[Footnote 5: Voyez, dans le _Dictionnaire des antiquités_ de MM.

Daremberg et Saglio, les articles _Bellérophon et Chimæra_.]

§6.

_Lug et le héros grec Persée._

C'est sur un thème identique qu'a été brodée la fable grecque de Persée

et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon,

en grec _Bellérophontès_. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la

Chimère, ou tue _Belléros_; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est

un doublet de la

[Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre

et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée

dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque

fixe les yeux sur elle expire à l'instant[1].

Le _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de

Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour

la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère.

On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse

sans perdre la vie. Il y a là emploi de l'actif pour le passif: dans

la doctrine primitive, c'était le regard de Méduse qui tuait, comme,

dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique

image de la foudre.

Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d'Homère et d'Hésiode[2]; mais

pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les

mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre

à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d'Acrisios, roi

d'Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour

être sûr de n'avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille,

dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de

l'airain.

[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos,

suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les

plus anciens[3]. Elle accouche d'un enfant mâle, qui sera le héros

Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que,

sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à

Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l'âge

d'homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte

le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son

grand-père[4].

[Footnote 1: Eschyle, _Prométhée_, vers 798-800, de l'édition Didot.

Cf. Hésiode, _Théogonie_, vers 274-280.]

[Footnote 2: _Iliade_, livre XIV, vers 319, 320. _Bouclier d'Héraclès_,

vers 223 et suivants.]

[Footnote 3: _Iliade_, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir

aussi le passage de Sophocle cité plus bas.]

[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au

second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des

témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage

de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, _Anthologia lyrica_, editio

altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l'_Antigone_ de Sophocle,

vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie

d'or de Zeus qui l'avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux

auteurs, mourut l'an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina

sa carrière en 406.]

§7.

_Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios;

Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères

irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou

de Cacus; le fils de Gavida et Persée._

Les traits fondamentaux de la légende de Persée

[Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle

même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios,

par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.

Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la

tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette

île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups

puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la

terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île

de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan

Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est

là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des

Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la

prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable

Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor

populaire demeurait à Tory.

Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le

regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment

caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un

ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de

Balor,» _suil Baloir_, pour dire ce que nous appelons en français «le

mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille

de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.

[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son

petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la

légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios,

n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot

son orthographe ancienne, _Ethniu_, au génitif _Ethnenn_. C'est le

nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre

des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition

populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé.

Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être

pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de

petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le

sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux

nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de

l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et

on l'appelle la grande Tour, _Tor môr_. Ce fut là que Balor relégua

la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze

femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près

d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât

des hommes en ce monde.

Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté

accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient

jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour

voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux

étaient conduits par des êtres

[Pg 211]humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les

femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère

dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes

refusèrent toujours de la lui donner.

Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la

légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous

offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée

par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par

son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les

murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant

le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais

au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que

le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce

conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le

combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps.

On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois

corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau

dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées

[Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les

vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont

les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la

nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour,

jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de

s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de

Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque,

et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais

revenons à la légende irlandaise.

Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément

à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant,

par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires

modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour,

et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.

Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois

frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était

forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait _Glas

Gaivlen_[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était

si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de

fois de la

[Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.

Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple

Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation

elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer

de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de

nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait

jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en

Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin

abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la _Glas

Gaivlen_, la vache bleue du forgeron.

Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans

un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères.

Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant

le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux

sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache

par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle

aujourd'hui _Port na Glaise_, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce

récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus,

doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7].

Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut

[Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une

fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de

la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île

où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher

où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la

belle Ethné. Elle frappa à la porte.--«Je suis,» dit-elle, «accompagnée

d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi

cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous

demander asile pour elle.»--Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter

la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et

fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se

réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée,

s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de

l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée.

Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais,

comme Danaé, Ethné était grosse.

Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne

n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à

Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois

arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont

rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara

des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par

une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de

[Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission

dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au

moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap

et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau

arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il

les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre

cruel qu'il avait donné.

Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à

cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit

où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port

de l'Epingle,» _Port-a-Deilg_. Quand l'épingle s'était détachée et

que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance

se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle

s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte

irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en

lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère

Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier.

Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait

pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui.

Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger.

Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il

surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres

guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans

[Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la

tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des

veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui,

disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre

et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation

pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en

1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever

sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus

respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise.

Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son

esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son

bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du

malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas

qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils

était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que

la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait

la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le

jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely;

il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il

allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il

regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des

larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger.

[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune

ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui

raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac

Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont

il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la

vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang

de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge,

où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il

en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer

brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir

sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba;

il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul,

le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait

justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de

l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite:

le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un

légitime châtiment[8].

La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux

des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont

les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille

[Pg 218]Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs

populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor.

Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure

gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.

[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, _Antigone_, vers 945.

[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, _Théogonie_, vers 287.

[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, _Agamemnon_, vers 870. Suivant

Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces

corps auraient été réunis par le milieu et n'auraient eu à eux trois

qu'un seul ventre. _Fragmenta historicorum græcorum_, tome I, p. 140.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 287-294.]

[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 65

et suiv.]

[Footnote 6: Mieux _Glas Goibhnenn_.]

[Footnote 7:

«Cauda in speluncam tractos, versisque viarum

Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.»

_Enéide_, livre VIII, vers 210-211.

]

[Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O'Donovan dans

la tradition populaire, et il l'a donné en note dans son édition des

_Annales des Quatre Maîtres_, 1851, tome I, p. 18-21.]

§8.

_Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus

chez Hésiode._

Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine

se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se

rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê

Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré.

Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais

_goba_ (au génitif _gobann_), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui

_gava_; de là le dérivé moderne _Gavida_ de la légende populaire.

Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la

vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et

de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes,

Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus

le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits

qui ont assuré la victoire du dieu

[Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de

la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels

procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et

ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann

vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3].

Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont

opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de

Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement

frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie

dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois

cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande

le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons

pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont

le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les

Titans[4].

[Footnote 1: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-141. Cf. _ibidem_, vers

504, 505.]

[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de

Zeus aux vers 707 et 708 de la _Théogonie_ d'Hésiode, qui font partie

du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 147-159, 618-628, 644-663,

669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé

Briareôs, voyez aussi l'_Iliade_, livre I, vers 401-407.]

[Pg 220]CHAPITRE X.

LA RACE DE MILÉ.

§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes

et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.--§2.

Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.--§3. La doctrine qui fait

arriver les Irlandais d'Espagne et qui leur donne pour pays d'origine

la Scythie et l'Egypte.--§4. Ith et la tour de Brégon.--§5. L'Espagne

et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts.--§6. Expédition

d'Ith en Irlande.--§7. La mythologie irlandaise et la mythologie

grecque. Ith et Prométhée.

§1.

_Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et

en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres._

Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du

onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê

Danann furent maîtres de l'Irlande, après la seconde bataille de

Mag-Tured, pendant cent soixante neuf

[Pg 221]ans qui, suivant les calculs des _Quatre Maîtres_, savants

irlandais du dix-septième siècle, commencent l'an 1869 et finissent

l'an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans;

Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth

dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin

les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac

Grêné, s'étant partagé l'Irlande, possédèrent en même temps la royauté

pendant vingt-neuf ans, jusqu'à l'arrivée des fils de Milé, qui les

mirent à mort et firent la conquête de l'Irlande[1].

C'est probablement Gilla Coemain qui est l'auteur de cette chronologie.

En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c'est

elle que nous trouvons dans le _Livre des conquêtes_[2]. Elle est une

conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant

par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056,

écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme

de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là.

Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug[3]. Suivant lui aussi,

Dagdé mourut des blessures qu'une femme nommée Cetnenn lui avait faites

d'un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured[4]. Il n'avait pas

[Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât

son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d'Ethniu, en vieil

irlandais _Lug macc Ethnenn_; en vieil irlandais _mac_, fils, s'écrit

avec deux c: _macc_. _Ethnenn_ est le génitif d'_Ethniu_, nom de

femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique _macc

Ethnenn_ s'écrivait sans diviser les deux mots, c'est d'une mauvaise

division de ce composé qu'est résulté le nom propre _Cetnen_. On a

lu _mac-Cethnenn_, au lieu de _macc Ethnenn_. De là l'origine de

Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann

Manistrech.

Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de

son fils[5]. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins.

Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la

royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize

ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base

au système chronologique nouveau par lequel se conclut l'évolution

progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit

historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à

la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au

jour, n'étaient pas universellement

[Pg 223]admises par les érudits qu'abritaient les monastères irlandais,

et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont

l'écho est arrivé jusqu'à nous.

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 13 / 25 段