des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs
de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou _sîd_
qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de
lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de
Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux
dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise
par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande.
Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque
temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la
nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé
consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait
le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps
n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été
fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence
de Brug na Boinné.
Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois
arbres auxquels pendent toujours
[Pg 275]des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et
toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à
côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne
ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du
milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus
ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste
intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on
était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê
Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné.
L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le
christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit
à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des
prêtres-chrétiens;
[Pg 276]c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire
des cimetières,» _Senchus na relec_, et le «Livre de conquêtes,» _Lebar
gabala_.
[Footnote 1:
«Lânamain contuiled sund
ria cath Maigi Tured tall:
inber môr in Dagda dond,
ni duachnid an-adba and.»
_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col 2, lignes 23, 24.]
[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 51,
col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.]
[Footnote 3: _Dinn-senchus_ de Brug na Boinné, dans le Livre de
Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. _Lebar gabala_ ou
Livre des conquêtes, _ibid._, p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le
_Dinn-senchus_ désigne ce palais par les mots _dûn_ et _dîn_; le _Lebar
gabala_ se sert du mot _sîd_.]
[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en
975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,»
_tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 17.]
[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri
maic in Dagdai.» _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre
de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on
trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain:
«maig Maic ind Oc» (_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 13);
«tech Maic ind Oc» (_Ibid._, ligne 17). Dans cette formule, _ind Oc_
paraît être un génitif duel.]
[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l'arbre de l'île mystérieuse
de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui
furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac
Airt, viennent d'un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes
mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les
Hespérides gardent au delà de l'Océan des pommes d'or et des arbres
qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de _Phoibos_,
que Sophocle nous montre de l'autre côté de la mer à l'extrémité de
la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel;
ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus
(_Théogonie_, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p.
311; Euripide, _Hippolyte_, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug
na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux
comme Zeus, et trois arbres à fruit.]
[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p.
246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.]
§4.
_Rédaction chrétienne de cette légende._
Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions
celtiques de l'Irlande, il en résulta un remaniement du récit
mythologique que nous venons de reproduire. L'auteur de cette nouvelle
rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé,
Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre
des conquêtes,» _Lebar gabala_, avant l'époque où les fils de Milé
arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille
de Mag-Tured[1]; Dagdé et Lug ont péri quelques années après[2]. Les
fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l'Irlande après des
batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre
de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux
chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg--et non
Dagdé, comme dans la légende primitive--qui fit le partage des palais
enchantés ou
[Pg 277]_sîd_ d'Irlande[3]. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha
Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l'épopée héroïque
irlandaise. Par le procédé magique appelé _feth fiada_[4], il les
rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron,
il leur assura l'immortalité. Leur principale nourriture consistait
en porcs. C'étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne
cessaient de revenir à la vie[5]. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle,
les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens
d'Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples
mortels qui ont, comme l'on prétend, régné sur l'Irlande à une époque
antérieure à l'invasion des fils de Milé, c'est-à-dire des Celtes, et
qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende
héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive,
et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de
la divinité.
Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à
Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d'Oengus;
or, Oengus, avec l'aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y
demeure, dit-on, depuis cette époque,
[Pg 278]invisible, grâce à l'incantation dite _feth fiada_, immortel
parce qu'il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri
puisqu'il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui
reviennent à la vie dès qu'ils sont mangés.
Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le
livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,--acquis, il y a
quelques années, par l'Académie royale d'Irlande,--tandis que la
rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans
le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,--un
des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de
Dublin.--L'auteur chrétien de l'arrangement contenu dans le Livre de
Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un
résumé.
Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par
Oengus son élève, et grâce au concours qu'Oengus reçut de Manannân mac
Lir, un des principaux personnages de la cour d'Elcmar était absent:
c'était son intendant. L'intendant d'Elcmar, rentrant à Brug na Boinné,
prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l'ancien l'avait
chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu'on nomma
Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur
d'Oengus, mettait au monde une fille qu'on appela Curcog. Oengus fut le
père nourricier que, suivant l'usage, Manannân mac Lir choisit pour sa
fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et
la jeune
[Pg 279]Eithné, fille de l'intendant, fut une des servantes attachées à
la personne de Curcog.
Chose surprenante! on découvrit un jour qu'Eithné ne mangeait pas.
Quoiqu'elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât
pas, tous ceux qui l'aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais
Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus
avait reçu la visite d'un de ses voisins, c'est-à-dire d'un autre
chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais
souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait
adressé une grave insulte à Eithné. L'âme sans tâche de la jeune fille
avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance
de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et
qu'un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce
démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair
des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les
Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie.
Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân
avaient fait un voyage dans l'Inde, ils en avaient ramené deux vaches
au lait inépuisable; et comme l'Inde était la terre de la justice, ce
lait n'avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture
habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d'Eithné le
lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur
lait qu'elle vécut pendant une longue suite d'années.
[Pg 280]Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les
événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne
du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé;
et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec
Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité
d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième
siècle de notre ère. Si nous en croyons le _Livre des conquêtes_, le
roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des
Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée
d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande
les lumières de la religion chrétienne.
Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog
éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre
autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles
dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné.
Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était
Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière
avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec
sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà
dit le nom de ce charme, qui s'appelait _feth fiada_.
L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice
avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications
chrétiennes,
[Pg 281]l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était
devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était
devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer
à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê
Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les
accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na
Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce
palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne
sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins,
désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait
si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de
murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu
d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et
la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta
son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à
saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa.
Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non
loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris;
on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne.
C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche
d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son
tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient
[Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements
et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à
jamais perdue.
Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si
violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre
l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença
pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en
mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice
qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle
fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie.
Cette église porta, dès lors, le nom de _Cill Eithne_, ou «église
d'Eithné»[6].
Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction
primitive est intitulée _De la conquête du Sîd_.
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech,
_ibidem_, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.]
[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.]
[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de
présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III
(1862), p. 386-388, note 15.]
[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t.
III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.]
[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée
par le docteur Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish
manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.]
§5.
_Les amours d'Oengus, fils de Dagdé._
Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée
chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais.
Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été
l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient
[Pg 283]aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de
Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous
rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque
où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na
Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait;
il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas
d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se
réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La
nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main.
Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait
entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le
lendemain, il était plus amoureux que jamais.
Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent
inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné,
la découvrit.--«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la
vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa
mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute
l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on
ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait
découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil
de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des _sîde_
d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.
[Pg 284]_Sîde_ d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement
désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à
partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont
contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les _sîde_ en
général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord
les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann,
qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit
et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est
le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les
Irlandais, ils adoraient les _sîde_[1], les uns Tûatha Dê Danann, les
autres Fomôré, et on appelait les premiers _sîde_ d'Irlande.
Dagdé était donc roi des _sîde_ d'Irlande; et ce fut à lui que
le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un
remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva
bientôt.--«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant
Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette
maladie.--«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit
Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»--Le médecin prit alors la
parole.--«En votre qualité de roi suprême des
[Pg 285]_sîde_ d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des
_sîde_ de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science.
Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»
Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des
_sîde_ de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus,
fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous
donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils
est amoureux.»--Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de
recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»
Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb,
«découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la _crott_
ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui
apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et
on le conduisit au palais de Bodb, roi des _sîde_ de Munster. C'était
un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes
de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours
et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.--«Je
vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous
verrons si vous la reconnaissez.»
Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se
trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples,
et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient
[Pg 286]attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces
cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres:
ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.--«La voilà!» s'écria
Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»--«C'est,» répondit Bodb, «Caer,
petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le _sîd_ ou
palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»--«Je ne suis
pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement
Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui
était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car
Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de
Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc,
c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé.
Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé
et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.--«J'ai
découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son
père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb.
Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide,
vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.»
Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier
cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en
événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ.
Nous n'avons pas de raison pour révoquer
[Pg 287]en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce
cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un
fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit
l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature.
L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux
auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par
la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter
contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va
donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels,
roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un
des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la
belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.
Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le
nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était
monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec
joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta
l'objet de sa visite.--«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et
à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual,
père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il
voudrait l'épouser; il en est malade.»--«Mais,» répondirent Ailill et
Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous
la donner.»
Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill
[Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual
refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.--«Je n'irai pas,»
dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au
fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent
à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent
soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs
captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en
présence d'Ailill.
--«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.--«Je n'en
ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.»
Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme
humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,»
ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des
Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera
entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent
leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.
Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre
suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la
belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes
qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient
attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.--«Viens me parler, ô
Caer,» s'écria Oengus.--«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit
son nom et lui exprima le désir
[Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé
en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis,
toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son
père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les
auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois
nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer
resta dès lors la femme d'Oengus[2].
[Footnote 1:
«For tuaith hErenn bai temel,
tûatha adortais sîde.»
«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les
_sîde_.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch,
_Irische Texte_, p. 14, ligne numérotée 41.]
[Footnote 2: Cette pièce intitulée: _Aislinge Oengusso_, «Vision
d'Oengus,» a été publiée dans la _Revue celtique_, t. III, p. 344 et
suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction
anglaise, la plupart du temps assez fidèle.]
§6.
_L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande:_
BONA DEA, _«la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome._