Précédant leur prince aux traits gracieux,
Marchent, à travers les lances bleues,
Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés.
Ils ébranlent les bataillons ennemis,
Ils massacrent tout adversaire qu'ils attaquent.
Combien ils sont beaux dans le combat,
Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs!
Leur vigueur, quelque grande qu'elle soit, ne pourrait être moindre:
Ils sont fils de reines et de rois.
Il y a sur leurs têtes à tous
Une belle chevelure jaune comme l'or.
Leurs corps sont élégants et majestueux,
Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue,
Leurs dents brillantes ressemblent à du verre,
Leurs lèvres sont rouges et minces.
Au combat ils savent tuer les guerriers;
Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs
voix mélodieuses.
Ils chantent en vers des choses savantes;
Aux échecs ils gagnent la partie de revanche.
Dans leurs mains sont des boucliers blancs,
Ornés de signes en blanc argent,
Avec des épées brillantes et bleues,
Des cornes rouges à monture métallique.
[Pg 359]Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il
partit, retournant dans le lac d'où il venait de sortir. Loégairé
Liban, fils du roi de Connaught, s'adressant aux jeunes gens qui
l'entouraient:--«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas
en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel,
vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac.
Les cinquante guerriers l'y suivirent. Après quelque temps de marche,
ils rejoignirent l'étranger qui était venu les inviter, c'est-à-dire
Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d'où
ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite
assiéger la forteresse de Mag Mell, c'est-à-dire, avons-nous dit, de
la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était
retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister,
capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir
la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu'ils
avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui
est connue en Irlande sous le nom de _Osnad ingene Echdach amlabair_,
«Gémissement de la fille d'Eochaid le muet.»
Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille,
qui s'appelait Dêr Grêné, c'est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des
cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une
femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle
patrie; mais à la fin de
[Pg 360]l'année ils eurent le mal du pays.--«Allons, «dit Loégairé,
«savoir des nouvelles d'Irlande.»--«Afin de revenir,» lui dit son
beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n'en descendez pas.»
Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et
arrivèrent à l'assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé
toute l'année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise
des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup
une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses
cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d'eux, pleins de
joie, pour leur souhaiter la bienvenue.--«Ne vous dérangez pas,» dit
Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»--«Ne me quitte pas,»
s'écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois
Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes
ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé
fut inébranlable; il répondit qu'il ne pouvait accepter, et chanta en
vers les prodiges de son nouveau séjour.
I
Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
C'est de la bière qui tombe à chaque pluie.
Toute armée en marche est de cent mille guerriers;
On va de royaume en royaume.
On entend la musique noble et mélodieuse des dieux;
On va de royaume en royaume.
[Pg 361]
Buvant dans des coupes brillantes,
Ou s'entretient avec qui vous aime.
* * * * *
J'ai pour femme moi-même
Dêr Grêné, fille de Fiachna.
Après cela, te raconterai-je,
Il y a une femme pour chacun de mes cinquante compagnons.
Nous avons apporté de la plaine de Mag Mell
Trente chaudrons, trente cornes à boire,
Nous en avons apporté la plainte que chante Maer,
Fille d'Eochaid le muet.
Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
C'est de la bière qui tombe à chaque pluie.
Toute armée en marche est de cent mille guerriers;
On va de royaume en royaume.
II
Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
Je fus maître de l'épée bleue.
Une nuit des nuits des dieux!
Je ne la donnerais pas pour ton royaume.
Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l'assemblée
des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d'où
il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et
lui; c'est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;--c'est-à-dire
de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,--et il a toujours pour
compagne la fille de Fiachna[1].
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.]
[Pg 362]§7.
_La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et
dans la légende moderne d'Ossin._
Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous
appellerons l'attention, c'est la recommandation faite à Loégairé
Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande.
Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la
contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur
surhumain.
Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n'est
pas seule à nous conserver. L'existence de cette croyance est attestée
aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique,
dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu
du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre
intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été
dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la
fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l'Irlande s'empare
de lui. Il quitte sa femme avec l'intention de revenir bientôt. Il est
monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route
qui le conduira en Irlande et qui l'en ramènera. La femme du héros lui
fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père:
«Rappelle-toi,
[Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu
ne reviendras dans la contrée si jolie que j'habite[1].»
Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil.
Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui
avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette
charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se
brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté,
sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la
vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du
pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté
en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne
reviendra pas[2].
[Footnote 1: _Transactions of the Ossianic Society for the year 1856_,
vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian
O'Looney.]
[Footnote 2: _Ibid._, p. 278.]
§8.
_Légende de Crimthann Nîa Nair._
Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus
d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte
l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en
tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut
[Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il
fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi
suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair.
Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa
généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise
une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois
frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1].
Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère
et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2].
Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande.
Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans
un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec
quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier
d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres
précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or
représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en
argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une
fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une
chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves.
Crimthann mourut des
[Pg 365]suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en
Irlande[3].
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.]
[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, _Adversus Jovinianum_, livre II,
chap. 7, chez Migne, _Patrologia latina_, t. 23, col. 296 A.]
[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve
dans le traité appelé _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 23,
col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. _Annales
des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 92-95;
Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 408, 409.]
§9.
_Différence entre la légende de Cûchulainn d'un côté, celles de
Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l'autre._
La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous
offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux
créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s'exposer à
une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant,
Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,--je
pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système
militaire des Celtes primitifs associe d'une manière inséparable à
ses exploits,--ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de
points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la
nature est assujetti.
Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu'il
a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn
n'éprouve, ainsi
[Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C'est ainsi que, dans
l'épopée homérique, rien n'est changé chez Ulysse quand il revient de
l'île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son
voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour
du pays inconnu qu'ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans
le sens mythique que l'imagination populaire, en France, donne encore à
ce mot: des revenants, c'est-à-dire des morts, qui pour un temps fort
court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et
leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans
s'évanouir au même instant.
Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de
l'éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à
l'accident qui l'a précipité de cheval, il lui confère, par le droit
qu'en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à
la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille
seulement d'un peu plus d'un siècle, un dernier écho de l'enseignement
celtique le plus ancien sur l'immortalité de l'âme. Le Celte croyait
que l'âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans
un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf
certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des
morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des
vivants.
[Pg 367]CHAPITRE XVI.
CONCLUSION.
§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et la
mythologie grecque.--§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en
Grèce.--§3. La triade en Irlande.--§4. La triade en Gaule chez Lucain:
Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.--§5. Le dieu gaulois que les
Romains ont appelé Mercure.--§6. Le dieu cornu et le serpent mythique
en Gaule.--§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.--§8. Le
naturalisme celtique.
§1.
_D'une différence importante entre la mythologie celtique et la
mythologie grecque._
Quelques textes d'auteurs latins et grecs, un grand nombre
d'inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques,
nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les
autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants
paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des
attributions spéciales à chacune
[Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu'un jour on pourra donner
sur chacune d'elles un ensemble net et précis de légendes analogue à
celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses
principaux dieux. C'est une illusion.
En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de
croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la
mythologie grecque, elle s'est développée, surtout au point de vue de
la forme littéraire et artistique, d'une façon toute différente, et
elle a vécu dans un milieu qui n'a jamais eu d'Homère ni de Phidias.
Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement
distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour
des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton,
Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et
les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types
différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du
corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes,
etc.
Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai
de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs
à la conquête romaine, c'est-à-dire qu'ils datent d'une époque où la
religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de
Lucien sur Ogmios, nous n'avons aucun texte littéraire qui se rapporte
au mouvement religieux correspondant à cette période artistique.
[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre
les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la
civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n'avait pas
encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par
lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une
certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une
forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms
divins servent pour ainsi dire d'étiquette. Les compositions épiques
de l'Irlande n'ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et
de leurs imitations romaines. On n'y voit pas chaque dieu se présenter
avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours
stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création
propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la
mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de
chacun des personnages qu'un nom divin désigne restent souvent indécis
et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des
autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font
qu'un.
Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c'est-à-dire
trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant
d'êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que
trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la
même personnalité mythologique.
[Pg 370]§2.
_La triade mythologique dans les_ Vêda _et en Grèce._
Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama,
le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois
formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par
conséquent, d'Indra, comme Tvashtri[1], Varuna aussi reçoit le titre
de dieu père[2]. Varuna est dieu de la nuit[3], variante de la mort,
qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra[4] son
fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri,
lui ôte la vie[5]. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent
trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou
trois expressions pour désigner la même conception mythologique.
Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès
et Argès, deux noms de l'éclair, ont pour origine trois expressions
qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces
trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un
groupe sous le
[Pg 371]nom de Cyclopes[6]. C'est une triade dans le sens le
plus rigoureux du mot, c'est-à-dire que les Cyclopes sont trois
personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les
_Charites_, que les Romains ont appelées Grâces[7], et le triple
Géryon, personnification de la nuit[8].
Mais les Cyclopes les _Charites_, et Géryon, n'occupent qu'un rang
secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès,
Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus,
tous fils de Kronos[9], sont au nombre de trois comme les petits dieux
grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et
comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois,
dès l'époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le
génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement
distincts qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre.
[Footnote 1: Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 88.]
[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 111.]
[Footnote 3: _Id., ibid._, t. III, p. 116-121.]
[Footnote 4: _Id., ibid._, t. III, p. 142-148.]
[Footnote 5: _Id., ibid._, t. III, p. 58-60, 144.]
[Footnote 6: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-145.]
[Footnote 7: _Théogonie_, vers 907. Cf. Max Müller, _Lectures on the
science of language, second series_, 2e édition, p. 369-376.]
[Footnote 8: _Théogonie_, vers 287; Eschyle, _Agamemnon_, v. 870. Cf.
plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.]
[Footnote 9: Hésiode, _Théogonie_, vers 455-457.]
§3.
_La triade en Irlande._
L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin
[Pg 372]d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle
qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais
que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill,
Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient
petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps
sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La
femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du
troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois
noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple
épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1].
Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue
des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de
ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui
le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar
et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent.
Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique.
Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une _file_ féminine;
elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi
des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan,
[Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac
Cecht et Mac Grêné[2].
Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut
même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente,
car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois
lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui
écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair.
Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba.
Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar,
tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A
eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois
sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous
les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont
vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge
[Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et
très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun
d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois
chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.»
Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force
protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et
Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois
châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à
eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut
dire «science, littérature, poésie[6].»
Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont
un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré
certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la
mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique
dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De
cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus
tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène
étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la
ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps
[Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il
ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps
jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps.
Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône
d'Irlande[7].
La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour
exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont
conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des
manuscrits du _Glossaire_ de Cormac, nous lisons que la femme du grand
dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8].
Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom
par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de
Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour
expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu
père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce
dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son
fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois
dieux; le premier, d'abord roi,
[Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la
bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier
dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier
Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à
l'origine, ont désigné la même divinité.
[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2,
lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; _Flathiusa hErenn_, Livre
de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla
Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.]
[Footnote 2: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster,
p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père,
est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père
maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous
avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.]
[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p.
11, col. 1, ligne 28.]