière ville. _Ermenâz_, village situé

entre _Serkin_ et _Kaftin_, a un défilé qui rassemble parfaitement à

ceux qu'on passe en allant de Marseille à Toulon. Si l'on va d'_Alep_ à

_Hama_, l'on rencontre sans cesse les veines du même roc dans la plaine,

tandis que les montagnes qui courent sur la droite, en offrent des

entassements qui figurent de grandes ruines de villes et de châteaux.

C'est encore cette même pierre qui, sous une forme plus régulière,

compose la masse du _Liban_, de l'_Anti-Liban_, des montagnes des

_Druzes_, de la _Galilée_, du _Carmel_, et se prolonge jusqu'au _sud_ du

_lac Asphaltite_; partout les habitants en construisent leurs maisons et

en font de la chaux. Je n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres

tinssent des coquillages pétrifiés dans les parties hautes du Liban;

mais il existe entre _Bâtroun_ et _Djebaîl_ au _Kesrâouan_, à peu de

distance de la mer, une carrière de pierres schisteuses, dont les lames

portent des empreintes de plantes, de poissons, de coquillages, et

surtout d'ognons de mer. Le torrent d'_Azqâlan_, en Palestine, et aussi

pavé d'une pierre lourde, poreuse et salée, qui contient beaucoup de

petites volutes et de bivalves de la Méditerranée. Enfin Pocoke en a

trouvé une quantité dans les rochers qui bordent la mer Morte.

En minéraux, le fer seul est abondant; les montagnes du Kesrâouan et des

Druzes en sont remplies. Chaque année, les habitants en exploitent

pendant l'été des mines qui sont simplement ocreuses. La Judée n'en doit

pas manquer, puisque Moïse observait, il y a plus de 3,000 ans, que ses

pierres étaient _de fer_. On parle d'une mine de cuivre à Antabès, au

nord d'Alep; mais elle est abandonnée: on m'a dit aussi chez les

Druzes, que dans l'éboulement de cette montagne dont j'ai parlé, on

avait trouvé un minéral qui rendit du plomb et de l'argent; mais comme

une pareille découverte aurait ruiné le canton, en y attirant

l'attention des Turks, l'on s'est hâté d'en étouffer tous les indices.

§ IV.

Volcans et tremblements.

Le midi de la Syrie, c'est-à-dire le bassin du Jourdain, est un pays de

volcans; les sources bitumineuses et soufrées du lac Asphaltite, les

laves, les pierres-ponces jetées sur ces bords, et le bain chaud de

_Tabarié_, prouvent que cette vallée a été le siége d'un feu qui n'est

pas encore éteint. On observe qu'il s'échappe souvent du lac des

trombons de fumée, et qu'il se fait de nouvelles crevasses sur ses

rivages. Si les conjectures en pareille matière n'étaient pas sujettes à

être trop vagues, on pourrait soupçonner que toute la vallée n'est due

qu'à l'affaissement violent d'un terrain qui jadis versait le Jourdain

dans la Méditerranée. Il paraît du moins certain que l'accident des 5

villes foudroyées, eut pour cause l'éruption d'un volcan alors embrasé.

Strabon dit expressément[171], que la _tradition des habitants du

pays_, c'est-à-dire des Juifs mêmes, était que _jadis la vallée du lac

était peuplée de 13 villes florissantes, et qu'elles furent englouties

par un volcan_. Ce récit semble confirmé par les ruines que les

voyageurs trouvent encore en grand nombre sur le rivage occidental. Les

éruptions ont cessé depuis long-temps; mais les tremblements de terre

qui en sont le supplément se montrent encore quelquefois dans ce canton:

la côte en général y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs

exemples qui ont changé la face d'_Antioche_, de _Laodikée_, de

_Tripoli_, de _Béryte_, de _Sidon_, de _Tyr_, etc. De nos jours, en

1759, il en est arrivé un qui a causé les plus grands ravages: on

prétend qu'il tua dans la vallée de Balbek plus de 20,000 ames, dont la

perte ne s'est point réparée. Pendant 3 mois, ses secousses inquiétèrent

les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnèrent leurs maisons, et

demeurèrent sous des tentes. Récemment (le 14 décembre 1783), lorsque

j'étais à Alep, on ressentit dans cette ville une commotion qui fut si

forte, qu'elle fit tinter la sonnette du consul de France. On a observé

en Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais que dans

l'hiver, après les pluies d'automne; et cette observation, conforme à

celle du docteur _Chá_ (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer que

l'action des eaux sur la terre et les minéraux desséchés est la cause de

ces mouvements convulsifs. Il n'est pas hors de propos de remarquer que

l'_Asie mineure_ y est également sujette.

§ V.

Des sauterelles.

La Syrie partage avec l'Égypte, la Perse et presque tout le midi de

l'Asie, un autre fléau non moins redoutable, les nuées de sauterelles

dont les voyageurs ont parlé. La quantité de ces insectes est une chose

incroyable pour quiconque ne l'a pas vue par lui-même: la terre en est

couverte sur un espace de plusieurs lieues. On entend de loin le bruit

qu'elles font en broutant les herbes et les arbres comme d'une armée qui

fourrage à la dérobée. Il vaudrait mieux avoir affaire à des Tartares

qu'à ces petits animaux destructeurs: on dirait que le feu suit leurs

traces. Partout où leurs légions se portent, la verdure disparaît de la

campagne, comme un rideau que l'on plie; les arbres et les plantes,

dépouillés de feuilles, et réduits à leurs rameaux et à leurs tiges,

font succéder en un clin d'oeil le spectacle hideux de l'hiver aux

riches scènes du printemps. Lorsque ces nuées de sauterelles prennent

leur vol pour surmonter quelque obstacle, ou traverser plus rapidement

un sol désert, on peut dire, à la lettre, que le ciel en est obscurci.

Heureusement que ce fléau n'est pas trop répété; car il n'en est point

qui amène aussi sûrement la famine, et les maladies qui la suivent. Des

habitants de la Syrie ont fait la double remarque que les sauterelles

n'avaient lieu qu'à la suite des hivers trop doux, et qu'elles venaient

toujours du désert d'Arabie. A l'aide de cette remarque, l'on explique

très-bien comment le froid ayant ménagé les oeufs de ces insectes, ils

se multiplient si subitement, et comme les herbes venant à s'épuiser

dans les immenses plaines du désert, il en sort tout à coup des légions

si nombreuses. Quand elles paraissent sur la frontière du pays cultivé,

les habitants s'efforcent de les détourner, en leur opposant des

torrents de fumée; mais souvent les herbes et la paille mouillée leur

manquent: ils creusent aussi des fosses où il s'en ensevelit beaucoup;

mais les deux agents les plus efficaces contre ces insectes sont les

vents de sud et de sud-est, et l'oiseau appelé _samarmar_: cet oiseau,

qui ressemble bien au loriot, les suit en troupes nombreuses, comme

celles des étourneaux; et non-seulement il en mange à satiété, mais il

en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi les paysans le respectent-ils,

et l'on ne permet en aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud et

de sud-est, ils chassent violemment les nuages de sauterelles sur la

Méditerranée; et ils les y noient en si grande quantité, que lorsque

leurs cadavres sont rejetés sur le rivage, ils infectent l'air pendant

plusieurs jours à une grande distance.

§ VI.

Qualités du sol.

On présume aisément que dans un pays aussi étendu que la Syrie, la

qualité du sol n'est pas partout la même: en général la terre des

montagnes est rude; celle des plaines est grasse, légère, et annonce la

plus grande fécondité. Dans le territoire d'Alep, jusque vers Antioche,

elle ressemble à de la brique pilée très-fine, ou à du tabac d'Espagne.

L'Oronte cependant, qui traverse ce district, a ses eaux teintes en

blanc; ce qui vient des terres blanches dont elles se sont chargées vers

leur source. Presque partout ailleurs la terre est brune, et ressemble à

un excellent terreau de jardin. Dans les plaines, telles que celles de

Hauran, de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine à trouver un

caillou. Les pluies d'hiver y font des boues profondes, et lorsque l'été

revient, la chaleur y cause, comme en Égypte, des gerçures qui ouvrent

la terre à plusieurs pieds de profondeur.

§ VII.

Des rivières et des lacs.

Les idées exagérées, ou, si l'on veut, les grandes idées que l'histoire

et les relations aiment à donner des objets lointains, nous ont

accoutumés à parler des eaux de la Syrie avec un respect qui flatte

notre imagination. Nous aimons à dire le fleuve _Jourdain,_ le fleuve

_Oronte,_ le fleuve _Adonis._ Cependant, si l'on voulait conserver aux

noms le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions guère en ce

pays que des _ruisseaux._ A peine l'_Oronte_ et le _Jourdain,_ qui sont

les plus considérables, ont-ils 60 pas de canal[172]; les autres ne

méritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver, les pluies et la

fonte des neiges leur donnent quelque importance, le reste de l'année on

ne reconnaît leur place que par les cailloux roulés ou les blocs de roc

dont leur lit est rempli. Ce ne sont que des torrents à cascades, et

l'on conçoit que les montagnes qui les fournissent n'étant qu'à deux pas

de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps de s'assembler dans de longues

vallées, pour former des _rivières_. Les obstacles que ces mêmes

montagnes opposent en plusieurs lieux à leur issue, ont formé divers

lacs, tels que celui d'Antioche, d'Alep, de Damas, de _Houlé_, de

_Tabarié_, et celui que l'on a décoré du nom de _mér Morte_ ou lac

_Asphaltite_. Tous ces lacs, à la réserve du dernier, sont d'eau douce,

et contiennent plusieurs espèces de poissons étrangères[173] aux nôtres.

Le seul lac _Asphaltite_ ne contient rien de vivant ni même de végétant.

On ne voit ni verdure sur ses bords, ni poisson dans ses eaux; mais il

est faux que son air soit empesté au point que les oiseaux ne puissent

le traverser impunément. Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler

à sa surface, pour y prendre l'eau nécessaire à bâtir leurs nids. La

vraie cause de l'absence des végétaux et des animaux, est la salure âcre

de ses eaux, infiniment plus forte que celle de la mer. La terre qui

l'environne, également imprégnée de cette salure, se refuse à produire

des plantes; l'air lui-même qui s'en charge par l'évaporation, et qui

reçoit encore les vapeurs du soufre et du bitume, ne peut convenir à la

végétation: de là cet aspect de mort qui règne autour du lac. Du reste,

ses eaux ne présentent point un marécage; elles sont limpides et

incorruptibles, comme il convient à une dissolution de sel. L'origine de

ce minéral n'y est pas équivoque; car sur le rivage du sud-ouest il y a

des mines de sel gemme, dont j'ai rapporté des échantillons. Elles sont

situées dans le flanc des montagnes qui règnent de ce côté, et elles

fournissent de temps immémorial à la consommation des Arabes de ces

cantons, et même de la ville de Jérusalem. On trouve aussi sur ce rivage

des morceaux de bitume et de soufre, dont les Arabes font un petit

commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses profondes, qui

s'annoncent de loin par de petites pyramides qu'on a bâties sur le bord.

On y rencontre encore une espèce de pierre qui exhale, en la frottant,

une odeur infecte, brûle comme le bitume, se polit comme l'albâtre, et

sert à paver les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace, des blocs

informes, que des yeux prévenus prennent pour des statues mutilées, et

que les pèlerins ignorants et superstitieux regardent comme un monument

de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il ne soit pas dit que cette

femme fût changée en pierre comme Niobé, mais en sel, qui a dû se fondre

l'hiver suivant.

Quelques physiciens, embarrassés des eaux que le Jourdain ne cesse de

verser dans le lac, ont supposé qu'il avait une communication

souterraine avec la Méditerranée; mais, outre que l'on ne connaît aucun

gouffre qui puisse confirmer cette idée, _Hales_ a démontré par des

calculs précis, que l'évaporation était plus que suffisante pour

consommer les eaux du fleuve. Elle est en effet très-considérable;

souvent elle devient sensible à la vue, par des brouillards dont le lac

paraît tout couvert au lever du soleil, et qui se dissipent ensuite par

la chaleur.

§ VIII.

Du climat.

On est assez généralement dans l'opinion que la Syrie est un pays

très-chaud; mais cette idée, pour être exacte, demande des distinctions:

1º à raison des latitudes qui ne laissent pas que de différer de 150

lieues du fort au faible; en second lieu, à raison de la division

naturelle du terrain en pays bas et plat, et en pays haut ou de

montagnes: cette division cause des différences bien plus sensibles;

car, tandis que le thermomètre de Réaumur atteint sur les bords de la

mer 25 et 29 degrés, à peine dans les montagnes s'élève-t-il à 20 et

21[174]. Aussi dans l'hiver, toute la chaîne des montagnes se couvre de

neige, pendant que les terrains inférieurs n'en ont jamais, ou ne la

gardent qu'un instant. On devrait donc établir deux climats généraux:

l'un très-chaud, qui est celui de la côte et des plaines intérieures,

telles que celles de _Balbek_, _Antioche_, _Tripoli_, _Acre_, _Gaze_,

_Hauran_, etc.; l'autre tempéré et presque semblable au nôtre, lequel

règne dans les montagnes, surtout quand elles prennent une certaine

élévation. L'été de 1784 a passé chez les Druzes pour un des plus chauds

dont on eût mémoire; cependant je ne lui ai rien trouvé de comparable

aux chaleurs de _Saïde_ ou de _Bairout_.

Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque le même qu'au milieu de

la France: l'hiver, qui dure de novembre en mars, est vif et rigoureux.

Il ne se passe point d'années sans neiges, et souvent elles y couvrent

la terre de plusieurs pieds, et pendant des mois entiers; le printemps

et l'automne y sont doux, et l'été n'y a rien d'insupportable. Dans les

plaines, au contraire, dès que le soleil revient à l'équateur, on passe

subitement à des chaleurs accablantes, qui ne finissent qu'avec octobre.

En récompense, l'hiver est si tempéré, que les orangers, les dattiers,

les bananiers et autres arbres délicats, croissent en pleine terre:

c'est un spectacle pittoresque pour un Européen, dans Tripoli, de voir

sous ses fenêtres, en janvier, des orangers chargés de fleurs et de

fruits, pendant que sur sa tête le Liban est hérissé de frimas et de

neiges. Il faut néanmoins remarquer que dans les parties du nord, et à

l'est des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans que l'été soit

moins chaud. A _Antioche_, à _Alep_, à _Damas_, on a tous les hivers

plusieurs semaines de glace et de neige; ce qui vient du gissement des

terres, encore plus que des latitudes. En effet, toute la plaine à l'est

des montagnes est un pays fort élevé au-dessus du niveau de la mer,

ouvert aux vents secs de nord et de nord-est, et à l'abri des vents

humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin Antioche et Alep reçoivent des

montagnes d'Alexandrette, qui sont en vue, un air que la neige dont

elles sont long-temps couvertes, ne peut manquer de rendre très-piquant.

Par cette disposition, la Syrie réunit sous un même ciel des climats

différents, et rassemble dans une enceinte étroite des jouissances que

la nature a dispersées ailleurs à de grandes distances de temps et de

lieux. Chez nous, par exemple, elle a séparé les saisons par des mois;

là, on peut dire qu'elles ne le sont que par des heures. Est-on

importuné dans _Saïde_ ou _Tripoli_ des chaleurs de juillet, six heures

de marche transportent sur les montagnes voisines, à la température de

mars. Par inverse, est-on tourmenté à Becharrai des frimas de décembre,

une journée ramène au rivage parmi les fleurs de mai[175]. Aussi les

poètes arabes ont-ils dit, que le _Sannîne_ portait l'hiver sur sa tête,

le printemps sur ses épaules, l'automne dans son sein, pendant que l'été

dormait à ses pieds. J'ai connu par moi-même la vérité de cette image

dans le séjour de huit mois que j'ai fait au monastère de

_Mar-Hanna_[176], à sept lieues de Baîrout. J'avais laissé à Tripoli,

sur la fin de février, les légumes nouveaux en pleine saison, et les

fleurs écloses: arrivé à _Antoura_[177]; je trouvai les herbes seulement

naissantes; et à _Mar-Hanna_, tout était encore sous la neige. Le

_Sannîne_ n'en fut dépouillé que sur la fin d'avril, et déja dans le

vallon qu'il domine, on commençait à voir boutonner les roses. Les

figues primes étaient passées à Baîrout, quand nous mangions les

premières, et les vers à soie y étaient en cocons, lorsque parmi nous

l'on n'avait effeuillé que la moitié des mûriers. A ce premier avantage,

qui perpétue les jouissances par leur succession, la Syrie en joint un

second, celui de les multiplier par la variété de ses productions. Si

l'art venait au secours de la nature, on pourrait y rapprocher dans un

espace de vingt lieues celles des contrées les plus distantes. Dans

l'état actuel, malgré la barbarie d'un gouvernement ennemi de toute

activité et de toute industrie, l'on est étonné de la liste que fournit

cette province. Outre le froment, le seigle, l'orge, les fèves et le

coton-plante qu'on y cultive partout, on y trouve encore une foule

d'objets utiles ou agréables, appropriés à divers lieux. La Palestine

abonde en _sésame_ propre à l'huile, et en _doura_ pareil à celui

d'Égypte[178]. Le maïs prospère dans le sol léger de Balbek, et le riz

même est cultivé avec succès sur les bords du marécage de _Haoulé_. On

ne s'est avisé que depuis peu de planter des cannes à sucre dans les

jardins de Saïde et de Baîrout; elles y ont égalé celle du Delta.

L'indigo croît sans art sur les bords du Jourdain au pays de _Bisân_; et

il ne demande que des soins pour acquérir de la qualité. Les coteaux de

_Lataqîé_ produisent des tabacs à fumer, qui font la base des relations

de commerce avec Damiâ et le Kaire. Cette culture est répandue

désormais dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier de Provence

croît à _Antioche_ et à _Ramlé_, à la hauteur des hêtres. Le mûrier

blanc fait la richesse de tout le pays des Druzes, par les belles soies

qu'il procure; et la vigne élevée en échalas, ou grimpant sur les

chênes, y donne des vins rouges et blancs qui pourraient égaler ceux de

Bordeaux. Avant le ravage des derniers troubles, _Yâfa_ voyait dans ses

jardins deux plants du coton-arbre de l'Inde, qui grandissaient à vue

d'oeil; et cette ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires

énormes[179] ni ses pastèques, préférées à celles de _Broulos_[180]

même. Gaze a des dattes comme la Mekke, et des grenades comme Alger.

Tripoli produit des oranges comme Malte; Baîrout, des figues comme

Marseille, et des bananes comme Saint-Domingue; Alep a le privilége

exclusif des pistaches, et Damas se vante avec justice de réunir tous

les fruits de nos provinces. Son sol pierreux convient également aux

pommes de la Normandie; aux prunes de la Touraine, et aux pêches de

Paris. On y compte vingt espèces d'abricots, dont l'une contient une

amande qui la fait rechercher dans toute la Turkie. Enfin, la plante à

cochenille qui croît sur toute la côte, nourrit peut-être déja cet

insecte précieux comme au Mexique et à Saint-Domingue[181]; et si l'on

fait attention que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un café si

précieux, sont une suite de celles de la Syrie, et que leur sol et leur

température sont presque les mêmes[182], on sera porté à croire que la

_Judée_, surtout pourrait s'approprier cette denrée de l'_Arabie_. Avec

ces avantages nombreux de climat et de sol, il n'est pas étonnant que la

Syrie ait passé de tout temps pour un pays délicieux, et que les Grecs

et les Romains l'aient mise au rang de leurs plus belles provinces, à

l'égal même de l'Égypte. Aussi, dans ces derniers temps, un pacha qui

les connaît toutes les deux, étant interrogé à laquelle il donnait la

préférence, répondit: _L'Égypte, sans doute, est une excellente

métairie; mais la Syrie est une charmante maison de campagne_[183].

§ IX.

Qualités de l'air.

Je ne dois point oublier de parler des qualités de l'air et des eaux:

ces éléments offrent en Syrie quelques phénomènes remarquables. Sur les

montagnes, et dans toute la plaine élevée qui règne à leur orient, l'air

est léger, pur et sec; sur la côte, au contraire, et surtout depuis

Alexandrette jusqu'à Yâfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie est

partagée dans toute sa longueur en deux régions différentes, dont la

chaîne des montagnes est le terme de séparation, et même la cause; car

en s'opposant par sa hauteur au libre passage des vents d'ouest, elle

occasione dans la vallée l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de

la mer; et comme l'air n'est léger qu'autant qu'il est pur, ce n'est

qu'après s'être déchargé de tout poids étranger, qu'il peut s'élever

jusqu'au sommet de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs à la

santé sont que l'air du désert et des montagnes, salubre pour les

poitrines bien constituées, est dangereux pour les délicates, et l'on

est obligé d'envoyer d'Alep à _Lataqîé_ ou à Saïde les Européens menacés

de la pulmonie. Cet avantage de l'air de la côte est compensé par de

plus graves inconvénients, et l'on peut dire qu'en général il est

malsain, qu'il fomente les fièvres intermittentes et putrides, et les

fluxions des yeux dont j'ai parlé à l'occasion du Delta. Les rosées du

soir et le sommeil sur les terrasses y sont suivis d'accidents qui ont

d'autant moins lieu dans les montagnes et dans les terres, qu'on

s'éloigne davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai déja dit à

cet égard.

§ X.

Qualités des eaux.

Les eaux ont une autre différence: dans les montagnes, celles des

sources sont légères et de très-bonne qualité; mais dans la plaine, soit

à l'_est_, soit à l'_ouest_, si l'on n'a pas une communication naturelle

ou factice avec les sources, l'on n'a que de l'eau saumâtre. Elle le

devient d'autant plus, qu'on s'avance davantage dans le désert, où il

n'y en a pas d'autre. Cet inconvénient rend les pluies si précieuses aux

habitants de la frontière, qu'ils se sont de tout temps appliqués à les

recueillir dans des puits et des souterrains hermétiquement fermés;

aussi, dans tous les lieux ruinés, les citernes sont-elles toujours le

premier objet qui se présente.

L'état du ciel en Syrie, principalement sur la côte et dans le désert,

est en général plus constant et plus régulier que dans nos climats:

rarement le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant tout l'été,

l'on voit peu de nuages et encore moins de pluies: elles ne commencent à

paraître que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni longues ni

abondantes; les laboureurs les désirent pour ensemencer ce qu'ils

appellent _la récolte d'hiver_, c'est-à-dire, le froment et l'orge[184];

elles deviennent plus fréquentes et plus fortes en décembre et janvier,

où elles prennent souvent la forme de neige dans le pays élevé; il en

paraît encore quelques-unes en mars et en avril; l'on en profite pour

les _semences d'été_, qui sont le sésame, le doura, le tabac, le coton,

les fèves et les pastèques. Le reste de l'année est uniforme, et l'on se

plaint plus de sécheresse que d'humidité.

§ XI.

Des vents.

Ainsi qu'en Égypte, la marche des vents a quelque chose de périodique et

d'approprié à chaque saison. Vers l'équinoxe de septembre, le nord-ouest

commence à souffler plus souvent et plus fort; il rend l'air sec, clair,

piquant; et il est remarquable que sur la côte il donne mal à la tête

comme en Égypte le nord-est, et cela plus dans la partie du nord que

dans celle du midi, nullement dans les montagnes. On doit encore

remarquer qu'il dure le plus souvent trois jours de suite, comme le sud

et le sud-est à l'autre équinoxe; il dure jusqu'en novembre,

c'est-à-dire environ cinquante jours, _alternant_ surtout avec le vent

d'est. Ces vents sont remplacés par le nord-ouest, l'ouest et le

sud-ouest, qui règnent de novembre en février. Ces deux derniers sont,

pour me servir de l'expression des Arabes, _les pères des pluies_; en

mars paraissent les pernicieux vents des parties du sud, avec les mêmes

circonstances qu'en Égypte; mais ils s'affaiblissent en s'avançant dans

le nord, et ils sont bien plus supportables dans les montagnes que dans

le pays plat. Leur durée à chaque reprise est ordinairement de

vingt-quatre heures ou de trois jours. Les vents d'est qui les relèvent,

continuent jusqu'en juin, que s'établit un vent de nord qui permet

d'aller et de revenir à la voile sur toute la côte; il arrive même en

cette saison, que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon, et

passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud à l'ouest, pour revenir

par le nord recommencer le même cercle. Alors aussi règne pendant la

nuit sur la côte un vent local, appelé _vent de terre_; il ne s'élève

qu'après le coucher du soleil, il dure jusqu'à son lever, et ne s'étend

qu'à deux ou trois lieues en mer.

Les raisons de tous ces phénomènes sont sans doute des problèmes

intéressants pour la physique, et ils mériteraient qu'on s'occupât de

leur solution. Nul pays n'est plus propre aux observations de ce genre

que la Syrie. On dirait que la nature y a préparé tous les moyens

d'étudier ses opérations. Nous autres, dans nos climats brumeux,

enfoncés dans de vastes continents, nous pouvons rarement suivre les

grands changements qui arrivent dans l'air; l'horizon étroit qui borne

notre vue, borne aussi notre pensée; nous ne découvrons qu'une petite

scène; et les effets qui s'y passent ne se montrent qu'altérés par mille

circonstances. Là, au contraire, une scène immense est ouverte aux

regards; les grands agens de la nature y sont rapprochés dans un espace

qui rend faciles à saisir leurs jeux réciproques. C'est à l'ouest, la

vaste plaine liquide de la Méditerranée; c'est à l'est, la plaine du

désert, aussi vaste et absolument sèche: au milieu de ces deux plateaux

s'élèvent des montagnes dont les pics sont autant d'observatoires d'où

la vue porte à trente lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute

la longueur de la Syrie; et là, des sommets du Casius, du Liban et du

Thabor, ils pourraient saisir tout ce qui se passe dans un horizon

infini: ils pourraient observer comment, d'abord claire, la région de la

mer se voile de vapeurs; comment ces vapeurs se coupent, se partagent,

et, par un mécanisme constant, grimpent et s'élèvent sur les montagnes;

comment, d'autre part, la région du désert, toujours transparente,

n'engendre jamais de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reçoit de la

mer: ils répondraient à la question de Michaélis[185], _si le désert

produit des rosées_, que le désert n'ayant d'eau qu'en hiver après les

pluies, il ne peut donner de vapeurs qu'à cette époque. En voyant d'un

coup d'oeil la vallée de Balbek brûlée de chaleur, pendant que la tête

du Liban blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la vérité des

axiomes désormais établis: _que la chaleur est plus grande, à mesure

qu'on se rapproche du plan de la terre, et moindre, à mesure que l'on

s'en éloigne_; en sorte qu'elle semble n'être qu'un effet de l'action

des rayons du soleil sur la terre. Enfin ils pourraient tenter avec

succès la solution de la plupart des problèmes qui tiennent à la

météorologie du globe.

CHAPITRE II.

Considérations sur les phénomènes des vents, des nuages, des pluies, des

brouillards et du tonnerre.

En attendant que quelqu'un entreprenne ce travail avec les détails qu'il

mérite, je vais exposer en peu de mots quelques idées générales que la

vue des objets m'a fait naître. J'ai parlé des rapports que les vents

ont avec les saisons; et j'ai indiqué que le soleil, par l'analogie de

sa marche annuelle avec leurs accidents, s'annonçait pour en être

l'agent principal: son action sur l'air qui enveloppe la terre, paraît

être la cause première de tous les mouvements qui se passent sur notre

tête. Pour en concevoir clairement le mécanisme, il faut reprendre la

chaîne des idées à son origine, et se rappeler les propriétés de

l'élément mis en action.

1º L'air, comme l'on sait, est un fluide dont toutes les parties,

naturellement égales et mobiles, tendent sans cesse à se mettre de

niveau, comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une chambre de six

pieds en tous sens, l'air qu'on y introduira la remplira partout

également.

2º Une seconde propriété de l'air est de se dilater ou de se resserrer,

c'est-à-dire, d'occuper un espace plus grand ou plus petit, avec une

même quantité donnée. Ainsi, dans l'exemple de la chambre supposée, si

l'on vide les deux tiers de l'air qu'elle contient, le tiers restant

s'étendra à leur place, et remplira encore toute la capacité; si, au

lieu de vider l'air, on y en ajoute le double, le triple, etc., la

chambre le contiendra également; ce qui n'arrive point à l'eau.

Cette propriété de se dilater est surtout mise en action par la

présence du feu; et alors l'air échauffé rassemble dans un espace égal

moins de parties que l'air froid; il devient plus léger que lui, et il

en est poussé en haut. Par exemple, si dans la chambre supposée l'on

introduit un réchaud plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera touché

s'élèvera au plancher; et l'air qui était voisin prendra la place. Si

cet air est encore échauffé, il suivra le premier, et il s'établira un

courant de bas en haut,[186] par l'affluence de l'air latéral; en sorte

que l'air plus chaud se répandra dans la partie supérieure, et le moins

chaud dans l'inférieure, tous deux continuant de chercher à se mettre en

équilibre par la première loi de la fluidité.[187]

Si maintenant on applique ce jeu à ce qui se passe en grand sur le

globe, on trouvera qu'il explique la plupart des phénomènes des vents.

L'air qui enveloppe la terre, peut se considérer comme un océan

très-fluide dont nous occupons le fond, et dont la surface est à une

hauteur inconnue. Par la première loi, c'est-à-dire par sa fluidité, cet

océan tend sans cesse à se mettre en équilibre et à rester stagnant;

mais le soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite un

trouble qui en tient toutes les parties dans une fluctuation

perpétuelle. Ses rayons, appliqués à la surface de la terre, produisent

précisément l'effet du réchaud supposé dans la chambre; ils y

établissent une chaleur par laquelle l'air voisin se dilate et monte

vers la région supérieure. Si cette chaleur était la même partout, le

jeu général serait uniforme; mais elle se varie par une infinité de

circonstances qui deviennent les raisons des agitations que nous

remarquons.

D'abord, il est de fait que la terre s'échauffe d'autant plus qu'elle se

rapproche davantage de la perpendiculaire du soleil: la chaleur est

nulle au pôle; elle est extrême sous la ligne. C'est par cette raison

que nos climats sont plus froids l'hiver, plus chauds l'été; et c'est

encore par-là que dans un même lieu et sous une même latitude, la

température peut être très-différente, selon que le terrain, incliné au

nord ou au midi, présente sa surface plus ou moins obliquement aux

rayons du soleil[188].

En second lieu, il est encore de fait que la surface des eaux produit

moins de chaleur que celle de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs

et sur les rivières, l'air sera moins échauffé à même latitude que sur

le continent; partout même l'humidité est un principe de fraîcheur, et

c'est par cette raison qu'un pays couvert de forêts et rempli de

marécages, est plus froid que lorsque les marais sont desséchés et les

forêts abattues[189].

3º Enfin, une troisième considération également importante, est que la

chaleur diminue à mesure que l'on s'élève au-dessus du plan général de

la terre. Le fait en est démontré par l'observation des hautes

montagnes, dont les pics, sous la ligne même, portent une neige

éternelle, et attestent l'existence d'un froid permanent dans la région

supérieure.

Si maintenant on se rend compte des effets combinés de ces diverses

circonstances, on trouvera qu'ils remplissent les indications de la

plupart des phénomènes que nous avons à expliquer.

Premièrement, l'air des régions polaires étant plus froid et plus pesant

que celui de la zone équinoxiale, il en doit résulter, par la loi des

équilibres, une pression qui tend sans cesse à faire courir l'air des

deux pôles vers l'équateur. Et en ceci, le raisonnement est soutenu par

les faits, puisque l'observation de tous les voyageurs constate que les

vents les plus ordinaires dans les deux hémisphères, l'austral et le

boréal, viennent du quart d'horizon dont le pôle occupe le milieu,

c'est-à-dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est. Ce qui se passe sur

la Méditerranée en particulier est tout-à-fait analogue.

J'ai remarqué, en parlant de l'Égypte, que sur cette mer les rumbs de

nord sont les plus habituels, en sorte que sur douze mois de l'année ils

en règnent neuf. On explique ce phénomène d'une manière très-plausible,

en disant: le rivage de la Barbarie, frappé des rayons du soleil,

échauffe l'air qui le couvre; cet air dilaté s'élève, ou prend la route

de l'intérieur des terres; alors l'air de la mer trouvant de ce côté une

moindre résistance, s'y porte incontinent; mais comme il s'échauffe

lui-même, il suit le premier, et de proche en proche la Méditerranée se

vide; par ce mécanisme, l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui

de ce côté, s'y épanche, et bientôt le courant général s'établit. Il

sera d'autant plus fort que l'air du nord sera plus froid; et de là

cette impétuosité des vents plus grande l'hiver que l'été: il sera

d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'égalité entre l'air des

diverses contrées; et de là cette marche des vents plus modérée dans la

belle saison, et qui, même en juillet et août, finit par une espèce de

calme général, parce qu'alors le soleil, plus voisin de nous, échauffe

presque également tout l'hémisphère jusqu'au pôle. Ce cours uniforme et

constant que le nord-ouest prend en juin, vient de ce que le soleil,

rapproché jusqu'au parallèle d'_Asouan_ et presque des _Canaries_,

établit derrière l'_Atlas_ une aspiration voisine et régulière. Ce

retour périodique des vents d'est, à la suite de chaque équinoxe, a sans

doute aussi une raison géographique; mais pour la trouver, il faudrait

avoir un tableau général de ce qui se passe en d'autres lieux du

continent; et j'avoue que par-là elle m'échappe. J'ignore également la

raison de cette durée de _trois jours_, que les vents de _sud_ et de

_nord_ affectent d'observer à chaque fois qu'ils paraissent dans le

temps des équinoxes.

Il arrive quelquefois dans la marche générale d'un même vent, des

différences qui viennent de la conformation des terrains; c'est-à-dire,

que si un vent rencontre une vallée, il en prend la direction à la

manière des courants de mer. De là sans doute vient que sur le golfe

Adriatique l'on ne connaît presque que le nord-ouest et le sud-est,

parce que telle est la direction de ce bras de mer: par une raison

semblable, tous les vents deviennent sur la mer Rouge _nord_ ou _sud_;

et si dans la Provence le nord-ouest ou _mistral_ est si fréquent, ce ne

doit être que parce que les courants d'air qui tombent des _Cévennes_ et

des _Alpes_, sont forcés de suivre la direction de la vallée du _Rhône_.

Mais que devient la masse d'air pompée par la côte d'Afrique et la zone

torride? C'est ce dont on peut rendre raison de deux manières:

1º L'air arrivé sous ces latitudes y forme un grand courant connu sous

le nom de _vent alizé d'est_, lequel règne, comme l'on sait, des

Canaries à l'Amérique[190]: parvenu là, il paraît qu'il y est rompu par

les montagnes du continent, et que détourné de sa première direction, il

revient dans un sens contraire former ce vent d'ouest qui règne sous le

parallèle du Canada; en sorte que par ce retour, les pertes des régions

polaires se trouvent réparées.

2º L'air qui afflue de la Méditerranée sur l'Afrique, s'y dilatant par

la chaleur, s'élève dans la région supérieure; mais comme il se

refroidit à une certaine hauteur, il arrive que son premier volume se

réduit infiniment par la condensation. On pourrait dire qu'ayant alors

repris son poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se rapprochant

de la terre, il se réchauffe et rentre en dilatation, il éprouve encore

de la part de l'air inférieur un effort puissant et continu qui le

soutient; ces deux couches de l'air supérieur refroidi et de l'air

inférieur dilaté, sont dans un effort perpétuel l'une à l'égard de

l'autre. Si l'équilibre se rompt, l'air supérieur obéissant à son poids,

peut fondre dans la région inférieure jusqu'à terre: c'est à des

accidents de ce genre que l'on doit ces torrents subits d'air glacé,

connus sous le nom d'_ouragans_ ou de _grains_ qui semblent tomber du

ciel, et qui apportent dans les saisons et les régions les plus chaudes,

le froid des zones polaires. Si l'air environnant résiste, leur effet

est borné à un court espace; mais s'ils rencontrent des courants déja

établis, ils en accroissent leurs forces, et ils deviennent des tempêtes

de plusieurs heures. Ces tempêtes sont sèches quand l'air est pur; mais

s'il est chargé de nuages, elles s'accompagnent d'un déluge d'eau et de

grêle que l'air froid condense en tombant. Il peut même arriver qu'il

s'établisse à l'endroit de la rupture une chute d'eau continue, à

laquelle viendront se résoudre les nuages environnants; et il en

résultera ces colonnes d'eau, connues sous le nom de _trombes_ et de

_typhons_[191]; ces trombes ne sont pas rares sur la côte de Syrie,

vers le cap _Ouedjh_ et vers le _Carmel_; et l'on observe qu'elles ont

lieu surtout au temps des équinoxes, et par un ciel orageux et couvert

de nuages.

Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent des exemples habituels

de cette chute de l'air refroidi dans la région supérieure. Lorsqu'aux

approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent de nuages, il en émane

des torrents impétueux que les marins appellent _vents de neige_. Ils

disent alors que les _montagnes se défendent_, parce que ces vents en

repoussent, de quelque côté que l'on veuille en approcher. Le golfe de

Lyon et celui d'Alexandrette sont célèbres sur la Méditerranée par des

circonstances de cette espèce.

On explique par les mêmes principes, les phénomènes de ces vents de

côtes, vulgairement appelés _vents de terre_. L'observation des marins

constate sur la Méditerranée, que pendant le jour ils viennent de la

mer; pendant la nuit, de la terre; qu'ils sont plus forts près des côtes

élevées, et plus faibles près des côtes basses. La raison en est que

l'air, tantôt dilaté par la chaleur du jour, tantôt condensé par le

froid de la nuit, monte et descend tour à tour de la terre sur la mer,

et de la mer sur la terre. Ce que j'ai observé en Syrie rend cet effet

palpable. La face du Liban qui regarde la mer, étant frappée du soleil

pendant le cours de la journée, et surtout depuis midi, il s'y excite

une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre la pente. Cet air

devenant plus léger, cesse d'être en équilibre avec celui de la mer; il

en est pressé, chassé en haut: mais le nouvel air qui le remplace

s'échauffant à son tour, marche bientôt à sa suite; et de proche en

proche il se forme un courant semblable à ce que l'on observe le long

des tuyaux de poêle ou de cheminée[192]. Lorsque le soleil se couche,

cette action cesse; la montagne se refroidit, l'air se condense; en se

condensant, il devient plus lourd, il retombe, et dès lors forme un

torrent qui coule le long de la pente à la mer: ce courant cesse le

matin, parce que le soleil revenu sur l'horizon, recommence le jeu de la

veille. Il ne s'avance en mer qu'à deux ou trois lieues, parce que

l'impulsion de sa chute est détruite par la résistance de la masse d'air

où il entre. C'est en raison de la hauteur et de la rapidité de cette

chute, que le cours du vent de terre se prolonge; il est plus étendu au

pied du _Liban_ et de la chaîne du nord, parce que dans cette partie les

montagnes sont plus élevées, plus rapides, plus voisines de la mer. Il a

des rafales violentes et subites à l'embouchure de la _Qâsmîé_[193];

parce que la profonde vallée de _Bèqâà_ rassemblant l'air dans son

canal étroit, le lance comme par un tuyau. Il est moindre sur la côte de

Palestine, parce que les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles

et la mer il y a une plaine de quatre à cinq lieues. Il est nul à Gaze

et sur le rivage d'Égypte, parce que ce terrain plat n'a point une pente

assez marquée. Enfin, partout il est plus fort l'été, plus faible

l'hiver, parce qu'en cette dernière saison, la chaleur et la dilatation

sont bien moindres.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 1 · 第 4 / 6 章