la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de
Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait
entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais,
[Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en
larmes; en face de lui le _file_ Forgoll réclamait l'exécution des
engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses
cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne
ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans
sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il
sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui
formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva
dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer
entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle,
faisant face au roi.
Le nouveau venu demande de quoi il s agit.--«Le _file_ que voilà,» dit
Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad
Airgtech. Le _file_ prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster,
moi j'ai dit que c'était faux.»--«Eh bien,» s'écria le guerrier
inconnu, «le _file_ en a menti.»--«Tu regretteras cette parole,»
répondit le _file_.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le
guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,»
dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il
en regardant l'auditoire.--«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as
tort de révéler un secret.»--«Nous étions donc avec Find,» reprit le
guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous
rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur
[Pg 342]les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur.
Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps,
et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre
côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche
nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de
distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu
plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil
de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux
bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus
de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de
cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée
en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand
il a été tué par Cailté.»
On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche,
le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le
cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son
pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon
de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître
injustement attaqué.
[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé
jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân
avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de
la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour
non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race
supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire
d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance
gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des
hommes.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve
une meilleure leçon chez Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 78. Nous
devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord
avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: _Tucait
baile Mongâin_, «Cause de l'extase de Mongân.» _Leabhar na hUidhre_,
p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la
mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en
544. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie
irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.]
[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, _Rerum
hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 49.]
[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.]
[Footnote 4: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four
Masters_, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière,
les Quatre Maîtres (_Ibid._, p. 118, 119) font mourir en 283,
c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté
combattait dans la bataille livrée en 285.]
[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M.
Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on
trouvera dans la suite de la légende de Mongân.]
[Footnote 6: _Airgtech_, surnom du roi, signifie probablement: qui a de
l'argent, des ornements d'argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.]
[Footnote 7: C'est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon
attention. Il m'a aidé de ses conseils pour la traduction des passages
difficiles. Le meilleur manuscrit est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133,
col. 1.]
[Pg 344]CHAPITRE XV.
LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.
§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân.--§2. La race
celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des
anciens sur cette question.--§3. Comparaison entre la doctrine de
Pythagore et la doctrine celtique.--§4. Le pays des morts. La mort est
un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.--§5. Certains
héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels
sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de
Cûchulainn.--§6. Légende de Loégairé Liban.--§7. La descente de cheval
dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne
d'Ossin.--§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.--§9. Différence entre
Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l'autre.
§1.
_L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân._
La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende
le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce
récit mythique
[Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion
celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également
une étude attentive. L'un est que Find, tué à la fin du troisième
siècle, n'avait cependant pas cessé de vivre, qu'il avait conservé sa
personnalité, et qu'il revint en ce monde plus de deux siècles après sa
mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau.
Le second point est l'apparition de Cailté. Celui-ci n'est pas né une
seconde fois. On ne s'explique pas de prime abord comment, ayant à son
décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des
morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste
des humains. Ce qu'il y a de certain, c'est que suivant la légende
irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une
langue que tous ont comprise. Or cette légende n'a pas pour base une
croyance spéciale aux Irlandais, puisqu'en France, encore aujourd'hui,
dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux
revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous
donnerons là-dessus quelques développements.
§2.
_La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne?
Opinion des anciens sur cette question._
La seconde naissance de Find est quelque chose
[Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu'Etâin
naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une _sîde, banshee_, comme
on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français.
Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l'autre dans le
monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la
fait pénétrer, ont, d'un bout à l'autre, un caractère merveilleux;
ainsi les prodiges de la seconde vie d'Etâin s'expliquent par sa
première vie qui est divine.
Mais Find n'est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point
comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il
s'appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son
nom était Find. Telle a été aussi l'histoire de Tûan mac Cairill.
Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement
plusieurs corps d'animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu
un corps d'homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le
souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies
précédentes, notamment durant la première, quand il s'appelait Tûan mac
Stairn[1]. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân
conservant la mémoire de ce qu'il avait vu quand il était Find.
Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois
générales auxquelles obéit le récit épique. Il n'est pas ordinaire
qu'un mort naisse
[Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible:
telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains
auteurs de l'antiquité ont cru reconnaître entre les croyances
gauloises et l'enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces
ressemblances allaient jusqu'à l'identité.
Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier
siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples
les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l'an 44,
Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez
les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes
des hommes sont immortelles, et qu'après un nombre d'années déterminé
elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau[3].
Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié
du même siècle, l'autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie
des druides, qui ont proclamé l'immortalité de l'âme[4]. Au siècle
suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant
des Gaulois et de leur doctrine sur l'immortalité de l'âme, dit «qu'il
les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n'avaient pas sur
ce point des croyances identiques à celles que Pythagore
[Pg 348]professait dans son manteau de philosophe[5].»
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.]
[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller,
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 239.]
[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller,
t. I, p. 271.]
[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.]
[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition
Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.]
§3.
_Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique._
Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après
la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n'étaient
pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener
une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d'animaux
et d'hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c'est par
là qu'ils expient leurs fautes. Les justes défunts n'ont pas l'embarras
d'un corps: purs esprits, ils vivent dans l'atmosphère, libres,
heureux, immortels[1].
La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir
un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill,
appelé d'abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie
s'appelait Find mac Cumaill. C'était pour eux une faveur, et non un
châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les
hommes, après la mort, trouvent dans un autre
[Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur
promet[2].
Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la
continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux
qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef
mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le
traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l'autre monde
continuer près du maître le service qu'ils faisaient dans celui-ci[3].
Le débiteur qui meurt sans s'être acquitté sera, pendant sa seconde
vie, à l'égard de son créancier, dans la même relation juridique que
pendant sa première vie. L'obligation du remboursement le suivra
dans le pays des morts jusqu'à ce qu'il ait intégralement rempli les
engagements qu'il a contractés dans le pays des vivants[4].
[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l'autre vie comme une compensation
des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour
ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts
dans la région mystérieuse située au delà de l'Océan est pour chacun
une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non
corrigée, de la vie qu'avant de mourir il a menée de ce côté-ci de
l'Océan.
Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore
est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de
vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu
où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le
ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore;
dans la doctrine celtique, c'est, pour les uns et les autres, une
région située à l'extrême ouest au delà de l'Océan; mais combien cette
divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la
morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l'autre vie une
sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première
vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de
la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce
monde, et voit dans la seconde vie du
[Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première.
C'est la doctrine celtique.
Cette conception de l'immortalité est bien différente de la nôtre, dont
la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la
justice et les succès de ce monde l'espérance d'une réparation au delà
du tombeau. La race celtique n'a pas cette espérance. Cependant, elle
a dans l'immortalité de l'âme une foi profonde: elle croit en un pays
ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités
par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent
revenir: Cailté en a donné l'exemple; quelques héros, par un privilège
spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont
revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée.
[Footnote 1: Didot-Mullach, _Fragmenta philosophorum græcorum_, t. II,
p. IX-XII.]
[Footnote 2:
..... Regit idem spiritus artus
Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ
Mors media est.
Lucain, _Pharsale_, livre I, v. 456-458.
Le passage célèbre de César, _De bello gallico_, liv. VI, chap. XIV, §
5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,»
n'est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L'autre corps, où
passait, suivant la doctrine exprimée par César, l'âme du Celte mort
se trouvait, en règle générale, dans l'autre monde et par très rare
exception dans celui-ci.]
[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem
inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et
clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus
confectis una cremabantur.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap.
XIX, § 4.]
[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum
est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.»
Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81,
lignes 19-23.]
§4.
_Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle
avant notre ère._
Les Celtes du continent, comme ceux de l'Irlande, se sont entretenus
de ce pays mystérieux des morts; l'autre monde, _orbis alius_, chanté
par les druides au temps de César, comme l'atteste Lucain, et confondu
avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et
Procope[1]. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de
combats qui, en ce
[Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps
vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun
d'eux comptait retrouver dans l'autre monde ce que nous pourrions
appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui
accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire:
clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un
guerrier gaulois n'était enterré sans ses armes. Sans armes, qu'eût-il
fait dans l'autre monde? puisqu'il devait y continuer la vie de combats
qu'il avait menée dans celui-ci.
Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les
mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L'auteur est
Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus
modernes d'un passage aujourd'hui perdu d'Ephore, qui écrivait aussi au
quatrième siècle.
La Hollande était alors une des provinces de l'empire celtique, et la
race germanique n'y avait point encore pénétré. A cette époque reculée,
elle était exposée, comme aujourd'hui, à ces redoutables invasions de
la mer contre lesquelles la science de l'ingénieur moderne la défend
avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux.
On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par
lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le
Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem.
[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être
produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et
avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible
eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement.
Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée
en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs
habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il,
«est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux
Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].»
Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur
présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion
irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans
ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les
lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes
des enfants.
Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la
conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort
approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont
inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main
droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de
sa femme et de
[Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi
dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la
mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques
instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous,
après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et
de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront
englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire
au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire
et la suprématie sur toutes les nations voisines[3].
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.]
[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition
Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, _Fragmenta
historicorum græcorum_, t. I, p. 245, fragment 44.]
[Footnote 3: Aristote, _Ethicorum Eudemiorum_, l. III, c. 1, §
25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. _Ethicorum
Nicomacheorum_, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32,
lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non
seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas
de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum
græcorum_, t. III, p. 457; et par Elien, _Variarum historiarum_, l.
XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl
Müllenhoff, _Deutsche Alterthumskunde_, t. I, Berlin, 1870, p. 231.]
§5.
_Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et
des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa
Nair.--Légende de Cûchulainn._
Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales
occupations des dieux dans les
[Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les
guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au
temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont
l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré
en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de
Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.
Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où
l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse,
lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante
qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que
la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte
cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix
de la victoire et il revient avec elle en Irlande.
Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise,
ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un
autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.
[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez
Windisch, _Irische Texte_, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel
Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le _Livre des
conquêtes_, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster,
p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127,
col. 2, ligne 6.]
[Pg 356]§6.
_Légende de Loégairé Liban._
Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près
d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux
étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils
passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure,
quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers
le brouillard qui s'élevait du lac.
Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite
une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à
pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des
cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.--«Salut
au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de
Connaught.--«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.--«Quelle est la
raison qui t'amène?» demanda Loégairé.--«Je viens chercher une armée de
secours,» reprit l'inconnu.--D'où viens-tu?» dit Loégairé.--«Du pays
des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma
femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors
j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn
Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine
[Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré
sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu
entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.»
Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers:
I
La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
Non loin d'ici, c'est tout près.
Nous avons marché dans le sang généreux et rouge
De corps majestueux et de noble race;
Leur perte répand la douleur
Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes.
Premier massacre, celui de la ville des deux grues;
Près d'elle un flanc fut percé:
Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée,
Eochaid fils de Sall Sreta.
Avec vigueur combattit Aed fils de Find,
En poussant le cri de guerre;
Goll mac Duilb, Dond mac Néra
Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes.
Les bons et jolis fils de ma femme
Et moi nous ne serons pas seuls:
Une part d'argent et d'or
Est le présent que je fais à quiconque le désire.
La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
Non loin d'ici, c'est tout près.
[Pg 358]
II
Dans leurs mains sont des boucliers blancs
Ornés de signes en blanc argent,
Avec des épées brillantes et bleues,
Des cornes rouges à monture métallique.