Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent

moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie

nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils

auraient mis entre les mains d'Ogmios le _gæsum_, ou lance celtique, et

l'épée de Téthra[7].

[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de

Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde

bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 251,

288.]

[Footnote 2: «Tofoslaic.» O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254,

traduit ce mot par _opened_, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan

et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais

_tuaslaiciu_: ce sont _solvere_ et _resolvere_. Dans les textes de

droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien

de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du

débiteur.]

[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire

qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, _On the manners_,

t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve

aussi dans un passage du _Serglige Conculainn_ chez Windisch, _Irische

Texte_, p. 206. Le même passage du _Serglige Conculainn_ a été publié

et traduit sans commentaire par O'Curry, _Atlantis_, t. I, p. 371; et

il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la _Revue celtique_, t. I,

p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.]

[Footnote 4: Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et

d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm,

_Deutsche Mythologie_, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, _Handbuch

der deutschen Mythologie_, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré

comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.]

[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, _Kurzgefasste

irische Grammatik_, p. 120, ligne 3.]

[Footnote 6: Lucien, _Héraclès_, édition Didot, p. 598, 599.]

[Footnote 7: L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun

dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires

grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût

originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un

animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du

Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans

nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur

attaque.]

§11.

_La harpe de Dagdé._

Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de

la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les

chefs

[Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour

n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur

repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au

mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et,

avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter

sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.--«Tiens,» lui cria-t-il.

Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître,

se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au

passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du

dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors

pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution

mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier

produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements

et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes

des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il

joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il

joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent.

Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et

retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que

les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou

même donné un coup[1].

[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto;

passage publié par O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 214, note 296;

traduit par le même, _ibidem_, p. 213-214.]

[Pg 192]§12.

_Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts._

Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande

et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située

au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps

nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra,

dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains

des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui

forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître

à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de

la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes

des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse

à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.--«Les immortels

t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de

Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux,

au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn,

roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de

verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque,

[Pg 193]fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du

rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus

rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1],

ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est

impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître

de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait

abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur.

Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn,

nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et

Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu _ollam_, c'est-à-dire

chef des _file_ d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses

études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction

d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est

revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce

dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui

est l'insigne de l'_ollam_; il s'est assis dans la chaire réservée à ce

personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant

l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant

une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à

l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence.

Nédé se tire avec succès de cet examen

[Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:--«Quel est, ô jeune

savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»--«La réponse est

facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de

la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la

maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre),

entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat,

[c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au

terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au

milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de

ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît

avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement

du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du

_Glossaire_ de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les

Irlandais aient donné au dieu de la mort.

[Footnote 1: _Echtra Connla_, publié d'après le _Leabhar na hUidhre_,

manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, _Kurzgefasste

irische Grammatik_, p. 120.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J'ai

supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est

accompagné; l'auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de

chaque mot, ne comprenaient pas l'ensemble du passage.]

[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot _Tethra_, Whitley Stokes,

_Three irish glossaries_. p. 42.]

§13.

_Le corbeau et la femme de Téthra._

La mythologie celtique prétendait donner à la

[Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais

elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la

nature. Aussi la messagère de la mort n'a-t-elle pas toujours, dans

la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle

apparaît dans la légende de Connlé.

Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu'ils revêtent est

souvent celle d'oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann,

c'est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli

plumage[1]; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies

par une chaîne ou un joug d'argent[2]. Lorsque Lug, le vainqueur de la

bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn,

sa venue est annoncée par l'apparition d'une troupe de ces oiseaux. Il

y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux

à deux; les uns portent des jougs d'argent, les autres des chaînes du

même métal.

Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré,

dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des

corneilles. La femme de Téthra, c'est la femelle du corbeau ou de la

corneille; c'est l'oiseau à plumage lugubre qu'on voit voltiger sur les

champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant

la poitrine

[Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture.

Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain

composé par un poète du neuvième siècle:

Ce que désire la femme de Téthra, c'est le feu du combat;

C'est le flanc des guerriers déchiré par le glaive,

C'est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres;

Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent.

Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin

du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a

expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire

«corneille» ou «corbeau[3].»

[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.

206, lignes 10 et suiv.]

[Footnote 2: _Compert Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.

137, 138.]

[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le _Leabhar

na hUidhre_, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les

_Beiträge_ de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la _Revue celtique_, t.

II, p. 491.]

[Pg 197]CHAPITRE IX.

LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.

§1.--Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress,

Balar.--§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or.

Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.--§3. Balar et

le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès.--§4. Io et Bûar-ainech.

Balar et Poseidaôn.--§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec

Bellérophontès.--§6. Lug et le héros grec Persée.--§7. Le Balar

populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar,

et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon.

Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida

et Persée.--§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois

cyclopes de Zeus chez Hésiode.

§1.

_Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress,

Balar._

Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son

épée aux mains des Tûatha Dê

[Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est

identique au Kronos d'Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et

détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux

où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la

patrie absente[1].

Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le

monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race

d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est

autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise.

Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la

légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous

avons dit comment, après la satire du _file_ Corpré, une révolte des

sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la

souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur

défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos,

mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps

de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas

qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la

bataille des dieux contre les Titans.

Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre

partie, un autre démembrement

[Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom

de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père

de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu

dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est

le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille

de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre

chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie

hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des

Titans.

[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 169; Pindare,

_Olympiques, II_ vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.]

§2.

_Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas,

doublet de Balar, de Bress et de Téthra._

L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie

grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués

de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de

l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son

empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels

Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous

transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où

les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination

[Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas.

Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme

lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est

aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de

Kronos dans la légende irlandaise.

Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant

un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre

l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle

est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or.

Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième

siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la

période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui

un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé

de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper

des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie

irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles

légendes celtiques[3].

[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 109-112.]

[Footnote 2:

Leis roberbad, is blad bind,--

Mèin ôir ar-tus in hErind.

Par lui fut fondue,--il est renom sonore,--

Mine d'or premièrement en Irlande.

Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2,

lignes 50, 51. Cf. _Livre des conquêtes, ibid._, ligne 23.]

[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de

Milé, voir, outre le _Livre des conquêtes_ déjà cité, le grand poème

chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2,

lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.]

[Pg 201]§3.

_Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès._

Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n'est pas

le seul récit mythologique grec où l'on voie apparaître la doctrine

dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau

temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de

l'orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l'imagination

grecque nous offre cette doctrine est celui d'Argos aux cent yeux. Ces

yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit

étoilée. Hermès le tua d'un coup de pierre[1]. Ce mythe était déjà

connu des Grecs quand Homère composa l'Iliade, c'est-à-dire environ

huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l'Iliade, Hermès porte le

surnom de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier

d'Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d'Hermès[2]. Hermès

est le crépuscule,

[Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit,

c'est le soleil qu'une main invisible jette tous les matins de l'Orient

vers le haut des cieux[3]. Lug est l'Hermès celtique: comme l'Hermès

grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d'une pierre il

tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d'un coup

mortel il atteint à l'œil Balar, qui est l'Argos celtique, c'est-à-dire

une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des

principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la

mort.

[Footnote 1: Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre 1, section

3, § 4. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum grœcorum_, tome I, page

126.]

[Footnote 2: _Iliade_, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24,

etc. Voyez aussi _Odyssée_, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7;

Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 77. Apollodore, à qui nous

devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης,

écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction

Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne

et nous paraît inadmissible, malgré l'autorité qui s'attache au nom

des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les

représentations figurées, voir l'article _Argus_, dans le _Dictionnaire

des antiquités grecques et romaines_ de MM. Daremberg et Saglio.]

[Footnote 3: A. Kuhn, _Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung_, dans

les _Abhandlungen_ de l'Académie des sciences de Berlin pour 1873, p.

142.]

§4.

_Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn._

Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien

d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une

vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la

[Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos,

est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est

confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la

lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage

de vache ou de taureau: _Bûar-ainech_. Le dieu celtique au visage de

vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie

tragique des Grecs; comme Io, _Bûar-ainech_ est la lune divinisée, mais

il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la

nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos

ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la

divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire

au visage de vache ou de taureau, _Bûar-ainech_, est né Balar, dieu de

la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du

crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie

grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas

être séparé des dieux à tête de chèvre, _goborchind_, qu'un document

cité plus haut associe aux Fomôré.

Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous

dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se

rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après

avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux

solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi

des dieux solaires,

[Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en

combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait

les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de

la mer,--ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu

solaire Odusseus,--a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4].

[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers

588.]

[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, _Les Suppliantes_, vers 18, 275.]

[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de

Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.]

[Footnote 4:

Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα,

Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.

_Iliade_, XXI, 446-447. Dans l'_Iliade_, VII, 452, 453, Poseidaôn a

pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de

Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.]

§5.

_Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès._

Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré

la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire

du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a

voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès

vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit.

Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du

soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe

[Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le

nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon

et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce

phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature

grecques.

La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres

qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal.

Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En

souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης,

ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom

de Chimère, portait celui de _Belléros. Belléros_ est le même mot que

Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured.

_Belléros_, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω,

«je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»

Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou _Belléros_?

Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe

irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur

ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un

œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard

précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil

[Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les

êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est

dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables,

l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar

tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης ,

proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans

le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les

poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé

Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et

qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la

littérature grecque[5].

[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» _Iliade_,

livre VI, vers 182.]

[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122.]

[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez _Iliade_, livre VI,

vers 155-183.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 325.]

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 12 / 25 段