père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans
ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux
pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des
dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à
une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les
chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du _Lebar
gabala_, au onzième siècle, tels
[Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font
mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante
ans plus tôt.
Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais
ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie
latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de
Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité
qu'ils appelaient la Bonne déesse, _Bona dea_. On la considérait comme
identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2].
_Bona dea_ portait, dit-on, le nom de _bona_, «bonne,» parce qu'elle
donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]:
Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé,
c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê
Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec
Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et
leur lait leur seraient conservés[4].
_Bona dea_, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre
[Pg 291]ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6],
ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son
culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque
reculée, avoir le rang de dieu suprême, car _Bona dea_, sa parèdre,
était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et
on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9].
Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu
de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome.
La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous
l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques,
sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré
par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des
Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand
arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le
prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux
ne sont autres que la
[Pg 292]«Bonne déesse,» _Bona dea_[11], transformée en simple mortelle,
mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé,
le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens,
transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des
fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et
Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils
de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils
de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes
ils fondent un régime nouveau.
[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem
kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam
et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.»
Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.]
[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.»
Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled,
con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht
dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.]
[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII _Æneid_., 314. Ed. Thilo, t. II, p.
244.]
[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, _Patrologia latina_, t. V, col. 759.]
[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, _Patrologia latina_, t. VI, col.
244, 245.]
[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53;
Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, _Fastes_, livre II, vers 193.]
[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis,
ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe,
_Saturnales_, I, 12.]
[Footnote 10: S. Aurelius Victor, _Origo gentis romanæ_, § 4-9. Denys
d'Halicarnasse, livre I, chap. 31.]
[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.]
[Pg 293]CHAPITRE XIII.
LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
MILÉ.--DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU.
§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans
celle d'Héraclès.--§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.--§3. Le palais
enchanté. Naissance de Cûchulainn.--§4. Le mortel Sualtam et le dieu
Lug, tous deux pères de Cûchulainn.--§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi
suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.--§6. Lug était bien
un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.--§7.
Ogmé ou Ogmios le champion.--§8. Dîan-Cecht le médecin.--§9. Goibniu le
forgeron et son festin.
§1.
_Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans
celle d'Héraclès._
Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous
l'invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui,
en lançant de sa
[Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le
docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans
la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la
mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d'Alcmène,
femme d'Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité,
c'est de Zeus qu'est fils le héros auquel la poésie attribuera tant
de merveilleux exploits[1]. L'Irlande possède le même mythe. Dans la
rédaction irlandaise, Héraclès s'appelle Cûchulainn; le nom d'Alcmène
est Dechtéré; celui d'Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c'est-à-dire
Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s'appelle Mercure,
prend ici la place de Zeus. C'est de lui, ce n'est pas de Dagdé, que
Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n'est pas une copie de la
mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement
identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a
développé d'une façon aussi indépendante qu'originale les éléments
fournis par la fable fondamentale.
[Footnote 1: Hésiode, _Le bouclier d'Hercule_, vers 27 et suiv.]
§2.
_La chasse aux oiseaux mystérieux._
Voici comment débute la légende irlandaise[1].
[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour
de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province,
il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces
oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la
terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour
les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit
atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse
des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands
seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit
des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était
en char qu'on se livrait à cet exercice.
En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même
monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite.
Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux
des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig,
Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres
dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux
oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans
rencontrer d'obstacles.
Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne.
La tradition fait remonter le
[Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait
et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois
suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire
entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait
d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons
de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il
ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit
succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en
commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient
réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts
des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les
historiens irlandais, par le nom de _Buide Conaill_[4].
[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils
poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles.
Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient
divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt
oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la
tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un
à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le
joug était remplacé par une chaîne d'argent.
La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux
qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna
de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri
jusqu'au lendemain.
[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages
136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus
ancien date de la fin du onzième siècle.]
[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
partie, p. 200-205. Le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, pages 98,
99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.]
[Footnote 3: Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes,
_Goidelica_, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs
aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse,
livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius.
Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du _Compert
Conculainn_ dont il est question ici. Windisch, _Irische Texte_, p. 36,
lignes 11-14.]
[Footnote 4: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor,
_Rerum hibernicarum scriptores_, p. 205. Il ne faut pas confondre
cette épidémie avec celle qu'on appela _Crom Conaill_, et qui sévit un
peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor,_ Rerum
hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le _Chronicum
Scotorum_, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, _Annals of the
kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 186-189;
274-277.]
§3.
_Le palais enchanté.--Naissance de Cûchulainn._
Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en
quête d'un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait
nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite
et pauvre: il n'y avait dedans qu'un homme et une femme. Ceux-ci leur
souhaitèrent la bienvenue. Conall
[Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.--«Nous avons
découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne
de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n'aurons pas de quoi
manger.»
Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent
à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite
habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme,
parut s'élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement
pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs
chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les
plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu'ils connaissaient
bien; d'autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n'avaient
jamais goûté.
Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes
celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent
exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces
palais dans les contes gallois, bretons et français.
Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant
en songe, lui apprit qu'il était le père de l'enfant. C'était Lug qui
avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la
pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs
compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu'inattendue.
[Pg 299]§4.
_Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn._
Lug, cependant, n'était pas l'époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle
eut un enfant, avait un mari: c'était un des principaux personnages de
la cour de Conchobar, son frère. On l'appelait Sualtam. Il considérait
Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur
de ses sentiments paternels causa l'accident étrange qui lui ôta la
vie[1]. Mais Sualtam n'était pas seul pour donner à Cûchulainn les
soins que l'affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait
avec la même tendresse sur les jours du héros que l'Irlande chante
depuis tant de siècles.
Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher,
en face de l'armée d'Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume
d'Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq
grandes provinces de l'Irlande, liguées contre la cinquième, qui est
l'Ulster; et de tous les hommes d'Ulster, un seul est sous les armes
et soutient le poids de la guerre: c'est Cûchulainn. Il a provoqué à
des combats singuliers les principaux guerriers de l'armée ennemie; les
duels ont succédé aux duels;
[Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et
accablé de fatigue.
Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en
partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés
et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche
broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un
jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un _umbo_
de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier
traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni
sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne
paraissait le voir.
Cûchulainn reconnut que c'était un _sîde_, un dieu ami qui savait
ses maux et qui avait pitié de lui.--«Tu es un brave, ô Cûchulainn,»
dit l'étranger.--«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit
Cûchulainn.--«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.--«Qui donc
es-tu?» demanda Cûchulainn.--«Je suis ton père des _sîde_,» répondit
l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn
dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa
et guérit ses blessures[2].
[Footnote 1: T. I, p. 191-194.]
[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, pages 77-78. Ce passage a été
signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, _On the manners_, t. I, page
CCCCXLVI.]
[Pg 301]§5.
_Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de
notre ère._
Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort
Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle
de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle
ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un
écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent
les additions faites aux données primitives de la légende.
Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde
moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil,
sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît
mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était _Fâl_, et qui
avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils
vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que
cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce
cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et
par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans
[Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine
environnante, qui s'appelait Breg.
Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre
des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait
le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où
elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides
demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut
expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée;
or la question que le druide laissa sans réponse était la plus
importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne
put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,»
dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté
plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à
la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les
dirai.»
Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard
qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne
distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui
s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot,
pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des
cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer,
s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison.
Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait
une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or;
dans la forteresse
[Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le
roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne
d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve
d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur
lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni
si beau.
Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.--«Je suis,» dit-il, «Lug,
fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de
temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit
les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de
leurs règnes[2].
[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, _Rerum
hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres,
en 157: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four
Masters_, 1851, t. I, p. 104-105.]
[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O'Curry, _Lectures on the
manuscript materials_, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté
Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.]
§6.
_Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais
chrétiens._
L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce,
qui nous est parvenu, fait dire à Lug:--«Je ne suis pas un _scâl_,
c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de
l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous
aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une
addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit
bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug,
[Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et
celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar
d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros
Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux
siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster,
Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux,
et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on
n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster.
Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré;
les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand
concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques
où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se
partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le
premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure.
Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de
statues[1].
Le nom de _Lugudunum_, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug,
était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon,
Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2].
[Pg 305]Sous l'empire romain _Lugudunum_ perdit son second _u_ et
s'écrivit _Lugdunum_; ce nom est vraisemblablement identique au
_Lugidunum_ que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui,
fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c'est-à-dire
au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des
Germains vainqueurs[3].
Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître
dans le premier terme d'un composé géographique de la Grande-Bretagne,
_Luguvallum_; ce mot désignait une ville sur l'emplacement exact de
laquelle nous ne sachons pas que l'on se soit mis d'accord, mais qui
était située près du mur d'Adrien[4]. Le nom de _Lug-mag_ ou «champ de
Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le
septième siècle[5].
Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils
racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que
Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l'Irlande eut
été conquise par les fils de Milé[6].
[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima
simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque
itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim
maximam arbitrantur.» _De bello gallico_, l. VI, chap. 17, § 1.]
[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n'apparaît qu'à l'époque
mérovingienne.]
[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.]
[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans
l'_Itinéraire d'Antonin_.]
[Footnote 5: _Annals of the Four Masters_, édition d'O'Donovan, 1851,
t. I, p. 296, 297, 356, 357. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p.
140, 141. Cette localité s'appelle aujourd'hui Louth.]
[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster,
p. 245, col. 2, lignes 49, 50.]
[Pg 306]§7.
_Ogmé ou Ogmios le champion._
Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y
en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l'épopée
héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la
pensée des Irlandais chrétiens. C'étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu.
Ogmé ou Ogma, l'Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille
de Mag-Tured, s'était emparé de l'épée du roi fomôré Téthra[1]. Il
est surnommé «à la face solaire,» _grîan-ainech_. On lui attribuait
l'invention de l'écriture ogamique[2] qui a servi aux inscriptions
funéraires de l'époque païenne, et dont ni les moines irlandais du
neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n'avaient
perdu la tradition. On le disait fils d'Elada, dont le nom veut dire
«composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé[3].
On prétendait savoir où était situé le _sîd_ ou palais souterrain que
Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l'Irlande par les fils
de Milé[4]. Tel est, à son sujet, la doctrine
[Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d'être
considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient
été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu'il
avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance
considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et
d'origine différente, mais l'une et l'autre relativement modernes[5].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.]
[Footnote 2: Traité de l'écriture ogamique conservé par le Livre de
Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O'Donovan, _A grammar of the
irish language_, p. XXVIII.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10,
col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col.
2, ligne 50.]
[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.]
§8.
_Dîan-Cecht le médecin._