froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il
lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à
deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était
[Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais _balc-beimnech_.
Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l'un,
habituellement fermé, ne pouvait s'ouvrir sans jeter la mort sur
les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré
était Indech, que le _Livre des conquêtes_ appelle, dans un endroit,
fils du dieu de Domna[1], c'est-à-dire du dieu qu'auraient adoré les
Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé
en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou
_Fêné_.
On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par
les Gôidels, Scots ou _Fêné_, c'est-à-dire par les Celtes occidentaux,
nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et
les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l'ensemble de ces trois
peuples, ou par le mot composé _Fir-Bolg_, ou par le mot composé
_Fir-Domnann_, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le _Livre des
conquêtes_, fils du dieu de cette population, _mac Dê Domnann_, «fils
du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on
lit qu'Indech est fils du dieu, roi des Fomôré[2]. Nous verrons plus
loin que le roi des Fomôré s'appelait Téthra. Mais le point sur lequel
nous voulons appeler l'attention est que, dans l'idée irlandaise, les
Fomôré, dieux
[Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés
aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans
leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des
ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s'observe
dans l'Inde, où les _Dasyu_ sont à la fois et les démons adversaires
mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires
historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les
hymnes védiques[3].
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.]
[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p.
9, col. 2, lignes 3, 4.]
[Footnote 3: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, tome III, p. 8,
9.]
§5.
_Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara._
Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l'Irlande. Les
Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse
résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d'Ethniu.
Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des
Fomôré[1]; mais Lug, par son père
[Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait
aux Tûatha Dê Danann[2]. Par son éducation, il appartenait à leurs
ennemis. Son père, suivant l'usage irlandais, qui était de confier les
jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son
fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d'Eochaid mac Eirc, dernier roi
des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach[3], que nous avons vu tué par les
Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs
des Tûatha Dê Danann qu'il résolut de combattre. Il se rendit à Tara,
capitale de l'Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris
la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l'invasion dont
le menaçaient
[Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou
du dieu roi des Fomôré.
Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui
êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug.
«Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car
nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»--«Mais,»
reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»--«Nous n'avons pas
besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un
bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou
guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,»
répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils
d'Ethniu,»--l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de
notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais
je suis harpiste.»--«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le
portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de
Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis _file_ et historien,»
dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le
portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et
en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini
avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples
facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous
[Pg 177]n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous
avons beaucoup de druides parmi nous.»--«Soit,» reprit Lug; «je suis
médecin.»--«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier,
«car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»--«Eh bien, je suis
bon échanson.»--«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le
portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»--«Eh bien,» dit Lug, «je suis
un excellent ouvrier en bronze.»--«Nous n'avons que faire d'ouvriers en
bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux
Creidné.»--C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une
main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait
perdue en combattant les Fir-Bolg.
Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre
définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.--«Allez,»
dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui
les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si
parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un
qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.»
Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire
entrer Lug, qui fut proclamé _ollam_ ou docteur suprême des sciences[5],
[Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» _sabd
il-dânach_[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant
César, avait inventé tous les arts: _omnium inventorem artium_. César
l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms
latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu
paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une
de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier
terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon,
_Lugu-dunum_ puis _Lug-dunum_.
[Footnote 1: Lug est appelé _mac Eithne_ dans un poème attribué à
Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p.
10, col. 2, ligne 31; il est surnommé _mac Eithlend_ dans un poème
probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par
Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un
quatrain anonyme (_ibid._, p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de
ces documents suppose un nominatif _Etan_, au génitif _Ethne_, non
_Ethnend_, écrit avec _l_ pour _n_ dans les deux autres et dans des
textes plus récents. C'est le _Livre des Conquêtes_ qui nous apprend
qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes
44, 45.]
[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous
en croyons le _Livre des Conquêtes_, onzième siècle: Livre de Leinster,
p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu
près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son
poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2),
où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des
quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna
la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht
était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech,
qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué
par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une
composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug
le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan
a été un synonyme de Dagdé. _Cîan_, employé comme adjectif, veut dire
«lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»]
[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et
suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont
elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des
morts.]
[Footnote 4: En moyen irlandais, _Ogma_.]
[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde
bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios
52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a
donnée O'Curry: _On the manners_, t. III, p. 42-43.]
[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le
texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage
divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée _Orgain
Maelmilscothaig_ (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson
B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot _Lug_, développé au
moyen d'un suffixe, devient _Lugaid_, au génitif _Lugdach_. Sur le sens
du mot _sabd_ ou _sab_, voyez _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 255,
258.]
[Footnote 7: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII, § 1.]
[Footnote 8: Mommsen, _Inscriptiones Confœderationis helveticæ_, n°
161; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. II, n° 2818.]
§6.
_Revue des gens de métiers par Lug._
Quand il fut question d'organiser l'armée qui devait combattre les
Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d'indiquer aux hommes des différents
corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le
[Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les
ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les
échansons, les druides, les _file_, et convinrent avec chacun de ce que
chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les
Fomôré[1].
Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l'invitation de
Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous
nous donner?» lui demanda Lug.--«Je ferai,» répondit Goibniu, «les
nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept
ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se
séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances
fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair
que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie.
Dub, le forgeron des Fomôré, n'en peut pas dire autant.»
Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l'ouvrier en
bronze.--«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous
rendrez-vous?»--«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les
hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des
lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou
_umbo_, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.»
[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.--«Et vous,
Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»--«Je
fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de
lances qu'il en faudra[2].»
Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut
interrogé; le rôle de chacun, pendant l'action, fut déterminé par Lug. .
[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par
O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 249.]
[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O'Curry, _On the
manners_, t. II, p. 248-249.]
§7.
_Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots._
La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de
l'hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient
arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l'été.
Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré
avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu'un rôle secondaire dans cette
bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement,
les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours
en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée,
[Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C'est
que Goibniu le forgeron, Creidné l'ouvrier en bronze, Luchtiné le
charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que
la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups,
Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la
rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance
et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné,
l'ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et
le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le
saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage
de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant.
Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son
coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille,
pénétrait jusqu'au fond. Aussitôt Creidné, l'ouvrier en bronze, qui
tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de
lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets,
sans manquer jamais d'atteindre les trous ménagés dans le fer par le
forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un
instant, et sans qu'il fût besoin de retouche, l'arme était achevée et
pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin[2].
[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d'armes,
ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann
eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n'en
comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à
l'espionnage.
[Footnote 1: _Iar Samain sain_, poème de Flann Manistrech, mort
en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O'Curry,
_Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
[Footnote 2: _Glossaire de Cormac_, au mot _Nescoit_. Whitley Stokes,
_Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chormaic_, p. 123. Les mêmes
détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured,
conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O'Curry, _On
the manners_, t. II, p. 249. C'est une des raisons que nous avons pour
faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup
plus haut que l'écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du
quinzième siècle.]
§8.
_L'espion Rûadan._
Bress, le roi détrôné d'Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne,
avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre,
se placer dans les rangs de l'une où de l'autre des deux armées
belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l'un des
chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance,
était le plus ardent ennemi[1].
Cette parenté n'a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le
gendre de Dagdé, l'un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà
vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère,
petit-fils de Balar, un des chefs
[Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois
personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de
Dana, _trî dêi Dana, trî dêe Donand_[2], c'est-à-dire les trois chefs
principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c'est
seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu'ils appartiennent
aux Tûatha Dê Danann[3]. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous
raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de
l'armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des
Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils.
Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar
et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha
Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous
avons vu chargé avec Lug de l'organisation de l'armée des Tûatha Dê
Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan
fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter
la fabrique d'armes où travaillaient avec tant d'adresse Goibniu le
forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l'ouvrier en bronze. Il
observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes
dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet.
Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré,
[Pg 184]et leur raconta ce qu'il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent
chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron,
dans l'espérance qu'à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne
pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu
comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla
demander aux trois ouvriers une lance qu'ils lui donnèrent, après avoir
fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une
femme, dont le métier était d'aiguiser les armes quand elles sortaient
des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui
livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de
l'arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais
eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan;
il le perça de part en part et le tua.
[Footnote 1: O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 250.]
[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.]
[Footnote 3: _Ibid._, page 57, note 4.]
§9.
_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). _Blessures d'Ogmé et de
Nûadu._
La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l'armée des Tûatha
Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle
transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux
guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L'un était Indech, fils du
dieu de Domna ou du roi
[Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé[1], l'Ogmios gaulois de Lucien.
L'autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux,
_Balcbeimnech_; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d'argent,»
roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la
légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la
première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende,
dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu'une seule bataille de
Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette
bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des
bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait
été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n'amena sa mort qu'aux
temps chrétiens[2], quand la légende évhémériste abaissa au rang des
hommes les merveilleux immortels adorés par les païens.
La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde
fois, il fut frappé, ne provenait ni d'un coup de lance ni d'un coup
d'épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé;
mais quand il l'ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute
personne qu'il atteignait. Ce regard,
[Pg 186]c'est la foudre[3]. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu,
le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut
terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu'un dieu
peut mourir, ce qui ne l'empêchait pas d'être un dieu vivant aux temps
historiques, et de recevoir, sous l'empire romain, aux temps païens,
les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la
Severn[4].
Les dieux homériques, bien qu'immortels, ne sont pas invulnérables.
Ce n'est pas impunément qu'Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes
des Troyens, affrontent, sous les murs d'Ilion assiégée par les Grecs,
la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux.
Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main,
son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes
douleurs, elle s'enfuit vers l'Olympe, séjour des dieux[5]. La place
de cette déesse n'était pas au milieu des combats, mais c'était bien
le lot d'Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède
atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à
celui qu'auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant
la fuite de la déesse de l'amour, le dieu de la guerre se réfugia dans
l'Olympe, où Zeus, juste et bon, après l'avoir
[Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure[6].
Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la
mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le
champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré
sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d'être
frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des
principaux chefs des Fomôré, c'est-à-dire des dieux de la mort et de la
nuit[7].
[Footnote 1: _Lebar gabala_, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des
invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9,
10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col.
1, lignes 31-32.]
[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J.
Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122, 123. C'est le soleil qui est
le bon œil.]
[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.]
[Footnote 5: _Iliade_, livre V, vers 334 et suivants.]
[Footnote 6: _Iliade_, livre V, vers 855 et suivants.]
[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n'est pas le dieu par
excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la
foudre est l'insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence
fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.]
§10.
_Seconde bataille de Mag-Tured_ (suite et fin). _Mort de Balar. Défaite
des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé._
Lug, voulant venger Nûadu, s'approcha de Balar, dont le mauvais œil
s'était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s'avançait
vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l'œil
redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d'une pierre lancée par
sa fronde il l'atteignit sur l'œil mauvais et lui traversa le crâne.
Balar tomba mort au
[Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que
Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier[1].
Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi,
fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des
Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la
tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée
raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans
ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde
bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont
jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt
elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le
conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons
y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les
armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels,
ajoute l'écrivain épique irlandais[3].
[Pg 189]Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était
le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle _Tyr_, et, en
vieil allemand, _Zio_; son nom a la même racine que celui du Zeus des
Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis
chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain.
Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance
représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4].
L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande
ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et
avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de
Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence
de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par
Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient
Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui
[Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de
l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc.
Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique
en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui
attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant
du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6].