ANDERMATT et le docteur Latonne se promenaient devant le Casino, sur la
terrasse ornée de vases en simili-marbre.
--Il ne me salue même plus, disait le médecin, parlant de son confrère
Bonnefille, il est là-bas, dans son trou comme un sanglier. Je crois
qu'il empoisonnerait nos sources, s'il pouvait.
Andermatt, les mains derrière le dos, le chapeau, un petit chapeau
melon en feutre gris rejeté sur la nuque et laissant deviner la
calvitie du front, songeait profondément. Il dit enfin:
--Oh! dans trois mois la Société aura couché les pouces. Nous en sommes
à dix mille francs près. C'est ce misérable Bonnefille qui les excite
contre moi et qui leur fait croire que je céderai. Mais il se trompe.
Le nouvel inspecteur reprit:
--Vous savez qu'ils ont fermé leur Casino depuis hier. Ils n'avaient
plus personne.
--Oui, je le sais, mais nous n'avons pas assez de monde ici, nous.
On reste trop dans les hôtels; et dans les hôtels on s'ennuie, mon
cher. Il faut amuser les baigneurs, les distraire, leur faire trouver
trop courte la saison. Ceux de notre hôtel Mont-Oriol viennent tous
les soirs, parce qu'ils sont tout près, mais les autres hésitent et
restent chez eux. C'est une question de routes, pas autre chose. Le
succès tient toujours à des causes imperceptibles qu'on doit savoir
découvrir. Il faut que les chemins conduisant à un lieu de plaisir
soient eux-mêmes un plaisir, le commencement de l'agrément qu'on aura
tout à l'heure.
Les voies menant ici sont mauvaises, pierreuses, dures, elles
fatiguent. Quand une route allant quelque part où on désire vaguement
se rendre est douce, large, ombragée pendant le jour, facile et peu
montante pour le soir, on la choisit fatalement, de préférence aux
autres. Si vous saviez comme le corps garde le souvenir de mille choses
que l'esprit n'a pas pris la peine de retenir! Je crois que la mémoire
des animaux est faite ainsi! Avez-vous eu trop chaud en vous rendant
à tel endroit, vous êtes-vous lassé les pieds sur les cailloux mal
écrasés, avez-vous trouvé une montée trop rude, pendant même que vous
pensiez à autre chose, vous éprouverez pour retourner à ce lieu-là une
répugnance physique invincible. Vous causiez avec un ami, vous n'avez
rien remarqué des légers ennuis de la marche, vous n'avez rien regardé,
rien noté; mais vos jambes, vos muscles, vos poumons, votre corps tout
entier n'ont pas oublié eux, et ils disent à l'esprit, quand l'esprit
veut les reconduire par la même route: «Non, je n'irai pas, j'y ai trop
souffert.» Et l'esprit obéit à ce refus sans le discuter, subissant ce
langage muet des compagnons qui le portent.
Donc il nous faut de beaux chemins, cela revient à dire qu'il me faut
les terres de cette bourrique de père Oriol. Mais patience... Ah!
à ce propos, Mas-Roussel est devenu propriétaire de son chalet aux
mêmes conditions que Rémusot. C'est un petit sacrifice dont il nous
dédommagera largement. Tâchez donc de savoir au juste les intentions de
Cloche.
--Il fera comme les autres, dit le médecin. Mais il y a encore une
chose à laquelle j'ai pensé depuis quelques jours et que nous avons
complètement oubliée; c'est le bulletin météorologique.
--Quel bulletin météorologique?
--Dans les grands journaux de Paris! C'est indispensable, cela! Il
faut que la température d'une station thermale soit meilleure, moins
variable, plus régulièrement tempérée que celle des stations voisines
et rivales. Vous prendrez un abonnement au Bulletin météorologique
dans les principaux organes de l'opinion et j'enverrai tous les soirs,
par télégraphe, la situation atmosphérique. Je la ferai telle que
la moyenne constatée en fin d'année soit supérieure aux meilleures
moyennes des environs. La première chose qui nous saute aux yeux, en
ouvrant les grands journaux, c'est la température de Vichy, de Royat,
du Mont-Dore, de Châtel-Guyon, etc., etc., pendant la saison d'été,
et, pendant la saison d'hiver, la température de Cannes, Menton, Nice,
Saint-Raphaël. Il doit faire toujours chaud et toujours beau, dans ces
pays-là, mon cher directeur, afin que le Parisien se dise: «Cristi,
ont-ils de la chance, ceux qui vont là-bas!»
Andermatt s'écria:
--Sacrebleu! vous avez raison. Comment n'ai-je pas pensé à cela? Je
vais m'en occuper aujourd'hui même. En fait de choses utiles, avez-vous
écrit aux professeurs de Larenard et Pascalis? En voilà deux que je
voudrais bien avoir ici.
--Inabordables, mon cher président... à moins.., à moins qu'ils ne
s'assurent par eux-mêmes, après beaucoup d'expériences, que nos
eaux sont excellentes... Mais auprès d'eux vous ne ferez rien par
persuasion... anticipée.
Ils passaient devant Paul et Gontran, venus pour prendre le café après
leur déjeuner. D'autres baigneurs arrivaient, des hommes surtout, car
les femmes, en sortant de table, montent toujours une heure ou deux
dans leurs chambres. Petrus Martel surveillait ses garçons, criait: «Un
kummel, une fine, une anisette», de la même voix roulante et profonde
qu'il prendrait une heure plus tard, pour diriger la répétition et
donner le ton à la jeune première.
Andermatt s'arrêta quelques instants à causer avec les deux jeunes
gens, puis il reprit sa promenade aux côtés de l'inspecteur.
Gontran, les jambes croisées, les bras croisés, renversé sur sa chaise,
la nuque appuyée au dossier, les yeux et le cigare au ciel, fumait,
plongé dans un bonheur parfait.
Tout à coup, il demanda:
--Veux-tu faire un tour, tout à l'heure, au vallon de Sans-Souci? Les
petites y seront.
Paul hésita, puis, après quelque réflexion:
--Oui, je le veux bien.
Puis il ajouta:
--Ça va, ton affaire?
--Parbleu! Oh! je la tiens: elle n'échappera pas, à présent.
Gontran avait pris maintenant son ami pour confident, et lui contait,
jour par jour, ses progrès et ses avantages. Il le faisait même
assister, en complice, à ses rendez-vous, car il avait obtenu, d'une
façon fort ingénieuse, des rendez-vous de Louise Oriol.
Après la promenade au puy de la Nugère, Christiane, mettant fin aux
excursions, ne sortait plus guère et rendait difficiles les rencontres.
Le frère, troublé d'abord par cette attitude de sa sœur, avait cherché
les moyens de se tirer de cet embarras.
Habitué aux mœurs de Paris, où les femmes sont considérées, par les
hommes de son espèce, comme un gibier dont la chasse est souvent
difficile, il avait usé, jadis, de bien des ruses pour approcher de
celles qu'il convoitait. Il avait su, mieux que personne, employer les
intermédiaires, découvrir les complaisances intéressées et juger d'un
coup d'œil, ceux ou celles qui favoriseraient ses intentions.
Le secours inconscient de Christiane venant soudain à lui manquer, il
avait cherché autour de lui le trait d'union nécessaire, la «nature
souple», suivant son mot, qui remplacerait sa sœur; et son choix
s'était arrêté bien vite sur la femme du docteur Honorat. Beaucoup de
raisons la désignaient. Son mari d'abord, très lié avec les Oriol,
soignait cette famille depuis vingt ans. Il avait vu naître les
enfants, dînait chez eux tous les dimanches, et les recevait à sa
table tous les mardis. La femme, une grosse et vieille demi-dame,
prétentieuse, facile à conquérir par la vanité, devait prêter ses deux
mains à tout désir du comte de Ravenel, dont le beau-frère possédait
l'établissement du Mont-Oriol.
Gontran, d'ailleurs, qui s'y connaissait en proxénètes, avait jugé
celle-là très bien douée par la nature, rien qu'à la voir passer dans
la rue. Elle en a le physique, pensait-il, et quand on a le physique
d'un emploi, on en a l'âme.
Donc il était entré chez elle, un jour, en reconduisant le mari jusqu'à
sa porte. Il s'était assis, avait causé, complimenté la dame, et comme
l'heure du dîner sonnait, il avait dit en se levant:
--Ça sent fort bon chez vous. Vous faites de meilleure cuisine qu'à
l'hôtel.
Mme Honorat, gonflée d'orgueil, balbutia:
--Mon Dieu... si j'osais... si j'osais, monsieur le comte...
--Si vous osiez quoi, chère madame?
--Vous prier de partager notre modeste repas.
--Ma foi... ma foi... je dirais oui.
Le docteur, inquiet, murmura:
--Mais nous n'avons rien, rien: le pot-au-feu, le bœuf, une poule,
voilà tout.
Gontran riait:
--Ça me suffit, j'accepte.
Et il avait dîné chez le ménage Honorat. La grosse femme se levait,
allait saisir les plats entre les mains de la bonne, pour que celle-ci
ne répandît point de sauce sur la nappe, et malgré les impatiences de
son mari, faisait tout le service elle-même.
Le comte l'avait félicitée sur sa cuisine, sur sa maison, sur sa bonne
grâce, et il l'avait laissée enflammée d'enthousiasme.
Il était revenu faire sa visite de digestion, s'était laissé inviter de
nouveau, et il entrait maintenant sans cesse chez Mme Honorat, où les
petites Oriol venaient aussi à tout moment, depuis beaucoup d'années,
en voisines et en amies.
Il passait donc là des heures entre les trois femmes, aimable pour les
deux sœurs, mais accentuant bien de jour en jour sa préférence marquée
pour Louise.
La jalousie née entre elles, dès qu'il s'était montré galant auprès de
Charlotte, prenait des allures de guerre haineuse du côté de l'aînée,
et de dédain du côté de la cadette. Louise, avec son air réservé,
mettait, dans ses réticences et ses manières contenues vis-à-vis de
Gontran, plus de coquetteries et d'avances que n'avait fait l'autre,
auparavant, avec tout son abandon libre et joyeux. Charlotte, blessée
au cœur, cachait sa peine par orgueil, semblait ne rien voir, ne rien
comprendre, et continuait à venir avec une belle indifférence apparente
à toutes ces rencontres chez Mme Honorat. Elle ne voulait pas rester
chez elle, de crainte qu'on pensât qu'elle souffrait, qu'elle pleurait,
qu'elle cédait la place à sa sœur.
Gontran, trop fier de sa malice pour la cacher, n'avait pu s'empêcher
de la conter à Paul. Et Paul, la trouvant drôle, s'était mis à rire. Il
s'était promis d'ailleurs, depuis les phrases ambiguës de son camarade,
de ne plus se mêler de ses affaires, et souvent il se demandait avec
inquiétude: «Sait-il quelque chose de Christiane et de moi?»
Il connaissait trop Gontran pour ne pas le croire capable de fermer
les yeux sur une liaison de sa sœur. Mais alors, comment n'avait-il
pas laissé comprendre plus tôt qu'il la devinait ou qu'il la savait?
Gontran était en effet de ceux pour qui toute femme du monde doit
avoir un amant ou des amants, de ceux pour qui la famille n'est qu'une
société de secours mutuels, pour qui la morale est une attitude
indispensable pour voiler les goûts divers que la nature a mis en
nous, et pour qui l'honorabilité mondaine est la façade dont on doit
cacher les aimables vices. S'il avait poussé d'ailleurs sa petite sœur
à épouser Andermatt, n'était-ce pas avec la pensée confuse, sinon bien
arrêtée, que ce juif serait exploité, de toutes les façons, par toute
la maison, et il aurait peut-être autant méprisé Christiane d'être
fidèle à ce mari de convenance et d'utilité, qu'il se serait méprisé
lui-même de ne pas puiser dans la bourse de son beau-frère.
Paul songeait à tout cela, et tout cela troublait son âme de Don
Quichotte moderne disposé d'ailleurs aux capitulations. Il était alors
devenu très réservé vis-à-vis de cet énigmatique ami.
Donc, quand Gontran lui avait dit l'usage qu'il faisait de Mme Honorat,
Brétigny s'était mis à rire, et même, depuis quelque temps, il se
laissait conduire chez cette personne, et prenait grand plaisir à
causer avec Charlotte.
La femme du médecin se prêtait, de la meilleure grâce du monde, au rôle
qu'on lui faisait jouer, offrait du thé, vers cinq heures, comme les
dames de Paris, avec de petits gâteaux confectionnés de sa propre main.
La première fois que Paul pénétra dans cette maison, elle le reçut
comme un vieil ami, le fit asseoir, le débarrassa malgré lui de son
chapeau, qu'elle porta sur la cheminée, à côté de la pendule. Puis,
empressée, remuante, allant de l'un à l'autre, énorme et le ventre en
avant, elle demandait:
--Êtes-vous disposés pour la dînette?
Gontran disait des drôleries, plaisantait, riait avec une aisance
complète. Il entraîna quelques instants Louise dans l'embrasure d'une
fenêtre, sous l'œil agité de Charlotte.
Mme Honorat, qui causait avec Paul, lui dit, d'un ton maternel:
--Ces chers enfants, ils viennent ici s'entretenir quelques minutes.
C'est bien innocent, n'est-ce pas, M. Brétigny?
--Oh! très innocent, madame.
Quand il revint, elle l'appela familièrement «M. Paul», le traitant un
peu comme un compère.
Et depuis lors, Gontran racontait avec sa verve gouailleuse toutes les
complaisances de la dame, à qui il avait dit la veille:
--Pourquoi n'allez-vous jamais vous promener avec ces demoiselles, sur
la route de Sans-Souci?
--Mais nous irons, monsieur le comte, nous irons.
--Demain, vers trois heures, par exemple.
--Demain, vers trois heures, monsieur le comte.
--Vous êtes tout à fait aimable, Mme Honorat.
--A votre service, monsieur le comte.
Et Gontran expliquait à Paul:
--Tu comprends que dans ce salon je ne puis rien dire d'un peu pressant
à l'aînée devant la cadette. Mais dans le bois je pars en avant ou je
reste en arrière avec Louise! Alors tu viens?
--Oui, je veux bien.
--Allons.
Ils se levèrent et partirent tout doucement par la grand'route;
puis, ayant traversé la Roche-Pradière, ils tournèrent à gauche et
descendirent dans le vallon boisé à travers les buissons emmêlés. Quand
ils eurent passé la petite rivière ils s'assirent au bord du sentier,
pour attendre.
Les trois femmes arrivèrent bientôt, à la file, Louise en avant et Mme
Honorat derrière.
On eut l'air surpris, de part et d'autre, de se rencontrer.
Gontran s'écriait:
--Tiens, quelle bonne idée vous avez eue de venir par ici!
La femme du médecin répondit:
--Voilà, c'est moi qui l'ai eue, cette idée-là!
Et on continua la promenade.
Louise et Gontran hâtaient le pas peu à peu, prenaient de l'avance,
s'écartaient tellement qu'on les perdait de vue aux détours de l'étroit
chemin.
La grosse dame, qui soufflait, murmura en leur jetant un coup d'œil
indulgent:
--Bah! c'est jeune, ça a des jambes. Moi, je ne peux pas les suivre.
Charlotte s'écria:
--Attendez, je vais les rappeler.
Elle s'élançait. La femme du médecin la retint:
--Ne les gêne pas, ma petite, s'ils veulent causer! Ça n'est pas
aimable de les déranger, ils reviendront bien tout seuls.
Et elle s'assit sur l'herbe, à l'ombre d'un pin, en s'éventant avec
son mouchoir. Charlotte jeta sur Paul un regard de détresse, un regard
implorant et désolé.
Il comprit et dit:
--Eh bien, mademoiselle, nous allons laisser madame se reposer, et nous
rejoindrons votre sœur, nous.
Elle répondit avec élan:
--Oh oui, monsieur.
Mme Honorat ne fit aucune objection:
--Allez, mes enfants, allez. Moi, je vous attends ici. Ne soyez pas
trop longtemps.
Et ils s'éloignèrent à leur tour. Ils marchèrent vite, d'abord, ne
voyant plus les deux autres, et espérant les rejoindre; puis, après
quelques minutes, ils pensèrent que Louise et Gontran avaient dû
tourner soit à gauche, soit à droite, à travers bois, et Charlotte
appela, d'une voix tremblante et contenue. Personne ne lui répondit.
Elle murmura: «Oh! mon Dieu, où sont-ils?»
Paul se sentit envahi de nouveau par cette pitié profonde, par cet
attendrissement douloureux qui l'avait saisi déjà au bord du cratère de
la Nugère.
Il ne savait que dire à cette enfant désolée. Il avait envie, une envie
paternelle et violente de la prendre dans ses bras, de l'embrasser, de
trouver pour elle des choses douces et consolantes. Lesquelles? Elle se
tournait de tous les côtés, fouillant les branches de ses yeux affolés,
écoutant les moindres bruits, balbutiant:
--Je crois qu'ils sont par ici... Non, par là... N'entendez-vous
rien?...
--Non, mademoiselle, je n'entends rien. Le mieux est de les attendre
ici.
--Oh! mon Dieu... Non... Il faut les trouver...
Il hésita quelques secondes puis il lui dit, très bas:
--Cela vous fait donc beaucoup de peine?
Elle leva sur lui un regard éperdu où les larmes commençaient à
poindre, couvrant l'œil d'un léger nuage d'eau transparente encore
retenu par les paupières bordées de longs cils bruns. Elle voulait
parler, ne pouvait pas, n'osait pas; et pourtant son cœur gonflé,
fermé, si plein de chagrins, avait tant besoin de s'épandre.
Il reprit:
--Vous l'aimez donc bien fort... Il ne mérite pas votre amour, allez.
Elle ne se put contenir plus longtemps, et, jetant ses mains sur ses
yeux pour cacher ses pleurs:
--Non... non... je ne l'aime pas... lui... c'est trop vilain de s'être
conduit comme ça...! Il s'est joué de moi... c'est trop vilain... c'est
trop lâche... mais ça m'a fait de la peine tout de même... beaucoup...
parce que c'est dur... bien dur... oh oui... Mais ce qui me fait le
plus de mal, c'est ma sœur... ma sœur... qui ne m'aime pas non plus...
elle... et qui a été plus méchante que lui... Je sens qu'elle ne m'aime
plus... plus du tout... qu'elle me déteste... je n'avais qu'elle... je
n'ai plus personne... et je n'ai rien fait, moi!...
Il ne voyait que son oreille et son cou de chair jeune qui s'enfonçait
dans le col de la robe, sous l'étoffe légère, vers des formes plus
rondes. Et il se sentait bouleversé de compassion, de tendresse,
soulevé par ce désir impétueux de dévouement qui s'emparait de lui
chaque fois qu'une femme touchait son âme. Et son âme prompte aux
fusées d'enthousiasme s'exaltait auprès de cette douleur innocente,
troublante, naïve, et cruellement charmante.
Il étendit la main vers elle, par un geste inconsidéré, ainsi qu'on
fait pour flatter, pour calmer les enfants, et la posa sur sa taille,
près de l'épaule, par derrière. Alors il sentit battre le cœur à coups
pressés, comme on sent le petit cœur d'un oiseau qu'on a pris.
Et ce battement continu, précipité, montait le long de son bras, vers
son cœur à lui dont le mouvement s'accélérait. Il le sentait ce toc
toc rapide, venant d'elle et l'envahissant par sa chair, ses muscles
et ses nerfs, ne leur faisant plus qu'un cœur souffrant de la même
souffrance, agité de la même palpitation, vivant de la même vie, comme
ces horloges qu'un fil unit de loin et fait marcher ensemble seconde
par seconde.
Mais elle découvrit brusquement son visage rougi, joli toujours,
l'essuya vivement et dit:
--Allons, je n'aurais pas dû vous parler de ça. Je suis folle.
Retournons bien vite auprès de Mme Honorat, et oubliez... Vous me le
promettez?
--Je vous le promets.
Elle lui tendit la main.
--J'ai confiance. Je vous crois très honnête, vous!
Ils revinrent. Il la souleva pour traverser le ruisseau, comme il
soulevait Christiane, l'année d'avant. Christiane! Que de fois il était
venu avec elle par ce chemin aux jours où il l'adorait. Il pensa,
s'étonnant de son changement: «Comme ça a peu duré cette passion-là!»
Charlotte posant un doigt sur son bras, murmurait:
--Mme Honorat s'est endormie, asseyons-nous sans faire de bruit.
Mme Honorat dormait, en effet, adossée au pin, son mouchoir sur la
figure et les mains croisées sur son ventre. Ils s'assirent à quelques
pas d'elle, et ne parlèrent point afin de ne pas l'éveiller.
Alors le silence du bois fut si profond qu'il devenait pour eux pénible
comme une souffrance. On n'entendait rien que l'eau courant dans les
pierres, un peu plus bas, puis ces imperceptibles frissons de bêtes
menues qui passent, ces rumeurs insaisissables de mouches qui volent ou
de gros insectes noirs faisant basculer les feuilles mortes.
Où étaient donc Louise et Gontran? Que faisaient-ils? Tout à coup on
les entendit, très loin; ils revenaient. Mme Honorat se réveilla et fut
surprise:
--Tiens, vous êtes ici? Je ne vous ai pas senti approcher!... Et les
autres, vous les avez trouvés?
Paul répondit:
--Les voici. Ils arrivent.
On reconnaissait les rires de Gontran. Ce rire soulagea Charlotte d'un
poids accablant qui pesait sur son esprit. Elle n'eût pas su dire
pourquoi.
On les aperçut bientôt. Gontran courait presque, entraînant par le bras
la jeune fille toute rouge. Et, avant même d'être arrivé, tant il avait
hâte de conter son histoire:
--Vous ne savez pas qui nous avons surpris?... Je vous le donne en
mille... Le beau docteur Mazelli avec la fille de l'illustre professeur
Cloche, comme dirait Will, la jolie veuve aux cheveux roux... Oh!
mais là... surpris... vous entendez... surpris... Il l'embrassait, le
gredin... Oh! mais!... Oh! mais!...
Mme Honorat, devant cette gaieté immodérée, eut un mouvement de dignité:
--Oh! monsieur le comte... pensez à ces demoiselles!...
Gontran s'inclina profondément.
--Vous avez tout à fait raison, chère madame, de me rappeler aux
convenances. Toutes vos inspirations sont excellentes.
Puis, afin de ne pas rentrer ensemble, les deux jeunes gens saluèrent
les dames et revinrent à travers bois.
--Eh bien? demanda Paul.
--Eh bien, je lui ai déclaré que je l'adorais et que je serais enchanté
de l'épouser.
--Et elle a dit?
--Elle a dit, avec une prudence très gentille: «Cela regarde mon père.
C'est à lui que je répondrai.»
--Alors tu vas?
--Charger tout de suite mon ambassadeur Andermatt de la demande
officielle. Et si le vieux rustre fait quelque mine, je compromets la
fille par un éclat.
Et comme Andermatt causait encore avec le docteur Latonne sur la
terrasse du Casino, Gontran les sépara et mit aussitôt son beau-frère
au fait de la situation.
Paul s'en alla sur la route de Riom. Il avait besoin d'être seul, tant
il se sentait envahi par cette agitation de toute la pensée et de tout
le corps que jette en nous chaque rencontre d'une femme qu'on est sur
le point d'aimer.
Depuis quelque temps déjà il subissait, sans s'en rendre compte, le
charme pénétrant et frais de cette fillette abandonnée. Il la devinait
si gentille, si bonne, si simple, si droite, si naïve, qu'il avait
été d'abord ému de compassion, de cette compassion attendrie que nous
inspire toujours le chagrin des femmes. Puis, la voyant souvent, il
avait laissé germer dans son cœur cette graine, cette petite graine de
tendresse qu'elles sèment en nous si vite, et qui pousse si grande.
Et maintenant, depuis une heure surtout, il commençait à se sentir
possédé, à sentir en lui cette présence constante de l'absente qui est
le premier signe de l'amour.
Il allait sur la route, hanté par le souvenir de son regard, par le
son de sa voix, par le pli de son sourire ou celui de ses larmes, par
l'allure de sa démarche, même par la couleur et le frisson de sa robe.
Et il disait: «Je crois que je suis pincé. Je me connais. C'est
embêtant, cela! Je ferais peut-être mieux de retourner à Paris.
Sacrebleu, c'est une jeune fille. Je ne peux pourtant pas en faire ma
maîtresse.»
Puis, il se mettait à songer à elle, ainsi qu'il songeait à Christiane
l'année d'avant. Comme elle était aussi, celle-là, différente de toutes
les femmes qu'il avait connues, nées et grandies à la ville, différente
même des jeunes filles instruites dès l'enfance par la coquetterie
maternelle ou par la coquetterie qui passe dans la rue. Elle n'avait
rien du factice de la femme préparée pour la séduction, rien d'appris
dans les paroles, rien de convenu dans le geste, rien de faux dans le
regard.
Non seulement c'était un être neuf et pur, mais il sortait d'une race
primitive, c'était une vraie fille de la terre au moment où elle allait
devenir une femme des cités.
Et il s'exaltait, plaidant pour elle contre cette vague résistance
qu'il sentait encore en lui. Des figures de romans poétiques lui
passaient devant les yeux, des créations de Walter Scott, de Dickens
ou de George Sand qui excitaient davantage son imagination toujours
fouettée par les femmes.
Gontran le jugeait ainsi: «Paul! c'est un cheval emballé avec un amour
sur le dos. Quand il en jette un par terre, un autre lui saute dessus.»
Mais Brétigny s'aperçut que le soir venait. Il avait marché longtemps.
Il rentra.
En passant devant les nouveaux bains, il vit Andermatt et les deux
Oriol, arpentant les vignes et les mesurant; et il comprit à leurs
gestes qu'ils discutaient avec agitation.
Une heure plus tard Will, entrant dans le salon où la famille entière
était réunie, dit au marquis:
--Mon cher beau-père, je vous annonce que votre fils Gontran va
épouser, dans six semaines ou deux mois, Mlle Louise Oriol.