Corpré le _file_, autre personnage mythologique qui, par une satire,
avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan,
petit-fils de Dîan-Cecht[2]. Dîan-Cecht avait guéri, avec l'aide de
Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant
les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann[3]. Il est le médecin
des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la
médecine[4].
[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient
un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter
saint Jean l'évangéliste; sur l'autre face, des scribes irlandais,
au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie
chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces
mots: «J'admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille,
afin que la santé vînt à ceux qu'il aidera[5].» Ainsi, les Irlandais
chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à
Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l'invoquaient dans leurs
maladies.
[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.»
_Dinn-senchus_, en prose dans le _Livre de Leinster_, p. 165, col.
1, lignes 35, 36. Il n'y a, je crois, pas grand compte à tenir des
généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10
du _Livre de Leinster_. Dîan-Cecht y est fait fils d'Erarc, lignes 3-4.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.]
[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez
Glossaire de Cormac, au mot _Dîan-Cecht_: Whitley Stokes, _Three irish
glossaries_, p. 16, et _Sana Chormaic_, p. 56. Consulter aussi, dans le
présent volume, la p. 177.]
[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir,
corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 271. Cf.
_Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen_,
1875, p. 462, 463.]
§9.
_Goibniu le forgeron et son festin._
Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann
à la bataille mythique de Mag-Tured[1]. Le manuscrit de Saint-Gall,
que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une
incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans
cette pièce, le nom de
[Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand
Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à
propos de beurre?
Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu
comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin
de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce
festin consistait principalement en bière et cette bière présente en
Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie
chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom
dérive de _goba, gobann_, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de
préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux?
Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui
semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race
celtique, puisque, dans le premier chant de l'_Iliade_, Héphaistos, qui
est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5].
[Pg 310]Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance
dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on
doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme
nous venons de le dire. La prière que le _Livre des hymnes_ attribue
à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des
femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd
l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise
la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au
huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron
divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui,
par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science
diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie.
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.]
[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer,
_Glossæ hibernicæ_, p. 270.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O'Curry, dans l'_Atlantis_,
t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance.
L'expression que ces textes emploient est _fled Goibnenn_, «festin de
Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», _ic
ol_; ce qu'on y prenait était une «boisson,» _deoch_; c'était cette
boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, _lind_ ou
_cuirm_, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275,
317.]
[Footnote 4: _Odyssée_, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.]
[Footnote 5: _Iliade_, livre I, vers 597-600.]
[Footnote 6:
«Fri brichta ban ocus goband ocus druad,
Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»
Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.]
[Pg 311]CHAPITRE XIV.
LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
MILÉ.--TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR.
§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît
une seconde fois et devient fille d'Etair.--§2. Etâin est femme du roi
suprême d'Irlande. Mider la courtise.--§3. La partie d'échecs.--§4.
Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante.--§5.
Mider enlève Etâin.--§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.--§7.
Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.--§8. Manannân mac Lir et
Cormac, fils d'Art. Première partie. Cormac échange contre une branche
d'argent sa femme, son fils et sa fille.--§9. Manannân mac Lir et le
roi Cormac, fils d'Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme,
son fils et sa fille.--§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi
d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.--§11. Mongân,
fils d'un dieu, est un être merveilleux.
§1.
_Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une
seconde fois, et devient fille d'Etair._
Nous allons maintenant parler de deux personnages
[Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte
le _Livre des conquêtes_, et que cette compilation ne mentionne qu'en
passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le _sîd_, ou palais
souterrain, s'appelait Bregleith, fut, nous l'avons vu, un des deux
pères nourriciers d'Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées
l'une Etâin[1], l'autre Fuamnach[2], toutes deux déesses ou _sîde_.
Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d'une façon qui lui
fut pénible, et l'attachement invariable qu'il conserva pour elle amena
une suite d'aventures étranges d'abord et finalement tragiques.
Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn,
nous fait remonter à une époque où l'élève de Mider, Oengus, qui
épousa, comme nous l'avons vu, Caer, fille d'Ethal Anbual, avait enlevé
Etâin à son maître ou père nourricier.
Etâin, séparée de Mider, devint l'épouse d'Oengus, qui lui témoignait
la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs
odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées
et les nuits. Cependant, Mider n'oubliait pas Etâin, il la regrettait,
désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en
ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l'absence
[Pg 313]d'Oengus, qu'elle avait eu l'adresse de faire sortir sous
prétexte d'une entrevue avec Mider et d'un projet d'accommodement entre
l'élève et le maître.
Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante
que l'amour d'Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent[3] déposa
Etâin sur le toit d'une maison, où les grands seigneurs d'Ulster,
accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par
l'ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d'or
qui se trouvait sur la table, à côté d'une des femmes. Cette coupe
contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin,
dont elle accoucha neuf mois après.
Celle qui devint ainsi mère d'Etâin avait un mari qui s'appelait Etair
et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut
sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme
d'Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de
plus, Etâin commençait une nouvelle vie[4].
[Footnote 1: _Tochmarch Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
127, lignes 8, 24.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même
passage nous apprend qu'elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch,
_Irische Texte_, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1,
lignes 37-38.]
[Footnote 3: Dans l'_Odyssée_, livre VI, vers 20, la déesse Athéné,
approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est
comparée au souffle du vent.]
[Footnote 4: _Leabhar na hUidhre_, p. 129, fragment publié par
Windisch, _Irische Texte_, p. 130-131.]
§2.
_Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise._
Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle
[Pg 314]des filles d'Irlande et la femme du roi suprême Eochaid
Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d'Eochaid Airem, suivant
Tigernach[1], aurait été contemporain de la toute-puissance de César,
mort, comme on sait, en l'an 44 avant notre ère.
Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d'Eochaid
a soin de nous signaler l'accomplissement d'une des principales
formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans
le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire
de sept _cumal_, c'est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d'une valeur
équivalente. Et ce fut après cela qu'ils devinrent époux.
Mais Mider n'avait pas cessé d'aimer Etâin. Il profita d'une absence
du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans
le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre
dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les
liens nouveaux qu'elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je
n'échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d'Irlande pour un mari
comme toi, qui n'a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas
d'ancêtres[2].»--Mider ne se tint pas pour battu.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
partie, p. 8.]
[Footnote 2: Windisch, _Irische Texte_, lignes 30-31. Ce passage
est emprunté au _Leabhar na hUidhre_, manuscrit du onzième siècle.
Rien n'établit plus catégoriquement la date récente des généalogies
compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents.
Voyez, sur les ancêtres qu'on donne à Mider, Livre de Leinster, p.
11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le
tableau généalogique publié par O'Curry, _Atlantis_, t. III, en face de
la p. 382.]
[Pg 315]§3.
_La partie d'échecs._
Par une belle journée d'été, Eochaid Airem, roi suprême de l'Irlande
et mari d'Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse
dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit
s'approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d'une tunique
de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l'or; son œil bleu
brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un
bouclier orné de perles d'or.
Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu'il ne le
connaissait point.--«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,»
dit le guerrier.--«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.--«Il n'a
rien d'illustre,» répondit l'étranger. «Je m'appelle Mider de
Bregleith.»--«Quelle raison t'amène ici?» reprit Eochaid.--«Je viens,»
dit l'inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»--«Je suis fort aux échecs,»
dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d'échecs d'Irlande.
«Nous verrons ce qu'il en est,» reprit Mider.--«Mais,» répondit
Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c'est dans sa chambre qu'est
mon jeu d'échecs[1].»--«Peu
[Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j'ai avec moi un jeu qui n'est pas
moins beau que le tien.»
Et il disait la vérité. L'échiquier qu'il apportait était d'argent,
à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D'un sac fait d'une
brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c'est-à-dire
les pièces, qui étaient d'or. Il dispose l'échiquier comme il fallait.
--«Joue,» dit-il au roi.--«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit
Eochaid.--«Quel sera l'enjeu?» dit Mider.--«Cela m'est égal,» reprit
Eochaid.--«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai
cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et
agiles.»--«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je
perds, je te donnerai ce que tu voudras[2].»
Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il
demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que
celui-ci désirait: «C'est ta femme,» répondit Mider, «c'est Etâin que
je veux.» Le roi fit observer que, d'après les règles du jeu, celui
qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c'est-à-dire
qu'il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le
résultat
[Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie
nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il
disparut, laissant le roi et sa cour interdits.
[Footnote 1: Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici
soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est
originaire de Perse. Cf. O'Donovan, _The book of rights_, p. LXI.]
[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert
de base, c'est-à-dire dans le _Leabhar na hUidhre_. Cette lacune est
d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse
d'O'Curry (_On the Manners_, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163,
190-192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie
du récit qui suit et que le _Leabhar na hUidhre_ nous a conservé.]
§4.
_Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante._
Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin
reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la
composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de
Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place.
C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes
qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité.
«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on
entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de
primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où
personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les
sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur.....
L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants
que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande
enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus
[Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La
jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide
chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes
y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme,
quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que
tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi
pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!--O belle femme,
viendras-tu avec moi[2]?»
Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième
siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les
attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe
athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au
banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps
dans une éternelle ivresse[3].»
Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que
nous analysons n'est donc
[Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays
où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien;
ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent
après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il
voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne
lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui
habitent le domaine mystérieux de la mort.
Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux
resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus
séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle,
«quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid
comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date
redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son
surnom, qui paraît avoir été _Airem_, au génitif _Airemon_, vient
d'_Aram_, «nombre,» et veut dire celui qui compte.
[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.]
[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 131; Windisch, _Irische
Texte_, p. 132, 133. J'ai retranché de la traduction plusieurs vers
où paraissent nécessaires des corrections qu'il n'est pas prudent
de risquer sans avoir vu d'autres manuscrits. Le quatrain qui, dans
l'édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime
une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste,
et je l'ai supprimé.]
[Footnote 3: _République_, livre II; _Platonis opera_, édit.
Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.]
§5.
_Mider enlève Etâin._
L'année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs
d'Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.--«Nous
allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d'échecs.»--«Quel sera
l'enjeu?» demanda Eochaid.--» Ce que désirera le gagnant,» répondit
Mider, «et cette
[Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit
Eochaid.--«Mettre mes deux mains autour de la taille d'Etâin,» dit
Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d'abord; puis enfin,
élevant la voix:--«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera
ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit.
Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle
de son palais à Tara, avec sa femme; autour d'eux se pressaient en
rangs épais les plus braves guerriers de l'Irlande, que le roi avait
appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais
la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées.
Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui
enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait
point. La nuit vint. Tout d'un coup, on aperçut Mider au milieu de
la salle. On ne l'avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur
irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.»
Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que
tu m'as promis. C'est une dette et j'ai le droit d'en exiger
l'acquittement.»--«Je n'y ai pas songé jusqu'à présent,» répondit
Eochaid hors de lui. «Tu m'as promis de me donner Etâin,» répliqua
Mider.
A ces mots, la rougeur monta au visage d'Etâin. Mider lui adressa la
parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n'as pas de reproche à te
faire. Depuis
[Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t'offrant
bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d'Irlande et tu as
refusé de m'écouter aussi longtemps que ton mari ne t'en aurait pas
accordé la permission.»--«Je t'ai dit,» reprit Etâin, «que je n'irai
pas où tu m'appelles, tant que mon mari ne m'aura pas cédée à toi.
Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»--«Je ne te donnerai
pas,» s'écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu'il mette ses
deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été
convenu.»--«Cela va être fait,» répondit Mider.
Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main
gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s'éleva en l'air
et disparut avec elle par l'ouverture qui, pratiquée dans le toit,
servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient
le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils
aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et
blancs cous étaient unis par un joug d'or.
Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de
cette espèce. Mais alors, c'était la première fois qu'un tel spectacle
leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers
reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin
pour qu'on pût les atteindre[1]. Plus tard, cependant, un druide apprit
à Eochaid
[Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec
le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força
l'entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu
la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort
tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d'Eochaid
Airem et d'Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de
ses gens, c'est-à-dire des _sîde_ de Bregleith, contre la postérité
d'Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l'amoureux
Mider[2].
[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 132.]
[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv.
Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous
n'avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l'intervention de ce dieu dans
la légende d'Eochaid mac Maireda, voyez _Leabhar na hUidhre_, p. 39,
col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros
Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O'Curry, _On the
Manners_, t. III, p. 80.]
§6.
_Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal._
Manannân mac Lir, comme son nom l'indique, est fils de Ler,
c'est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha
Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu'ici, il y a une différence
importante: le palais merveilleux qu'il habite n'est pas situé en
Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez
grande des côtes pour être
[Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A
ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des
Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il
faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour
gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts
trouvent les joies d'une vie nouvelle, et l'immortalité.
Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu'un navire a transportés
dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter
son histoire.
Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très
douce qui l'endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui
une branche d'argent, couverte de fleurs[1]. Il la prit, et l'apporta
chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez
lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes,
étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue
qui l'invita à se rendre dans le pays mystérieux des _Sîde_. Puis elle
disparut, et avec elle la branche d'argent.
Bran s'embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de
deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu
vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et
[Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son
voyage et arriva dans une île qui n'était peuplée que de femmes. La
reine était celle qui l'avait invité. Il y resta longtemps, puis revint
en Irlande[2].
[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans
la légende de Cormac.]