ON allait se mettre à table pour dîner, le lendemain, dans la salle à
manger particulière des familles Andermatt et de Ravenel, quand Gontran
ouvrit la porte en annonçant:
--Mesdemoiselles Oriol.
Elles entrèrent, gênées, poussées par lui qui riait en s'expliquant:
--Voilà, je les ai enlevées toutes les deux, en pleine rue. Ça a fait
scandale, d'ailleurs. Je vous les amène de force, parce que j'ai à
m'expliquer avec mademoiselle Louise et que je ne pouvais le faire au
milieu du pays.
Il leur ôta leurs chapeaux, leurs ombrelles, qu'elles avaient encore,
car elles revenaient d'une promenade, les fit asseoir, embrassa sa
sœur, serra les mains de son père, de son beau-frère et de Paul, puis,
revenant vers Louise Oriol:
--Ah çà, mademoiselle, voulez-vous me dire à présent, ce que vous avez
contre nous depuis quelque temps?
Elle semblait effarée comme un oiseau pris au filet et que le chasseur
emporte.
--Mais rien, monsieur, rien de rien! Qu'est-ce qui vous a fait croire
ça?
--Mais tout, mademoiselle, tout de tout! Vous ne venez plus ici, vous
ne venez plus dans l'arche de Noé (il avait ainsi baptisé le grand
landau). Vous prenez des airs revêches quand je vous rencontre et quand
je vous parle.
--Mais non, monsieur, je vous assure.
--Mais oui, mam'zelle, je vous l'affirme. En tout cas je ne veux point
que cela dure et je vais signer la paix avec vous, aujourd'hui même.
Oh! vous savez, je suis entêté, moi. Vous aurez beau me faire grise
mine, je saurai bien venir à bout de ces manières-là et vous forcer
à devenir gracieuse avec nous comme votre sœur, qui est un ange de
gentillesse.
On annonça le dîner servi et ils passèrent dans la salle à manger.
Gontran prit le bras de Louise.
Il fut plein d'attentions pour elle et pour sa sœur, partageant ses
compliments avec un tact admirable, disant à la cadette:
--Vous, vous êtes notre camarade, je vais vous négliger pendant
quelques jours. On fait moins de frais pour les amis que pour les
autres, vous savez.
Et il disait à l'aînée:
--Vous, je veux vous séduire, mademoiselle, et je vous préviens en
ennemi loyal. Je vous ferai même la cour. Ah! vous rougissez, c'est bon
signe. Vous verrez que je suis gentil, quand je m'en donne la peine.
N'est-ce pas, mademoiselle Charlotte?
Et elles rougissaient en effet toutes les deux; et Louise balbutiait de
son air grave:
--Oh! monsieur, comme vous êtes fou!
Il répondait:
--Bah! vous en entendrez bien d'autres plus tard, dans le monde, quand
vous serez mariée, ce qui ne tardera pas. C'est alors qu'on vous en
fera, des compliments!
Christiane et Paul Brétigny l'approuvaient d'avoir ramené Louise Oriol;
le marquis souriait, amusé par ce marivaudage enfantin; Andermatt
pensait: «Pas bête, le gaillard.» Et Gontran, irrité du rôle qu'il
lui fallait jouer, porté par ses sens vers Charlotte et par son
intérêt vers Louise, murmurait entre ses dents, avec des sourires pour
celle-ci: «Ah! ton gredin de père a cru me jouer; mais je vais te mener
tambour battant, ma petite; et tu verras si je m'y prends bien.»
Et il les comparait en les regardant l'une après l'autre. Certes, la
plus jeune lui plaisait davantage; elle était plus drôle, plus vivante,
avec son nez un peu relevé, ses yeux vifs, son front étroit et ses
belles dents un peu trop grandes, dans sa bouche un peu trop large.
Cependant, l'autre était aussi jolie, plus froide, moins gaie. Elle
n'aurait jamais d'esprit, celle-là, ni de charme dans la vie intime,
mais quand on annoncerait à l'entrée d'un bal: «Madame la comtesse
de Ravenel», elle pourrait bien porter son nom, mieux que la cadette
peut-être, avec un peu d'habitude et de frottement aux gens bien nés.
N'importe, il rageait; il leur en voulait à toutes les deux, au père et
au frère aussi, et il se promettait de leur faire payer sa mésaventure
plus tard, quand il serait le maître.
Lorsqu'on fut revenu dans le salon, il se fit dire les cartes par
Louise, qui savait fort bien annoncer l'avenir. Le marquis, Andermatt
et Charlotte écoutaient avec attention, attirés malgré eux par le
mystère de l'inconnu, par le possible de l'invraisemblable, par cette
crédulité invincible au merveilleux qui hante l'homme et trouble
souvent les plus forts esprits devant les plus niaises inventions des
charlatans.
Paul et Christiane causaient dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte.
Elle était misérable depuis quelque temps, ne se sentant plus chérie
de la même façon; et leur malentendu d'amour s'accentuait chaque jour
par leur faute mutuelle. Elle avait soupçonné ce malheur pour la
première fois, le soir de la fête, en emmenant Paul sur la route. Mais
comprenant qu'il n'avait plus la même tendresse dans le regard, la
même caresse dans la voix, le même souci passionné qu'autrefois, elle
n'avait pu deviner la cause de ce changement.
Il existait depuis longtemps, depuis le jour où elle lui avait crié,
avec bonheur, en arrivant au rendez-vous quotidien: «Tu sais, je me
crois enceinte vraiment.» Il avait éprouvé alors, à fleur de peau, un
petit frisson désagréable.
Puis, à chacune de leurs rencontres, elle lui parla de cette grossesse
qui faisait bondir son cœur de joie; mais cette préoccupation d'une
chose qu'il jugeait, lui, fâcheuse, vilaine, malpropre, froissait son
exaltation dévote pour l'idole qu'il adorait.
Plus tard, quand il la vit changée, maigrie, les joues creuses, le
teint jaune, il pensa qu'elle aurait dû lui épargner ce spectacle
et disparaître quelques mois, pour reparaître ensuite plus fraîche
et plus jolie que jamais, en sachant faire oublier cet accident, ou
peut-être en sachant unir à son charme coquet de maîtresse, un autre
charme, savant et discret de jeune mère, qui ne laisse voir son enfant
que de loin, enveloppé de rubans roses.
Elle avait d'ailleurs une occasion rare de montrer ce tact qu'il
attendait d'elle, en allant passer l'été à Mont-Oriol et en le laissant
à Paris, lui, pour qu'il ne la vît pas défraîchie et déformée. Il
espérait bien qu'elle le comprendrait!
Mais à peine arrivée en Auvergne elle l'avait appelé en des lettres
incessantes et désespérées, si nombreuses et si pressantes qu'il était
venu par faiblesse, par pitié. Et maintenant, elle l'accablait de sa
tendresse disgracieuse et gémissante; et il éprouvait un désir immodéré
de la quitter, de ne plus la voir, de ne plus l'entendre chanter sa
chanson amoureuse, irritante et déplacée. Il aurait voulu lui crier
tout ce qu'il avait sur le cœur, lui expliquer combien elle se montrait
maladroite et sotte, mais il ne le pouvait faire, et il n'osait pas
s'en aller, et il ne pouvait non plus s'abstenir de lui témoigner son
impatience par des paroles amères et blessantes.
Elle en souffrait d'autant plus que, malade, alourdie chaque jour
davantage, travaillée par toutes les misères des femmes grosses, elle
avait plus besoin que jamais d'être consolée, dorlotée, enveloppée
d'affection. Elle l'aimait avec cet abandon complet du corps, de l'âme,
de son être entier, qui fait de l'amour, quelquefois, un sacrifice sans
réserves et sans limites. Elle ne se croyait plus sa maîtresse, mais
sa femme, sa compagne, sa dévouée, sa fidèle, son esclave prosternée,
sa chose. Pour elle, il ne s'agissait plus entre eux de galanterie, de
coquetterie, de désir de plaire toujours, de frais de grâce à faire
encore, puisqu'elle lui appartenait complètement, puisqu'ils étaient
liés par cette chaîne si douce et si puissante: l'enfant qui naîtrait
bientôt.
Dès qu'ils furent seuls dans la fenêtre, elle recommença sa tendre
lamentation:
--Paul, mon cher Paul, dis, m'aimes-tu toujours autant?
--Mais oui! Voyons, tu me répètes cela tous les jours, ça finit par
être monotone.
--Pardonne-moi! C'est que je ne puis plus le croire, et j'ai besoin que
tu me rassures, j'ai besoin de t'entendre me le dire sans cesse, ce mot
si bon; et comme tu ne me le répètes plus si souvent qu'autrefois, je
suis obligée de le demander, de l'implorer, de le mendier.
--Eh bien oui, je t'aime! Mais parlons d'autre chose, je t'en supplie!
--Oh! que tu es dur!
--Mais non, je ne suis pas dur. Seulement... seulement, tu ne comprends
pas... tu ne comprends pas que...
--Oh oui! Je comprends bien que tu ne m'aimes plus. Si tu savais comme
je souffre!
--Voyons, Christiane, je t'en conjure, ne me rends pas nerveux. Si tu
savais, toi, comme c'est maladroit ce que tu fais là.
--Oh! si tu m'aimais, tu ne parlerais pas ainsi.
--Mais, sacrebleu, si je ne t'aimais plus je ne serais point venu.
--Écoute. Tu m'appartiens, maintenant, tu es à moi, et je suis à toi.
Il y a entre nous cette attache d'une vie naissante que rien ne brise;
mais promets-moi que si tu ne m'aimais plus, un jour, plus tard, tu me
le dirais?
--Oui, je te le promets.
--Tu me le jures?
--Je te le jure.
--Mais alors, tout de même, nous resterions amis, n'est-ce pas?
--Certainement, que nous resterions amis.
--Le jour où tu ne m'aimeras plus d'amour tu viendras me trouver, et tu
me diras: «Ma petite Christiane, je t'aime bien, mais ce n'est plus la
même chose. Soyons amis, là, rien qu'amis.»
--C'est entendu, je te le promets.
--Tu me le jures?
--Je te le jure.
--N'importe, j'aurai bien du chagrin! Comme tu m'adorais l'an dernier!
Une voix cria derrière eux:
--Madame la duchesse de Ramas Aldavarra!
Elle venait en voisine, car Christiane recevait, tous les soirs, les
principaux baigneurs, comme reçoivent les princes en leurs royaumes.
Le docteur Mazelli suivait la belle Espagnole avec des airs souriants
et soumis. Les deux femmes se serrèrent la main, s'assirent et se
mirent à causer.
Andermatt appelait Paul:
--Mon cher ami, venez donc, Mlle Oriol fait les cartes admirablement,
elle m'a dit des choses surprenantes.
Il le prit par le bras et ajouta:
--Quel drôle d'être vous êtes, vous! A Paris, nous ne vous voyons
jamais, pas une fois par mois, malgré les instances de ma femme. Ici,
il a fallu quinze lettres pour vous faire venir. Et depuis que vous
êtes arrivé on dirait que vous perdez un million par jour, tant
vous avez une tête désolée. Allons, cachez-vous une affaire qui vous
chiffonne? On pourrait peut-être vous aider? Il faut nous le dire.
--Rien du tout, mon cher. Si je ne viens pas plus souvent vous voir, à
Paris... C'est qu'à Paris, vous comprenez?...
--Parfaitement... je saisis. Mais ici, au moins, il faut être en train.
Je vous prépare deux ou trois fêtes qui seront, je crois, très réussies.
On annonçait:
--Madame Barre et Monsieur le professeur Cloche.
Il entra avec sa fille, une jeune veuve, rousse et hardie. Puis,
presque aussitôt le même valet cria:
--Monsieur le professeur Mas-Roussel.
Sa femme l'accompagnait, pâle, mûre, avec des bandeaux plats sur les
tempes.
Le professeur Rémusot était parti la veille, après avoir acheté son
chalet à des conditions exceptionnellement favorables, disait-on.
Les deux autres médecins auraient bien voulu connaître ces conditions,
mais Andermatt répondait seulement:
--Oh, nous avons pris de petits arrangements avantageux pour tout
le monde. Si vous désiriez l'imiter on verrait à s'entendre, on
verrait... Quand vous serez décidé vous me préviendrez et alors nous
causerons.
Le docteur Latonne apparut à son tour, puis le docteur Honorat, sans
son épouse qu'il ne sortait pas.
Un bruit de voix maintenant emplissait le salon, une rumeur de
causeries. Gontran ne quittait plus Louise Oriol, lui parlait sur
l'épaule, et de temps en temps disait en riant à quiconque passait près
de lui:
--C'est une ennemie dont je fais la conquête.
Mazelli s'était assis auprès de la fille du professeur Cloche. Depuis
quelques jours il la suivait sans cesse; et elle recevait ses avances
avec une audace provocante.
La duchesse ne le perdait point de vue, semblait irritée et
frémissante. Tout à coup, elle se leva, traversa le salon, et rompant
le tête-à-tête de son médecin avec la jolie rousse:
--Dites donc, Mazelli, nous allons rentrer. Je me sens un peu mal à
l'aise.
Dès qu'ils furent sortis, Christiane, qui s'était rapprochée de Paul,
lui dit:
--Pauvre femme! Elle doit tant souffrir!
Il demanda avec étourderie:
--Qui donc?
--La duchesse! Vous ne voyez pas comme elle est jalouse.
Il répondit brusquement:
--Si vous vous mettez à gémir sur tous les crampons, maintenant, vous
n'êtes pas au bout de vos larmes.
Elle se détourna, prête à pleurer vraiment, tant elle le trouvait
cruel, et, s'asseyant auprès de Charlotte Oriol qui demeurait seule,
surprise, ne comprenant plus ce que faisait Gontran, elle lui dit sans
que la fillette pénétrât le sens de ses paroles:
--Il y a des jours où l'on voudrait être mort.
Andermatt, au milieu des médecins, racontait le cas extraordinaire du
père Clovis dont les jambes recommençaient à vivre. Il paraissait si
convaincu que personne n'eût pu douter de sa bonne foi.
Depuis qu'il avait pénétré la ruse des paysans et du paralytique,
compris qu'il s'était laissé duper et convaincre, l'année d'avant,
par l'envie seule dont il était mordu de croire à l'efficacité des
eaux, depuis surtout qu'il n'avait pu se débarrasser, sans payer, des
plaintes redoutables du vieux, il en avait fait une réclame puissante
et il en jouait à merveille.
Mazelli venait de rentrer, libre, après avoir reconduit sa cliente au
logis.
Gontran le prit par le bras:
--Dites donc, beau docteur, un conseil. Laquelle préférez-vous des
petites Oriol?
Le joli médecin lui souffla dans l'oreille:
--Pour coucher, la jeune; pour épouser, l'aînée.
Gontran riait:
--Tiens, nous sommes exactement du même avis. J'en suis ravi!
Puis allant à sa sœur qui causait toujours avec Charlotte:
--Tu ne sais pas? Je viens de décider que nous irions jeudi au puy
de la Nugère. C'est le plus beau cratère de la chaîne. Tout le monde
consent. C'est entendu.
Christiane murmura avec indifférence:
--Je veux bien tout ce que vous voudrez.
Mais le professeur Cloche, suivi de sa fille, venait prendre congé, et
Mazelli, s'offrant à les reconduire, sortit derrière la jeune veuve.
Tous partirent en quelques minutes, car Christiane se couchait à onze
heures.
Le marquis, Paul et Gontran accompagnèrent les petites Oriol. Gontran
et Louise allaient devant, et Brétigny, quelques pas en arrière,
sentait sur son bras trembler un peu le bras de Charlotte.