M. de Ravenel fut effaré.

--Gontran? dites-vous?

--Je dis qu'il épousera, dans six semaines ou deux mois, avec votre

consentement, Mlle Louise Oriol, qui sera fort riche.

Alors le marquis dit simplement:

--Mon Dieu, si cela lui plaît, je veux bien, moi.

Et le banquier raconta sa démarche auprès du vieux paysan.

Aussitôt prévenu par le comte que la jeune fille consentirait, il

voulut enlever, séance tenante, l'assentiment du vigneron sans lui

laisser le temps de préparer ses ruses.

Il courut donc chez lui, et le trouva faisant à grand'peine ses

comptes sur un bout de papier graisseux, avec l'aide de Colosse qui

additionnait sur ses doigts.

S'étant assis:

--Je boirais bien un verre de votre bon vin, dit-il.

Dès que le grand Jacques fut revenu apportant les verres et le broc

tout plein, il demanda si Mlle Louise était rentrée; puis il pria qu'on

l'appelât. Quand elle fut en face de lui, il se leva et, la saluant

profondément:

--Mademoiselle, voulez-vous me considérer en ce moment comme un ami

à qui on peut tout dire? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, je suis chargé

d'une mission très délicate auprès de vous. Mon beau-frère, le comte

Raoul-Olivier-Gontran de Ravenel s'est épris de vous, ce dont je le

loue, et il m'a chargé de vous demander, devant votre famille, si vous

consentiriez à devenir sa femme.

Surprise ainsi, elle tourna vers son père des yeux troublés. Et le père

Oriol, effaré, regarda son fils, son conseil ordinaire; et Colosse

regarda Andermatt qui reprit avec une certaine morgue:

--Vous comprenez, mademoiselle, que je ne me suis chargé de cette

mission qu'en promettant une réponse immédiate à mon beau-frère. Il

sent très bien qu'il peut ne pas vous plaire et, dans ce cas, il

quittera demain ce pays pour n'y plus jamais revenir. Je sais en

outre que vous le connaissez suffisamment pour me dire, à moi, simple

intermédiaire: «Je veux bien», ou: «Je ne veux pas.»

Elle baissa la tête, et, rouge, mais résolue, elle balbutia:

--Je veux bien, monsieur.

Puis elle s'enfuit si vite qu'elle heurta la porte en passant.

Alors Andermatt se rassit et, se versant un verre de vin à la façon des

paysans:

--Maintenant nous allons causer d'affaires, dit-il.

Et, sans admettre la possibilité même d'une hésitation, il attaqua la

question de la dot, en s'appuyant sur les déclarations que le vigneron

lui avait faites, trois semaines auparavant. Il évalua à trois cent

mille francs, plus des espérances, la fortune actuelle de Gontran et il

laissa entendre que si un homme comme le comte de Ravenel consentait

à demander la main de la petite Oriol, une très charmante personne

d'ailleurs, il était indubitable que la famille de la jeune fille

saurait reconnaître cet honneur par un sacrifice d'argent.

Alors le paysan, très déconcerté, mais flatté, presque désarmé, tenta

de défendre son bien. La discussion fut longue. Une déclaration

d'Andermatt l'avait cependant rendue facile dès le début.

--Nous ne demandons pas d'argent comptant, ni de valeurs, rien que des

terres, celles que vous m'avez désignées déjà comme formant la dot de

Mlle Louise, plus quelques autres que je vais vous indiquer.

La perspective de ne point débourser de monnaie, cette monnaie amassée

lentement, entrée dans la maison franc par franc, sou par sou, cette

bonne monnaie, blanche ou jaune, usée par les mains, les bourses,

les poches, les tables des cafés, les tiroirs profonds des vieilles

armoires, cette monnaie, histoire sonnante de tant de peines, de

soucis, de fatigues, de travaux, si douce au cœur, aux yeux, aux doigts

du paysan, plus chère que la vache, que la vigne, que le champ, que la

maison, cette monnaie plus difficile à sacrifier parfois que la vie

même, la perspective de ne point la voir partir avec l'enfant apporta

tout de suite un grand calme, un désir de conciliation, une joie

secrète, mais contenue, dans l'âme du père et du fils.

Ils discutèrent cependant pour garder en plus quelques lopins de sol.

On avait étalé sur la table le plan détaillé du mont Oriol; et on

marquait, une à une, avec une croix, les parties données à Louise. Il

fallut une heure à Andermatt pour enlever les deux derniers carrés.

Puis, afin qu'il n'y eût aucune surprise de l'un ou de l'autre côté, on

se rendit sur les lieux, avec le plan. Alors on reconnut soigneusement

tous les morceaux désignés par les croix et on les pointa de nouveau.

Mais Andermatt était inquiet, soupçonnant les deux Oriol capables de

nier, à leur première entrevue, une partie des cessions consenties, de

vouloir reprendre des bouts de vigne, des coins utiles à ses projets;

et il cherchait un moyen pratique et sûr de rendre définitives leurs

conventions.

Une idée lui traversa l'esprit, le fit sourire d'abord, puis lui parut

excellente, bien que bizarre.

--Si vous voulez, dit-il, nous allons écrire tout ça pour ne rien

oublier plus tard?

Et comme ils rentraient au village il s'arrêta devant le débit de

tabac pour acheter deux papiers timbrés. Il savait que la liste des

terres dressée sur ces feuilles légales prendrait aux yeux des paysans

un caractère presque inviolable, car ces feuilles représentaient la

loi, toujours invisible et menaçante, défendue par les gendarmes, les

amendes et la prison.

Donc il écrivit sur l'une et recopia sur l'autre: «Par suite de la

promesse de mariage échangée entre le comte Gontran de Ravenel et Mlle

Louise Oriol, M. Oriol père abandonne comme dot à sa fille les biens

désignés ci-dessous...» Et il les énuméra minutieusement, avec les

numéros du registre cadastral de la commune.

Puis ayant daté et signé, il fit signer le père Oriol qui avait exigé à

son tour la mention de la dot du fiancé, et il s'en alla vers l'hôtel

portant le papier dans sa poche.

Tout le monde riait de son histoire, et Gontran plus fort que les

autres.

Alors le marquis dit à son fils avec une grande dignité:

--Nous irons ce soir, tous les deux, faire une visite à cette famille,

et je renouvellerai moi-même la demande présentée d'abord par mon

gendre, afin que ce soit plus régulier.

V

GONTRAN fut un fiancé parfait, aimable autant qu'assidu. Il fit des

cadeaux à tout le monde avec la bourse d'Andermatt et il allait à tout

instant voir la jeune fille, soit chez elle, soit chez Mme Honorat.

Paul, maintenant, l'accompagnait presque toujours, afin de rencontrer

Charlotte qu'il se décidait, après chaque visite, à ne plus voir.

Elle s'était résignée bravement au mariage de sa sœur, et elle en

parlait même avec aisance, sans paraître en garder à l'âme la moindre

peine. Son caractère seul semblait un peu changé, plus posé, moins

ouvert. Brétigny, pendant que Gontran contait des galanteries à Louise,

à mi-voix, dans un coin, causait gravement avec elle, et se laissait

lentement conquérir, laissait noyer son cœur par cet amour nouveau

comme par une marée montante. Il le savait et s'abandonnait, songeant:

«Bah! quand le moment sera venu, je me sauverai, voilà tout.» En la

quittant il montait chez Christiane, étendue à présent du matin au soir

sur une chaise longue. Dès la porte il se sentait nerveux, irrité, armé

pour toutes les menues querelles que la lassitude fait naître. Tout

ce qu'elle disait, tout ce qu'elle pensait le fâchait d'avance; son

air de souffrance, son attitude résignée, ses regards de reproche et

de supplication lui faisaient venir aux lèvres des paroles de colère

qu'il réprimait par savoir-vivre; et il gardait près d'elle le constant

souvenir, l'image fixée en lui de la jeune fille qu'il venait de

quitter.

Comme Christiane, tourmentée de le voir si peu, l'accablait de

questions sur l'emploi de ses jours, il inventait des histoires qu'elle

écoutait avec attention en cherchant à surprendre s'il ne pensait point

à quelque autre femme. L'impuissance où elle se sentait de retenir cet

homme, impuissance de verser en lui un peu de cet amour dont elle était

torturée, impuissance physique de lui plaire encore, de se donner,

de le reconquérir par des caresses, puisqu'elle ne pouvait pas le

reprendre par la tendresse, lui faisait tout redouter sans qu'elle sût

où fixer ses craintes.

Elle sentait vaguement un danger planant sur elle, un grand danger

inconnu. Et elle était jalouse dans le vide, jalouse de tout, des

femmes qu'elle voyait passer de sa fenêtre et qu'elle trouvait

charmantes, sans même savoir si Brétigny leur avait jamais parlé.

Elle lui demandait:

--Avez-vous remarqué une très jolie personne, une brune, assez grande

que j'ai aperçue tantôt et qui a dû arriver ces jours-ci?

Quand il répondait: «Non. Je ne la connais pas», elle soupçonnait

aussitôt un mensonge, pâlissait et reprenait:

--Mais ce n'est pas possible que vous ne l'ayez point vue, elle m'a

paru fort belle.

Lui, s'étonnait de son insistance.

--Je vous assure que je ne l'ai point vue. Je tâcherai de la rencontrer.

Elle pensait: «C'est celle-là assurément.» Elle était persuadée aussi,

en certains jours, qu'il cachait une liaison dans le pays, qu'il avait

fait venir une maîtresse, son actrice, peut-être. Et elle interrogeait

tout le monde, son père, son frère et son mari, sur toutes les femmes

jeunes et désirables qu'on connaissait dans Enval.

Si au moins elle avait pu marcher, chercher elle-même, le suivre, elle

se serait un peu rassurée, mais l'immobilité presque absolue qu'il lui

fallait garder maintenant lui faisait endurer un intolérable martyre.

Et quand elle parlait à Paul, le ton seul de sa voix révélait sa

douleur et avivait chez lui les impatiences nerveuses de cet amour fini.

Il ne pouvait plus causer tranquillement avec elle que d'une chose,

du prochain mariage de Gontran, ce qui lui permettait de prononcer le

nom de Charlotte et de penser tout haut à la jeune fille. Et c'était

même pour lui un plaisir mystérieux, confus, inexplicable d'entendre

Christiane articuler ce mot, vanter la grâce et toutes les qualités de

cette petite, la plaindre, regretter que son frère l'eût sacrifiée, et

désirer qu'un homme, un brave cœur, la comprît, l'aimât et l'épousât.

Il disait:

--Oh! oui, Gontran a fait là une sottise. Elle est tout à fait

charmante, cette enfant.

Christiane, sans défiance, répétait:

--Tout à fait charmante. C'est une perle! une perfection.

Jamais elle n'eût songé qu'un homme comme Paul pouvait aimer une

fillette et pourrait se marier un jour. Elle ne redoutait que ses

maîtresses.

Et, par un bizarre phénomène du cœur, l'éloge de Charlotte dans la

bouche de Christiane, prenait pour lui une valeur extrême, excitait

son amour, fouettait son désir, enveloppait la jeune fille d'un

irrésistible attrait.

Or, un jour, comme il entrait avec Gontran chez Mme Honorat pour y

rencontrer les petites Oriol, ils trouvèrent le docteur Mazelli,

installé là, comme chez lui.

Il tendit ses deux mains aux deux hommes, avec son sourire italien qui

semblait donner tout son cœur avec chaque parole et chaque geste.

Gontran et lui s'étaient liés d'une amitié familière et futile, faite

d'affinités secrètes, de similitudes cachées, d'une sorte de complicité

d'instincts, bien plus que d'affection vraie et de confiance.

Le comte demanda:

--Et votre jolie blonde du bois Sans-Souci?

L'Italien sourit:

--Bah! nous sommes en froid. C'est une de ces femmes qui offrent tout

et ne donnent rien.

Et on se mit à causer. Le beau médecin faisait des frais pour les

jeunes filles, pour Charlotte surtout. Il montrait, en parlant aux

femmes, une adoration perpétuelle dans la voix, le geste et le regard.

Toute sa personne, des pieds à la tête, leur disait: «Je vous aime!»

avec une éloquence d'attitude qui les lui gagnait infailliblement.

Il avait des grâces d'actrice, des pirouettes légères de danseuse,

des mouvements souples d'escamoteur, toute une science de séduction

naturelle et voulue dont il usait d'une façon continue.

Paul, revenant à l'hôtel avec Gontran, s'écria, d'un ton d'humeur

maussade:

--Qu'est-ce que ce charlatan venait faire dans cette maison?

Le comte répondit doucement:

--Sait-on jamais, avec ces aventuriers? Ce sont des gens qui se

glissent partout. Celui-là doit être las de sa vie vagabonde, d'obéir

aux caprices de son Espagnole dont il est plutôt le valet que le

médecin et peut-être plus encore. Il cherche. La fille du professeur

Cloche était bonne à prendre; il l'a ratée, dit-il. La seconde fille

des Oriol ne serait pas moins précieuse pour lui. Il essaye, il tâte,

il flaire, il sonde. Il deviendrait copropriétaire des eaux, tâcherait

de culbuter cet imbécile de Latonne, se ferait en tout cas ici, chaque

été, une excellente clientèle pour l'hiver... Parbleu! c'est là son

plan, va... n'en doutons pas.

Une colère sourde, une inimitié jalouse s'éveillait dans le cœur de

Paul.

Une voix criait:

--Hé! hé!

C'était Mazelli qui les rejoignait.

Brétigny lui dit, avec une ironie agressive:

--Où courez-vous si vite, docteur, on dirait que vous poursuivez la

fortune?

L'Italien sourit, et sans s'arrêter, mais sautillant à reculons, il

enfonça d'un geste gracieux de mime, ses deux mains dans ses poches,

les retourna vivement et les montra, vides l'une et l'autre, en les

écartant entre deux doigts par l'extrémité des coutures. Puis il dit:

--Je ne la tiens pas encore.

Et pivotant sur ses pointes avec élégance il se sauva comme un homme

très pressé.

Les jours suivants ils le retrouvèrent plusieurs fois chez le docteur

Honorat, où il se rendait utile aux trois femmes par mille services

menus et gentils, par les mêmes qualités d'adresse dont il s'était

servi, sans doute, auprès de la duchesse. Il savait tout faire en

perfection, depuis les compliments jusqu'au macaroni. Il était

d'ailleurs excellent cuisinier et, préservé des taches par un tablier

bleu de servante, coiffé d'un bonnet de chef en papier, chantant en

italien des chansons napolitaines, il marmitonnait avec esprit sans

être ridicule en rien, amusant et séduisant tout le monde, jusqu'à la

bonne imbécile qui disait de lui: «C'est un Jésus!»

Ses projets bientôt furent apparents, et Paul ne douta plus qu'il ne

cherchât à se faire aimer de Charlotte.

Il semblait y réussir. Il était si flatteur, si empressé, si rusé pour

plaire, que le visage de la jeune fille avait, en l'apercevant, cet air

de contentement qui dit le plaisir de l'âme.

Paul, à son tour, sans se rendre même bien compte de son allure, prit

l'attitude d'un amoureux et se posa en concurrent. Dès qu'il voyait

le docteur près de Charlotte, il arrivait, et avec sa manière plus

directe, s'efforçait de gagner l'affection de la jeune fille. Il se

montrait tendre avec brusquerie, fraternel, dévoué, lui répétant, avec

une sincérité familière, d'un ton si franc qu'on n'y pouvait guère

trouver un aveu d'amour:

--Je vous aime bien, allez!

Mazelli, surpris de cette rivalité inattendue, déployait tous ses

moyens, et quand Brétigny mordu par la jalousie, par cette jalousie

naïve qui étreint l'homme auprès de toute femme, même sans qu'il l'aime

encore, si seulement elle lui plaît, quand Brétigny plein de violence

naturelle, devenait agressif et hautain, l'autre, plus souple, maître

de lui toujours, répondait par des finesses, par des pointes, par des

compliments adroits et moqueurs.

Ce fut une lutte de tous les jours où l'un et l'autre s'acharnèrent,

sans que l'un ou l'autre, peut-être, eût de projet bien arrêté. Ils ne

voulaient point céder, comme deux chiens qui tiennent la même proie.

Charlotte avait repris sa bonne humeur, mais avec une malice plus

pénétrante, avec quelque chose d'inexpliqué, de moins sincère dans

le sourire et dans le regard. On eût dit que la désertion de Gontran

l'avait instruite, préparée aux déceptions possibles, assouplie et

armée. Elle manœuvrait entre ses deux amoureux d'une façon déliée

et adroite, disant à chacun ce qu'il fallait lui dire, sans heurter

jamais l'un à l'autre, sans jamais laisser supposer à l'un qu'elle le

préférait à l'autre, se moquant un peu de celui-ci devant celui-là,

et de celui-là devant celui-ci, leur laissant la partie égale sans

paraître même les prendre au sérieux l'un et l'autre. Mais tout cela

était fait simplement, en pensionnaire et non point en coquette, avec

cet air gamin des jeunes filles, qui les rend parfois irrésistibles.

Mazelli cependant eut l'air tout à coup de prendre de l'avantage. Il

semblait devenu plus intime avec elle, comme si un accord secret se fût

établi entre eux. En lui parlant il jouait légèrement avec son ombrelle

et avec un ruban de sa robe, ce qui semblait à Paul une sorte d'acte

de possession morale, et l'exaspérait à lui donner envie de souffleter

l'Italien.

Mais un jour, dans la maison du père Oriol, alors que Brétigny causait

avec Louise et Gontran, tout en surveillant du regard Mazelli contant,

à voix basse, à Charlotte des choses qui la faisaient sourire, il la

vit soudain rougir avec un air si troublé qu'il ne put douter une

seconde que l'autre n'eût parlé d'amour. Elle avait baissé les yeux, ne

souriait plus, mais écoutait toujours; et Paul se sentant prêt à faire

un éclat, dit à Gontran:

--Tu serais bien gentil de sortir cinq minutes avec moi.

Le comte s'excusa près de sa fiancée et suivit son ami.

Dès qu'ils furent dans la rue, Paul s'écria:

--Mon cher, il faut à tout prix empêcher ce misérable Italien de

séduire cette enfant qui est sans défense contre lui.

--Que veux-tu que j'y fasse, moi?

--Que tu la préviennes de ce qu'est cet aventurier.

--Hé, mon cher, ces choses-là ne me regardent pas.

--Enfin, elle sera ta belle-sœur.

--Oui, mais rien ne me prouve absolument que Mazelli ait sur elle des

vues coupables. Il est galant de la même façon avec toutes les femmes,

et il n'a jamais rien fait ou rien dit d'inconvenant.

--Eh bien si tu ne veux pas t'en charger, c'est moi qui l'exécuterai,

bien que cela me regarde moins que toi assurément.

--Tu es donc amoureux de Charlotte?

--Moi?... non... mais je vois clair dans le jeu de ce gredin.

--Mon cher, tu te mêles de choses délicates... et... à moins que tu

n'aimes Charlotte...?

--Non... je ne l'aime pas... mais je fais la chasse aux rastaquouères,

voilà...

--Puis-je te demander ce que tu comptes faire?

--Gifler ce gueux.

--Bon, le meilleur moyen de le faire aimer d'elle. Vous vous battrez,

et soit qu'il te blesse, soit que tu le blesses, il deviendra pour elle

un héros.

--Alors que ferais-tu?

--A ta place?

--A ma place.

--Je parlerais à la petite en ami. Elle a grande confiance en toi.

Eh bien, je lui dirais simplement, en quelques mots, ce que sont ces

écumeurs de société. Tu sais très bien dire ces choses-là. Tu as de la

flamme. Et je lui ferais comprendre: 1º pourquoi il s'est attaché à

l'Espagnole; 2º pourquoi il a essayé le siège de la fille du professeur

Cloche; 3º pourquoi, n'ayant pas réussi dans cette tentative, il

s'efforce, en dernier lieu, de conquérir Mlle Charlotte Oriol.

--Pourquoi ne fais-tu pas cela, toi, qui seras son beau-frère?

--Parce que... parce que... à cause de ce qui s'est passé entre nous...

voyons... je ne peux pas.

--C'est juste. Je vais lui parler.

--Veux-tu que je te ménage un tête-à-tête tout de suite?

--Mais oui, parbleu.

--Bon, promène-toi dix minutes, je vais enlever Louise et le Mazelli et

tu trouveras l'autre toute seule en revenant.

Paul Brétigny s'éloigna du côté des gorges d'Enval, cherchant comment

il allait commencer cette conversation difficile.

Il retrouva Charlotte Oriol seule, en effet, dans le froid salon peint

à la chaux, de la demeure paternelle; et il lui dit, en s'asseyant

près d'elle:

--C'est moi, mademoiselle, qui ai prié Gontran de me procurer cette

entrevue avec vous.

Elle le regarda de ses yeux clairs:

--Pourquoi donc?

--Oh! ce n'est pas pour vous conter des fadeurs à l'italienne, c'est

pour vous parler en ami, en ami très dévoué, qui vous doit un conseil.

--Dites.

Il prit la chose de loin, s'appuya sur son expérience à lui et sur son

inexpérience à elle, pour amener tout doucement des phrases discrètes

mais nettes sur les aventuriers qui cherchent partout fortune,

exploitant, avec leur habileté professionnelle, tous les êtres naïfs et

bons, hommes ou femmes, dont ils exploraient les bourses et les cœurs.

Elle était devenue un peu pâle et l'écoutait, sérieuse, de toutes ses

oreilles.

Elle demanda:

--Je comprends et je ne comprends pas. Vous parlez de quelqu'un, de qui?

--Je parle du docteur Mazelli.

Alors elle baissa les yeux et demeura quelques instants sans répondre,

puis d'une voix qui hésitait:

--Vous êtes si franc, que je ferai comme vous. Depuis... depuis le...

depuis le mariage de ma sœur je suis devenue un peu moins... un peu

moins bête! Eh bien, je me doutais déjà de ce que vous me dites... et

je m'amusais toute seule à le voir venir.

Elle avait relevé son visage, et dans son sourire, dans son regard fin,

dans son petit nez retroussé, dans l'éclat humide et luisant de ses

dents apparues entre ses lèvres, tant de grâce sincère, de malice gaie,

d'espièglerie charmante apparaissaient, que Brétigny se sentit emporté

vers elle par un de ces élans tumultueux qui le jetaient éperdu de

passion, aux pieds de sa dernière aimée. Et son cœur exultait de joie,

puisque Mazelli n'était point préféré. Il avait donc triomphé, lui!

Il demanda:

--Alors, vous ne l'aimez pas?

--Qui? Mazelli?

--Oui.

Elle le regarda avec des yeux si chagrins qu'il se sentit bouleversé,

il balbutia d'une voix suppliante:

--Eh... vous n'aimez... personne?

Elle répondit, le regard baissé:

--Je ne sais pas... J'aime les gens qui m'aiment.

Il saisit soudain les deux mains de la jeune fille et les baisant avec

frénésie, dans une de ces secondes d'entraînement où la tête s'affole,

où les mots qui sortent des lèvres viennent de la chair soulevée plus

que de l'esprit égaré, il balbutia:

--Moi! je vous aime, ma petite Charlotte, moi je vous aime!

Elle dégagea bien vite une de ses mains et la lui posa sur la bouche en

murmurant:

--Taisez-vous... Je vous en prie, taisez-vous!... Cela me ferait trop

de mal si c'était encore un mensonge.

Elle s'était dressée; il se leva, la saisit dans ses bras, et

l'embrassa avec emportement.

Un bruit subit les sépara; le père Oriol venait d'entrer et il les

regardait effaré. Puis, il cria:

--Ah bougrrre! ah bougrrre!... ah bougrrre!... de chauvage...!

Charlotte s'était sauvée; et les deux hommes restèrent face à face.

Paul, après quelques instants de détresse, essaya de s'expliquer.

--Mon Dieu... monsieur... je me suis conduit... il est vrai... comme

un...

Mais le vieux n'écoutait pas; la colère, une colère furieuse le gagnait

et il avançait sur Brétigny, les poings fermés, en répétant:

--Ah! bougrrre de chauvage...

Puis, quand ils furent nez à nez, il le saisit au collet de ses deux

mains noueuses de paysan. Mais l'autre, aussi grand, et fort de cette

force supérieure que donne la pratique des sports, se débarrassa par

une seule poussée de l'étreinte de l'Auvergnat, et le collant au mur:

--Écoutez, père Oriol, il ne s'agit pas de nous battre, mais de nous

entendre. J'ai embrassé votre fille, c'est vrai... Je vous jure que

c'est la première fois... et je vous jure aussi que je veux l'épouser.

Le vieux, dont la fureur physique était tombée sous le choc de son

adversaire, mais dont la colère ne se calmait point, bredouillait:

--Ah! ch'est cha! On vient voler cha fille, on veut chon argent.

Bougrrre de trompeur...

Alors, tout ce qu'il avait sur le cœur s'échappa en paroles nombreuses

et désolées. Il ne se consolait pas de la dot promise à l'aînée, de

ses vignes allant aux mains de ces parigiens. Il soupçonnait à présent

la misère de Gontran, l'astuce d'Andermatt, et, oubliant la fortune

inespérée que le banquier lui apportait, il répandait sa bile et toute

sa rancune secrète contre ces malfaisants qui ne le laissaient plus

dormir en paix.

On eût dit qu'Andermatt, sa famille et ses amis venaient chaque nuit

le dévaliser, lui voler quelque chose, ses terres, ses sources et ses

filles.

Et il jetait ces reproches dans la figure de Paul, l'accusant aussi

d'en vouloir à son bien, d'être un fripon, de prendre Charlotte pour

avoir ses champs.

L'autre, impatienté bientôt, lui cria sous le nez:

--Mais je suis plus riche que vous, nom d'un chien de vieille

bourrique. Je vous en donnerai, de l'argent...

Le vieux se tut, incrédule mais attentif, et d'une voix apaisée, il

recommença ses récriminations.

Paul, à présent, répondait, s'expliquait; et, se croyant lié par cette

surprise dont il était seul coupable, proposait d'épouser sans réclamer

la moindre dot.

Le père Oriol secouait sa tête et ses oreilles, faisait répéter,

ne comprenait pas. Pour lui, Paul était encore un sans-le-sou, un

cache-misère.

Et, comme Brétigny, exaspéré, lui hurlait dans le nez:

--Mais j'ai plus de cent vingt mille francs de rente, vieux crétin.

Entendez-vous?... trois millions!

L'autre demanda tout à coup:

--L'écririez-vous, cha, chur un papier?

--Mais oui je l'écrirais!

--Et vous le chigneriez?

--Mais oui je le signerais!

--Chur un papier de notaire?

--Mais oui, sur un papier de notaire!

Alors, se levant, il ouvrit son armoire, en tira deux feuilles marquées

du timbre de l'État et, cherchant l'engagement qu'Andermatt, quelques

jours auparavant, avait exigé de lui, il rédigea une bizarre promesse

de mariage où il était question de trois millions garantis par le

fiancé, et au bas de laquelle Brétigny dut apposer sa signature.

Quand Paul se retrouva dehors, il lui sembla que la terre ne tournait

plus dans le même sens. Donc, il était fiancé malgré lui, malgré elle,

par un de ces hasards, par une de ces supercheries des événements qui

vous ferment toute issue. Il murmurait: «Quelle folie!» Puis il pensa:

«Bah! je n'aurais pu trouver mieux, peut-être, par le monde entier.» Et

il se sentait joyeux, au fond du cœur, de ce piège de la destinée.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17 · 第 26 / 32 题