[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien

est le _Leabhar na hUidhre_, p. 121, mais il ne contient plus qu'un

très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H.

2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.]

§7.

_Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn._

Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment

le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le

retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième

siècle l'histoire épique de l'Irlande.

La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui.

Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le

héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une

concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le

héros. C'était le «pays lumineux,» _Tîr Sorcha_[4].

[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en

éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration.

Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles

femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une

musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté

de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent.

«Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il;

«mais une femme comme Fand rend les gens fous[6].»

Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande.

Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées

du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de

rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle

ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et

qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le

cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand.

Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait

témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints;

[Pg 326]voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il

la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand

était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle

abandonna Cûchulainn.

Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu

le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible

pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli

par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et

de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn,

était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros

passionné[7].

[Footnote 1: _Serglige Conculaind_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez

Windisch, _Irische Texte_, p. 209, lignes 20 et suiv.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et

suiv.]

[Footnote 3: _Ibid._, p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.;

p. 208, ligne 19.]

[Footnote 4: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 18.]

[Footnote 5: C'est probablement de cet arbre que furent détachées la

branche d'argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et

la branche aux pommes d'or de Cormac dont nous parlerons plus loin.

On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné,

p. 274-275. L'île d'Avalon, c'est-à-dire du Pommier, dans le cycle

d'Arthur, tire sans doute son nom d'un arbre analogue.]

[Footnote 6: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 25; p. 220,

lignes 5, 6.]

[Footnote 7: Windisch, _Irische Texte_, p. 222-227.]

§8.

_Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art.--Première partie: Cormac

échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille._

Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des

principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils

d'Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c'est-à-dire petit-fils de Conn.

Dans les annales de Tigernach, dont l'auteur mourut, comme on sait, en

1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l'an 248 de notre

ère,

[Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de

Conn, pendant sept mois[1].» La disparition de Cormac mac Airt est

un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde

liste des récits que racontaient les _filé_; et cette liste paraît

remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le

nom d'«Aventures» ou d'«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se

retrouve en tête de la pièce dont il s'agit dans deux manuscrits du

quatorzième siècle, mais avec une addition d'où il résulte que le

pays où Cormac se serait rendu s'appelle «Terre de la Promesse»[2].

Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la

branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi.

Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d'Irlande, était dans sa

forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune

homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d'or

y étaient suspendues[3]. Quand on agitait cette branche, les pommes

s'entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne

pouvait l'entendre sans oublier à l'instant ses chagrins et ses maux.

[Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s'endormaient.

--«Cette branche t'appartient-elle?» demanda Cormac au jeune

homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.--«Veux-tu la vendre?» reprit

Cormac.--«Oui,» dit le jeune homme. «Je n'ai jamais rien eu qui ne fût

à vendre.»--«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.--«Je te l'apprendrai

après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à

propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»--«Ta femme,

ton fils et ta fille.»--«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi.

Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans

le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.--«Tu

as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.--«Ce n'est pas étonnant,»

répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché

qu'il avait fait.--«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu'il

y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»--«Il est

vraiment trop dur,» s'écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait

échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient

tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A

l'instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant

du jeune homme, et partirent avec lui.

Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara

d'abord, puis dans toute l'Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses

deux enfants;

[Pg 329]il s'éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac

secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de

ses sujets fit place à la joie.

[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O'Conor,

_Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 44. La même

expression est employée pour désigner l'enlèvement d'Etâin par Mider.

_Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, ligne 13.]

[Footnote 2: _Tîr Tairngiri_. Livre de Ballymote, f° 142, verso.

Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889.

Cf. p. 331.]

[Footnote 3: Comparez la branche d'argent dont il est question plus

haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.]

§9.

_Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art.--Deuxième

partie.--Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille._

Une année s'écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son

fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les

avait vus s'engager. Un nuage magique l'enveloppa; il arriva dans une

plaine merveilleuse. Là s'élevait une maison, et une foule immense de

cavaliers étaient réunis à l'entour. Leur occupation était de couvrir

cette maison de plumes d'oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert

une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce

travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires

à l'achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes

qu'ils avaient posées disparaissaient, soit qu'elles fussent enlevées

par le vent, soit par toute autre cause. Il n'y avait donc pas de

raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda

longtemps, puis perdit patience.--«Je vois bien,» dit-il, «que vous

faites cela depuis le commencement du

[Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu'à ce que le monde finisse.»

Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses

curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un

homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient

de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui

proposèrent l'hospitalité pour la nuit. Cormac accepta.

L'hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour

le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux,

devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de

cochon.--«Raconte-nous une histoire,» dit l'hôte à Cormac, «et, si

elle est vraie, lorsque tu l'auras terminée, le quartier de cochon

sera cuit.»--«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera

ensuite; mon tour viendra après.»--«Tu as raison,» répliqua l'hôte.

«Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de

leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d'eux est tué

et mangé, je n'ai qu'à mettre ses os dans l'étable, et le lendemain je

le retrouve vivant[1].» L'histoire était vraie, car aussitôt qu'elle

fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit.

Cormac mit un second quartier de cochon sur le

[Pg 331]feu; la femme prit la parole.--«J'ai sept vaches blanches,»

dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si

les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine,

j'aurais assez de lait pour les rassasier.» L'histoire était vraie,

car, aussitôt qu'elle fut terminée, on constata que le quartier de

cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa

femme. C'est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler,

et c'est de la Terre Promise qu'il a ramené sa femme et les sept

vaches[2].»

--«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de

la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième

quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche

merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse;

comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille.

Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.--«Tu

es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le

repas est prêt, mange.»--«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en

compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et

fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien

heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.--«C'est

moi qui te les ai pris,» dit

[Pg 332]Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse.

Mon but était de te faire venir ici.»

Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des

merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il

lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de

plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir

l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient

la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils

rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé

tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison.

Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent.

Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.--«Cette

coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant

elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les

morceaux se rejoignent.»--«Prouve-le,» s'écria Cormac.--«C'est bien

facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis

ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre

morceaux,»--«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle

disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se

rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident.

Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher.

Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de

Tara, capitale

[Pg 333]de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche

merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table

sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân.

Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept

mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de

J.-C.[3].

[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte

plus ancien.]

[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277.

Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.]

[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise,

mais d'après un manuscrit récent, dans les _Transactions of the

Ossianic Society_, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M.

Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai

peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la

femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.]

§10.

_Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du

sixième siècle de notre ère._

Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous

retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande

vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette

époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac

Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach

mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année

précédente[2].

[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en

Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il

soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le

vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de _Degsa-Stân_, où

les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec

le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3].

Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors

de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait

des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac

Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans

son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à

sa femme une aventure étrange.

Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla

d'amour. La reine repoussa ses avances.--«Il n'y a,» dit-elle, «en ce

monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon

mari.»--«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre

pouvoir de lui sauver la vie?»--«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais

en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir

en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»--«Le moment est

arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu,

[Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un

guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être

tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il

s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin

avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de

Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je

lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de

bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la

traduction:

Je vais rejoindre mes compagnons tout près.

Ce matin le ciel est blanc et pur.

C'est moi qui suis Manannân mac Lir;

Tel est le nom du guerrier qui est venu.

Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi

d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre

ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de _Degsa-Stân_, deux

armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux

mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des

Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac

Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit

sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa

distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards.

Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en

[Pg 336]particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la

veille.--«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon

concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais,

qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la

victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.

Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme

grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de

la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais

on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était

Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait

au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle

croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5].

[Footnote 1: _Annales Cambriæ_, édition donnée dans la collection du

Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.]

[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première

partie, p. 179.]

[Footnote 3: Bède, _Historia ecclesiastica_, livre I, chap. 34, chez

Migne, _Patrologia latina_, tome XCV, col. 76.]

[Footnote 4: Le principal ms. est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133. Le

commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que

_T. C. D._, H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la

Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai

trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et

Aidân livrèrent bataille, _fria Saxanu_.]

[Footnote 5: _De civitate Dei_, livre XV, chap. 23. Ce passage a été

reproduit par Isidore de Séville, _Origines_, livre VIII, chap. XI, §

103.]

§11.

_Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux._

Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique.

[Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et

tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant

Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient

été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre,

en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé

ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il

n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige,

conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier

célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant

il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit

Mongân[2].

Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende

irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân

avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son _file_; il

s'agissait de savoir où était mort Fothad

[Pg 338]Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de

Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis,

fixent à l'année 285 la date un peu vague[4].

Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le

menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent

l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân

aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé,

c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5]

en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la

rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château

de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne

serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa

personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété

du _file_.

Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du

succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus

grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son

impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme

[Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût

pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les

joues de la reine.--«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait

Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.»

Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que

son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre

immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa

personne.--«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était

dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des

gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment

fatal où le _file_ allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas

apparaître le sauveur dont parlait son mari.--«Ne t'afflige pas, ô

femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus

bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»

Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry

et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de

l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de

là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la

ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est

de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au

temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour

rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre

l'audacieuse présomption

[Pg 340]du _file_ Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise

ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu

gagner le nord-est de l'Irlande.

Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut

un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des

gémissements.--«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être

ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent

l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de

Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers

le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de

Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants

par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle

poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.

La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas

une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il

l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la

Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de

Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se

trouvait Mongân.

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 20 / 25 段