C'était alors le temps que l'Arabe Dâher, maître de la Galilée, et

résidant à Acre, inquiétait la Porte par ses progrès et ses prétentions:

pour y opposer un obstacle puissant, elle venait de réunir les pachalics

de Damas, de Saïde et de Tripoli, dans les mains d'Osman et de ses

enfants, et l'on voyait clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre

ouverte et prochaine. _Mansour_, qui craignait les Turks sans oser les

braver, usa de la politique ordinaire en pareil cas; il feignit de les

servir, et favorisa leur ennemi. Ce fut pour _Sad_ une raison de prendre

la route opposée: il s'appuya des Turks contre la faction de _Mansour_,

et il manoeuvra avec assez d'adresse ou de bonheur, pour faire déposer

cet émir en 1770, et porter _Yousef_ à sa place. L'année suivante éclata

la guerre d'Ali-Bek contre Damas. _Yousef_, appelé par les Turks, entra

dans leur querelle; cependant il n'eut point le crédit de faire sortir

les Druzes de leurs montagnes, pour aller grossir l'armée ottomane.

Outre la répugnance qu'ils ont en tout temps à combattre hors de leur

pays, ils étaient en cette occasion trop divisés à l'intérieur pour

quitter leurs foyers, et ils eurent lieu de s'en applaudir. La bataille

de Damas se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, furent

complètement défaits. Le pacha de Saïde, échappé de la déroute, ne se

crut pas en sûreté dans sa ville, et vint chercher un asile dans la

maison même de l'émir _Yousef_. Le moment était peu favorable; mais la

fuite de Mohammad-Bek changea la face des affaires. L'émir croyant

Ali-Bek mort, et ne jugeant pas Dâher assez fort pour soutenir seul sa

querelle, se décida ouvertement contre lui. Saïde était menacée d'un

siége; il y détacha 1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir.

Lui-même, déterminant les Druzes et les Maronites à le suivre, descendit

avec 25,000 paysans dans la vallée de _Beqâa_; et dans l'absence des

_Motouâlis_ qui servaient chez Dâher, il mit tout à feu et à sang,

depuis _Balbek_ jusqu'à _Sour_ (_Tyr_). Pendant que les Druzes, fiers de

cet exploit, marchaient en désordre vers cette dernière ville, 500

Motouâlis, informés de ce qui se passait, accoururent d'Acre, saisis de

fureur et de désespoir, et fondirent si brusquement sur cette armée,

qu'ils la jetèrent dans la déroute la plus complète: telles furent la

surprise et la confusion des Druzes, que se croyant attaqués par Dâher

lui-même, et trahis les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent

mutuellement dans leur fuite. Les pentes rapides de _Djezîn_, et les

bois de sapins qui se trouvèrent sur la route des fuyards, furent

jonchés de morts, dont très-peu périrent de la main des Motouâlis.

L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à _Dair-el-Qamar_. Peu

après, il voulut prendre sa revanche; mais ayant encore été battu dans

la plaine qui règne entre Saïde et Sour, il fut contraint de remettre à

son oncle Mansour l'anneau, qui, chez les Druzes, est le symbole du

commandement. En 1773, une nouvelle révolution le replaça; mais ce ne

fut qu'au prix d'une guerre civile qu'il put maintenir sa puissance. Ce

fut alors que pour s'assurer _Baîrout_ contre la faction adverse, il

invoqua le secours des Turks, et demanda au pacha de Damas un homme de

tête qui sût défendre cette ville. Le choix tomba sur un aventurier qui,

par sa fortune subséquente, et le rôle qu'il joue aujourd'hui, mérite

qu'on le fasse connaître. Cet homme, nommé _Ahmad_, est né en Bosnie, et

a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que l'assurent les capitaines

de Raguse, avec qui il converse de préférence à tous les autres. On

prétend qu'il s'est banni de son pays à l'âge de 16 ans, pour éviter les

suites d'un viol qu'il voulut commettre sur sa belle-soeur; il vint à

Constantinople; et là ne sachant comment vivre, il se vendit aux

marchands d'esclaves, pour être transporté en Égypte. Arrivé au Kaire,

Ali-Bek l'acheta, et le plaça au rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda

pas à se distinguer par son courage et son adresse. Son patron l'employa

en plusieurs occasions à des coups de main dangereux, tels que les

assassinats des beks et des kâchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta

si bien de ces commissions, qu'il en acquit le surnom de _Djezzâr_, qui

signifie _égorgeur_. Il jouissait à ce titre de la faveur d'Ali, quand

un accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé à propos de

proscrire un de ses bienfaiteurs, nommé _Sâléh-Bek_, chargea _Djezzâr_

de lui couper la tête. Soit remords, soit intérêt secret, _Djezzâr_

répugna; il fit même des représentations. Mais apprenant le lendemain

que Mohammad-Bek avait rempli la commission, et qu'Ali tenait des

propos, il se jugea perdu; et pour éviter le sort de Sâléh-Bek, il

s'échappa clandestinement, et gagna Constantinople. Il y sollicita des

emplois proportionnés au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette

affluence de concurrents qui assiégent toutes les capitales, il se traça

un autre plan, et vint à titre de simple soldat chercher du service en

Syrie. Le hasard le fit passer chez les Druzes, et il reçut

l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir Yousef. De là il se

rendit à Damas, où il obtint bientôt le titre d'Aga, avec un

commandement de 5 _drapeaux_, c'est-à-dire de 50 hommes: ce fut dans ce

poste que le sort vint le chercher pour en faire le commandant de

Baîrout. Djezzâr ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara pour

les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. Il demanda justice à Damas;

mais voyant qu'on se moquait même de ses plaintes, il traita par dépit

avec Dâher, et conclut avec lui une alliance offensive et défensive à

_Râs-el-aên_, près de _Sour_. Aussitôt Dâher uni aux Druzes, vint

assiéger Baîrout par terre, pendant que deux frégates russes, dont on

acheta le service pour 600 bourses, vinrent la canonner par mer. Il

fallut céder à la force. Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr

rendit sa personne et sa ville. Le chaik charmé de son courage, et

flatté de la préférence qu'il lui avait donnée sur l'émir, l'emmena à

Acre, et le traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même pouvoir

lui confier une petite expédition en Palestine; mais Djezzâr arrivé près

de Jérusalem, repassa chez les Turks, et s'en retourna à Damas. La

guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzâr se présenta au capitan-pacha, et

gagna sa confiance. Il l'accompagna au siége d'Acre; et lorsque l'amiral

eut détruit Dâher, ne voyant personne, plus propre que Djezzâr à remplir

les vues de la Porte dans ces contrées, il le nomma pacha de Saïde.

Devenu par cette révolution suzerain de l'émir Yousef, Djezzâr a

d'autant moins oublié son injure, qu'il a lieu de s'accuser

d'ingratitude. Par une conduite vraiment turke, feignant tour à tour la

reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour à tour brouillé et

réconcilié avec lui, en exigeant toujours de l'argent pour prix de la

paix ou pour indemnité de la guerre. Ce manége lui a si bien réussi,

qu'en un espace de 5 années, il a tiré de l'émir environ 4,000,000 de

France, somme d'autant plus étonnante, que la ferme du pays des Druzes

ne se montait pas alors à 100,000 francs. En 1784, il lui fit la guerre,

le déposa, et mit à sa place l'émir du pays de _Hasbêya_, appelé

_Ismaël_. Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes graces, rentra sur

la fin de l'année à Dair-el-Qamar. Il poussa même la confiance jusqu'à

l'aller trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt; mais

Djezzâr est trop habile pour verser le sang, quand il y a encore espoir

d'argent: il a fini par relâcher le prince, et le renvoyer même avec des

démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte l'a nommé pacha de Damas,

où il réside aujourd'hui. Là, conservant la suzeraineté du pachalic

d'_Acre_ et du pays des Druzes, il a saisi _Sâd_, kiâya de l'émir, et

sous le prétexte qu'il est l'auteur des derniers troubles, il a menacé

de les lui faire payer de sa tête. Les Maronites, alarmés pour cet homme

qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa rançon. Le pacha

marchande, et en aura 1,000; mais si, comme il est probable, l'or

s'épuise par tant de contributions, malheur au ministre et au prince! Le

sort de tant d'autres les attend; et l'on pourra dire qu'ils l'ont

mérité; car c'est l'impéritie de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en

mêlant les Turks aux affaires des Druzes, ont porté à la tranquillité et

à la sûreté de leur nation, une atteinte dont elle sera long-temps à se

relever, si elle ne suit que le cours naturel des événements.

Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a vu des opinions de

_Mahommad-ben-Ismaël_, peut en être regardé comme la définition. Ils ne

pratiquent ni circoncision, ni prières, ni jeûne; ils n'observent ni

prohibitions, ni fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se

marient de soeur à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance

publique entre les enfants et les pères. D'après ceci, l'on conclura

avec raison que les Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en

excepter une classe qui a des usages religieux marqués. Ceux qui la

composent, sont au reste de la nation ce qu'étaient les _initiés_ aux

_profanes_, ils se donnent le nom d'_Oqqâls_, qui veut dire

_spirituels_, par opposé au vulgaire qu'ils appellent _Djâhel_

(_ignorant_). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus élevé

exige le célibat. On les reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de

porter, comme un symbole de leur pureté; et ils mettent tant d'orgueil à

cette pureté, qu'ils se croient souillés par l'attouchement de tout

profane. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils

les brisent, et de là l'usage assez répandu dans le pays, d'une espèce

de vase à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. Toutes leurs

pratiques sont enveloppées de mystères: ils ont des _oratoires_ toujours

_isolés_, toujours placés sur des _lieux hauts_, et ils y tiennent des

assemblées secrètes, où les femmes sont admises. On prétend qu'ils y

pratiquent quelques cérémonies en présence d'une petite statue qui

représente un boeuf ou un veau; et l'on a voulu déduire de là qu'ils

descendaient des Samaritains. Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le

culte du boeuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont un ou deux

livres qu'ils cachent avec le plus grand soin; mais le hasard a trompé

leur jalousie; car dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept

ans, l'émir Yousef, qui est _Djâhel_, en trouva un dans le pillage d'un

de leurs oratoires. Des personnes qui l'ont lu, assurent qu'il ne

contient qu'un jargon mystique, dont l'obscurité fait sans doute le

prix pour les adeptes. On y parle du _Hakem B'amr-eh_, par lequel ils

désignent _Dieu_ incarné dans la personne du kalife: on y fait mention

d'une autre vie, d'un lieu de peines et d'un lieu de bonheur, où les

_Oqqâls_ auront, comme de raison, la première place. On y distingue

divers degrés de perfection auxquels on arrive par des épreuves

successives. Du reste, ces sectaires ont toute la morgue et tous les

scrupules de la superstition: ils sont incommuniquants, parce qu'ils

sont faibles; mais il est probable que s'ils étaient puissants, ils

seraient promulgateurs et intolérants. Le reste des Druzes, étranger à

cet esprit, est tout-à-fait insouciant des choses religieuses. Les

chrétiens qui vivent dans leur pays, prétendent que plusieurs admettent

la métempsycose; que d'autres adorent le soleil, la lune, les étoiles:

tout cela est possible; car, ainsi que chez les _Ansârié_, chacun livré

à son sens suit la route qui lui plaît; et ces opinions sont celles qui

se présentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont

chez les Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent dans les

mosquées et font les ablutions et la prière. Passent-ils chez les

Maronites, ils les suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme

eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, se sont fait baptiser;

puis sollicités par des Turks, ils se sont laissé circoncire, et ont

fini par mourir sans être ni chrétiens, ni musulmans; ils ne sont pas si

inconséquents en matières politiques.

§ IV.

Du gouvernement des Druzes.

Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se partager en deux classes:

le peuple, et les _notables_ désignés par le nom de _chaiks_ et par

celui d'_émirs_, c'est-à-dire _descendants_ des _princes_. La condition

générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, soit comme

propriétaire, chacun vit sur son héritage, travaillant à ses mûriers et

à ses vignes: en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les cotons et

quelques grains, mais ces objets sont peu considérables. Il paraît que

dans l'origine, toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, aux

mains d'un petit nombre de familles. Mais pour les mettre en valeur, il

a fallu que les grands propriétaires fissent des ventes et des

arrentements; cette subdivision est devenue le principal mobile de la

force de l'état, en ce qu'elle a multiplié le nombre des intéressés à la

chose publique; cependant il subsiste des traces de l'inégalité

première, qui ont encore aujourd'hui des effets pernicieux. Les grands

biens que conservent quelques familles, leur donnent trop d'influence

sur toutes les démarches de la nation. Leurs intérêts particuliers ont

trop de poids dans la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé

dans ces derniers temps en a donné des exemples faits pour servir de

leçon. Toutes les guerres civiles ou étrangères qui ont troublé le pays,

ont été suscitées par l'ambition et les vues personnelles de quelques

maisons principales, telles que les _Lesbeks_, les _Djambelâts_, les

_Ismaëls de Solyma_, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possèdent à eux

seuls le 10^{e} du pays, se sont fait des créatures par leur argent, et

ils ont fini par entraîner le reste des Druzes dans leurs dissensions.

Il est vrai que c'est peut-être à ce conflit de partis divers, que la

nation entière a dû l'avantage de n'être point asservie par son chef.

Ce chef, appelé _hâkem_ ou _gouverneur_, et aussi _émir_ ou _prince_,

est une espèce de roi ou général qui réunit en sa personne les pouvoirs

civils et militaires. Sa dignité passe tantôt du père aux enfants,

tantôt du frère au frère, selon le droit de la force bien plus que selon

des lois convenues. Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent y former des

prétentions à titre d'héritage. Elles sont déja exclues de la succession

dans l'état civil; à plus forte raison le seront-elles dans l'état

politique. En général les états de l'Asie sont trop orageux, et

l'administration y exige trop nécessairement les talents militaires,

pour que les femmes osent s'en mêler. Chez les Druzes, lorsque la lignée

mâle manque dans la famille régnante, c'est à l'homme de la nation qui

réunit le plus de suffrages et de moyens, que passe l'autorité. Mais

avant tout, il doit obtenir l'agrément des Turks dont il devient le

vassal et le tributaire. Il arrive même qu'à raison de leur suzeraineté,

ils peuvent nommer le _hâkem_ contre le gré de la nation, ainsi que l'a

pratiqué Djezzâr dans la personne d'_Ismaël de Hasbêya_; mais cet état

de contrainte ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence qui

l'établit. Les fonctions du gouverneur sont de veiller à l'ordre public,

d'empêcher les émirs, les chaiks et les villages de se faire la guerre;

il a droit de les réprimer par la force, s'ils désobéissent. Il est

aussi chef de la justice, et nomme les _qâdis_, en se réservant

toutefois à lui seul le droit de vie et de mort; il perçoit le tribut,

dont il paie au pacha une somme convenue chaque année. Ce tribut varie

selon que la nation sait se faire redouter: au commencement du siècle,

il était de 160 bourses (200,000 livres). _Melhem_ força les Turks de le

réduire à 60. En 1784, l'émir Yousef en payait 80, et en promettait 90.

Ce tribut, que l'on appelle _miri_, est imposé sur les mûriers, sur les

vignes, sur les cotons et sur les grains. Tout terrain ensemencé paie à

raison de son étendue; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins,

c'est-à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds de vigne paie une

piastre ou 40 medins. Souvent l'on refait à neuf les rôles de

dénombrement; afin de conserver l'égalité dans l'imposition. Les chaiks

et émirs n'ont aucun privilége à cet égard, et l'on peut dire qu'ils

contribuent aux fonds publics à raison de leur fortune. La perception se

fait presque sans frais; chacun paie son contingent à _Dair-el-Qamar_,

s'il lui plaît, ou à des collecteurs du prince qui parcourent le pays

après la récolte des soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince, en

sorte qu'il est intéressé à réduire les demandes des Turks: il le serait

aussi à augmenter l'impôt; mais cette opération exige le consentement

des notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur consentement est

également nécessaire pour la guerre et pour la paix. Dans ces cas,

l'_émir_ doit convoquer des assemblées générales, et leur exposer l'état

des affaires. Tout _chaik_ et tout paysan qui, par son esprit ou son

courage, a quelque crédit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que l'on

peut regarder le gouvernement comme un mélange tempéré d'aristocratie,

de monarchie et de démocratie. Tout dépend des circonstances: si le

gouverneur est homme de tête, il est absolu; s'il en manque, il n'est

rien. La raison de cette vicissitude est qu'il n'y a point de lois

fixes; et ce cas, qui est commun à toute l'Asie, est la cause radicale

de tous les désordres de ses gouvernements.

Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers n'entretiennent de

troupes: ils n'ont que des gens attachés au service domestique de leur

maison, et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire la guerre,

tout homme, chaik ou paysan, en état de porter les armes, est appelé à

marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques

balles, quelque peu de poudre fabriquée dans le village, et il se rend

au lieu désigné par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme il

arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, les amis s'arment

chacun pour leur patron, ou pour leur chef de famille, et se rangent

autour de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les partis

échauffés vont se porter aux derniers désordres; mais rarement

passent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre: il intervient

toujours des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant plus vite, que

chaque patron est obligé d'entretenir ses partisans de vivres et de

munitions. Ce régime, qui a d'heureux effets dans les troublés civils,

n'est pas sans abus pour les guerres du dehors: celle de 1784 en a fait

preuve. Djezzâr, qui savait que toute l'armée vivait aux frais de l'émir

Yousef, affecta de temporiser; les Druzes qui trouvaient doux d'être

nourris sans rien faire, prolongèrent les opérations; mais l'émir

s'ennuya de payer, et il conclut un traité dont les conditions ont été

fâcheuses et pour lui, et par contrecoup pour la nation, puisqu'il est

constant que les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours

inséparables.

Les usages dont j'ai été témoin dans ces circonstances, représentent

assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks eurent

décidé la guerre à _Dair-el-Qamar_, des crieurs montèrent le soir sur

les sommets de la montagne; et là ils commencèrent à crier à haute voix:

_A la guerre, à la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets; nobles

chaiks, montez à cheval; armez-vous de la lance et du sabre; rendez-vous

demain à Dair-el-Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats!_ Cet appel,

entendu des villages voisins, y fut répété; et comme tout le pays n'est

qu'un entassement de hautes montagnes et de vallées profondes, les cris

passèrent en peu d'heures jusqu'aux frontières. Dans le silence de la

nuit, l'accent des cris et le long retentissement des échos, joints à la

nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant et de terrible. Trois

jours après, il y avait 15,000 _fusils_ à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu

sur-le-champ entamer les opérations.

L'on conçoit aisément que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien

à notre militaire d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni

distribution; c'est un attroupement de paysans en casaque courte, les

jambes nues et le fusil à la main. A la différence des Turks et des

Mamlouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et les chaiks ont des

chevaux d'assez peu de service, vu la nature âpre et raboteuse du

terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de poste.

Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils ont raison: ils y

supporteraient d'autant moins le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas

même de baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste à gravir sur

les rochers, à se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre,

et à faire de là un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont à couvert,

qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et des

jeux d'émulation, l'habitude de tirer juste. Ils entendent assez bien

les irruptions à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades et

tous les coups de main où l'on peut aborder l'ennemi promptement et

corps à corps. Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager

et à reprendre courage, hardis jusqu'à la témérité, quelquefois même

féroces, ils ont surtout deux qualités qui font les excellentes troupes:

ils obéissent exactement à leurs chefs, et sont d'une sobriété et d'une

vigueur de santé désormais inconnues chez les nations civilisées. Dans

la campagne de 1784, ils passèrent trois mois en plein air, sans tentes,

et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut

pas plus de malades et de morts que s'ils eussent été dans leurs

maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps, en petits

pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en oignons crus, en

fromage, en olives, en fruit et quelque peu de vin. La table des chefs

était presque aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont vécu 100

jours, où un même nombre de Français et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils

ne connaissent ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni les

campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il

se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en

prendraient facilement le goût, et deviendraient une milice redoutable.

Elle serait d'autant plus aisée à former, que les mûriers et les vignes

ne suffisent pas pour les occuper toute l'année, et qu'il leur reste

beaucoup de temps[227] que l'on pourrait employer aux exercices

militaires. Dans les derniers recensements des hommes armés, on en a

compté près de 40,000; ce qui suppose pour le total de la population

environ 120,000 ames: il y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de

Druzes dans les villes de la côte. La surface du pays étant de 110

lieues carrées, il en résulte pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui

égale la population de nos meilleures provinces. Pour sentir combien est

forte cette proportion, l'on observera que le sol est rude, qu'il reste

encore beaucoup de sommets incultes, que l'on ne recueille pas en

grains de quoi se nourrir 3 mois par an, qu'il n'y a aucune manufacture,

que toutes les exportations se bornent aux soies et aux cotons, dont la

balance surpasse de bien peu l'entrée du blé de _Haurân_, des huiles de

Palestine, du riz et du café que l'on tire de _Baîrout_. D'où vient donc

cette affluence d'hommes sur un si petit espace? Toute analyse faite, je

n'en puis voir de cause, que le rayon de liberté qui y luit. Là, à là

différence du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité, de sa propriété

et de sa vie. Le paysan n'y est pas plus aisé qu'ailleurs; mais il est

tranquille: _il ne craint point_, comme je l'ai entendu dire plusieurs

fois, _que l'aga, le quâiemmaquâm, ou le bacha envoient des djendis[228]

piller la maison, enlever la famille, donner la bastonnade, etc._ Ces

excès sont inouis dans la montagne. La sécurité y a donc été un premier

moyen de population, par l'attrait que tous les hommes trouvent à se

multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité de la nation,

qui consomme peu en tout genre, a été un second moyen aussi puissant.

Enfin un troisième est l'émigration d'une foule de familles chrétiennes

qui désertent journellement les provinces turkes pour venir s'établir

dans le Liban; elles y sont accueillies des Maronites par fraternité de

religion, et des Druzes par tolérance et par l'intérêt bien entendu de

multiplier dans leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs

et des alliés. Tous vivent en paix; mais je dois dire que les Chrétiens

montrent souvent un zèle indiscret et tracassier, propre à la troubler.

La comparaison que les Druzes ont souvent lieu de faire de leur sort, à

celui des autres sujets turks, leur a donné une opinion avantageuse de

leur condition, qui, par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs

personnes. Exempts de la violence et des insultes du despotisme, ils se

regardent comme des hommes plus parfaits que leurs voisins, parce qu'ils

ont le bonheur d'être moins avilis. De là s'est formé un caractère plus

fier, plus énergique, plus actif, un véritable esprit républicain. On

les cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants, hardis

et braves jusqu'à la témérité: on les a vus en plein jour fondre dans

Damas, au nombre de 300 seulement, et y répandre le désordre et le

carnage. Il est remarquable qu'avec un régime presque semblable, les

Maronites n'ont point ces qualités au même degré: j'en demandai un jour

la raison dans une assemblée où l'on en faisait l'observation, au sujet

de quelques faits passés récemment; après un moment de silence, un

vieillard maronite écartant sa pipe de sa bouche, et roulant le bout de

sa barbe dans ses doigts, me répondit: _Peut-être les Druzes

craindraient-ils plus la mort, s'ils croyaient à ce qui la suit_. Ils

n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est

aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite

à ce nom et à _la barbe_, est sur-le-champ punie de coups de _kandjar_

ou de fusil, pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'à

des cris d'injures. Cette délicatesse a causé dans les manières et le

propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris

de trouver chez les paysans. Elle passe même jusqu'à la dissimulation et

à la fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands intérêts

obligent à de plus grands ménagements. La circonspection est nécessaire

à tous, par les conséquences redoutables du _talion_, dont j'ai parlé.

L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le mérite de suppléer à

la justice régulière, toujours incertaine et lente dans des états

troublés et presque anarchiques.

Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalité.

Quiconque se présente à leur porte à titre de suppliant ou de passager

est sûr de recevoir le logement et la nourriture de la manière la plus

généreuse et la moins affectée. J'ai vu en plusieurs rencontres de

simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au

passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation qu'ils

manquaient de prudence: _Dieu est libéral et magnifique_,

répondaient-ils, _et tous les hommes sont frères_. Aussi personne ne

s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de

la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec leur hôte l'engagement sacré du

_pain_ et du _sel_, rien ne peut par la suite le leur faire violer: on

en cite des traits qui font le plus grand honneur à leur caractère. Il y

a quelques années qu'un aga de janissaires, coupable de rébellion,

s'enfuit de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le sut et le

demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir le demanda au chaik

_Talhouq_ qui l'avait reçu; mais le chaik indigné répondit: _Depuis

quand a-t-on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à l'émir que tant

que Talhouq gardera sa barbe, il ne tombera pas un cheveu de la tête de

son réfugié_. L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq arma sa

famille. L'émir, craignant une émeute, prit une voie usitée comme

juridique dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper 50

mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît l'aga. On en coupa 1,000, et

Talhouq resta inébranlable. A la fin, les autres chaiks indignés prirent

fait et cause, et le soulèvement allait devenir général, quand l'aga, se

reprochant d'occasioner tant de désordres, s'évada à l'insu même de

Talhouq[229].

Les Druzes ont aussi le préjugé des Bedouins sur la naissance: comme

eux, ils attachent un grand prix à l'ancienneté des familles: cependant

l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients essentiels. La

noblesse des émirs et des chaiks ne les dispense pas de payer le tribut,

en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prérogative,

ni dans la possession des biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne

connaît dans le pays, non plus que dans toute la Turkie, ni droits de

chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques, ni

francs-fiefs, ni lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en

_franc-aleu_: chacun, après avoir payé son miri, sa ferme ou sa rente,

est maître chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Druzes et

les Maronites ne paient point le rachat des successions, et l'émir ne

s'arroge pas, comme le sultan, la propriété foncière et universelle:

néanmoins il existe dans la loi des héritages un abus qui a de fâcheux

effets. Les pères ont, comme dans le droit romain, la faculté

d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plaît; et de là il est

arrivé, dans plusieurs familles de chaiks, que tous les biens se sont

rassemblés sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer et

cabaler, pendant que ses parents sont demeurés, comme l'on dit, _princes

d'olives et de fromage_; c'est-à-dire, pauvres comme des paysans.

Par une suite de leurs préjugés, les Druzes n'aiment pas à s'allier hors

de leurs familles. Ils préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à

un étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples paysans

refuser leurs filles à des marchands de Saïde et de Baîrout, qui

possédaient 12 et 15,000 piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un

certain point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère épousât la

veuve du frère; mais il ne leur est pas particulier, et ils le

partagent, ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les

habitants de la Syrie, et en général avec les peuples arabes.

En résumé, le caractère propre et distinctif des Druzes est, comme je

l'ai dit, une sorte d'esprit républicain qui leur donne plus d'énergie

qu'aux autres sujets turks, et une insouciance de religion qui contraste

beaucoup avec le zèle des musulmans et des chrétiens. Du reste, leur vie

privée, leurs usages, leurs préjugés sont ceux des autres Orientaux. Ils

peuvent épouser plusieurs femmes, et les répudier quand il leur plaît;

mais, à l'exception de l'émir et de quelques notables, les cas en sont

très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres, ils n'éprouvent point

ces besoins factices, ces passions exagérées que le désoeuvrement donne

aux habitants des villes. Le voile que portent leurs femmes est lui-même

un préservatif de ces désirs qui troublent la société. Chaque homme ne

connaît de visage de femme que celui de la sienne, de sa mère, de sa

soeur et de sa belle-soeur. Chacun vit au sein de sa famille et se

répand peu au dehors. Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent le

pain, brûlent le café, lavent le linge, font la cuisine, en un mot,

vaquent à tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes

et les mûriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent

et conduisent, des canaux d'arrosement. Seulement le soir ils

s'assemblent quelquefois dans la cour, l'aire ou la maison du chef du

village ou de la famille; et là, assis en rond, les jambes croisées, la

pipe à la bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de la récolte

et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la

guerre, de la conduite de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits

du passé, des intérêts du présent, des conjectures de l'avenir. Souvent

les enfants, las de leurs jeux, viennent écouter en silence; et l'on est

étonné de les voir, à 10 ou 12 ans, raconter d'un air grave pourquoi

_Djezzâr_ a déclaré la guerre à l'émir _Yousef_, combien le prince a

dépensé de bourses, de combien l'on augmentera le miri, combien il y

avait de _fusils_ au camp, et qui possédait la meilleure jument. Ils

n'ont pas d'autre éducation: on ne leur fait lire ni les psaumes, comme

chez les Maronites, ni le _Qôran_, comme chez les musulmans; à peine les

chaiks savent-ils écrire un billet. Mais, si leur esprit est vide de

connaissances utiles ou agréables, du moins n'est-il pas préoccupé

d'idées fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance de la nature

vaut bien la sottise de l'art. Il en est du moins résulté un avantage,

qui est que les esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des

conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En effet, l'on ne voit

point chez les Druzes cette grande distance entre les rangs qui, dans la

plupart des sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands.

Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité raisonnable

qui ne tient ni de la licence, ni de la servitude. Le grand émir

lui-même n'est point un homme différent des autres: c'est un bon

gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne pas de faire asseoir à sa table

le plus simple fermier. En un mot, ce sont les moeurs des temps anciens,

c'est-à-dire les moeurs de la vie champêtre, par laquelle toute nation a

été obligée de commencer; en sorte que l'on peut établir que tout peuple

chez qui on les trouve n'est encore qu'à la première époque de son état

social.

§ V.

Des Motouâlis.

A l'orient du pays des Druzes, dans la vallée profonde qui sépare leurs

montagnes de celles du pays de Damas, habite un autre petit peuple connu

en Syrie sous le nom de _Motouâlis_. Le caractère qui les distingue des

autres habitants de la Syrie est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme

les Persans, pendant que tous les Turks suivent celui d'_Omar_ ou de

_Moâouia_. Cette distinction, fondée sur le schisme qui, l'an 36 de

l'hedjire, partagea les Arabes sur les _successeurs_ de Mahomet,

entretient, comme je l'ai dit, une haine irréconciliable entre les deux

partis. Les sectateurs d'Omar, qui se regardent comme seuls

_orthodoxes_, se qualifient de _Sonnites_, qui a le même sens, et

appellent leurs adversaires _Chiites_, c'est-à-dire _sectateurs_

(d'Ali). Le mot de _motouâli_ a la même signification dans le dialecte

de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent ce nom en mauvaise part, y

substituent celui d'_Adlié_, qui veut dire partisans de la _justice_

(littéralement justiciers); et ils ont pris cette dénomination en

conséquence d'un point de doctrine qu'ils ont élevé contre la croyance

des _sonnites_. Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitulé:

_Fragments théologiques sur les sectes et religions du monde_[230].

«On appelle _Adlié_ ou _Justiciers_, des sectaires qui prétendent que

Dieu n'agit que par des principes de justice conformes à la raison des

hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer un culte impraticable, ni

ordonner des actions impossibles, ni obliger à des choses hors de

portée: mais en ordonnant l'obéissance, il donne la faculté, il éloigne

la cause du mal, il permet le raisonnement; il demande ce qui est

facile, et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable de la

faute d'autrui; il ne punit point d'une action étrangère; il ne trouve

pas mauvais dans l'homme ce que lui-même a créé en lui, et il n'exige

pas qu'il prévienne ce que la destinée a décrété sur lui, parce que cela

serait une _injustice_ et une _tyrannie_ dont Dieu est incapable par la

perfection de son être.» A cette doctrine, qui choque diamétralement

celle des _Sonnites_, les Motouâlis ajoutent des pratiques exterieures

qui entretiennent leur aversion mutuelle. Par exemple, ils maudissent

Omar et Moâouia comme usurpateurs et rebelles: ils célèbrent Ali et

Hosain comme saints et martyrs. Ils commencent les ablutions par le

coude, au lieu de les commencer par le bout du doigt, comme les Turks;

ils se réputent souillés par l'attouchement des étrangers; et, contre

l'usage général du Levant, ils ne boivent ni ne mangent dans le vase qui

a servi à une personne qui n'est pas de leur secte, ils ne s'asseyent

même pas à la même table.

Ces principes et ces usages, en isolant les Motouâlis de leurs voisins,

en ont fait une société distincte. On prétend qu'ils existent depuis

long-temps en corps de nation dans cette contrée; cependant leur nom n'a

point paru avant ce siècle dans les livres; il n'est pas même sur les

cartes de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays il y a moins de

cent ans, ne les désigne que par celui d'_Amédiens_. Quoi qu'il en soit,

ils ont dans ces derniers temps fixé l'attention de la Syrie par leurs

guerres, leurs brigandages, leurs progrès et leurs revers. Avant le

milieu du siècle, ils ne possédaient que Balbek, leur chef-lieu, et

quelques cantons dans la vallée et dans l'Anti-Liban, d'où ils

paraissent originaires. A cette époque on les trouve gouvernés comme les

Druzes, c'est-à-dire partagés sous un nombre de _chaiks_ ayant un chef

principal, tiré de la famille de _Harfouche_. Après 1750, ils

s'étendirent dans le haut du Beqââ, et s'introduisirent dans le Liban,

où ils occupèrent des terrains appartenants aux Maronites jusque vers

_Becharrai_. Ils les incommodèrent même par leurs brigandages, au point

que l'émir Yousef se vit obligé de les attaquer à force ouverte et de

les chasser. D'autre part, leurs progrès les avaient conduits le long de

leur rivière jusqu'auprès de _Sour_ (Tyr). Ce fut dans ces

circonstances, en 1760, que Dâher eût l'adresse de se les attacher. Les

pachas de Saïde et de Damas réclamaient des tributs qu'on négligeait de

leur payer; ils se plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets

par les Motouâlis: ils eussent voulu les châtier; mais la vengeance

n'était ni sûre ni facile. Dâher intervint; il se rendit caution du

tribut, promit de surveiller les déprédations, et par ce moyen, il

s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer dix mille cavaliers,

tous gens résolus et redoutés. Peu de temps après, ils s'emparèrent de

_Sour_ (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt maritime: en

1771, ils servirent utilement Ali-Bek et Dâher contré les Ottomans. Mais

pendant leur absence, l'émir Yousef ayant armé les Druzes, vint saccager

leur pays. Il était devant le château de Djezîn, quand les Motouâlis

revenant de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. Au récit des

barbaries qu'avaient commises les Druzes, un corps avancé de 500 hommes

seulement fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ vers

l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais la surprise et le

désordre qu'ils jetèrent, et la discorde qui régnait entre les factions

de Mansour et de Yousef, favorisèrent cette manoeuvre désespérée, au

point que toute l'armée, composée de vingt-cinq mille hommes, subit la

déroute la plus complète. Dans les années suivantes, les affaires de

Dâher ayant pris une fâcheuse tournure, les Motouâlis se refroidirent

pour lui; enfin ils l'abandonnèrent dans la catastrophe où il perdit la

vie. Mais ils ont porté la peine de leur imprudence sous

l'administration du pacha qui lui a succédé. Depuis l'année 1777,

Djezzâr, maître d'_Acre_ et de _Saïde_, n'a cessé de travailler à leur

perte. Sa persécution les força en 1784 de se réconcilier avec les

Druzes et de faire cause commune avec l'émir Yousef, pour lui résister.

Quoique réduits à moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette

campagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites rassemblés sous

Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevèrent le lieu fort de _Mar-Djêbaa_, et

passèrent au fil du sabre 50 à 60 _Arnautes_[231] qui le gardaient. Mais

la mésintelligence des chefs druzes ayant fait avorter toutes les

opérations, le pacha a fini par s'emparer de toute la vallée et de la

ville même de Balbek. A cette époque, on ne comptait pas plus de 500

familles de Motouâlis, qui se sont réfugiées dans l'Anti-Liban et dans

le Liban des Maronites; et désormais proscrites de leur sol natal, il

est probable qu'elles finiront par s'anéantir, et par emporter avec

elles le nom même de cette nation.

Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent compris dans

l'enceinte de la Syrie. Le reste de la population qui forme la plus

grande masse, est, comme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs, et de

la race arabe. Il me reste à faire un tableau de la distribution

géographique du pays, selon l'administration turke, et à y joindre

quelques considérations générales sur le résultat des forces et des

revenus, sur la forme du gouvernement, et enfin sur le caractère et les

moeurs de ces peuples.

Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir donner une idée des

mouvements qui ont failli dans ces derniers temps causer une révolution

importante, et susciter en Syrie une puissance indépendante: je veux

parler de l'insurrection du chaik _Daher_, qui pendant plusieurs années

a attiré les regards des politiques. Un exposé succinct de son histoire

sera d'autant plus intéressant, qu'il est neuf, et que ce que l'on en a

appris par les nouvelles publiques, a été peu propre à donner une idée

juste de l'état des affaires dans ces pays éloignés.

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

ÉTAT PHYSIQUE DE L'ÉGYPTE.

Page.

CHAPITRE PREMIER.--De l'Égypte en général, et de la

ville d'Alexandrie 1

CHAP. II.--Du Nil, et de l'extension du Delta 14

CHAP. III.--De l'exhaussement du Delta 27

CHAP. IV.--Des vents et de leurs phénomènes 44

CHAP. V.--Du climat et de l'air 54

ÉTAT POLITIQUE DE L'ÉGYPTE.

CHAPITRE I^{er}.--Des diverses races des habitants de

l'Égypte 59

CHAP. II.--Précis de l'histoire des Mamlouks 80

CHAP. III.--Précis de l'histoire d'Ali-Bek 92

CHAP. IV.--Précis des événements arrivés depuis la

mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785 114

CHAP. V.--État présent de l'Égypte 129

CHAP. VI.--Constitution de la milice des Mamlouks 131

§ I. Vêtements des Mamlouks 134

§ II. Équipage des Mamlouks 136

§ III. Armes des Mamlouks 138

§ IV. Éducation et exercices des Mamlouks 140

§ V. Art militaire des Mamlouks 142

§ VI. Discipline des Mamlouks 144

§ VII. Moeurs des Mamlouks 146

§ VIII. Gouvernement des Mamlouks 147

CHAP. VII 149

§ I. État du peuple en Égypte _ibid._

§ II. Misère et famine des dernières années 152

§ III. État des arts et des esprits 162

CHAP. VIII.--État du commerce 163

CHAP. IX.--De l'isthme de Suez, et de la jonction de

la mer Rouge à la Méditerranée 166

CHAP. X.--Des douanes et des impôts. 175

Du commerce des Francs au Kaire 178

CHAP. XI.--De la ville du Kaire 183

Population du Kaire et de l'Égypte 186

CHAP. XII.--Des maladies de l'Égypte 189

§ I. De la perte de la vue _ibid._

§ II. De la petite-vérole 193

§ III. De la peste 199

CHAP. XIII.--Tableau résumé de l'Égypte 203

Des exagérations des voyageurs 210

CHAP. XIV. Des ruines et des pyramides 213

Note 226

ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.

CHAPITRE I^{er}.--Géographie et histoire naturelle de la

Syrie 258

§ I. Aspect de la Syrie 260

§ II. Des montagnes 261

§ III. Structure des montagnes 269

§ IV. Volcans et tremblements 271

§ V. Des sauterelles 273

§ VI. Qualités du sol 275

§ VII. Des rivières et des lacs 276

§ VIII. Du climat 279

§ IX. Qualités de l'air 286

§ X. Qualités des eaux 288

§ XI. Des vents 289

CHAP. II.--Considérations sur les phénomènes des vents,

des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre 292

ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE.

CHAPITRE I^{er}.--Des habitants de la Syrie 314

CHAP. II.--Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie. 324

§ I. Des Turkmans _ibid._

§ II. Des Kourdes 326

§ III. Des Arabes-Bédouins 330

CHAP. III.--Des peuples agricoles de la Syrie 363

§ I. Des Ansârié _ibid._

§ II. Des Maronites 369

§ III. Des Druzes 388

§ IV. Du gouvernement des Druzes 411

§ V. Des Motouâlis 427

FIN DE LA TABLE.

[Illustration: VUE DE SPHYINX]

[Illustration: VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ]

[Illustration: CARTE DE L'ÉGYPTE]

NOTES:

[1] _Vulgò_, raquette, arbre à cochenille.

[2] Le calcul le plus suivi à Alexandrie porte la hauteur du fût, y

compris le chapiteau, à 96 pieds, et la circonférence à 28 pieds 3

pouces.

[3] Ras el-tin: prononcez, _tîne_.

[4] Prononcez _kalidge_.

[5] En arabe _el qali_, dont on a fait le nom du sel al-kali.

[6] Ces coquillages sont surtout des hérissons, des volutes, des

bivalves, et une espèce en forme de lentilles. Voyez le docteur Shaw,

_Voyage au Levant_.

[7] Celui-là est gris, taché de noir et quelquefois de rouge.

[8] Chaque tribu a ses routes particulières, pour éviter les disputes.

[9] D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce désert, et il paraît

incapable d'en produire.

[10] Ils l'appellent _saint_, _béni_, _sacré_; et lors des nouvelles

eaux, c'est-à-dire de l'ouverture des canaux, on voit les mères plonger

les enfants dans le courant, avec le préjugé que ces eaux ont une vertu

purifiante et divine, telle que la supposèrent les anciens à tous les

fleuves.

[11] On se sert, pour cet effet, d'amandes amères, dont on frotte le

vase, et alors elle est réellement légère et bonne. Mais il n'y a que la

soif, ou la prévention, qui puisse la mettre au-dessus de nos fontaines

et de nos grandes rivières, telles que la Seine et la Loire.

[12] _Herod._, lib. II, p. 105, édit. Wesseling, in-fol.

[13] _Lettres sur l'Égypte_, tom. 1, p. 16.

[14] _Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon._ édit. 1707, lib. XVII. p.

1152.

[15] Voyez l'excellent _Mémoire de d'Anville sur l'Égypte_, in-4º, 1765,

p. 77.

[16] Odyssée, liv. IV.

[17] _Herod._, lib. II, p. 106 et 107.

[18] Il ne s'en faut que de 1,300 toises.

[19] On peut reprocher à Homère de n'être pas exact, quand il dit que le

Phare était vis-à-vis du Nil; mais pour l'excuser on peut dire que,

parlant de l'Égypte comme du bout du monde, il n'a pas dû se piquer

d'une précision stricte. En second lieu, la branche Canopique allait

jadis par les lacs s'ouvrir près d'Abouqir; et si, comme la vue du

terrain me le fait penser, elle passa jadis à l'ouest même d'Abouqir,

qui aurait été une île, Homère a pu dire, avec raison, que le Phare

était vis-à-vis du Nil.

[20] Voyez _Voyage en Arabie_, par C. Niebuhr, in-4º, qu'il faut

distinguer de la _Description de l'Arabie_, par le même, 2 vol. in-4º.

[21] Lib. II, p. 123.

[22] Voyez _Voyage pittoresque de la Grèce_, tom. II.

[23] Cette position convient beaucoup à Bolbitine.

[24] _Lettre_ 1, p. 12.

[25] _Herod._, lib. II.

[26] En effet, on serait plus porté, sur l'inspection de la carte, à

croire que ce fut là jadis le cours du fleuve; quant aux pétrifications

de mâts et de vaisseaux entiers dont parle Siccard, elles auraient bien

besoin, pour être crues, d'être constatées par des voyageurs plus

éclairés que ce missionnaire.

[27] Pag. 12 et suiv.

[28] _Lettre 1_, p. 12.

[29] Lib. II, p. 109.

[30] Lib. XVII.

[31] J'en ai mesuré plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre, mais j'ai

trouvé qu'elles variaient toutes depuis une jusqu'à 3 lignes. Le drââ

Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins une ligne.

[32] En arabe, _meqiâs, instrument mesureur, mesuroir_.

[33] Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations sur le

Nil, s'est tout-à-fait perdu dans l'explication du texte de Kâlkâchenda:

il a cru, sur un premier passage louche, que le nilomètre du temps

d'Omar n'était que de douze coudées; et il a bâti sur cette erreur un

édifice de conjectures fausses. _Voyage de Pocoke_, tom. II, p. 278.

[34] _Voyage en Arabie_, tom. 1, p. 102.

[35] Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau, le 3 juin

elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il y eut une

demi-coudée. _Voyage de Pocoke_, tom. II.

[36] Le lit du fleuve s'est exhaussé lui-même comme le reste du terrain.

[37] Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues, parce que

l'eau est à fleur de terre; mais dans le haut Delta, il faut établir des

chapelets sur les roues, ou élever l'eau par des potences mobiles. On en

voit beaucoup sur la route de Rosette au Kaire, et l'on se convaincra

que ce travail pénible a un effet très-borné.

[38] _Herod._, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les

chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse, au temps

duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est pas la faute

d'Hérodote, si l'on n'a pas entendu son système de chronologie, le

meilleur de l'antiquité.

[39] Il serait curieux de constater en quelle proportion il continue

jusqu'à Asouan. Des Coptes que j'ai interrogés à ce sujet, m'ont assuré

qu'il était infiniment plus élevé dans tout le Saïd qu'au Kaire.

[40] _Hérod._, lib. II.

[41] Cette quantité de canaux est une raison qui peut faire varier les

degrés de l'inondation: car s'il y en a beaucoup, et qu'ils soient

profonds, l'eau s'écoulera plus vite, et s'élèvera moins; s'il y en a

peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera le contraire.

[42] Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connaître un

mémoire de Fréret (Acad. des Inscrip., tom. XVI), dans lequel ces

questions se trouvent avoir été débattues dès 1745. Dans ce Mémoire, ce

savant critique, attaquant de front le récit d'Hérodote et le témoignage

des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement

depuis les siècles les plus reculés: il fonde ses raisons contre son

accroissement, sur la position des villes de _Tanis_, de _Damiât_ et de

_Rosette_, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la différence de la

mesure de Niebuhr en excès sur celle d'Hérodote, est un argument

péremptoire contre son sentiment. A l'égard de son exhaussement, il

prouve par plus d'auteurs que je n'en ai cités, que depuis Moeris

jusqu'à la fin du quinzième siècle, l'inondation n'a pas cessé d'être la

même: ce n'est que depuis ce temps que les voyageurs ont parlé d'une

inondation de 22 et 23 coudées. Le prince Radzivil est le premier qui en

ait fait mention en l'année 1583. Fréret, rejetant son témoignage et

celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la même, et que

la différence des anciens aux modernes vient de ce que les uns comptent

depuis le fond de l'eau, pendant que les autres ne comptaient que depuis

la surface des eaux basses. Il invoque les observations de Shaw et de

Pocoke; mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son

explication: en effet, d'après ces observations, la crue du Nil

au-dessus des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudées 26 doigts, qui,

jointes à 5 coudées et quelques doigts qu'avait déja le fleuve, donnent

16 coudées et quelques doigts au-dessus du fond: en 1715 la crue

au-dessus des basses eaux fut de 10 coudées, qui, jointes à 6 coudées

qu'avaient déja les eaux, forment 16 coudées: en 1738 elle fut de 11

coudées 15 doigts, qui, jointes à 5 qu'avait le fleuve, font 16 coudées,

et non pas 20, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les anciens ont compté

comme nous depuis le fond, et l'état reste le même que de tout temps. En

se trompant à cet égard, Fréret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est

le noeud de l'énigme; car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui

n'a que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudées de 15 pouces 8

lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudées en donnent 328,

ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence; en sorte qu'il

serait possible que cette nouvelle coudée fût une innovation des Turks,

et que le méqîas portât plusieurs espèces de coudées. Du reste il n'a

point compris l'altération d'Omar, citée par _Kâlkâchenda_; et il est

loin de résoudre les 8 coudées de Moeris, en disant qu'elles proviennent

de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au respect dû à Fréret,

je persiste dans mes conclusions.

[43] On l'assigne au 19 juin précis, mais il serait difficile d'en

déterminer les premiers instans aussi rigoureusement que le veulent

faire les Coptes.

[44] Cependant Démocrite l'avait devinée. Voyez l'_Histoire_ de Diodore

de Sicile, liv. II. Je suis même porté à croire qu'Homère en a eu

connaissance; car l'épithète qu'il donne au Nil (_diipetès_, tirant son

origine du ciel) est une allusion sensible aux pluies: et j'en conclus

que les anciens prêtres égyptiens ont eu une _physique_ plus étendue que

l'on ne pense; et que les traditions qui avaient cours dans la Grèce,

n'étaient qu'une émanation de leurs livres sacrés.

[45] Lorsqu'il tombe de la pluie en Égypte et en Palestine, c'est une

joie générale de la part du peuple; il s'assemble dans les rues, il

chante, il s'agite et crie à pleine tête, _Ya, allah! ya mobârek!_

c'est-à-dire: _O dieu! ô béni! etc._

[46] En arabe, _kamsîn_; mais le _k_ représente le _jota_ espagnol, ou

_ch_ allemand.

[47] Les Arabes du désert les appellent _semoum_ ou _poison_; et les

Turks _châmyelé_ ou vent de Syrie, dont on a fait vent _samiel_.

[48] L'astronome Beauchamp a souvent observé 37 et 38 degrés à Basra, et

cette chaleur a lieu sur la plupart des plages de la Perse, de l'Arabie

et de l'Inde.--Trente-deux et 33 degrés, qui sont la chaleur du sang,

sont très-fréquents en Floride et en Géorgie (d'Amérique). Ainsi

l'Égypte ne peut se classer que dans les pays de moyenne chaleur.

[49] Cependant il faut observer que l'air, sur la côte, est infiniment

moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne peut-on laisser, à

Alexandrie et à Rosette, du fer exposé 24 heures à l'air, qu'il ne soit

tout rouillé.

[50] En arabe, _magârbe_, pluriel de _magrebi_, homme de _garb_, ou

_couchant_: ce sont nos _Barbaresques_.

[51] En Arabe, _bedâoui_, formé de _bîd, désert, pays sans habitations_.

[52] D'autant mieux qu'on les trouve au Saïde dès avant Dioclétien; et

qu'il paraît que le Saïde fut moins rempli par les Grecs que le Delta.

[53] En effet, j'observe que la figure des nègres représente précisément

cet état de contraction que prend notre visage lorsqu'il est frappé par

la lumière et par une forte réverbération de chaleur. Alors le sourcil

se fronce; la pomme des joues s'élève; la paupière se serre; la bouche

fait la _moue_. Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu

et dû à la longue influer sur les parties solides, et mouler la

charpente même des os? Dans les pays froids, le vent, la neige, l'air

vif opèrent presque le même effet que l'excès de lumière dans les pays

chauds: et nous voyons que presque tous les sauvages ont quelque chose

de la tête du nègre; ensuite viennent les coutumes de mouler la tête des

enfants, et même le genre de coiffure, qui, par exemple, chez les

Tartares étant un bonnet haut, lequel serre les tempes et relève le

sourcil, me semble la cause du _sourcil de chèvre_ qu'on remarque chez

les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempérées et chez les

peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances n'ayant

pas lieu, les traits se montrent allongés par le repos des muscles, et

les yeux à fleur de tête, parce qu'ils sont protégés contre l'action de

l'air.

[54] Lib. II, p. 150.

[55] Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage, en

1787, sembla plutôt neuve et piquante que fondée en vérité, se trouve

aujourd'hui portée à l'évidence par des faits eux-mêmes aussi piquants

que décisifs. Blumenbach, professeur très-distingué d'anatomie à

Gottingue, a publié en 1794 un mémoire duquel il résulte:

1º Qu'il a eu l'occasion de disséquer plusieurs momies égyptiennes.

2º Que les crânes de ces momies appartiennent à trois différentes races

d'hommes, savoir: l'une, la race éthiopienne caractérisée par les joues

élevées, les lèvres épaisses, le nez large et épaté, les prunelles

saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que Volney nous représente les Coptes

d'aujourd'hui.

La seconde race qui porte le caractère des Hindous, et la troisième qui

est mixte et participe des deux premières.

Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la première race, le

sphinx gravé dans Norden, auquel les plus savants antiquaires n'avaient

pas fait attention jusque-là. J'y ajoute en cette édition pour nouveau

témoin, le même sphinx dessiné par l'un des artistes les plus distingués

de nos jours, M. Cassas, auteur du _Voyage pittoresque de la Syrie, de

l'Egypte, etc._ L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques,

une disposition de traits qui établit de plus en plus ce que j'ai

avancé.

[56] Voyez _le Dict. copte_, par Lacroze.

[57] Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si bien les

livres, ne put jamais se passer d'interprète. Récemment, Vonhaven,

professeur d'arabe en Danemarck, ne put pas entendre même le _salam alai

kom_ (le bonjour), lorsqu'il vint en Égypte; et son compagnon, le jeune

Forskal, au bout d'un an, fut plus avancé que lui.

[58] Pour faire sentir ces différences à la lecture, il faut appeler les

lettres une à une.

[59] Pas dans tous les cas, mais après l'_o_ et l'_u_, comme dans

_buch_, un livre.

[60] Lorsque les voyageurs français qui font actuellement le tour du

monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera dans leurs

récits la variété des orthographes anglaise et française.

[61] Le lecteur curieux de ce genre d'étude peut consulter un ouvrage

que j'ai publié pour remplir l'objet que j'indique ici. Il est intitulé

_Simplification des langues orientales_, in-8º, et se trouve chez

Bossange frères, libraires, rue de Seine, nº 12, à Paris.

[62] _Estân_ est un terme persan qui signifie _pays_, et s'applique en

finale aux noms propres; ainsi l'on dit _Arab-estân_, _Frank-estân_,

etc.

[63] En 834.

[64] _Qui se plaît en Dieu._

[65] Cette différence du _t_ à l'_s_, vient de ce que la lettre

originale est le _th_ anglais, que les étrangers traduisent tantôt _t_,

tantôt _s_.

[66] En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit le kalifat dans

la personne de _Mostâzem_.

[67] Ou 972, selon d'Herbelot.

[68] _Commandant par ordre de Dieu._

[69] Nos anciens en firent _soldan_ et soudan, par le changement

fréquent d'_ol_ en _ou_; fol, _fou_; mol, _mou_.

[70] _Mamlouk_, participe passif de _malak_, posséder, signifie _l'homme

possédé_ en propriété; ce qui a le sens d'_esclave_; mais cette espèce

est distinguée des esclaves domestiques, ou noirs, qu'on appelle _abd_.

[71] L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en général celle

de l'Égypte depuis l'invasion des Arabes, a laissé jusqu'à ce jour une

lacune dans nos connaissances: néanmoins il existe à la bibliothèque

nationale deux manuscrits arabes capables de satisfaire notre curiosité

à cet égard. La découverte en est due à M. Venture, interprète des

langues orientales, qui aujourd'hui accompagne le général Buonaparte, et

qui dans nos relations d'amitié et d'estime m'en a montré une traduction

presque achevée. Il est à désirer qu'elle soit un jour publiée; mais

comme le moment en paraît encore reculé, je crois faire une chose

agréable aux lettres et à l'amitié, en insérant une notice de ces

manuscrits que le lecteur trouvera à la fin de l'article de l'Égypte.

[72] _Chaik_ signifie proprement un _vieillard, senior populi_; il a

pris la même acception en Orient que parmi nous; et il désigne un

_seigneur_, un commandant.

[73] Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves transportées

de Géorgie, de Mingrelie, etc. On parle toujours de leur beauté, et il

faut y croire sur la foi de la renommée. Mais un Européen qui n'a été

qu'en Turkie n'a pas le droit d'en rendre témoignage. Ces femmes y sont

encore plus invisibles que les autres, et c'est sans doute à ce mystère

qu'elles doivent l'idée qu'on se fait de leur beauté. J'ai eu occasion

d'en demander des nouvelles à l'épouse d'un de nos négociants au Kaire,

à laquelle le commerce des galons et des étoffes de Lyon ouvrait tous

les _harem_. Cette dame, qui a plus d'un droit d'en bien juger, m'a

assuré que sur 1,000 à 1,200 femmes d'élite qu'elle a vues, elle n'en a

pas trouvé 10 qui fussent d'une vraie beauté; mais les Turks ne sont pas

si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle

est grasse, elle est admirable. _Son visage est comme la pleine lune;

ses hanches sont comme des coussins_, disent-ils pour exprimer le

superlatif de la beauté. On peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils

ont d'ailleurs un proverbe remarquable pour les physiciens: _Prends une

blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une Égyptienne_.

L'expérience leur a prouvé que les femmes du Nord sont réellement plus

froides que celles du Midi.

[74] _Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis._

[75] Ce pays fut de tout temps une pépinière d'esclaves: il en

fournissait aux Grecs, aux Romains et à l'ancienne Asie. Mais n'est-il

pas singulier de lire dans Hérodote que jadis la Colchide (aujourd'hui

la Géorgie) reçut des habitants noirs de l'Égypte, et de voir

qu'aujourd'hui elle lui en rende de si différents?

[76] Les corps militaires des janissaires, azâbs, etc., étaient

commandés par des kiâyas, qui, après un an d'exercice, se démettaient de

leur emploi, et devenaient vétérans, avec voix au _diouân_.

[77] J'avais depuis long-temps rédigé cet article, lorsque Savary a

publié deux nouveaux volumes sur l'Égypte, dans l'un desquels se trouve

la vie de ce même Ali-bek. Je comptais y trouver des récits propres à

vérifier ou à redresser les miens; mais quel a été mon étonnement de

voir que nous n'avons presque rien de commun! Cette diversité m'a été

d'autant plus désagréable, que déja ne m'étant pas trouvé du même avis

sur d'autres objets, il pourra sembler à bien des lecteurs que je prends

à tâche de contrarier ce voyageur. Mais, outre que je ne connais point

la personne de Savary, je proteste que de telles partialités n'entrent

point dans mon caractère. Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant

été sur les mêmes lieux, ayant dû voir les mêmes témoins, nos récits

soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison: tout ce

que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai vécu au Kaire,

j'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et des marchands

chrétiens à qui une longue résidence et un esprit sage m'ont paru donner

un témoignage plus authentique. Je les ai trouvés d'accord sur les faits

principaux, et j'ai eu l'avantage d'entendre confirmer leurs récits par

un négociant vénitien (C. Rosetti), qui a été l'un des conseillers

intimes d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et

de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai trouvé une

foule de témoins oculaires des événements communs au chaik Dâher et à

Ali-bek, et j'ai pu juger du degré d'instruction de mes auteurs

d'Égypte. Pendant huit mois que j'ai demeuré chez les Druzes, j'ai

appris de l'évêque d'Alep, alors évêque d'Acre, mille particularités

d'autant plus certaines, que le ministre de Dâher, _Ibrahim-Sabbâr_,

était fréquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vécu avec des

chrétiens et des musulmans qui ont commandé des troupes de Dâher, fait

le premier siége de Yâfa avec Ali-bek, et soutenu le second contre

Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu les témoins; j'ai reçu des

notes historiques de l'agent de Venise à _Yâfa_, qui a essuyé sa part de

tous les troubles. Voilà les matériaux sur lesquels j'ai rédigé ma

narration. Ce n'est pas que je n'aie trouvé quelques _variantes_ de

circonstances: quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi

n'a-t-elle pas dix versions différentes? Il suffit d'obtenir les

principaux résultats, d'admettre les plus grandes probabilités, et j'ai

pu apprendre par moi-même, en cette occasion, combien la stricte vérité

des faits historiques est difficile à établir.

Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns des récits de

Savary; et lui-même ne peut être taxé de les avoir imaginés; car sa

narration est, mot pour mot, celle d'un livre anglais imprimé en 1783,

et intitulé _Précis de la révolte d'Ali-bek_*, quoiqu'il n'y ait que

quarante pages consacrées à ce sujet, et que le reste ne traite que de

lieux communs, de moeurs et de géographie. J'étais au Kaire lorsque les

papiers publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle bien

que lorsque nos négociants entendirent parler d'une Marie, femme

d'Ali-bek; d'un Grec Dâoud, père de ce commandant; d'une reconnaissance

comme celle de Joseph, ils se regardèrent avec étonnement, et finirent

_par rire des contes qu'on faisait en Europe_. Ainsi le facteur anglais,

qui était en Égypte en 1771, a beau réclamer l'autorité du kiâya

d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consultés _sans savoir

l'arabe_, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le suspecte

d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute impardonnable, en

disant que le pays d'_Abaza_ est la même chose qu'_Amasée_, puisque l'un

est une contrée du Caucase, en tirant vers le Kuban, et l'autre une

ville de l'ancienne Cappadoce ou Natolie moderne.

* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. _London_,

1783, 1 vol. in-8º.

[78] Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses ou

Circassiens, puis les Abazans; 3º les Mingreliens; 4º les Géorgiens; 5º

les Russes et les Polonais; 6º les Hongrois et les Allemands; 7º les

Noirs; et enfin les derniers de tous sont les Espagnols, les Maltais et

autres Francs, qu'ils déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins

et de peu de travail.

[79] Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent, parce

qu'on prétendit qu'elles étaient surchargées d'alliage. Un négociant en

fit passer 10,000 à Marseille, et elles rendirent à la fonte un bénéfice

assez considérable.

[80] C. Rosetti; son frère Balthasar Rosetti devait être douanier de

Djedda.

[81] Peu après, les habitants de la Mekke chassèrent les Mamlouks du

port et de la ville, et rétablirent le chérif que l'on avait dépossédé.

[82] Les gens de Dâher portaient ce nom, parce que le siége originel de

l'état de Dâher était à Safad, village de Galilée.

[83] Prononcez _Sède_; c'est la ville qui a succédé à Sidon.

[84] A raison du pèlerinage, dont les deux grandes caravanes partent du

Kaire et de Damas.

[85] Tel que Sâlêh-bek.

[86] Poignard qu'on porte à la ceinture.

[87] Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exilé jusqu'à trois

fois), était campé près du Kaire, ayant un délai de 24 heures pour payer

ses dettes: un nommé Hasan, janissaire, à qui il devait 500 sequins

(3,750 liv.), vint le trouver. Ali, croyant qu'il demandait son argent,

commença de s'excuser; mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit:

Tu es dans le malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette

générosité, jura, par la tête du prophète, que s'il revenait, il ferait

à cet homme une fortune sans exemple. En effet, à son retour, il le créa

son fournisseur général des vivres; et quoiqu'on l'avertît des

concussions scandaleuses de Hasan, jamais il ne les réprima.

[88] _Sabbâr_ en grasseyant l'_r_, ce qui signifie _teinturier_; avec

l'_r_ ordinaire ce mot signifierait _sondeur_.

[89] Au mois de juin 1776.

[90] C'est-à-dire dont il avait été patron: chez les Mamlouks,

l'affranchi passe pour l'enfant de la _maison_.

[91] 2,625,000 livres.

[92] La formule de déposition consiste en ce mot: _Enzel_; c'est-à-dire,

_descends_ du château.

[93] Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus d'acier.

[94] Voyez, _Voyage_, tom. II, État politique de la Syrie, chap. III, la

note relative aux _châles_.

[95] Les négociants européens, qui ont pris goût à ce luxe, ne croient

pas avoir une garde-robe décente quand elle ne passe pas 12 ou 15,000

francs.

[96] Lorsque j'étais au Kaire, des Mamlouks enlevèrent la femme d'un

Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant fait porter des

plaintes à Mourâd, ce bek répondit de sa voix de charretier: _Eh,

laissez ces jeunes gens s'ébattre!_ Le soir, les Mamlouks firent dire au

Juif qu'ils lui rendraient sa femme s'il comptait 100 piastres pour

_leurs peines,_ et il fallut en passer par-là. Il est remarquable que

dans les moeurs du pays, l'article des femmes est une chose plus sacrée

que la vie même.

[97] On se rappelle que l'Égypte est un pays nu et sans bois.

[98] En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens, sont toujours

hors des villes; et comme chaque tombeau a ordinairement une grande

pierre et une petite maçonnerie, il en résulte presque une seconde

ville, que l'on pourrait appeler, comme jadis à Alexandrie, _Nécropolis,

la ville des morts_.

[99] Ils ont contre cet usage des préjugés superstitieux.

[100] En arabe _qâiem maqâm_, mot à mot _tenant lieu_, dont on a fait

_caïmacan_.

[101] En effet, la plupart des peuples anciens et modernes qui ont

déployé une grande activité se trouvent être des montagnards. Les

Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus jusqu'à la Méditerranée,

vinrent des montagnes d'Atourie. Les Kaldéens étaient originaires des

mêmes contrées; les Perses de Cyrus sortirent des montagnes de

l'Élymaïde, les Macédoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes,

les Suisses, les Écossais, les Savoyards, les Miquelets, les Asturiens,

les habitants des Cévennes, toujours libres, ou difficiles à soumettre,

prouveraient la généralité de cette règle, si l'exception des Arabes et

des Tartares n'indiquait qu'il est une autre cause morale qui appartient

aux plaines comme aux montagnes.

[102] Quand un homme est tué par un autre, la famille du mort exige de

celle de l'assassin un _talion_, dont la poursuite se transmet de race

en race, sans jamais l'oublier.

[103] Quand un homme a subi cette torture sans déceler son argent, on

dit de lui: _C'est un homme_, et ce mot l'indemnise.

[104] Souvent, sur un soupçon, ils les égorgent; et ce préjugé a lieu

également dans la Syrie. Lorsque j'étais à Ramlé, un paysan se promena

plusieurs jours dans le marché, ayant son manteau taché du sang de sa

fille qu'il avait ainsi égorgée; le grand nombre l'approuvait: la

justice turke ne se mêle pas de ces choses.

[105] Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est avec elle que

Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie, où il avait fait le

voyage le plus hardi qu'on ait tenté dans ce siècle. En traversant le

désert, la caravane manqua de vivres, et vécut pendant plusieurs jours

de gomme seulement.

[106] J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivés par cette caravane, qui

venaient du pays des _Foulis_, au nord du Sénégal, qui disaient avoir vu

des Francs dans leurs contrées.

[107] Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine rayée de

bleu et de brun comme du coutil.

[108] En 1784, l'Égypte consommait pour 2 millions et demi de nos

denrées, et nous en rendait pour 3 millions. Or, cette branche étant au

moins le cinquième de tout son commerce, il ne peut s'évaluer à plus de

15 millions d'actif au total.

[109] Les anciens ont pensé que la mer Rouge était plus élevée que la

Méditerranée; en effet, si l'on observe que, depuis le canal de Qolzoum

jusqu'à la mer, le Nil a encore une pente l'espace de 30 lieues, l'on ne

croira pas cette idée si ridicule, encore qu'il semble que le niveau dût

s'établir par le cap de Bonne-Espérance. Ajoutez qu'il est de fait que

des vents continus d'un même côté élèvent les eaux sur les rives

opposées: ainsi les vents d'est élèvent de 12 à 18 pouces le niveau de

la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne; et la

mousson de sud doit produire un effet semblable dans le canal long et

étroit de la mer Rouge: mais par inverse la mousson de nord doit

produire l'effet contraire; dans tous les cas l'expérience des anciens

est à recommencer.

[110] Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des calculs qui me

sont particuliers, correspond au temps de Salomon. Voyez un _Mémoire sur

la chronologie ancienne_, inséré dans le _Journal des savants_, janvier

1782; et dans l'_Encyclopédie par ordre de matières_, tom. III des

Antiquités.

[111] Lib. XVII.

[112] Elle resta plus de 40 jours assemblée, différant son départ par

diverses raisons, entre autres à cause des jours _malheureux_ dont les

Turks ont la superstition comme les Romains. Enfin elle partit le 27

juillet, et arriva le 29 à Suez, ayant marché 29 heures par la route des

Haouatâs, 1 lieue plus au sud que le lac des Pèlerins.

[113] C'est le nom que les Provençaux donnent au dahler de l'Empire,

d'après les Arabes, qui l'appellent _Riâl oboutâqà_, ou _père de la

fenêtre_, à cause de son écusson, qui ressemble, selon eux, à une

fenêtre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de France.

[114] En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28 voiles, dont 4

vaisseaux percés pour 60 canons, apporta près de 30,000 fardes de café,

qui, à raison de 370 livres la farde, font un poids total de 11,100,000

livres, ou 101,000 quintaux; mais il faut observer que les demandes de

cette année furent un tiers plus fortes qu'à l'ordinaire. Ainsi l'on

doit compter 60 à 70,000 quintaux par an. La farde payant 216 livres de

droits à Suez, les 30,000 fardes ont rendu à la douane 6,480,000 livres

tournois.

[115]

A Moka 16 liv.

A Suez 147

Plus 69

Total des droits 232

Achat 236

---

TOTAL 468

A quoi joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit pas

s'étonner si le café moka se vend 45 et 50 sous la livre en Égypte, et 3

francs à Marseille.

[116] En général les Orientaux ont une aversion pour les moeurs

d'Europe, qui les éloigne de toute idée d'émigration.

[117] Les nouvelles du temps parlèrent beaucoup de ce pillage, à

l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'île de Bourbon, dont le désastre

fit du bruit en France. La caravane était composée d'officiers et de

passagers anglais et de quelques prisonniers français, qui étaient venus

sur 2 vaisseaux débarquer à Suez, pour passer en Europe par la voie du

Kaire. Les Arabes bedouins de _Tôr_, informés que ces passagers seraient

accompagnés d'un riche chargement, résolurent de les piller, et les

pillèrent en effet à cinq lieues de Suez. Les Européens, dépouillés nus

comme la main, et dispersés par la frayeur, se partagèrent en deux

bandes. Les uns retournèrent à Suez; les autres, au nombre de 7, croyant

pouvoir arriver au Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la

fatigue, la soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent périr les

uns après les autres. Le seul M. de Saint-Germain résista à tous ces

maux. Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce désert aride et nu,

glacé du vent de nord pendant la nuit (c'était en janvier), brûlé du

soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un seul buisson, où il se

plongea la tête parmi les épines, sans autre boisson que son urine.

Enfin, le troisième jour, ayant aperçu l'eau de _Berket-el-Hadj_, il

s'efforça de s'y rendre; mais déja il était tombé trois fois de

faiblesse, et sans doute il fût resté à sa dernière chute, si un paysan,

monté sur son chameau, ne l'eût aperçu d'une grande distance. Cet homme

charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois jours

avec la plus grande humanité. Au bout de ce terme, les négociants du

Kaire, informés de son aventure, firent apporter M. de Saint-Germain à

la ville; il y arriva dans l'état le plus déplorable. Son corps n'était

qu'une plaie; son haleine était celle d'un cadavre, et il ne lui restait

que le souffle de la vie. Cependant, à force de soins et d'attentions,

Charles Magallon, qui l'avait reçu dans sa maison, eut la satisfaction

de le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé, dans le

temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent personne;

aujourd'hui l'on doit blâmer l'imprudence des Européens, qui dans toute

cette affaire se conduisirent comme des fous. Il régnait parmi eux la

plus grande discorde, et ils avaient poussé la négligence au point de

n'avoir pas un pistolet en état. Toutes les armes étaient au fond des

caisses. D'ailleurs, il paraît que les Arabes n'agirent pas de leur

propre mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire

avait été préparée à Constantinople par la compagnie anglaise de l'Inde,

qui voyait de mauvais oeil que des particuliers entrassent en

concurrence avec elle pour le débit des marchandises du Bengale; et ce

qui s'est passé dans le cours des poursuites a prouvé la vérité de cette

assertion.

[118] Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que cela avait

nui à la culture.

[119] Espèce de grain assez semblable aux lentilles, qui croît par

touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut: c'est le _holcus

arundinaccus_ de Linné.

[120] Ils ont observé que ces avanies vont, année commune, à 63,000

livres tournois.

[121] Ce nom de _Masr_ a les mêmes consonnes que celui de _Mesr_-aïm,

allégué par les Hébreux; lequel, à raison de sa forme plurielle, semble

désigner proprement les habitants du Delta, pendant que ceux de la

Thébaïde s'appelaient _Benikous_ ou _enfants de kous_.

[122] Le sultan Sélim avait assigné des bateaux pour les porter sans

cesse à la mer; mais on a détruit cet établissement pour en détourner

les deniers.

[123] Elle s'appelle _karadj_; _k_ est ici le _jota_ espagnol.

[124] D'Anville a connu deux listes des villages de l'Égypte: l'une, du

siècle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre, du milieu de

celui-ci, 2,395, dont 957 au Saïd, et 1,439 dans le Delta (ce qui fait

cependant, comme l'observe aussi d'Anville, 2,396). Le résumé que je

donne est de l'année 1783.

[125] Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantité, font leurs

nids dans les maisons, et les enfants mêmes n'y touchent pas.

[126] Il faut observer que les aveugles des villages viennent s'établir

à la mosquée des Fleurs (_el-Azhar_), où ils ont une espèce d'hôpital.

Lazaret me paraît venir de là.

[127] Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons moururent

aveugles.

[128] Ils la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou en faisant

respirer ou avaler de la poudre de boutons desséchée.

[129] On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen d'une bonne

nourriture et d'un régime bien entendu, jouissent de la santé la plus

robuste.

[130]

_Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._

VIRG.

[131] On voit souvent en Égypte pendre sur le visage des enfants, et

même sur celui des hommes faits, de petits morceaux d'étoffes rouges, ou

des rameaux de corail et de verre coloré; leur usage est de fixer, par

leur couleur et leur mouvement, le premier coup d'oeil de _l'envieux_,

parce que c'est celui-là, disent-ils, qui _frappe_.

[132] Les Égyptiens et les Turks en général ont pour le bain d'étuve une

passion difficile à concevoir dans un pays aussi chaud que le leur; mais

elle me paraît venir moins des sensations que des préjugés. La loi du

_Qôran_, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir

conjugal, est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qu'ils

attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace.

Pour les femmes, il se joint à ces motifs, 1º que le bain est le seul

lieu d'assemblée où elles puissent faire parade de leur luxe et se

régaler de melons et fruits, de pâtisserie et autres friandises; 2º

qu'elles croient, ainsi que l'a remarqué Prosper Alpin, que le bain leur

donne cet embonpoint qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers,

leurs opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants du

Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvés maltraités, et je leur

ai ressemblé. Il m'a donné des vertiges et des tremblements de genoux

qui durèrent 2 jours. J'avoue qu'une eau vraiment brûlante, et qu'une

sueur arrachée par les convulsions du poumon autant que par la chaleur,

m'ont paru des plaisirs d'une espèce étrange, et je n'envierai plus aux

Turks ni leur opium, ni leurs étuves, ni leurs _masseurs trop

complaisants_.

[133] Le lendemain il donne toujours un lavement pour évacuer ce kina.

[134] Prosper Alpin, médecin vénitien, qui écrivait en 1591, dit

également que la peste n'est point originaire d'Égypte; qu'elle y vient

de Grèce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs la tuent, etc. Voyez

_de Medicinâ Ægyptiorum_, p. 28.

[135] Au Kaire, on a observé que les porteurs d'eau, sans cesse arrosés

de l'eau fraîche qu'ils portent dans une outre sur leur dos, ne sont

jamais attaqués de la peste: mais ici c'est _lotion,_ et non pas

humidité; d'autre part, l'astronome Beauchamp m'observe, dans une lettre

écrite de Bagdad, que la peste qui précéda 1787 moissonna tous les

porteurs d'eau de la ville. Les Européens même, malgré leurs lotions de

vinaigre, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qui en but des

verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs la remarque curieuse

que la peste ne passe jamais dans la Perse, dont le climat est en

général plus tempéré, et le sol montueux et couvert de végétaux.

[136] L'année dernière en fait preuve, puisqu'il a éclaté dans Tunis une

peste aussi violente qu'on en ait jamais éprouvé. Elle fut apportée par

des bâtiments venant de Constantinople, qui corrompirent les gardes et

entrèrent en fraude sans faire de quarantaine.

[137] Lorsque j'écrivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la lettre

d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite précisément sous les mêmes

rapports du même sujet. Le lecteur ne peut que me savoir gré de lui

citer ce morceau curieux de l'éloquence orientale.

_Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattâb, à Amrou, son lieutenant en

Égypte._

O Amrou, fils d'el-Aâs, ce que je désire de toi, à la réception de cette

lettre, c'est que tu me fasses de l'Égypte une peinture assez exacte et

assez vive pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette

belle contrée. Salut.

_Réponse d'Amrou._

O prince des fidèles! peins-toi un désert aride, et une campagne

magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'une

colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval étique ou du dos d'un

chameau: voilà l'Égypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses,

depuis Asouan (Syène) jusqu'à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui

coule avec majesté au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la

retraite de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la

lune; il y a une époque fixe dans l'année où toutes les sources de

l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la

Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent,

sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte pour y déposer

un limon productif. Il n'y a plus de communication d'un village à

l'autre, que par le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les

feuilles de palmier.

Lorsqu'ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être nécessaires à

la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le

destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu'il a caché

dans le sein de la terre.

Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble destiné qu'à

travailler pour les autres, sans profiter lui-même du prix de ses

sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des

semences dont il attend la fécondité du bienfait de cet _être_ qui fait

croître et mûrir les moissons.--Le germe se développe, la tige s'élève,

l'épi se forme par le secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui

entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante

récolte succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi, ô prince des

fidèles! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert poudreux,

d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage noir et limoneux, d'une

prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné de fleurs variées, et

d'un guéret couvert de moissons jaunissantes: béni soit le créateur de

tant de merveilles!

Trois choses, ô prince des fidèles! contribuent essentiellement à la

prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants. La première, de

ne point adopter légèrement des projets inventés par l'avidité fiscale,

et tendants à accroître l'impôt; la seconde, d'employer le tiers des

revenus à l'entretien des canaux, des ponts et des digues; la troisième,

de ne lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit.

Salut.

[138] Il y en eut un très-violent entre autres l'an 1112.

[139] On peut, à ce sujet, consulter les planches de _Norden_, qui

rendent cet état sensible.

[140] _Multum mentitur qui multum vidit_

[141] Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre l'Égypte: j'y

ai éprouvé, de la part de nos négociants, l'accueil le plus généreux et

le plus honnête; jamais il ne m'est arrivé aucun accident désagréable,

pas même de mettre pied à terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le

plus souvent, et malgré la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'à

pied dans les rues.

[142] La vue des pyramides, que je joins à cette édition, et qui manque

aux premières, n'est pas prise du bord du fleuve même, qui en est trop

distant, mais du bord du canal qui se trouve dans la plaine avant

d'arriver au rocher, et qui n'est rempli qu'au temps de l'inondation. Le

talent de l'artiste me paraît avoir donné dans ce dessin circonscrit

l'idée la plus étendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments.

[143] A la liste de ces différences, alléguée par Savary, il faut

ajouter la mesure récente de Niebuhr qui donne à la grande pyramide 480

pieds de hauteur perpendiculaire.

[144] Je n'entends pas les seules pyramides de Djizé, mais toutes en

général. Quelques-unes, comme celle de Bayamont, n'ont de rochers ni

dessous, ni aux environs. Voyez _Pocoke_.

[145] Néanmoins je ne conteste pas à la plus grande des pyramides la

propriété que lui a découverte l'ingénieux et savant Dupuis.

[146] Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et à peu près autant de

hauteur.

[147] La grande pyramide elle-même en est un; mais s'il est constaté que

le côté de sa base équivaut juste à 1 stade alexandrin (de 684 pieds 9

pouces 60 centièmes), et se trouve être exactement la 500 partie d'un

degré du cercle terrestre, tel que nous-mêmes le connaissons; si, comme

l'observe l'ingénieux et savant Dupuis, ses pans sont disposés sous un

angle tel qu'à l'entrée du soleil dans les signes équinoxiaux son disque

paraît placé au sommet pour le spectateur à genoux à la base, il faut

convenir que dans la construction de celle-là l'on a combiné d'autres

motifs. Au reste, ces questions seront bientôt éclaircies par les

savants qui sont en Égypte.

[148] Voici la marche de cette étymologie. Le mot français _pyramide_,

est le grec _pyramis, idos_; mais dans l'ancien grec, l'_y_ était

prononcé _ou_; donc il faut dire _pouramis_. Lorsque les Grecs, après la

guerre de Troie, fréquentèrent l'Égypte, ils ne devaient point avoir,

dans leur langue, le nom de cet objet nouveau pour eux; ils dûrent

l'emprunter des Égyptiens. _Pouramis_ n'est donc pas grec, mais

égyptien. Or, il paraît constant que les dialectes de l'Égypte, qui

étaient variés, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins,

tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces langues, _p_

est une prononciation inconnue; mais il est de fait aussi que les Grecs,

en adoptant des mots _barbares_, les altéraient presque toujours, et

confondaient souvent un son avec un autre à peu près semblable. Il est

de fait encore, que, dans des mots connus, _p_ se trouve sans cesse pris

pour _b_, qui n'en diffère presque pas. Dans cette donnée, _pouramis_

devient _bouramis_. Or, dans le dialecte de la Palestine, _bour_

signifie _toute excavation_ en terre, une _citerne_, une _prison_

proprement _souterraine_, un _sépulcre_. Voyez _Buxtorf_, _Lexicon

hebr._ Reste _amis_, où l's finale me paraît une terminaison substituée

au _t_, qui n'était point dans le génie grec, et qui faisait l'oriental,

_a-mit, du mort_; _bour a-mit, caveau du mort_; cette substitution de

l'_s_ au _t_ a un exemple dans _atribis_, bien connu pour être

_atribit_: c'est aux connaisseurs à juger s'il est beaucoup

d'étymologies qui réunissent autant de conditions que celle-ci.

[149] Ce prince, dit-il, régna cinquante ans, et il en employa vingt à

bâtir la pyramide. Le tiers de l'Égypte fut employé, par corvées, à

tailler, à transporter et à élever les pierres.

[150] Il est remarquable que si l'on écrivait le nom égyptien allégué

par les Grecs, en caractères phéniciens, on se servirait des mêmes

lettres que nous prononçons _pharao_; l'_o_ final est dans l'hébreu un

_h_, qui à la fin des mots devient très-souvent _t_.

[151] Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides, à

Paris, que l'Hôtel des Invalides, vu du Cours-la-Reine. La longueur du

bâtiment étant de six cents pieds, égale précisément la base de la

grande pyramide; mais pour s'en figurer la hauteur et la solidité, il

faut supposer que la face mentionnée s'élève en un triangle dont la

pointe excède la hauteur du dôme des deux tiers de ce dôme même (il a

300 pieds): de plus, que la même face doit se répéter sur 4 côtés en

carré, et que tout le massif qui en résulte, est plein, et n'offre à

l'extérieur qu'un immense talus disposé, par gradins.

[152] Je tiens ce fait des négociants d'Acre, qui le racontent sur la

foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps, chargeait du riz à

Damiât.

[153] Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour

100,000 pataques ou 525,000 livres.

[154] Voilà pourquoi tout prospérait, car l'impôt foncier variable

chaque année tue l'industrie et perd les états. (_Note de Volney_).

[155] _Baï_ en turkman signifie _riche;_ c'est le _bey_ tunisien. _Daï_

ou _dey_ signifie _brave_.

[156] Ces lettres, appelées bàtaïq, contenaient l'avis pur et simple;

elles s'attachaient sous l'aile: elles étaient datées du lieu, du jour,

de l'heure. On expédiait par duplicata: à l'arrivée de l'oiseau, la

sentinelle le portait au sultan même, qui détachait l'écrit. Les pigeons

bien dressés étaient hors de prix. Ces établissements étaient fort

coûteux, mais très-utiles. On appelait les pigeons les _anges des rois_.

[157] Le traducteur croit que l'on a oublié un colombier à el-Arich,

fondé sur la trop grande distance incommode au transport des pigeons.

[158] On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes.

[159] C'est-à-dire vers l'an 750 avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi

Homère, qui écrivit au commencement de ce siècle-là, ne l'a point citée,

quoiqu'il fasse mention des habitants du pays: il s'est servi du nom

oriental _Aram_, altéré dans _Ariméén_, et _Erembos_.

[160] Les géographes le citent cependant quelquefois, en l'écrivant

_Souria_, selon la traduction perpétuelle de l'_y_ en _ou_ arabe.

[161] Prononcez _châm_ et non _kâm_; et, règle générale dans les mots

arabes que je cite, prononcez _ch_ comme dans _charme_, fût-il à la fin

du mot. D'Anville écrit _shâm_, parce qu'il suit l'orthographe anglaise,

dans laquelle _sh_ est notre _ch_: _El-Châm_ tout seul est le nom de la

ville de _Damas_, réputée capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary

en a fait _El-Chams_, ville du soleil.

[162] Dans l'antiquité, les peuples qui adoraient le soleil, lui rendant

leur hommage au moment de son lever, se supposèrent toujours la face

tournée à l'orient. Le nord fut _la gauche_, le midi _la droite_, et le

couchant _le derrière_, appelé, en oriental, _acheron_ et _akaron_.

[163] L'ancienne _Béryte_.

[164] Tous les vaisseaux qui vont à Alexandrette touchent en Cypre, dont

la partie méridionale est une plaine nue et ravagée.

[165] Il faut en excepter le mont _Casius,_ qui s'élève sur Antioche

comme un énorme pic. Mais Pline passe l'hyperbole, quand il dit que de

sa pointe on découvre en même temps l'aurore et le crépuscule.

[166] Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque

apparence.

[167] C'est le terrain appelé grottes d'Engaddi, où se retirèrent de

tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500 hommes.

[168] On estime que le mont Blanc, le plus élevé des Alpes, a 2,400

toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian dans les

Pyrénées, 1,900.

[169] La rivière du Lait, qui se verse dans _Nahr-el-Salib_, appelée

aussi rivière du _Bairout_; cette arcade a plus de 160 pieds de long sur

85 de large, et près de 200 pieds d'élévation au-dessus du torrent.

[170] Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la Syrie; il y

en a près de Damas, aux sources de l'Oronte, et à celles du Jourdain.

Celui de _Mar-Hanna_, couvent de Grecs, près du village de _Chouaîr_,

s'ouvre par un gouffre appelé _el-Bâlouè_, c'est-à-dire

_l'engloutisseur_; c'est une bouche d'environ 10 pieds de large, située

au fond d'un entonnoir. A 15 pieds de profondeur est une espèce de

premier fond; mais il ne fait que masquer une ouverture latérale

très-profonde. Il y a quelques années qu'on le ferma, parce qu'il avait

servi à receler un meurtre. Les pluies d'hiver étant venues, les eaux

s'accumulèrent et firent un lac assez profond; mais quelques filets

d'eau s'étant fait jour parmi les pierres, elles furent bientôt

dégarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux faisant

effort, l'obstacle creva tout-à-coup avec une explosion semblable à un

coup de tonnerre; la réaction de l'air comprimé fut telle, qu'il jaillit

une trombe d'eau à plus de 200 pas sur une maison voisine. Le courant

établi par cette issue forma un tournoiement qui engloutit les arbres et

les vignes plantés dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde

issue.

[171] Lib. XVI, p. 264.

[172] Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte n'était

arrêté par des barres multipliées, il resterait à sec pendant l'été.

[173] Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une espèce de

poisson rouge de médiocre qualité. Les Grecs, qui sont des jeûneurs

perpétuels, en font une grande consommation. Le lac de Tabarié est

encore plus riche; il est surtout rempli de crabes; mais comme ses

environs ne sont peuplés que de musulmans, il est peu pêché.

[174] Sur toute la côte de Syrie, et notamment à Tripoli, les plus bas

degrés du thermomètre en hiver sont 9 et 8 degrés au-dessus de la glace;

en été, dans les appartements bien clos, il va jusqu'à 25 et demi et 26.

Quant au baromètre, il est remarquable que, dans les derniers jours de

mai, il se fixe à 28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre.

[175] C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce canton, qui

passent l'hiver près de Tripoli, pendant que leurs maisons sont

ensevelies sous la neige.

[176] Mar-_Hanna_ el-_Chouair_; c'est-à-dire _Saint-Jean_ près du

village de _Chouair_. Ce monastère est dans une vallée de rocailles, qui

verse dans celle de _Nahr-el-Kelb_, ou _torrent du Chien_. Les religieux

sont grecs-catholiques, de l'ordre de Saint-Basile: j'aurai occasion

d'en parler plus amplement.

[177] Maison ci-devant des jésuites, occupée aujourd'hui par les

lazaristes.

[178] Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est rare. On

n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille.

[179] J'en ai vu qui pesaient 18 livres.

[180] _Broulos_, sur la côte d'Égypte, a des pastèques meilleures que

dans le reste du Delta, où les fruits sont en général trop aqueux.

[181] On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait

exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en assurer la

propriété, ont défendu l'exportation de la cochenille vivante, sous

peine de mort; mais Thierri, qui réussit à l'enlever en 1771, et qui la

transporta à Saint-Domingue, a trouvé que les nopals de cette île en

avaient dès avant son arrivée. Il paraît que la nature ne sépare presque

jamais les insectes des plantes qui leur sont appropriées.

[182] La disposition du terrain de l'Yemen et du Téhama a beaucoup

d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr, _Voyage en Arabie_.

[183] Pour compléter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de

dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques; mais elle y ajoute le

buffle et le chameau, dont l'utilité est si connue. En fauves, on y

trouve dans les plaines des gazelles qui remplacent notre chevreuil;

dans les montagnes et les marais, quantité de sangliers moins grands et

moins féroces que les nôtres. Le cerf et le daim n'y sont point connus;

le loup et le vrai renard le sont très-peu; mais il y a une prodigieuse

quantité de l'espèce mitoyenne appelée _chacal_ (en Syrie ou le nomme

_ouâoui_, par imitation de son cri; et en Égypte _dîb_ ou _loup_). Les

chacals habitent par troupes aux environs des villes, dont ils mangent

les charognes; ils n'attaquent jamais personne, et ne savent défendre

leur vie que par la fuite. Chaque soir ils semblent se donner le mot

pour hurler, et leurs cris, qui sont très-lugubres, durent quelquefois

un quart d'heure. Il y a aussi dans les lieux écartés des hyènes (en

arabe _daba_) et des onces, faussement appelés tigres _(Némr)_. Le

Liban, le pays des Druzes et de Nâblous, le mont Carmel et les environs

d'Alexandrette, sont leurs principaux séjours. En récompense, on est

exempt des lions et des ours; le gibier d'eau est très-abondant; celui

de terre n'est que par cantons. Le lièvre et la grosse perdrix rouge

sont les plus communs; le lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le

francolin ne l'est point à Tripoli, et près de Yâfa. Enfin, il ne faut

pas oublier d'observer que l'espèce du colibri existe dans le territoire

de Saïd. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprète en cette ville, qui

cultive l'histoire naturelle avec autant de goût que de succès, en a

trouvé un dont il a fait présent à son frère l'académicien. C'est, avec

le pélican, le seul oiseau bien remarquable de la Syrie.

[184] Les semailles de _la récolte d'hiver_, qu'on appelle _chetâouîé_,

n'ont lieu dans toute la Syrie qu'à l'arrivée des pluies d'automne,

c'est-à-dire vers la Toussaint. L'époque de cette récolte varie ensuite

selon les lieux. En _Palestine_, et dans le _Haurân_, on coupe le

froment et l'orge dès la fin d'avril et dans le courant de mai. Mais à

mesure que l'on va dans le nord, ou que l'on s'élève dans les montagnes,

la moisson se retarde jusqu'en juin et juillet.

Les semailles de _la récolte d'été_ ou _saîfié_ se font aux pluies de

printemps, c'est-à-dire en mars et avril, et leur moisson a lieu dans

les mois de septembre et d'octobre.

Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de septembre; les

vers à soie y éclosent en avril et mai, et font leurs cocons en juillet.

[185] Voyez _les questions_ de Michaélis, proposées aux voyageurs du roi

de Danemarck.

[186] C'est le mécanisme des cheminées et des bains d'étuves.

[187] Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilaté contre les barrières

qui l'emprisonnent; mais cet effet est indifférent à notre objet.

[188] Voilà pourquoi, comme l'a très-bien observé Montesquieu, la

Tartarie, sous le parallèle de l'Angleterre et de la France, est

infiniment plus froide que ces contrées.

[189] Ceci explique pourquoi la Gaule était plus froide jadis que de nos

jours.

[190] Franklin a pensé que la cause du vent _alizé d'est_ tenait à la

rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent d'est n'est-il

pas perpétuel? Comment d'ailleurs expliquer dans cette hypothèse les

deux moussons de l'Inde, tellement disposées que leurs alternatives sont

marquées précisément par le passage du soleil dans la ligne équinoxiale;

c'est-à-dire que les vents d'ouest et de sud règnent pendant les 6 mois

que le soleil est dans la zone boréale, et les vents d'est et de nord

pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport ne

prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dépendent uniquement de

l'action du soleil sur l'atmosphère du globe? La lune, qui a un effet si

marqué sur l'océan, peut en avoir aussi sur les vents; mais l'influence

des autres planètes paraît une chimère qui ne convient qu'à l'astrologie

des anciens.

[191] Franklin en donne la même explication.

[192] Il est souvent sensible à la vue; mais on le rend encore plus

évident en approchant des tuyaux une soie effilée ou la flamme d'une

petite bougie.

[193] Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois _chavirer_

les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait l'expérience.

[194] Voyez article de l'Égypte.

[195] J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de novembre,

décembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine, surtout vers

Gaze, est à peu près dans les mêmes circonstances de climat que

l'Égypte.

[196] Il n'est pas inutile d'observer que le Nil établit alors un

courant sur toute la côte de Syrie, qui porte de Gaze en Cypre.

[197] Il me paraît que c'est la même colonne dont parle le baron de

Tott. J'ai pareillement constaté l'état vaporeux de l'horizon d'Égypte,

dont il fait mention.

[198] Ceci résout un problème qu'on m'a proposé à _Yâfa_: savoir,

pourquoi l'on sue plus à _Yâfa_ sur les bords de la mer qu'à _Ramlé_ qui

est à trois lieues dans les terres. La raison en est que l'air de Yâfa

étant saturé d'humidité, ne pompe qu'avec lenteur l'émanation du corps,

pendant qu'à Ramlé l'air plus avide la pompe plus vite. C'est aussi par

cette raison que dans nos climats l'haleine est visible en hiver, et non

en été.

[199] J'ignore ce qui se passe à cet égard dans la haute Égypte: quant

au Delta, il paraît que quelquefois il reçoit des nuages et du tonnerre

de la mer Rouge. Le jour que je quittai le Kaire (26 septembre 1783), à

la nuit tombante, il parut un orage dans le sud-est qui bientôt donna

plusieurs coups de tonnerre, et finit par une grêle violente de la

grosseur des pois ronds de la plus forte espèce. Elle dura 10 à 12

minutes, et nous eûmes le temps, mes compagnons de voyage et moi, d'en

ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux grands verres, et

dire que nous avons bu à la glace en Égypte. Il est d'ailleurs bon

d'observer que c'était l'époque où la mousson de sud commence sur la mer

Rouge.

[200] Niebuhr a également observé à Moka et à Bombai que les orages

venaient toujours de la mer.

[201] Il semble aussi que les étoiles volantes sont une combinaison

particulière de la matière du feu. Les Maronites de _Mar-Elias_ m'ont

assuré qu'une de ces étoiles tombée il y a 3 ans sur deux mulets du

couvent, les tua en faisant un bruit semblable à un coup de pistolet,

sans laisser plus de traces que le tonnerre.

[202] Alexandrette et _Beilan_ qui en est voisin, parlent turk; mais on

peut les regarder comme _frontières_ de la Caramanie, où le turk est la

langue vulgaire.

[203] _Adjam_ est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont connu et

exprimé par _achemen-ides_.

[204] Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chaîne sont dits

_Gordonæi_.

[205] Prononcez _Najd_.

[206] Cette qualité saline est si inhérente au sol, qu'elle passe jusque

dans les plantes. Toutes celles du désert abondent en soude et en sel de

Glauber. Il est remarquable que la dose de ces sels diminue en se

rapprochant des montagnes, où elle finit par être presque nulle; et,

tout considéré, cette qualité saline doit être la vraie cause de la

stérilité du désert.

[207] Je connais 4 espèces distinctes de chameaux: la 1^{re}, le chameau

tel que je viens de le décrire, et qui est proprement le chameau arabe,

porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse et très-peu de poil sur le

corps.

La 2^{e} est le chameau _coureur_, appelé _hedjin_ au Kaire, plus svelte

dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est le véritable

_dromadaire_ des Grecs. Nous en avons maintenant deux à Paris, que l'on

a vus aux fêtes du Champ-de-Mars. Ces deux espèces sont répandues depuis

Maroc jusqu'en Perse.

La 3^{e} espèce est le chameau _turkman_, répandu d'Alep à

Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il est moins

haut que le chameau arabe; il a les jambes plus courtes, plus grosses,

le corps plus trapu et infiniment mieux couvert de poil. Celui du cou

pend jusqu'à terre et est généralement brun.

La 4^{e} est le chameau _tartare_ ou _bactrien_, répandu dans toute la

Chine et la Tartarie. Celui-là a deux bosses. L'on ne voit que de

ceux-là à Pékin, tandis qu'ils sont si rares dans la basse Asie, que je

citerais une foule de voyageurs, même Arabes, qui, comme moi, n'y en ont

jamais vu aucun.--Buffon a totalement confondu ces espèces.

[208] Cette cause est également sensible dans la comparaison des

chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers, vivant dans des

pays riches en fourrages, sont devenus une espèce plus forte en membres,

et plus charnue que les premiers.

[209] Exclamation d'éloge, comme si l'on disait, _admirablement bien_.

[210] Les Arabes font une distinction de leurs hôtes, en hôte

_mostadjir_, ou _implorant protection_; et en hôte _matnoub_, ou _qui

plante sa tente au rang des autres_, c'est-à-dire qui se naturalise.

[211] Niebuhr rapporte dans sa _Description de l'Arabie_, tome II, page

208, édition de Paris, que depuis 30 ans il s'est élevé dans le _Najd_

une nouvelle religion, dont les principes sont analogues aux

dispositions d'esprit dont je parle. «Ces principes sont, dit ce

voyageur, que Dieu seul doit être invoqué et adoré comme auteur de tout;

qu'on ne doit faire mention d'aucun prophète en priant, parce que cela

touche à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, etc., sont à la

vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes; mais que nul

livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel, ou par tout autre esprit

céleste. Enfin, que les voeux faits dans un péril menaçant ne sont

d'aucun mérite ni d'aucune obligation.

«Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'où l'on peut compter sur le rapport

du Bedouin qui m'a raconté ces choses. Peut-être était-ce sa façon même

de penser; car les Bedouins se disent bien mahométans, mais ils ne

s'embarrassent ordinairement ni de Mohammed ni du Qôran.»

Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui, après avoir

voyagé, pour affaires de commerce, dans la Perse et le Malabar, ont

formé des raisonnements sur la diversité des religions qu'ils ont vues,

et en ont déduit cette tolérance générale. L'un d'eux, nommé

_Abel-el-Ouaheb_, s'était formé dans le _Najd_ un état indépendant dès

1760: le second, appelé _Mekrâmi_, chaik de _Nadjerân_, avait adopté les

mêmes opinions, et par sa valeur il s'était élevé à une assez grande

puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent encore plus

probable une conjecture que j'avais déja formée, que rien n'est plus

facile que d'opérer une grande révolution politique et religieuse dans

l'Asie.

[212] Assemani, _Bibliothèque orientale_.

[213] Liv. XX, chap. 30.

[214] La racine _Hass_, par une _H_ majeure, signifie tuer,

_assassiner_, écouter pour _surprendre_; mais le composé _hassâs_ manque

dans Golius.

[215] On assure qu'ils ont des assemblées nocturnes, où après quelques

lectures ils éteignent la lumière, et se mêlent comme les anciens

Gnostiques.

[216] _Oriens Christ._, tom. II, pag. 680.

[217] Cedrenus.

[218] Village du Kesraouân.

[219] Dans les montagnes, le mot _chaik_ signifie proprement un notable,

un seigneur campagnard.

[220] Nom des ministres des petits princes.

[221] _Kabal_ et _Kabat_. Le _K_ est ici le jota espagnol.

[222] Là cause radicale de toute cette grande querelle fut l'aversion

qu'_Aïcha_, femme de Mahomet, avait conçue contre _Ali_, à l'occasion,

dit-on, d'une infidélité qu'il avait révélée au prophète: elle ne put

lui pardonner cette indiscrétion; et après lui avoir donné trois fois

l'exclusion au kalifat par ses intrigues, voyant qu'il l'emportait à la

quatrième, elle résolut de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein,

elle souleva contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres

_Amron_, gouverneur d'Égypte, et _Moâouia_, gouverneur de Syrie. Ce

dernier se fit proclamer _kalife_ ou _successeur_ dans la ville de

Damas. _Ali_, pour le déposséder, lui déclara la guerre; mais la

nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Après quelques

hostilités, où les avantages furent balancés, il périt, à Koufa, par la

main d'un _assassin_ ou _bâtenien_. Ses partisans élurent à sa place son

fils _Hosain_; mais ce jeune homme, peu propre à des circonstances aussi

épineuses que celles où il se trouvait, fut tué dans une rencontre par

les partisans de Moâouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions

irréconciliables. Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder sur

les commentaires du _Qôran_. Les docteurs des deux partis prirent

plaisir à se contrarier, et dès-lors se forma le partage des musulmans

en deux sectes, qui se traitent mutuellement d'hérétiques. Les Turks

suivent celle qui regarde _Omar_ et _Moâouia_, comme successeurs

légitimes du prophète. Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali.

[223] El-Makin, lib. I, _Hist. Arab._

[224] Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent à

leurs drapeaux; celui des _Qaîsis_ est rouge, et celui des _Yamânis_

blanc.

[225] Cette découverte appartient à un Michel Drogman, barataire de

France à Saïde sa patrie; il a fait un _Mémoire sur les Druzes_, dont il

a donné les deux seules copies qu'il eût, l'une au chevalier de

_Taulès_, consul à Saïde, et l'autre au baron de _Tott_, lorsqu'il passa

en 1777 pour inspecter cette échelle.

[226] Le parti _Qaîsi_ et le _Yamâni_, qui portent aujourd'hui le nom

des deux familles qui sont à la tête, les _Djambelâts_ et les _Lesbeks_.

[227] A raison de ce loisir, lorsque la récolte des soies est faite dans

le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont, comme nos Limousins,

faire les récoltes dans la plaine.

[228] Gens de guerre.

[229] J'ai trouvé dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes un autre

trait qui, quoique étranger aux Druzes, me semble trop beau pour être

omis.

«Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque _Abdalah_ le _verseur de

sang_ eut égorgé tout ce qu'il put saisir de descendants d'_Ommiah_,

l'un d'eux, nommé _Ébrahim_, fils de _Soliman_, fils d'_Abd-el-Malek_,

eut le bonheur d'échapper, et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne

connaissant personne à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le

portique d'une grande maison, et s'y assit. Peu après le maître arrive,

suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, et, voyant

l'étranger, il lui demande _qui il est_. Je suis un infortuné, répond

Ébrahim, qui te demande _l'asyle_. Dieu te protège, dit l'homme riche;

entre, et sois en paix. Ébrahim vécut plusieurs mois dans cette maison,

sans que son hôte lui fît de questions. Mais lui-même, étonné de le voir

tous les jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda un

jour à lui en demander la raison. J'ai appris, répondit l'homme riche,

qu'un nommé Ébrahim, fils de Soliman, est caché dans cette ville: il a

tué mon père, et je le cherche pour prendre mon _talion_. _Alors je

connus_, dit Ébrahim, _que Dieu m'avait conduit là à dessein; j'adorai

son décret, et, me résignant à la mort_, je répliquai: _Dieu_ a pris ta

cause; _homme offensé_, _ta victime est à tes pieds_. L'homme riche

étonné répondit: O étranger! je vois que l'adversité te pèse, et

qu'ennuyé de la vie, tu cherches un moyen de la perdre; mais ma main est

liée pour le crime. Je ne te trompe pas, dit Ébrahim: ton père était un

tel; nous nous rencontrâmes en tel endroit, et l'affaire se passa de

telle et telle manière. Alors un tremblement violent saisit l'homme

riche; ses dents se choquèrent comme à un homme transi de froid, ses

yeux étincelèrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta ainsi

quelque temps le regard fixé contre terre; enfin, levant la tête vers

Ébrahim: Demain le sort, dit-il, te joindra à mon père; et Dieu aura

pris mon talion. Mais, moi, comment violer l'asyle de ma maison?

Malheureux étranger, fuis de ma présence; tiens, voilà 100 sequins; sors

promptement; et que je ne te revoie jamais.»

[230] Abârât-el-Motka lamin fi mazâheb oua Dianât-el-Dònia.

[231] Nom que les Turks donnent aux soldats Macédoniens et aux Épirotes.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 1 · 第 6 / 6 章