Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable
supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident,
supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle
au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15].
Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.
Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant
dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un
jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par
l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un
crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été
coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé
qui la leur enlèveront.
[Footnote 1: Un système grec différent sur l'origine de l'homme a été
exposé plus haut, p, 26-27.]
[Footnote 2: Hésiode, _Théogonie_, vers 126, 127, 134.]
[Footnote 3: _Id., ibid._, vers 507-510, 528, 543, 565, 614. _Les
Travaux et les Jours_, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2,
sections 2, 3; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, I, p.
105.]
[Footnote 4: Hésiode, _Catalogues_, fragment XXI, édition Didot, p. 49.]
[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller,
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre
I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.]
[Footnote 6: _Théogonie_, vers 207-210.]
[Footnote 7: _Iliade_, livre VIII, vers 478-481.]
[Footnote 8: _Iliade_, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.]
[Footnote 9: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 165 et suivants.]
[Footnote 10: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70 et suivants, édition
Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.]
[Footnote 11: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 199 et suivants.]
[Footnote 12: Hésiode, _Théogonie_, vers 535-560.]
[Footnote 13: _Id., ibid._, vers 561-569. _Les Travaux et les Jours_,
vers 47-58.]
[Footnote 14: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 447 et suivants.]
[Footnote 15: Hésiode, _Théogonie_, vers 520-525. _Prométhée enchaîné_,
vers 1021-1025.]
[Footnote 16: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 871-873, 1026-1029.
Cf. _Iliade_, livre VIII, vers 360-369.]
[Pg 241]CHAPITRE XI.
CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.
§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.--§2. Premier poème d'Amairgen.
Doctrine panthéiste qu'il exprime. Comparaison avec un poème gallois
attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit
Eringène.--§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste
qu'ils expriment.--§4. Première invasion des fils de Milé en
Irlande.--§5. Jugement d'Amairgen.--§6. Retraite des fils de Milé.--§7.
Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de
cette île.--§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les
traditions gauloises.--§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes
en Irlande.
§1.
_Arrivée des fils de Milé en Irlande._
Les compagnons d'Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit
la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race
de Milé considéra le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre.
Pour venger cet attentat, elle résolut
[Pg 242]d'émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur
les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient
la race de Milé.
Chacun d'eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent
avec lui; mais tous les passagers n'arrivèrent pas au but. L'un des
fils de Milé étant monté sur le haut d'un mât pour voir l'Irlande, se
laissa tomber dans la mer et y périt. L'homme de lettres, le savant,
le _file_ de la flotte était Amairgen, surnommé _Glûngel_, «au genou
blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la
côte d'Irlande dans l'endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe
sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom _Inber Scêné_[1];
Scêné était le nom de la femme d'Amairgen, qui fut enterrée dans cet
endroit.
Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi,
dix-septième jour de la lune[2]. Partholon avait aussi débarqué en
Irlande le 1er mai, bien qu'à un jour différent de la semaine et de la
lune, c'est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c'était aussi
un premier jour de mai qu'avait
[Pg 243]commencé l'épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race.
Le 1er mai était consacré à Belténé[3], un des noms du dieu de la mort,
du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une
fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l'Irlande par la
race de Milé.
[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare
dans le comté de Kerry. Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 389. C'est
déjà là qu'on avait fait débarquer Nemed.]
[Footnote 2: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col.
2, lignes 50-51. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 14. D'après
le document intitulé _Flathiusa hErend_, les fils de Milé seraient
arrivés en Irlande au temps du roi David, c'est-à-dire au onzième
siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement
1700 ans avant J.-C.]
[Footnote 3: _Beltene_ ou _Beltine_ est dérivé de l'infinitif *_beltu_,
génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans
le composé _epeltu_, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e
édition, p. 264.]
§2.
_Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime;
comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le
système philosophique de Jean Scot dit Eringène._
En mettant le pied droit sur la terre d'Irlande, le _file_ Amairgen,
fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l'honneur de la science
qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle
tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science
merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les
Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets
de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était,
suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à
ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette
science, c'était posséder la nature entière.
[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer;
Je suis la vague de l'océan;
Je suis le murmure des flots;
Je suis le bœuf aux sept combats;
Je suis le vautour sur le rocher;
Je suis une larme du soleil;
Je suis la plus belle des plantes;
Je suis sanglier par la bravoure;
Je suis saumon dans l'eau;
Je suis lac dans la plaine.
* * * * *
Je suis parole de science;
Je suis la pointe de lance qui livre les batailles;
Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l'homme] le feu [de
la pensée];
Qui est-ce qui jette la clarté dans l'assemblée sur la montagne? (Et
ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?)
Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte
les âges de la lune, sinon moi?)
Qui enseigne l'endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute
une glose)[1]»...
[Pg 245]
* * * * *
L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées
secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas
de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à
l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de
son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du _file_ se
confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec
les armes du guerrier.
Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une
composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen,
le _file_ irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce
galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai
été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles:
Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»--Taliésin: «J'ai été un
aigle[3].»
Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»--Taliésin: «J'ai été
arbre dans le bocage[4].»
Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les
batailles.»--Taliésin: «J'ai été une épée dans
[Pg 246]la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].»
Amairgen: «Je suis parole de science.»--Taliésin: «J'ai été parole en
lettre[6].»
Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant
au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais.
Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante
doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie
irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le _file_ est
la personnification de la science, et la science est identique à son
objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous
les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que
le _file_ chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas
seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole,
épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de
l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela
parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui
crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela,
parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,»
dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il
possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les
concitoyens du _file_, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par
[Pg 247]une question difficile, le _file_ leur en donne la solution.
Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la
base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où
se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie
politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de
secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où,
chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son
repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science,
c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier,
avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la
variable et multiple expression.
Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot
a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant
des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine
fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage
_De la division de la nature_ les extraits suivants: «On est informé
par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des
êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].»
«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons
comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de
toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même
[Pg 248]les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même
tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue
l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais
Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre
toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à
la vraie notion de l'être[8].»
Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité
des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature?
Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose;
puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée;
puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont
en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est
lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le
tout et la partie de l'universalité créée[9].»
Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en
propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de
Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine
enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine
que l'épopée mythologique
[Pg 249]irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait
dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la
pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots,
etc.» La _file_, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée
divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de
cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique
et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences
ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces
êtres secondaires.
Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la
bouche du _file_ Amairgen au moment où ce représentant primitif de la
science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa
pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes.
Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre
de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de
l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K.
45, p. 188; enfin, _Transactions of the Ossianic Society for the year_
1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on
ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster.
Ainsi les mots _ar-domni_, qui ont pénétré dans le texte du Livre de
Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec
les livres de Ballymote et de Lecan.]
[Footnote 2: _Kat Godeu_, vers 5, chez William F. Skene, _The four
ancient books of Wales_, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276
et suiv.]
[Footnote 3: _Kat Godeu_, vers 13.]
[Footnote 4: _Ibid._, vers 23.]
[Footnote 5: _Kat Godeu_, vers 17, 18.]
[Footnote 6: _Ibid._, vers 7.]
[Footnote 7: _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie,
p. 171.]
[Footnote 8: Hauréau, _ibid._, p. 159. Cf. Jean Scot, _De divisione
naturæ_, livre I, chap. 72; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col.
518 A.]
[Footnote 9: _De divisione naturæ_, l. III, c. 1; Hauréau, _ibid._, p.
160; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 621 B C.]
[Footnote 10: Hauréau, _Histoire de la philosophie scolastique_,
première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_,
livre I, chap. 7; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 446 D.]
§3.
_Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils
expriment._
Après ce document philosophique, le _Livre des conquêtes_ fait débiter
par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup
moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près
[Pg 250]celle qui, dans la _Théogonie_ hésiodique, explique l'origine
du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé,
c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru
la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui,
s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux
Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à
l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur
son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen,
en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est
avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux
derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la
nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la _Théogonie_,
la Terre y tient la première place:
«J'invoque terre d'Irlande!
Mer brillante, brillante(?)!
Montagne fertile, fertile!
Bois vallonné!
Rivière abondante, abondante en eau!
Lac poissonneux, poissonneux!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].»
[Pg 251]Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure,
ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à
son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui
l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel
celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas
été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée.
C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette
invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait
avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.
Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la
nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous
avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu
et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur
prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune,
l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla
pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces
puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le
punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2].
Le _Livre des conquêtes_ met dans la bouche d'Amairgen
[Pg 252]un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair
quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer;
la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce
qui précède, elle tient le premier rang.
«Mer poissonneuse!
Terre fertile!
Irruption de poisson!
Pêche là!
Sous vague, oiseau!
Grand poisson!
Trou à crabe!
Irruption de poisson!
Mer poissonneuse[3]!»
Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l'appui
de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux
prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus[4].
[Footnote 1:
Aliu iath n-hErend.
Hermach [hermach] muir,
Mothach mothach sliab,
Srathach srathach caill,
Cithach cithach aub,
Essach essach loch.
_Aliu_ est glosé par _alim_, et _aub_ par _aband_.
Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre
de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan,
f° 285 recto, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p.
232.]
[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.]
[Footnote 3:
Iascach muir.
Mothach tîr.
Tomaidm n-eisc.
Iasca and.
Fo thuind ên.
Lethach mîl.
Partach lâg.
Tomaidm n-eisc.
Iascach muir.
Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de
Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284
verso, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 237.]
[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu'en Irlande,
voir plus bas, chap. XVI, § 8.]
[Pg 253]§4.
_Première invasion des fils de Milé en Irlande._
Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils
de Milé. Le _file_ Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs
compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans
l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous
retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits
s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille.
Ils y eurent pour adversaires, suivant le _Livre des conquêtes_, «les
démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance
de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé
Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork,
qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du
Sud-Ouest.
Ici le _Livre des conquêtes_ place une de ces légendes bizarres dont
la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de
Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de
là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière,
et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se
baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac,
pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa
femme; en apercevant dans l'eau, où
[Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas,
Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira,
et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.
Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient
encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle
leur dit:--.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous
y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»--«C'est
pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le
_file_.--«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que
cette île porte mon nom.»--«On donnera votre nom à cette île,» répondit
Amairgen.
Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui
s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.--«Soit,»
dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.»
A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent
Eriu, la troisième reine.--«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les
bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra
toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure.
Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»--«Voilà de bonnes
paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»--«Ce n'est pas à vous
que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils
de Milé; «nous devrons nos succès à nos
[Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»--«Ce que j'annonce est pour
toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle
n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait
périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu
termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût
donné à l'île.--«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.
§5.
_Jugement d'Amairgen._
Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire
à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» _Druim Cain_. Ils y
trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors
régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils
venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers
avec eux.
Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur
la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient
des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se
rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des
incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu
cette invasion.--«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac
Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la
[Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge;
mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le
tuerons.»--«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond,
l'aîné des fils de Milé.--«La voici,» répondit Amairgen. «Vous
abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»--«A quelle
distance irons-nous?» demanda Eber.--«Vous laisserez entre elle et vous
un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier
jugement rendu en Irlande.