En revenant, ils rencontrèrent Andermatt retenu au coin du jardin par
le professeur Mas-Roussel qui lui disait:
--Eh bien, si cela ne vous dérange pas, j'irai causer avec vous, demain
matin, de cette petite affaire du chalet.
William se joignit aux jeunes gens pour rentrer, et se haussant à
l'oreille de son beau-frère:
--Tous mes compliments, mon cher, vous avez été admirable.
Gontran, depuis deux ans, était harcelé par des besoins d'argent qui
lui gâtaient l'existence. Tant qu'il avait mangé la fortune de sa
mère, il s'était laissé vivre avec la nonchalance et l'indifférence
héritées de son père, dans ce milieu de jeunes gens, riches, blasés et
corrompus, qu'on cite dans les journaux chaque matin, qui sont du monde
et y vont peu, et prennent à la fréquentation des femmes galantes des
mœurs et des cœurs de filles.
Ils étaient une douzaine du même groupe qu'on retrouvait tous les soirs
au même café, sur le boulevard, entre minuit et trois heures du matin.
Fort élégants, toujours en habit et en gilet blanc, portant des boutons
de chemise de vingt louis changés chaque mois et achetés chez les
premiers bijoutiers, ils vivaient avec l'unique souci de s'amuser, de
cueillir des femmes, de faire parler d'eux et de trouver de l'argent
par tous les moyens possibles.
Comme ils ne savaient rien que les scandales de la veille, les échos
des alcôves et des écuries, les duels et les histoires de jeux, tout
l'horizon de leur pensée était fermé par ces murailles.
Ils avaient eu toutes les femmes cotées sur le marché galant, se les
étaient passées, se les étaient cédées, se les étaient prêtées, et
causaient entre eux de leurs mérites amoureux comme des qualités d'un
cheval de courses. Ils fréquentaient aussi le monde bruyant et titré
dont on parle, et dont les femmes, presque toutes, entretenaient des
liaisons connues, sous l'œil indifférent, ou détourné, ou fermé, ou
peu clairvoyant du mari; et ils les jugeaient, ces femmes, comme les
autres, les confondaient dans leur estime, tout en établissant une
légère différence due à la naissance et au rang social.
A force d'employer des ruses pour trouver l'argent nécessaire à leur
vie, de tromper les usuriers, d'emprunter de tous côtés, d'éconduire
les fournisseurs, de rire au nez du tailleur apportant tous les six
mois une note grossie de trois mille francs, d'entendre les filles
conter leurs roueries de femelles avides, de voir tricher dans les
cercles, de se savoir, de se sentir volés eux-mêmes par tout le monde,
par les domestiques, les marchands, les grands restaurateurs et autres,
de connaître et de mettre la main dans certains tripotages de bourse
ou d'affaires louches pour en tirer quelques louis, leur sens moral
s'était émoussé, s'était usé, et leur seul point d'honneur consistait
à se battre en duel dès qu'ils se sentaient soupçonnés de toutes les
choses dont ils étaient capables ou coupables.
Tous, ou presque tous devaient finir, au bout de quelques ans de cette
existence, par un mariage riche, ou par un scandale, ou par un suicide,
ou par une disparition mystérieuse, aussi complète que la mort.
Mais ils comptaient sur le mariage riche. Les uns espéraient en leur
famille pour le leur procurer, les autres cherchaient eux-mêmes sans
qu'il y parût, et avaient des listes d'héritières comme on a des
listes de maisons à vendre. Ils épiaient surtout les exotiques, les
Américaines du Nord et du Sud qu'ils éblouiraient par leur chic, par
leur renom de viveurs, par le bruit de leurs succès et l'élégance de
leur personne. Et leurs fournisseurs aussi comptaient sur le mariage
riche.
Mais cette chasse à la fille bien dotée pouvait être longue. En tout
cas, elle exigeait des recherches, du travail de séduction, des
fatigues, des visites, toute une mise en œuvre d'énergie dont Gontran,
insouciant par nature, demeurait tout à fait incapable.
Depuis longtemps, il se disait, sentant chaque jour davantage les
souffrances du manque d'argent: «Il faut pourtant que j'avise.» Mais il
n'avisait pas, et ne trouvait rien.
Il en était réduit à la poursuite ingénieuse de la petite somme, à tous
les procédés douteux des gens à bout de ressources, et, pour finir, aux
longs séjours dans la famille, quand Andermatt lui avait tout à coup
suggéré l'idée d'épouser une des jeunes Oriol.
Il s'était tu d'abord, par prudence, bien que la jeune fille lui
parût, à première vue, trop au-dessous de lui pour consentir à cette
mésalliance. Mais quelques minutes de réflexion avaient bien vite
modifié son avis, et il s'était aussitôt décidé à faire sa cour en
plaisantant, une cour de ville d'eaux, qui ne le compromettrait pas et
lui permettrait de reculer.
Connaissant admirablement son beau-frère, il savait que cette
proposition avait dû être longuement réfléchie, pesée et préparée par
lui, que dans sa bouche elle valait un gros prix, difficile à trouver
ailleurs.
Nulle peine à prendre en outre, se baisser et ramasser une jolie fille,
car la cadette lui plaisait beaucoup, et il s'était dit souvent qu'elle
pourrait être fort agréable à rencontrer plus tard.
Il avait donc choisi Charlotte Oriol, et, en peu de temps, l'avait
amenée au point nécessaire pour qu'une demande régulière pût être faite.
Or, le père donnant à son autre fille la dot convoitée par Andermatt,
Gontran avait dû ou renoncer à ce mariage, ou se retourner vers l'aînée.
Son mécontentement avait été vif, et il avait songé, dans les premiers
moments, à envoyer au diable son beau-frère et à rester garçon, jusqu'à
nouvelle occasion.
Mais il se trouvait justement alors tout à fait à sec, tellement à sec
qu'il avait dû demander pour sa partie du Casino, vingt-cinq louis à
Paul, après beaucoup d'autres, jamais rendus. Et puis, il faudrait la
chercher, cette femme, la trouver, la séduire. Il aurait peut-être à
lutter contre une famille hostile, tandis que sans changer de place,
avec quelques jours de soins et de galanterie, il prendrait l'aînée des
Oriol comme il avait su conquérir la cadette. Il s'assurait ainsi dans
son beau-frère un banquier qu'il rendrait toujours responsable, à qui
il pourrait faire d'éternels reproches, et dont la caisse lui resterait
ouverte.
Quant à sa femme, il la conduirait à Paris, en la présentant comme
la fille de l'associé d'Andermatt. Elle portait d'ailleurs le nom de
la ville d'eaux, où il ne la ramènerait jamais! jamais! jamais! en
vertu de ce principe que les fleuves ne remontent pas à leur source.
Elle était bien de figure et de tournure, assez distinguée pour le
devenir tout à fait, assez intelligente pour comprendre le monde, pour
s'y tenir, y faire figure, même lui faire honneur. On dirait: «Ce
farceur-là a épousé une belle fille dont il a l'air de se moquer pas
mal», et il s'en moquerait pas mal, en effet, car il comptait reprendre
à côté d'elle sa vie de garçon, avec de l'argent dans ses poches.
Il s'était donc retourné vers Louise Oriol, et profitant sans le savoir
de la jalousie éveillée dans le cœur ombrageux de la jeune fille, avait
excité en elle une coquetterie encore endormie, et un désir vague de
prendre à sa sœur ce bel amoureux qu'on appelait: «Monsieur le comte».
Elle ne s'était point dit cela, elle n'avait ni réfléchi, ni combiné,
surprise par sa rencontre et par leur enlèvement. Mais en le voyant
empressé et galant, elle avait senti, à son allure, à ses regards, à
toute son attitude, qu'il n'était point amoureux de Charlotte, et, sans
chercher à voir plus loin, elle se sentait heureuse, joyeuse, presque
victorieuse, en se couchant.
On hésita longtemps, le jeudi suivant, avant de partir pour le puy de
la Nugère. Le ciel sombre et l'air lourd faisaient craindre la pluie.
Mais Gontran insista si fort qu'il entraîna les indécis.
Le déjeuner avait été triste. Christiane et Paul s'étaient querellés
la veille sans cause apparente. Andermatt avait peur que le mariage de
Gontran ne se fît pas, car le père Oriol avait parlé de lui en termes
ambigus, le matin même. Gontran, prévenu, était furieux et résolu à
réussir. Charlotte, qui pressentait le triomphe de sa sœur, sans rien
comprendre à ce revirement, voulait absolument rester au village. On la
décida, non sans peine, à venir.
L'arche de Noé emporta donc ses passagers ordinaires, au grand complet,
vers le haut plateau qui domine Volvic.
Louise Oriol, devenue brusquement loquace, faisait les honneurs de la
route. Elle expliqua comment la pierre de Volvic, qui n'est autre
chose que la lave des puys environnants, a servi à construire toutes
les églises et toutes les maisons du pays, ce qui donne aux villes
d'Auvergne l'air sombre et charbonneux qu'elles ont. Elle montra les
chantiers où l'on taille cette pierre, indiqua la coulée exploitée
comme une carrière, d'où on extrait la lave brute, et fit admirer,
debout sur un sommet et planant au-dessus de Volvic, l'immense Vierge
noire qui protège la cité.
Puis on monta vers le plateau supérieur, bosselé de volcans anciens.
Les chevaux allaient au pas sur la route longue et pénible. De beaux
bois verts bordaient le chemin. Et personne ne parlait plus.
Christiane songeait à Tazenat. C'était la même voiture! c'étaient les
mêmes êtres, mais ce n'étaient plus les mêmes cœurs! Tout semblait
pareil... et pourtant?... pourtant?... Qu'était-il donc arrivé? Presque
rien!... Un peu d'amour de plus chez elle!... un peu d'amour de moins
chez lui!... presque rien!... la différence du désir qui naît au désir
qui meurt!... presque rien!... l'invisible déchirure que la lassitude
fait aux tendresses!... oh! presque rien, presque rien!... et le regard
des yeux changé, parce que les mêmes yeux ne voient plus de même le
même visage!... Qu'est-ce qu'un regard?... Presque rien!
Le cocher s'arrêta et dit:
--C'est ici, à droite, par ce sentier, dans le bois. Vous n'avez qu'à
le suivre pour arriver.
Tous descendirent, excepté le marquis, qui trouvait le temps trop
chaud. Louise et Gontran partirent en avant et Charlotte demeura
derrière, avec Paul et Christiane, qui pouvait à peine marcher. Le
chemin leur parut long, à travers le bois, puis ils arrivèrent sur une
crête couverte de hautes herbes et qui conduisait, en montant toujours,
aux bords de l'ancien cratère.
Louise et Gontran, arrêtés au faîte, grands et minces tous deux,
avaient l'air debout dans les nuages.
Quand on les eut rejoints, l'âme exaltée de Paul Brétigny eut un élan
de lyrisme.
Autour d'eux, derrière eux, à droite, à gauche, ils étaient entourés de
cônes étranges, décapités, les uns élancés, les autres écrasés, mais
tous gardant leur bizarre physionomie de volcans morts. Ces lourds
tronçons de montagnes à cime plate s'élevaient du sud à l'ouest, sur
un immense plateau d'aspect désolé qui, haut lui-même de mille mètres
au-dessus de la Limagne, la dominait à perte de vue vers l'est et le
nord, jusqu'à l'invisible horizon, toujours voilé, toujours bleuâtre.
Le puy de Dôme, à droite, dépassait tous ses frères, soixante-dix
à quatre-vingts cratères endormis à présent. Plus loin, les puys de
Gravenoire, de Crouel, de la Pedge, de Sault, de Noschamps, de la
Vache. Plus près, le puy du Pariou, le puy de Côme, les puys de Jumes,
de Tressoux, de Louchadière: un énorme cimetière de volcans.
Les jeunes gens regardaient cela stupéfaits. A leurs pieds se creusait
le premier cratère de la Nugère, profonde cuve de gazon au fond de
laquelle on voyait encore trois énormes blocs de lave brune, soulevés
par le dernier souffle du monstre, puis retombés dans sa gueule
expirante, et restés là, depuis des siècles et des siècles, pour
toujours.
Gontran cria:
--Moi, je vais au fond. Je veux voir comment ça rend l'âme, ces
bêtes-là. Allons, mesdemoiselles, une petite course sur la pente. Et,
saisissant le bras de Louise, il l'entraîna. Charlotte les suivit,
courant derrière eux; puis soudain elle s'arrêta, les regarda fuir,
enlacés et bondissants, et, se retournant brusquement, elle remonta
vers Christiane et Paul assis sur l'herbe au sommet de la descente.
Quand elle les eut rejoints elle tomba sur les genoux et, cachant sa
figure dans la robe de la jeune femme, elle se mit à sangloter.
Christiane, qui avait compris, et que tous les chagrins des autres
transperçaient depuis quelque temps comme des blessures faites à
elle-même, lui jeta ses bras sur le cou et, gagnée aussi par les
larmes, elle murmura:
--Pauvre petite, pauvre petite!
L'enfant pleurait toujours, prosternée, la tête cachée et, de ses mains
tombées à terre, elle arrachait l'herbe d'un geste inconscient.
Brétigny s'était levé pour ne pas paraître avoir vu, mais cette misère
de fillette, cette détresse d'innocente l'emplirent brusquement
d'indignation contre Gontran. Lui, que l'angoisse profonde de
Christiane exaspérait, fut touché jusqu'au fond du cœur par cette
première désillusion de gamine.
Il revint et, s'agenouillant à son tour pour lui parler:
--Voyons, calmez-vous, je vous en supplie. Ils vont remonter,
calmez-vous. Il ne faut pas qu'on vous voie pleurer.
Elle se redressa effarée par cette idée que sa sœur pourrait la
retrouver avec des larmes dans les yeux. Sa gorge restait pleine de
sanglots qu'elle retenait, qu'elle dévorait, qui rentraient en son cœur
pour le rendre plus gros de peine. Elle balbutiait:
--Oui... oui... c'est fini... ce n'est rien... c'est fini... Tenez...
on ne voit plus... n'est-ce pas?... on ne voit plus.
Christiane lui essuyait les joues avec son mouchoir, puis le passait
aussi sur les siennes. Elle dit à Paul:
--Allez donc voir ce qu'ils font. On ne les aperçoit plus. Ils ont
disparu sous les blocs de lave. Moi je vais garder cette petite et la
consoler.
Brétigny s'était relevé et, la voix tremblante:
--J'y vais... et je les ramène, mais il aura affaire à moi...
votre frère... aujourd'hui même... et il m'expliquera sa conduite
inqualifiable après ce qu'il nous a dit l'autre jour.
Il se mit à descendre en courant vers le centre du cratère.
Gontran, entraînant Louise, l'avait lancée de toute sa force sur le
rapide versant du grand trou, afin de la retenir, de la soutenir,
de lui faire perdre haleine, de l'étourdir et de l'effrayer. Elle,
emportée par son élan, essayait de l'arrêter, balbutiait:
--Oh! pas si vite... je vais tomber... mais vous êtes fou... je vais
tomber!...
Ils vinrent heurter les blocs de lave et demeurèrent debout, essoufflés
tous deux. Puis ils en firent le tour, regardant de larges crevasses
formant dessous une sorte de caverne à double issue.
Lorsque le volcan, à bout de vie, avait rejeté cette dernière écume,
ne pouvant la lancer au ciel comme autrefois, il l'avait crachée,
épaissie, à moitié froide, et elle s'était figée sur ses lèvres
moribondes.
--Faut entrer là-dessous, dit Gontran.
Et il poussa devant lui la jeune fille. Puis, dès qu'ils furent dans la
grotte:
--Eh bien, mademoiselle, voici le moment de vous faire une déclaration.
Elle fut stupéfaite:
--Une déclaration... à moi!
--Mais oui, en quatre mots: Je vous trouve charmante.
--C'est à ma sœur qu'il faut dire ça.
--Oh! Vous savez bien que je ne fais pas de déclaration à votre sœur.
--Allons donc.
--Voyons, vous ne seriez pas femme si vous n'aviez point compris
que je me suis montré galant auprès d'elle pour voir ce que vous en
penseriez!... et quelle figure vous me feriez!... Vous m'avez fait une
figure furieuse. Oh! que j'ai été content! Alors j'ai tâché de vous
montrer, avec tous les égards possibles, ce que je pensais de vous!...
On ne lui avait jamais parlé ainsi. Elle se sentait confuse et ravie,
le cœur plein de joie et d'orgueil.
Il reprit:
--Je sais bien que j'ai été vilain pour votre petite sœur. Tant pis.
Elle ne s'y est pas trompée, elle, allez. Vous voyez qu'elle est restée
sur la côte, qu'elle n'a pas voulu nous suivre... Oh! elle a compris,
elle a compris!...
Il avait saisi une des mains de Louise Oriol et il lui baisa le bout
des doigts doucement, galamment, et en murmurant:
--Comme vous êtes gentille! Comme vous êtes gentille!
Elle, appuyée contre la paroi de lave, écoutait son cœur battre
d'émotion, sans rien dire. La pensée, la seule qui flottait en son
esprit troublé était une pensée de triomphe: elle avait vaincu sa sœur.
Mais une ombre apparut à l'entrée de la grotte. Paul Brétigny les
regardait. Gontran laissa retomber d'une façon naturelle la petite main
qu'il tenait sur ses lèvres et il dit:
--Tiens, te voici... Tu es seul?
--Oui. On s'est étonné de vous voir disparaître là-dessous.
--Eh bien nous revenons, mon cher. Nous regardions ça. Est-ce assez
curieux?
Louise, rouge jusqu'aux tempes, sortit la première et se mit à remonter
la pente, suivie par les deux jeunes gens qui parlaient bas derrière
elle.
Christiane et Charlotte les regardaient venir et les attendaient, la
main dans la main.
On retourna vers la voiture où le marquis était resté; et l'arche de
Noé repartit pour Enval.
Tout à coup, au milieu d'une petite forêt de pins, le landau s'arrêta
et le cocher se mit à jurer; un vieil âne mort barrait la route.
Tout le monde le voulut voir et descendit. Il était étendu sur la
poussière noirâtre, sombre lui-même, et tellement maigre que sa peau,
usée à la saillie des os, semblait au moment d'être crevée par eux
si la bête n'avait point rendu le dernier soupir. Toute la carcasse
se dessinait sous le poil rongé de ses côtes, et sa tête avait l'air
énorme, une pauvre tête aux yeux clos, tranquille sur son lit de pierre
broyée, si tranquille, si morte qu'elle paraissait heureuse et surprise
de ce repos nouveau. Ses grandes oreilles, molles à présent, gisaient
comme des loques. Deux plaies vives à ses genoux disaient qu'il était
tombé souvent, ce jour-là même, avant de s'abattre pour la dernière
fois; et une autre plaie sur le flanc indiquait la place où son maître,
depuis des années et des années, le piquait avec une pointe de fer
fixée au bout d'un bâton pour hâter sa marche alourdie.
Le cocher, l'ayant pris par les jambes de derrière, le traînait vers
un fossé; et le cou s'allongea comme pour braire encore, pour pousser
une dernière plainte. Quand il fut sur l'herbe, l'homme, furieux,
murmura:
--Quelles brutes de laisser ça au milieu de la route.
Personne autre n'avait parlé; on remonta dans la voiture.
Christiane, navrée, bouleversée, voyait toute cette misérable vie
d'animal finie au bord d'un chemin: le petit bourricot joyeux, à
grosse tête où luisaient de gros yeux, comique et bon enfant, avec ses
poils rudes et ses hautes oreilles, gambadant, libre encore, dans les
jambes de sa mère, puis la première charrette, la première montée,
les premiers coups! et puis, et puis l'incessante et terrible marche
par les interminables routes! les coups! les coups! les charges trop
lourdes, les soleils accablants, et pour nourriture un peu de paille,
un peu de foin, quelques branchages, et la tentation des prairies
vertes tout le long des durs chemins!
Et puis encore, l'âge venant, la pointe de fer pour remplacer la souple
baguette, et le martyre affreux de la bête usée, essoufflée, meurtrie,
traînant toujours des fardeaux exagérés, et souffrant dans tous ses
membres, dans tout son vieux corps, râpé comme un habit de mendiant.
Et puis la mort, la mort bienfaisante à trois pas de l'herbe du fossé,
où la traîne, en jurant, un homme qui passe, pour dégager la route.
Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures
esclaves; et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par
moments.
Tout à coup ils passèrent devant une petite charrette qu'un homme
presque nu, une femme en guenilles et un chien décharné traînaient,
exténués de fatigue.
On les voyait suer et haleter. Le chien, la langue tirée, maigre
et galeux, était attaché entre les roues. Dans cette charrette, du
bois ramassé partout, volé sans doute, des racines, des souches, des
branchages brisés qui semblaient cacher d'autres choses; puis, sur ces
branches, des loques et, sur ces loques, un enfant, rien qu'une tête
sortant de haillons gris, une boule ronde avec deux yeux, un nez, une
bouche!
C'était une famille, cela, une famille humaine! L'âne avait succombé
aux fatigues, et l'homme, sans pitié pour le serviteur mort, sans
le pousser même jusqu'à l'ornière, l'avait laissé en plein chemin,
devant les voitures qui viendraient. Puis, s'attelant à son tour
avec sa femme dans les brancards vides, ils s'étaient mis à tirer
comme tirait la bête tout à l'heure. Ils allaient! Où? Quoi faire?
Avaient-ils même quelques sous? Cette voiture... la traîneraient-ils
toujours, ne pouvant acheter un autre animal? De quoi vivraient-ils? Où
s'arrêteraient-ils? Ils mourraient probablement comme était mort leur
bourricot.
Étaient-ils mariés, ces gueux; ou seulement accouplés? Et leur enfant
ferait comme eux, cette petite brute encore informe, cachée sous des
linges sordides.
Elle songeait à tout cela, Christiane, et des choses nouvelles
surgissaient au fond de son âme effarée. Elle entrevoyait la misère des
pauvres.
Gontran dit soudain:
--Je ne sais pas pourquoi, mais je trouverais délicieux de dîner tous
ensemble, ce soir, au Café Anglais. Le boulevard me ferait plaisir à
voir.
Et le marquis murmura:
--Bah! on est bien ici. Le nouvel hôtel vaut beaucoup mieux que
l'ancien.
On passait devant Tournoël. Un souvenir fit battre le cœur de
Christiane, en reconnaissant un châtaignier. Elle regarda Paul qui
avait fermé les yeux et ne vit point son humble appel.
Bientôt on aperçut deux hommes devant la voiture, deux vignerons
revenant du travail, portant la binette sur l'épaule et marchant du
long pas fatigué des ouvriers.
Les petites Oriol rougirent jusqu'aux tempes. C'étaient leur père et
leur frère, qui retournaient aux vignes comme jadis, passaient des
jours à suer sur la terre qui les avait enrichis, et courbés, la croupe
au soleil, la retournaient du matin au soir pendant que les belles
redingotes, pliées avec soin, se reposaient dans la commode, et les
grands chapeaux dans une armoire.
Les deux paysans saluèrent avec un sourire d'amitié tandis que toutes
les mains dans le landau répondaient à leur bonsoir.
Dès qu'on fut revenu, comme Gontran descendait de l'arche pour monter
au Casino, Brétigny l'accompagna, et, l'arrêtant dès les premiers pas:
--Écoute, mon cher, ce que tu fais n'est pas bien et j'ai promis à ta
sœur de t'en parler.
--Me parler de quoi?
--De ta façon d'agir depuis quelques jours.
Gontran avait pris son air impertinent:
--D'agir? Envers qui?
--Envers cette petite que tu lâches salement.
--Tu trouves?
--Oui, je trouve... et j'ai raison de le trouver ainsi.
--Bah! te voici devenu bien scrupuleux au sujet des lâchages.
--Eh, mon cher, il ne s'agit pas d'une gueuse ici, mais d'une jeune
fille.
--Je le sais bien, aussi n'ai-je pas couché avec elle. La différence
est très marquée.
Ils s'étaient remis à marcher, côte à côte. L'allure de Gontran
exaspérait Paul qui reprit:
--Si je n'étais pas ton ami, je te dirais des choses très dures.
--Et moi je ne te les laisserais pas dire.
--Voyons, écoute, mon cher, cette enfant me fait pitié. Elle pleurait
tantôt.
--Bah! elle pleurait? Tiens, ça me flatte!
--Voyons, ne plaisante pas. Que comptes-tu faire?
--Moi? Rien.
--Voyons, tu t'es avancé avec elle jusqu'à la compromettre. Tu nous
disais l'autre jour à ta sœur et à moi que tu pensais à l'épouser...
Gontran s'arrêta, et avec un ton railleur où perçait une menace:
--Ma sœur et toi feriez mieux de ne pas vous occuper des amourettes des
autres. Je vous ai dit que cette fille me plaisait assez et que s'il
m'arrivait de l'épouser je ferais un acte sage et raisonnable. Voilà
tout. Or il se trouve qu'aujourd'hui l'aînée me plaît davantage! J'ai
changé d'avis. Cela arrive à tout le monde.
Puis, le regardant en pleine figure:
--Qu'est-ce que tu fais, toi, quand une femme cesse de te plaire? La
ménages-tu?
Surpris, Paul Brétigny cherchait à pénétrer le sens profond, le sens
caché de ces paroles. Un peu de fièvre aussi lui montait à la tête; il
dit violemment:
--Encore une fois il ne s'agit ni d'une drôlesse, ni d'une femme
mariée, mais d'une jeune fille que tu as trompée, sinon par des
promesses, du moins par tes allures. Cela n'est, entends-tu, ni d'un
galant homme!... ni d'un honnête homme!...
Gontran, pâle, la voix cassante, l'interrompit:
--Tais-toi!... Tu en as déjà trop dit... et j'en ai trop entendu... A
mon tour, si je n'étais pas ton ami je... je te ferais voir que j'ai
l'humeur courte. Un mot de plus et c'est fini entre nous, pour toujours.
Puis, pesant ses paroles, lentement, et les lui jetant au visage:
--Je n'ai pas d'explications à te donner... j'en pourrais avoir plutôt
à te demander... Ce qui n'est ni d'un galant homme, ni d'un honnête
homme, c'est une sorte d'indélicatesse... qui peut avoir bien des
formes... dont l'amitié devrait garder certaines gens... et que l'amour
n'excuse pas...
Soudain, changeant de ton, et badinant presque:
--Quant à cette petite Charlotte, si elle t'attendrit et si elle te
plaît, prends-la, et épouse-la. Le mariage est souvent une solution
dans les cas difficiles. C'est une solution et une place forte
dans laquelle on se barricade contre les désespoirs tenaces...
Elle est jolie et riche!... Il faudra bien que tu finisses par cet
accident-là!... Ce serait amusant de nous marier, ici, le même jour,
car moi j'épouserai l'aînée. Je te le dis en secret, ne le répète pas
encore... Maintenant, n'oublie point que tu as le droit, moins que
personne, toi, de parler jamais de probité sentimentale et de scrupules
d'affection. Et maintenant retourne à tes affaires. Je vais aux
miennes. Bonsoir.
Et changeant brusquement de chemin il descendit vers le village. Paul
Brétigny, l'esprit hésitant et le cœur troublé, revint à pas lents vers
l'hôtel du Mont-Oriol.
Il cherchait à bien comprendre, à se rappeler chaque mot, pour en
déterminer le sens, et il s'étonnait des détours secrets, inavouables
et honteux que peuvent cacher certaines âmes.
Quand Christiane l'interrogea:
--Que vous a répondu Gontran?
Il balbutia:
--Mon Dieu, il... il préfère l'aînée, à présent... Je crois même qu'il
veut l'épouser... Et devant mes reproches un peu vifs, il m'a fermé la
bouche par des allusions... inquiétantes... pour nous deux.
Christiane s'abattit sur une chaise en murmurant:
--Oh! mon Dieu!... Mon Dieu!...
Mais comme Gontran justement entrait, car le dîner venait de sonner, il
la baisa gaiement au front en demandant:
--Eh bien, petite sœur, comment vas-tu? N'es-tu point trop fatiguée?
Puis il serra la main de Paul, et se tournant vers Andermatt venu
derrière lui:
--Dites donc, perle des beaux-frères, des maris et des amis,
pouvez-vous me dire au juste ce que ça vaut un vieil âne mort, sur une
route?