Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie
préhistorique de l'Irlande étaient encore sans valeur; et il n'y avait
pas de dates certaines dans l'histoire d'Irlande avant l'an 305 avant
J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d'Emain[6]. Nous sommes
bien loin de l'année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination
des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la
mythologie irlandaise n'ont pas été puisées dans la tradition. Gilla
Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste
de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point,
est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs
dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs
[Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs
fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain,
seraient morts l'un 1830 ans l'autre 1750 ans avant J.-C., nous
sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres
surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi
Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs
Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de
Tigernach ne semblent pas mal fondés.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.]
[Footnote 2: _Ibid._, p. 9, colonne 2.]
[Footnote 3: _Ibid._, p. 11, colonne 2, ligne 7.]
[Footnote 4: _Ibid._, p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.]
[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le
fils de Delbaeth s'appelle Fiachna, comme dans le _Livre des conquêtes_
(Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme
dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2,
ligne 6.]
[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d'après le fac-similé publié
par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit
initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII
annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis
fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta
Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de
Ptolémée Lagus dont il s'agit plus haut, et qui, suivant Tigernach,
aurait régné quarante ans (323-283), est l'an 305 avant J.-C. Le
manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne
d'Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné
ce passage exactement.]
§2.
_Milé et Bilé ancêtres de la race celtique._
Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l'Irlande jusqu'à
l'arrivée des fils de Milé. _Milé_, au génitif _Miled_, ancêtre
mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n'était pas
inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la
Hongrie qui, sous l'empire romain, était comprise dans la Pannonie
inférieure, ancienne dépendance de l'empire gaulois, de nombreuses
inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les
tombes d'hommes d'origine gauloise. Une de ces inscriptions a été
écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par
ordre de Derva, sa veuve[1]. Derva porte un nom gaulois qui veut
[Pg 225]dire «chêne;» _Miletu-marus_ est composé de deux termes:
le second, _marus_, en gaulois _mâros_, veut dire «grand;» quant
au premier, _miletu_, il nous offre la forme que prenait dans les
composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois
_milet_, dont le nominatif devait être _miles_ pour _milets_, en
irlandais _Milé_[2]; et le génitif _miletos_, en irlandais _Miled.
Miletumarus_ veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique
qui est, en Irlande, l'ancêtre de la race celtique était connu sur les
bords du Danube comme sur les côtes de l'Océan dans la plus occidentale
des Iles Britanniques.
Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de
la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son _e_ radical en
_a_ quand la désinence contient un _a: atbalat_ pour *_ate-belant_[3],
«ils meurent;» _Balar_ pour _Belar_ nous offre l'exemple d'un phénomène
identique. Quant, au contraire, la désinence contient un _i_, l'_e_
radical de la racine BEL se change en _i: epil_, «il meurt,» pour
*_ate-beli_[4]. Dans _Bile_ pour *_Belios_, le même phénomène s'est
produit.
Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la
[Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé _Dis pater_. Les
Gaulois, dit-il, prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, dieu
de la mort, _ab Dite patre_[5]. _Dis_ paraît contracté pour _dives_,
_Dite_ pour _divite_[6]. Ce nom divin était celtique en même temps
que romain: _dîth_ est un des noms de la mort en vieil irlandais. On
le trouve aussi écrit _dîith_ avec deux _i_[7]; il paraît avoir perdu
un _v_ primitif entre ces deux voyelles, comme le latin _dite_ pour
_divite; dîith_ s'écrit pour _dîvit_, et le nom gaulois _Divitiacus_,
porté au temps de César par un druide éduen bien connu[8], avant ce
temps par un roi des Suessions[9], paraît un dérivé de ce mot.
[Footnote 1: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, première partie,
p. 438, nos 3404, 3405.]
[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif _Milid_ qui est en
réalité l'accusatif. Le nominatif ne peut être que _Mile_ ou _Mili_.]
[Footnote 3: Glose au vers 40 de l'hymne de Colman: Whitley Stokes,
_Goidelica_, 2e édit., p. 124; Windisch, _Irische Texte_, p. 9, 377.]
[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de
Wurzbourg, f° 30 d; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60.]
[Footnote 5: _De bello gallico_, livre VI, chapitre 18, § 1.]
[Footnote 6: Cicéron, _De natura deorum_, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf.
Corssen, _Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen
Sprache_, 2e édit., t. I, p. 316.]
[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; _Grammatica celtica_,
2e édition, p. 21; Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 50; cf. Windisch,
_Irische Texte_, p. 484. Comparez le breton _divez_, «fin,» en gallois
_diwedd_, et l'irlandais _dead_, même sens.]
[Footnote 8: _Cicéron, _De divinatione_, livre I, chap. 41, § 90;
César, _De bello gallico_, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41;
livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.]
[Footnote 9: _De bello gallico_, livre II, chap. 4, § 7.]
§3.
_La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur donne
pour pays d'originé la Scythie et l'Egypte._
Dès l'époque où a été dressée notre première liste
[Pg 227]de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les
fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances
chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient
fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres
des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient,
disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que
l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et
Scythes, c'était tout un.
Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette
légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants
irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël
traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent
noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les
Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il
avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand
les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre
le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le
chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre
maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans
la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique
pendant quarante-deux ans, arriva
[Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac
salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit
le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes
d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre
d'années et se multiplia considérablement.»
Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne
liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou
voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements
plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le _Chronicum
Scotorum_, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par
l'introduction du _Livre des conquêtes_, transcrite au douzième siècle
dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du _Senchus Môr_[5].
Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes,
d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, _Fêne,
Scôt, Gôidel_, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de
Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de
Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de
Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que
Clément, le grammairien
[Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette
Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon
Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de
l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais
à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.--«En m'en allant,»
dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a
remplacés par des Egyptiens[6].»
[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» _Appendix ad
opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.]
[Footnote 2: _Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain_. Livre de
Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.]
[Footnote 3: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 10-13.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.]
[Footnote 5: _Anciens laws of Ireland_, I, p. 20, 22. Voir aussi
Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214
et suivantes.]
[Footnote 6: Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, _Patrologia latina_,
tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, _Singularités historiques et
littéraires_, p. 26.]
§4.
_Ith et la tour de Brégon._
Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes
et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une
fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la
race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la
terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1].
La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du
onzième siècle. Elle nous a été conservée par le _Livre des conquêtes_.
On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de
[Pg 230]Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le
pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une
seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn
au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique
Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs,
puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos,
dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au
cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela
Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du
haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes
de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient
fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui
Bragance[5].
[Pg 231]Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue;
mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et,
fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque
l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6].»
[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de
Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.]
[Footnote 2:
Iar-sain rogenair Bregoin,
Athair Bili in balc-dremoin.
Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.
Bregoin, mac Bratha blaith bil;
Is dô ro-bo mac Milid
Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie
d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi:
Ensuite naquit Bregoin,
père de Bilé à la forte fureur....
Bregoin, fils de Brath au beau renom;
C'est de lui que Milé fut fils.
Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.]
[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid
a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50,
51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.]
[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4,
col. 1, ligne 39.]
[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de
Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.]
§5.
_L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts._
Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit ici. Le mot d'_Espagne_
a été introduit ici par l'évhémérisme des chrétiens irlandais. A la
doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom
de l'Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut
comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer
le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu'on
la racontait en Gaule dans les premiers temps de l'empire romain. Si
l'on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque,
qui mourut vers l'an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait
au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la
Grande-Bretagne,
[Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur
infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit
cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire
du continent les morts dans la partie de l'île de Bretagne qui est leur
dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d'une voix
mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des
navires qui ne leur appartiennent point, remplis d'hommes invisibles
dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu'il est possible
sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but
d'un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique
avec leurs navires à eux, même en s'aidant de voiles, il leur faille
toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de
l'île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles
passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés
s'élever au-dessus des flots, et on entend la voix d'un personnage
invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent
augmenter le nombre des habitants du pays des morts[1].
Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter
le voyage nocturne qui du continent
[Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En
effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues
distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de
la mort. C'est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith
d'apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts,
les côtes de l'Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s'est produit
en hiver; car l'hiver est une sorte de nuit, l'hiver, comme la nuit,
abaisse les barrières qui s'interposent entre les régions de la mort
et les régions de la vie; l'hiver, comme la nuit, donne à la vie
l'apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l'abîme redoutable
creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà
comment pendant une belle soirée d'hiver, Ith, du sommet de la tour de
Brégon dans l'île des morts, vit à l'horizon les côtes de l'Irlande se
dessiner devant lui.
[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de
Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, _Œuvres de Plutarque_, t. V,
p. 20, 21. Procope, _De bello gothico_, livre IV, chap. 20; édition de
Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est
beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.]
§6.
_Expédition d'Ith en Irlande._
Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le
pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il
l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco
Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors,
dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient
Mac Cuill, Mac Cecht et Mac
[Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de
Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac
Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande,
les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos
jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un
être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois
dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé,
et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le
troisième des noms qu'elle porte: _Mac Grêné_, «fils du soleil.» Quand
Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y
régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée
que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour,
de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,»
comparez le surnom de _Grîan-Ainech_, «à la face solaire,» porté par
Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann,
c'est-à-dire des dieux solaires.
Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et
marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit,
dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les
Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire
[Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire
entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse
d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes
s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu.
On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech;
elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la
baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à
travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.
Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des
difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la
succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina
toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez
selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez;
il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est
tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières
paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de
l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer.
Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit
qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement
le nom de «plaine d'Ith,» _Mag Itha_. Mais les compagnons d'Ith ne
succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur
malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils
étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre
[Pg 236]d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande,
ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur
les dieux[3].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.]
[Footnote 2: _Id., ibid._, p. 10, col. 1, lignes 37-39.]
[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.]
§7.
_La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus
ou Prométhée._
La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des
hommes sur les dieux,--une des données fondamentales de la mythologie
celtique,--peuvent sembler étrange, et cependant cette légende
s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.
La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme
grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann
et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans
irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons
Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette
bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les
Titans et les Fomôré sont vaincus.
Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de
la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique
est
[Pg 237]Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui
est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de
Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre
mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus
anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan,
Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des
Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces
ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus
vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi.
Iapétos, nous dit l'_Iliade_, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,»
s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je
n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines
extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis,
privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du
monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète,
revenant sur cette idée, ajoute que
[Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent
Titans[8].
Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'_Iliade_,
qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une
doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons,
par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à
l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les
_Travaux et les Jours_ d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre
ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie
où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif
ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts,
d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande.
Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque
et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a
un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus;
Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les
Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation
de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la
guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque
sorte une suite
[Pg 239]de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré;
car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est
un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé.
Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle
d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant:
Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est
causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même
Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient
suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende
grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change
l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge
qui a réglé le partage.
Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes
une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus
et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au
loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui
doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith,
qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de
Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a
enseigné la route de
[Pg 240]l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île;
la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient
à Promêtheus.