expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut
être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention
de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique
à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse
aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait
à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par
le _fer leigind_, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire
de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où
Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine
suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais
périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac,
tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce
[Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent
atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers
irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième
siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de
la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend
le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement,
«c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques
ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les
Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une
puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé
de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire
légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les
Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O'Conor, _Rerum hibernicarum
scriptores_, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661
suivant le _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 98-99; en 664,
suivant les _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851,
t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, _Historia
ecclesiastica_, livre III, chap. 27; chez Migne, _Patrologia latina_,
t. 95, col. 165.]
[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4,
2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p.
28; Whitley Stokes, _Goidelica_, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121;
Windisch, _Irische Texte_, p. 6.]
[Footnote 3: _Goidelica_, 2e édit., p. 121, ligne 34.]
[Pg 258]§6.
_Retraite des fils de Milé._
Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent
le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe
sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre,
se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse
de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les
druides et les _file_ des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes
magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de
Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé
éprouvèrent une profonde tristesse.--«Ce doit être un vent druidique,»
dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef
principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du
mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât
on ne sentait aucun vent.--«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,»
s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre _file_. On
attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond,
s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte
pour les savants de la flotte.--«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen.
Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel
à
[Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié
des dieux.
«J'invoque terre d'Irlande!
Mer brillante, brillante!
Montagne fertile, fertile!» Etc[1].
Dès qu'il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut
qu'un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la
lance et du glaive tous les habitants de l'Irlande.» Mais il n'eut pas
plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête
s'éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et
périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des
victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à
une grande distance du point d'où ils étaient partis quand ils avaient
repris la mer à la suite du jugement d'Amairgen.
[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.]
§7.
_Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de
cette île._
L'embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l'Irlande, en face
de la Grande-Bretagne, est l'endroit où les fils de Milé mirent pour
la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la
prophétie d'Eriu, Eber Dond, l'aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il
était mort; ce furent ses
[Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l'avait annoncé,
firent la conquête de l'Irlande[1].
Le sort de l'île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu,
lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation
au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y
perdirent la vie[2]. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann
se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais
merveilleux. Invisibles, ils parcourent l'Irlande, rendant aux hommes,
suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne
peut que difficilement deviner l'auteur. Quelquefois ils prennent des
formes visibles, et aucun mystère n'enveloppe les opérations de leur
puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l'épopée
héroïque de l'Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle
des dieux grecs dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_[3]. Nous en donnerons un
aperçu dans les chapitres suivants.
Les fils de Milé prirent possession de l'Irlande. Le plus âgé, Eber
Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté.
Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l'aîné par la mort du
premier;
[Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce
droit d'aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu'Erémon posséderait
la royauté tant qu'il vivrait, et qu'une fois Erémon mort, la couronne
passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d'Amairgen. Mais
il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole
d'Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et
à momentanément abandonner l'Irlande à demi conquise déjà. Mais cette
fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d'Amairgen. Il
exigea un partage immédiat de l'Irlande et l'obtint[4]. Cet arrangement
ne fut pas durable: au bout d'un an, Erémon et Eber Find se livrèrent
bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi
d'Irlande[5].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.]
[Footnote 2: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col.
2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.]
[Footnote 3: Voir, par exemple, _Odyssée_, livre XVII, vers 485-488.
Les dieux, sous l'apparence d'étrangers, dit le poète, se présentent
partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises
actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.]
[Footnote 5: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col.
1, lignes 8-14.]
§8.
_Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions
gauloises._
Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions
qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun
à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais,
[Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils
pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie,
que c'était une contrée réelle, située au delà de l'Océan. C'était la
région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l'Océan, montés
sur des navires d'origine inconnue, conduisaient la nuit, d'un coup de
rame ou en l'espace d'une heure, des morts invisibles[1]. La population
préceltique de la Gaule n'en venait point.
Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier
siècle avant notre ère, une population indigène: c'est la population
antérieure à la conquête celtique; c'est celle qui est connue en
Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second
groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées,
c'est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des
tout-puissants de la mythologie grecque: c'était la population celtique
qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l'année
500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet[2], avait
franchi le Rhin et s'était installée dans les régions situées à l'ouest
de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement
des druides, c'est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la
naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le
souvenir
[Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine,
n'avaient plus d'autre croyance que la doctrine druidique sur l'origine
mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les
peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive
droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère,
la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un
refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l'Ouest, dans
diverses régions de la Gaule[3]. On avait conservé le souvenir de leur
arrivée de ce côté-ci du Rhin.
Des trois articles dont se composait l'enseignement des druides sur
l'ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c'est
celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population
celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article,
qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés
sur notre sol, est du domaine de l'histoire. Quant au premier article,
où les populations les plus anciennes de la Gaule, c'est-à-dire les
populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est
conforme à la croyance généralement admise dans l'antiquité, où l'on
considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient
oubliées; et il est d'expérience
[Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s'efface
toujours de la mémoire des peuples qui n'ont pas d'annales écrites.
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.]
[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.»
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 2.]
[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9,
chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 323.
Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.]
§9.
_Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande._
Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y
complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon,
devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord,
l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre
eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux
habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan
Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en
guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,»
_Fir-Fidga_ ou _Tûath-Fidga_. Ceux-ci avaient envahi la partie de
l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses
soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.
Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais _Cruithnich_,
arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du
Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans
la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit
d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats
recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un
bain près
[Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt
vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de
Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs
de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande.
Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en
Grande-Bretagne.
Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers
de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de
l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes
les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes.
Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes
en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune
d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels
ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il
serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement
la part de la fable et où commence l'histoire.
[Footnote 1: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col.
1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre
de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers,
toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius
irlandais, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p.
122-127; 134-149. Voyez aussi l'article du _Dinn-senchus_, qui commence
par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col.
1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était
le sujet de la pièce intitulée _Forbais Fer Fidga_. Cette pièce est
comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la
littérature épique d'Irlande.]
[Pg 266]CHAPITRE XII.
LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
MILÉ.--PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.
§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les
fils de Milé. Le morceau intitulé _De la Conquête du Sid_.--§2. Le
dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils
de Milé.--§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd
Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende
qui concerne Oengus et ce palais.--§4. Rédaction chrétienne de cette
légende.--§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.--§6. L'évhémérisme
en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; _Bona dea_, «la
bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.
§1.
_Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils
de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»_
Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et
puissants, se retirèrent dans des
[Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle
résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y
habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter
ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent
encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible
aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la
divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou
qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des
actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la
haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous
forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent
une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux
exploits des héros de la race de Milé.
Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue
sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» _Tain bô Cuailnge_,
racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la
conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions.
L'une intitulée: «Conquête du _Sid_,» c'est-à-dire «du palais enchanté
des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants
irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla
Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en
limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann
et en fixant la date où seraient morts ces personnages
[Pg 268]divins que l'imagination celtique avait créés et considérait
comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est
chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont
acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont
le _Livre des conquêtes_ place la mort avant l'établissement des fils
de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont
remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux,
le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le
berceau du christianisme naissant[2].
Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant
un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les
explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.
[Footnote 1: Son titre est _De gabail int-shida_. Livre de Leinster, p.
245, col. 2, lignes 41, 42.]
[Footnote 2: Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos
111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale
d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, _Atlantis_,
t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée
par Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript
series_, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.]
§2.
_Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les
fils de Milé._
Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui
[Pg 269]s'appelait Dagan. _Dagan_ est, dans deux passages de ce récit,
une variante de _Dagdé_[1], en moyen irlandais _Dagda_, mot qui, dans
cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus
haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille
de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire,
_Dagdé_, veut dire «bon dieu;» _Dagan_ signifie littéralement le «petit
bon.»
Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par
un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu
principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document
que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième
siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur
les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande.
Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait
des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire
un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à
l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans
leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.
Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce
fut lui qui partagea entre les
[Pg 270]Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race
heureuse de Milé a vaincus, les _sîd_, merveilleux palais, qui,
ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les
profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain
plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un _sîd_ à Lug, fils
d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même.
Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le
premier nom est _Brug na Boinné_, ou «château de la Boyne,» parce qu'il
était situé sur la rive gauche de cette rivière,--non loin de l'endroit
où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit
définitivement la couronne.--Le second nom de ce palais mystérieux
était _Sîd_ ou _Brug Maic ind Oc_, «palais enchanté» ou «château de Mac
ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut
la cause.
[Footnote 1: _Dagan_ se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col.
2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot _Dagda_, moyen
irlandais pour _Dagde_, se rencontre dans le même récit, au Livre de
Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.]
[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.]
§3.
_Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc.
Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne
Oengus et ce palais._
L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais
souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues
visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges
tombelles
[Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité
des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire,
aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature
irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là,
c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain,
mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux
y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de
Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1].
Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes
mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition
païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où
cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,»
_Senchas na relec_, écrite probablement vers la fin du onzième siècle,
prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages
célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture.
Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à
l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent
enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs
prédécesseurs
[Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia
Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi
suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer
à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce
lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à
la race des Tûatha Dê Danann[2].
Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des
bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de
Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers
siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations
préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de
Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable.
Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres
mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais
païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race
préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses
chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait
dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent
à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute
antiquité
[Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le
principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle
qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite
une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale.
Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent
en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent
être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à
l'entour.
C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus
ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais
avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le
terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,»
c'était: «Palais de Mac ind Oc,» _Brug Maic ind Oc_[4], c'est-à-dire
probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom
d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux
immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les
atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte
le nom de son fils?