de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente
sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo.
Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une
date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous
le titre, bien connu en Irlande, de _Aided Chloinne Tuirend_, «Mort
violente des enfants de Tuirenn.»]
[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.]
[Footnote 6: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster,
p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur _ecne_ = *ate-gnio-n, dont la forme
la plus complète en vieil irlandais est _aithgne_, voyez la _Grammatica
celtica_, 2e édition, p. 60, 869.]
[Footnote 7: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 23, col.
1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; _Aided Meidbe, ibid._, p. 124,
col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de
1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.]
[Footnote 8: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 90. Hérè, femme de
Zeus, est aussi une trompeuse (_Iliade_, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.]
[Footnote 9: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 47, 144.]
§4.
_La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus._
Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre
le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux
groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces
triades appartient.
La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont
Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent
cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et
Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et
de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés
Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces
sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée
comme divinité de la mort, acceptât l'âme
[Pg 377]de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la
vie était menacée[2].
Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les
captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux.
Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était
encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle
avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date;
il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de
Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous
dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des
armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés,
ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas
autrement au temps de
[Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C.
Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars
romain, l'auteur des _Commentaires_ continue ainsi: «Quand ils ont
résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le
butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en
son honneur tout ce qui a vie[5].»
Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité
gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une
dédicace à Mars _Toutatis_; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6].
L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars _Latobius
Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius_[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès
est le
[Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs
captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu
père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait
épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme
remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8].
Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est
un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit
que c'est un dieu de la foudre: _taran_, en gallois, en cornique et en
breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande,
est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le
mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a
considéré Taranus comme identique au Jupiter
[Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la
religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois,
Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales
comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au
Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est
le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la
mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme
Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains.
Esus, dont une variante _Æsus_ nous a été conservée par une monnaie
de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la
même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il
coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans
doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à
l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu
en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet
usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys
d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si
cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère,
du moins le cérémonial en subsistait, puisque
[Pg 381]sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius
Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer
d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de
sang à des gens de bonne volonté[12].
[Footnote 1: Lucain, _Pharsale_, l. I, vers 444-446.]
[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis
periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se
immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur,
quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum
immortalium numen placari arbitrantur.» César, _De bello gallico_,
livre VI, chap. XVI, § 2, 3.]
[Footnote 3: «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos
suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius
Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap.
XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot,
t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant
J.-C.]
[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς
τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ
τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις
ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition
Didot, t. I, p. 273, 274.]
[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare
constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum
superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum
conferunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.]
[Footnote 6:
MARTI
TOUTATI.
Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. _Corpus inscriptionum
latinarum_, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd'hui conservé au
Musée Britannique.]
[Footnote 7:
MARTI
LATOBIO
HARMOGIO
TOVTATI
SINATI MOG
ENIO.
_Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 5320. M. Mowat, _Revue
épigraphique_, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je
préfère la lecture du _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, p.
1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. _Ou_,
dans _Toutatis_, est une variante d'_eu_ dans _Teutates_; _o_ dans
_Totatigens_ (_Corpus_, t. VI, n° 2407), _u_ dans _Tutatis_, cité par
M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées
(_Grammatica celtica_, 2e édition, p. 34); _Tioutatis_ serait un
monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m'empêche pas
d'avoir sur une foule d'autres points en haute estime les travaux du
savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le
domaine des études celtiques.]
[Footnote 8: Le _Mars Belatu-Cadros_, «beau quand il tue,» de
Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. _Corpus
inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.]
[Footnote 9: _Revue épigraphique_, t. I, p. 123-126. L'hypothèse
que les thèmes en _i_ faisaient leur génitif en _ou_ (_Grammatica
celtica_, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion,
_Taranu-cnos_ est un composé asyntactique.]
[Footnote 10: Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive
droite du Rhin,--Brambach (_Corpus inscriptionum rhenarum_, nos 1589,
1812),--s'adressent à un fils de Taranus.]
[Footnote 11: A. de Barthélémy, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 293,
col. 1.]
[Footnote 12: Voir plus haut, t. Ier, p. 149.]
§5.
_Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure._
Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce
dieu de la mort, père du genre humain, appelé _Dis pater_ par César. En
Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra;
c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la
victoire est remportée par _Lug_, plus anciennement _Lugus_. Le nom de
Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus
important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est
Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu
à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en
ce qu'il est le dieu des arts et
[Pg 382]du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a
une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue
à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les
mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs
dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité
de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre
elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de
leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode,
ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux
Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient
les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César
a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui,
ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en
diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier.
Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient
plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément
fondamental une racine SMER dont la valeur n'a pas encore été
déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit
la dédicace DEO MERCVRIO ATUSMERIO. La base d'une statue de Mercure
trouvée à
[Pg 383]Meaux offre la légende DEO ADSMERIO[3]. Sur un des autels
romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les
cinq lettres SMERI ou SMERT. Elles commencent la légende, aujourd'hui
fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage
qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est
un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais
indo-européen[5].
Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd
souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui
a conservé ce nom: c'est _Rosmerta_, et _Ro-smer-ta_ nous offre la même
racine qu'_Atu-smer-iu-s_ ou _Ad-smer-ius_, et que le mot incomplet
_Smer-i_... ou _Smer-t_...[6].
[Footnote 1: Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, _Three irish
glossaries_, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque,
_De fluviis_, le premier terme du composé _Lugu-dunum_ aurait signifié
«corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire
gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition
d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une
manifestation du dieu Lugus.]
[Footnote 2: En irlandais moyen, _smêr_ veut dire «feu.» Whitley
Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais
moyen _smêroit_ «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots
l'origine de l'_e_ long.]
[Footnote 3: Mowat, dans le _Bulletin des antiquaires de France_, 1882,
p. 310.]
[Footnote 4: Mowat, dans le _Bulletin épigraphique de la Gaule_, t. I,
p. 117.]
[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 96
et suiv.]
[Footnote 6: Charles Robert, _Epigraphie de la Moselle_, p. 65 et
suiv. Le nom propre d'homme _Smertu-litanus_, «large comme _Smertus_,»
dans une inscription de Worms (Brambach, n° 901), est un témoignage
du même culte, et le nom de femme galate _Zmerto-mara_, «grande comme
_Smertos_,» atteste que les Gaulois avaient porté ce culte en Asie.]
§6.
_Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule._
Le serpent de l'autel du musée de Cluny,--ce serpent que va frapper
d'un coup de massue le dieu celtique identifié à Mercure, ce serpent
qui est une
[Pg 384]des personnifications du dieu méchant,--reparaît dans
d'autres monuments dont il a été fait en ces derniers temps une étude
approfondie[1]. Dans la plupart des monuments publiés jusqu'ici, ce
serpent a une tête de bélier. Il est associé comme attribut à des
divinités gauloises par des monuments trouvés à Autun, à Montluçon, à
Epinal, à Vandœuvre (Indre), à La Guerche (Cher). Un des plus curieux
de ces monuments est celui d'Autun. Le dieu est accroupi, tricéphale et
cornu; deux serpents à tête de bélier lui font une sorte de ceinture.
Ses trois têtes nous rappellent la triade gauloise: Teutatès, Esus et
Taranis ou Taranus; la triade irlandaise: Bress, Balar et Téthra. Il
porte des cornes. En Irlande, le père de Bress s'appelle _Bûar-ainech_,
c'est-à-dire «à la figure de vache[2].» Quant aux serpents à tête
de bélier, ce sont les monstres à têtes de chèvre, _goborchind_, de
l'Irlande[3]. Sur l'autel de Vandœuvre (Indre), le dieu cornu, toujours
accroupi, n'est pas tricéphale; mais il est accompagné de deux autres
dieux debout qui complètent la triade; et les deux serpents, au lieu de
lui servir de ceinture, sont placés aux deux extrémités du bas-relief.
[Pg 385]Le dieu cornu, père de Bress, et par conséquent aussi de
ses deux doublets Balar et Téthra, ne s'appelait pas, en Gaule,
dieu «à figure de vache,» _Bûar-ainech_ en irlandais: on le nommait
_Cernunnos_[4]. Cernunnos, suivant nous, est le premier père, le dieu
fondamental de la nuit et de la mort; ses cornes sont le croissant de
la lune, reine de la nuit. Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus sont
ses fils, ou, si l'on veut, ses doublets, pourrait-on dire en quelque
sorte. Le nom de _Cernunnos_ est gravé sur la troisième face de l'autel
n° 3 du musée de Cluny; au-dessous on distingue nettement une figure
humaine cornue. La partie inférieure du corps est fruste; mais vu la
hauteur du monument, il est certain que ce dieu était accroupi, comme
les deux autres dieux cornus dont nous avons parlé, celui d'Autun et
celui de Vandœuvre (Indre). Aucun serpent ne l'accompagne; le sculpteur
a fait du mythe deux tableaux: après avoir placé Cernunnos sur la
troisième face de l'autel, il a représenté sur la quatrième face le
meurtre du serpent.
Dans la doctrine celtique telle que nous la trouvons en Irlande, le
dieu de la mort, tué par son petit-fils, vit toujours et règne, en
changeant de
[Pg 386]nom; les Gallo-Romains ont préféré une autre forme du mythe.
Dans le système qui a inspiré le bas-relief de Paris, le dieu du
crépuscule n'a pas tué le dieu de la nuit, son père; il a tué seulement
le serpent qui est le compagnon ordinaire de ce dieu redoutable. Du
reste, bien qu'habituellement les Indo-Européens confondent la nuit
avec l'orage, le serpent est le représentant de l'orage et de la foudre
plutôt que de la nuit, et il n'y aurait pas lieu de s'étonner si cette
distinction avait été encore saisie en Gaule au premier siècle de notre
ère.
Aussi y a-t-il des exemples du dieu cornu sans l'emblème du serpent.
Nous citerons les bas-reliefs de Beaune et de Reims. Le dieu de Reims
tient une espèce de sac d'où s'échappent des glands ou des faînes que
semblent attendre un bœuf et un cerf placés au-dessous. On se rappelle
que les Irlandais païens, immolant leurs enfants à la grande idole
_Cromm cruach_, la «courbe sanglante,» attendaient du lait et du blé
en échange[5]. Cette idole n'était autre chose qu'une grossière image
du dieu de la mort. Au prix d'innocentes victimes, ce dieu donnait,
croyait-on, à ses cruels adorateurs la nourriture et la vie.
[Footnote 1: Alexandre Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades
gauloises_, dans la _Revue archéologique_ de juin, juillet et août
1880; _Les divinités gauloises à attitude bouddhique_, dans la _Revue
archéologique_ de juin 1882.]
[Footnote 2: Voir plus haut, p. 203.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 95.]
[Footnote 4: Le TARVOS TRIGARANUS du musée de Cluny est un doublet
de Cernunnos. Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la
mythologie grecque: par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou
le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois;
du reste le thème celtique _garano_, «grue,» est presque identique
étymologiquement au Géryon grec.]
[Footnote 5: Voir plus haut, p. 108.]
§7.
_Le dualisme celtique et le dualisme iranien._
Ainsi, l'étude de la mythologie irlandaise nous
[Pg 387]fait connaître les points fondamentaux de la mythologie
celtique continentale. La religion celtique était fondée sur la
croyance en deux principes, le premier négatif et méchant, le second
positif et bon, né pourtant du premier; ces deux principes sont opposés
l'un à l'autre et en lutte l'un contre l'autre, comme Ormazd et Ahriman
dans l'ancienne religion de l'Iran. On aurait tort cependant de
croire que l'origine de ce dualisme soit iranienne, et de considérer
les druides comme les élèves des mages. Le mot _dêvos_, en irlandais
_dîa_, en breton _doué_, est chez les Celtes, comme dans la littérature
védique, le nom des dieux bienfaisants, des dieux fils opposés au
père mauvais; il n'est pas, comme dans la littérature iranienne,
exclusivement réservé aux dieux ennemis. Quant au dieu père méchant,
vaincu par son fils, il n'a pas ce caractère d'absolue perversité qui
distingue l'Ahriman des Iraniens. Il reste un des principaux dieux,
_dê[v]i_, c'est dans son empire que s'accomplit le prodige de la vie
bienheureuse des morts; et le mélange singulier de cruauté et de
paternité, qui le distingue constitue un des aspects les plus étranges
comme les plus curieux de la religion celtique.
§8.
_Le naturalisme celtique._
A ce dualisme, les Irlandais païens associent, par une contradiction
frappante, et des croyances panthéistes attestées par une longue
invocation qui semble
[Pg 388]un débris d'un vieux rituel, et des doctrines naturalistes
qu'on retrouve également au début de la _Théogonie_ d'Hésiode. Chez
Hésiode, la terre et le ciel précèdent les dieux et leur ont donné le
jour. En Irlande, la terre, la mer, les forces de la nature semblent
un moment, dans le _Livre des conquêtes_, être considérées comme plus
puissantes que les dieux contre qui elles sont invoquées; ce sont elles
aussi qu'on prend à témoin dans les serments[1].
Quel rôle le panthéisme et le naturalisme ont-ils joué dans le monde
celtique?
Le panthéisme est une doctrine philosophique qui n'a probablement
jamais pu avoir qu'un-petit nombre d'adeptes; mais le culte de la
nature sous les divers aspects qu'elle nous offre, le culte par
exemple des montagnes, des forêts, des rivières, était plus à la
portée des foules. Les inscriptions romaines de la Gaule nous ont
conservé des dédicaces à ces divinités secondaires: ainsi au dieu
Vosge, _Vosegus_[2], qui n'est autre chose que le groupe de montagnes
de ce nom; à la déesse Ardenne, _Arduinna_, dont le nom est, dans une
inscription, accompagné de deux arbres, et qui est une forêt bien
connue[3];
[Pg 389]à la déesse Seine, _Sequana_, dont le culte paraît s'être
principalement célébré à la source de cette rivière[4]. Nous retrouvons
la même idée dans le troisième poème liturgique d'Amairgen, où nous
remarquons les trois invocations suivantes: «Montagne fertile, fertile!
Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau[5]!» Ce culte
secondaire était donc commun à l'Irlande et à la Gaule. Il n'est point
spécial à la race celtique, car on le trouve en Grèce et à Rome. Au
même ordre d'idées se rattache le culte des villes, celui, par exemple,
de la _dea Bibracte_ chez les Eduens[6], celui de la forteresse de Tara
en Irlande[7].
Mais toutes ces divinités ne tiennent qu'un rang inférieur dans
la pensée des Celtes. Les grands dieux sont ceux dont les luttes
sanglantes ont inspiré les récits légendaires qui constituent le
cycle mythologique irlandais. C'étaient eux qui, avant tous autres,
recevaient les hommages des fidèles; car d'eux, de leur faveur ou de
leur haine dépendait, suivant une croyance universelle chez les Celtes
des Iles Britanniques
[Pg 390]comme chez ceux du continent, la prospérité ou le malheur des
individus, des familles et des peuples.
Tel est le résultat général auquel paraît conduire l'étude des textes
classiques latins et grecs qui concernent la religion celtique,
quand on combine cette étude avec l'emploi des moyens nouveaux
d'information que nous possédons aujourd'hui. Je veux d'abord parler
des inscriptions, toujours plus nombreuses, que, depuis quelques années
surtout, le sol des contrées autrefois gauloises livre presque chaque
jour aux investigations des épigraphistes; je rappellerai ensuite
les monuments figurés, la plupart presque inconnus jusqu'ici, que le
zèle de M. Alexandre Bertrand a réunis en quantité considérable et
classés en si bon ordre dans les salles du musée de Saint-Germain.
Enfin, j'insisterai sur les éditions de textes irlandais que nous
devons aux labeurs si longs et si méritoires d'O'Curry et d'O'Donovan,
à l'Académie d'Irlande et aux savants celtistes[8], au paléographe
éminent[9], qui sont, au point de vue de nos travaux, sa principale
gloire; à MM. Whitley Stokes et Windisch, auxquels d'injustes attaques
n'ôteront pas l'honneur d'avoir, avec M. Hennessy, fait les premiers
connaître sur le continent la littérature épique de l'Irlande.
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 243-252.]
[Footnote 2: Brambach, _Corpus inscriptionum rhenarum_, n° 1784.
Comparez les dédicaces à la déesse Abnoba qui est aussi une montagne,
_ibid._, 1626, 1690; elle est appelée _Diana Abnoba_, n° 1654, et
_Deana Abnoba_, n° 1683.]
[Footnote 3: Dans cette inscription, qui est le n° 589 de Brambach,
on a écrit à tort _Ardbinna_; la bonne leçon, avec un _u_ au lieu
d'un _b_ à la seconde syllabe, nous est conservée par une inscription
de Rome, _Corpus inscriptionum latinarum_, tome VI, n° 46, et par
une inscription d'origine incertaine publiée par de Wal, _Mythologiæ
septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° XX. Comparez la dédicace
_sex arboribus_, Orelli, 2108.]
[Footnote 4: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_,
vol. I, n° CCCXLII.]
[Footnote 5: Voyez plus haut, p. 250.]
[Footnote 6: Bulliot, dans la _Revue celtique_, tome I, p. 306.
Comparez les dédicaces _deo Nemauso, deæ Noreiæ_, Orelli, 2032-2035.]
[Footnote 7: «Temair tor tuathach!» Troisième invocation d'Amairgen.
Livre de Leinster, p. 13, col. 2, ligne 10.]
[Footnote 8: Je commettrais une ingratitude si je ne constatais pas
les services que m'a rendus l'introduction mise en tête du Livre de
Leinster par M. Robert Atkinson.]
[Footnote 9: M. J.-T. Gilbert.]
[Pg 391]CORRECTIONS ET ADDITIONS
P. 32, ligne 5. La syntaxe voudrait _cen-chuis_ ou _cen-chossa_,
mais le composé _Gri-cen-chos_ est asyntactique, comme Tigernmas
pour _Tigern-bais_. S'ils n'étaient asyntactiques, ces mots seraient
indéclinables.