[Footnote 3: _Ibid._, p. 8, col. 2, ligne 13. Ce poème est attribué

à saint Columba, Columb Cille. Cette indication d'auteur ne mérite

aucune confiance. Mais ce n'est pas une raison pour en attribuer la

composition à l'auteur du _Livre des Conquêtes_, qui l'a intercalé dans

son récit. Le vers où il est question de la bataille de Mag-Tured se

trouve dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 15.]

[Footnote 4: Rhys, _Early Britain, Celtic Britain_, pages 214 et

suivantes.]

[Footnote 5: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138,

139, 140. M. Gaidoz est le premier qui ait rapproché de l'irlandais

_Nûadu, Nûadat, Nûadait_, le nom divin fourni par ces trois

inscriptions.]

[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 23-25; p. 10, col.

2, ligne 51; p. 11, col. 1, ligne 1.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 31, 51; p. 127,

col. 1, lignes 48, 49; p. 11, col. 1, ligne 6.]

§5.

_Indications sur l'époque où a été composé le récit de la première

bataille de Mag-Tured._

Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à

la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul

manuscrit

[Pg 157]où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première

bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième

siècle[1]. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n'avons aussi

qu'un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle[2]. La rédaction

primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans

ces manuscrits. Mais de l'examen de ces deux pièces on doit conclure

que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première.

La première de ces compositions littéraires date d'une époque où déjà,

en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement

modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous

avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured,

les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet

chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan

auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans

la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la

première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de

nouveauté relative.

Le morceau épique où l'on trouve racontée la seconde bataille de

Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à

la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde.

[Pg 158]En outre, on trouve dans le _Glossaire_ de Cormac, qui date de

la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du

récit de cette seconde bataille. Cependant l'ordre logique des faits

nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de

Mag-Tured.

[Footnote 1: Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90-99.]

[Footnote 2: Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52-59.]

§6.

_Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured._

Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations

mythiques irlandaises, venant d'Espagne, avait débarqué au sud-ouest

de l'Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l'île par

l'extrémité opposée, c'est-à-dire par le nord-est. C'était un lundi,

premier jour de mai, fête de Beltiné[1]. Le 1er mai devait être le

jour de l'arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait

débarqué en Irlande le 14 du même mois[2]. Un nuage magique rendit

d'abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé,

les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces

conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans

le nord-ouest du Connaught et avaient

[Pg 159]établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein.

D'où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu'ils étaient

arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l'écrivain

évhémériste, est qu'ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux,

mais qu'ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir

débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les

faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel[3].

Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que

c'était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers

les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp

de Mag-Rein et voir qui l'avait construit. Ce guerrier s'appelait

Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les

sentinelles des Tûatha Dê Danann l'aperçurent et envoyèrent au-devant

de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s'approchèrent

l'un de l'autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de

la voix, ils s'arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier,

ils restèrent quelque temps à se regarder d'un air inquiet. Enfin,

Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle,

qui était l'irlandais, puisque, suivant la conception de la fable

chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l'Irlande

sont issues du même père, qui est un descendant

[Pg 160]de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier

Fir-Bolg, fut ravi d'entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui

se présentait à lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre,

commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent

leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans

pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës.

Ce détail est conforme aux données de l'ancienne littérature. Nous

avons vu plus haut qu'à cette époque on ne connaissait plus en Irlande

l'usage du javelot[4]. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale;

Breas, l'ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans

le _Livre des conquêtes_ raconte qu'au temps d'Eochaid mac Eirc, le

dernier roi des Fir-Bolg, les armes n'avaient pas de pointe en Irlande.

Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils

tuèrent le roi[5].

Breas, l'envoyé des Tûatha Dê Danann, n'avait jamais vu de lances

pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng,

l'émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des

lances minces et pointues comme celles dont Breas

[Pg 161]était armé. Chacun d'eux contemplait avec la même admiration

l'engin meurtrier dont l'autre était muni. Ils les échangèrent. Breas

prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les

porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les

Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances

légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg

et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les

Tûatha Dê Danann les menaçaient.

Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu'il était chargé par les

Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l'Irlande, et

que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux

peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion

nouvelle. Puis les deux guerriers s'en retournèrent chacun, Sreng à

Tara, déjà capitale de l'Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas

dans le camp où les Tûatha Dê Danann s'étaient retranchés. Les Fir-Bolg

ne se soucièrent pas d'accepter la proposition des Tûatha Dê Danann:

ils pensèrent que s'ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux

venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient

s'emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche

pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur

patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux

lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu'il leur avait

apportées comme un spécimen de l'armement des Fir-Bolg. Leur premier

[Pg 162]sentiment fut l'étonnement; le second, la terreur. Les lances

sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que

les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent

leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg

les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured.

La légende irlandaise ne connut d'abord qu'une seule plaine de

Mag-Tured: dans cette plaine s'était livrée l'unique bataille de ce

nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et

les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles,

la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne

concevait encore qu'un seul champ de bataille: c'était dans le même

endroit qu'à vingt-sept ans d'intervalle, les deux batailles s'élaient

livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents;

l'un au sud, dans le comté de Mayo, l'autre au nord, dans le comté de

Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus

les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent

vaincus les Fomôré. C'est dans les textes du dix-septième siècle que

les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique

qui d'une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans

d'intervalle, se compliquent plus encore par la création d'une dualité

géographique: au lieu d'un champ de bataille, deux à plusieurs

kilomètres de distance[6].

[Pg 163]Nous avons laissé l'armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê

Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient

à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou

à la main d'argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et

qui avait ses deux mains naturelles de chair et d'os, commandait

l'armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg

la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par

conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l'Irlande.

Le roi Eochaid mac Eirc refusa.--«Quand voulez-vous livrer bataille?»

demandèrent alors les envoyés de Nûadu.--«Il nous faut du temps,»

répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir

nos casques[7], aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances

comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances

semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d'un

commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs

du combat.

[Footnote 1: Keating, _Histoire d'Irlande_, édit. de 1811, p. 204.]

[Footnote 2: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre

de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.]

[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 142.]

[Footnote 4: Chap. VI, § 6, p. 136.]

[Footnote 5: Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33-38. Suivant

O'Curry _On the manners_, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé

O'Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O'Curry n'est pas

celle du Livre de Leinster; il l'emprunte probablement au Livre de

Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre

de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de

Lecan, f° 278 recto, col. 1.]

[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, pages

204, 206; _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t.

I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M.

W. M. Hennessy, dans sa préface des _Annales de Loch-Cê_, t. I, p.

XXXVI-XXXIX.]

[Footnote 7: Il n'est pas question de casques dans les textes irlandais

les plus anciens.]

[Pg 164]§7.

_Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette

bataille._

La bataille commença le premier jour de la sixième semaine de l'été,

c'est-à-dire le 5 juin. Il fut convenu entre les chefs des deux

armées qu'il n'y aurait pas d'engagement général, et qu'on mettrait

en présence tous les jours un nombre déterminé de guerriers, qui

serait égal des deux côtés. De là plusieurs combats successifs où

les Tûatha Dê Danann eurent l'avantage. Cela dura quatre jours. Les

Tûatha Dê Danann furent définitivement les plus forts. Les Fir-Bolg

perdirent même leur roi, qui, ayant quitté le champ de bataille pour

aller se désaltérer à une source, fut poursuivi par un parti de Tûatha

Dê Danann que commandaient les trois fils de Némed. Cent gardes qui

l'accompagnaient ne purent lui sauver la vie. Sa mort a été chantée au

douzième siècle[1], au onzième[2], et peut-être même plus anciennement,

par des poèmes irlandais qui nous ont été conservés[3]. Comme

[Pg 165]jusqu'à cette époque, les lances des Fir-Bolg n'étaient pas

armées de pointes, il fut, dit-on, le premier roi auquel en Irlande une

pointe de lance ôta la vie[4]. Les vainqueurs enterrèrent Eochaid dans

l'endroit même où il était tombé; ils élevèrent sur la fosse un grand

amas de pierres, ou _carn_, que l'on prétend avoir retrouvé, et qu'on

montre encore aujourd'hui.

Après ces quatre jours de combats où ils avaient eu le dessous, les

Fir-Bolg proposèrent aux Tûatha Dê Danann de terminer par une petite

bataille à laquelle auraient pris part trois cents hommes de chaque

côté; et l'issue de cette lutte finale aurait décidé qui des deux

peuples devait rester maître de l'Irlande. Mais les Tûatha Dê Danann

offrirent aux Fir-Bolg la paix et la province de Connaught. Ceux-ci

acceptèrent, abandonnèrent aux Tûatha Dê Danann Tara leur capitale

et le reste de l'Irlande, sauf la province de Connaught où ils se

réfugièrent; et au dix-septième siècle Duald mac Firbis, célèbre

généalogiste irlandais, trouvait encore dans le Connaught des familles

irlandaises, qui par une longue suite d'ancêtres, prétendaient remonter

aux Fir-Bolg établis dans cette province à la suite de la première

bataille de Mag-Tured[5].

[Pg 166]Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur la valeur de ces

prétentions nobiliaires. Mais la vérité semble être que les Fir-Bolg

sont une population qui a réellement existé. Fir-Bolg, dans les récits

modernes, est une formule abrégée pour désigner les trois peuples des

Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin, dont le second était le plus

important. Ayant disputé le sol de l'Irlande à la race irlandaise

moderne, c'est-à-dire au rameau le plus occidental de la race celtique,

qu'ils précédèrent dans cette contrée, ces peuples furent associés

par la légende mythologique aux dieux méchants, aux dieux de la nuit

et de la mort, qui, sous le nom de Fomôré, sont les adversaires des

dieux bons, des dieux de la lumière et de la vie, connus sous le nom

de Tûatha Dê Danann. Ceux-ci sont vainqueurs dans la bataille de

Mag-Tured, d'abord unique, mais dont on a fait ensuite deux batailles.

Nous avons terminé le récit de la première, nous arriverons bientôt à

la seconde.

[Footnote 1: Poème de Tanaidé O'Maelchonairé, mort en 1136, Livre de

Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40. Cf. O'Curry, _On the manners_, t.

II, p. 237.]

[Footnote 2: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127,

col. 1, lignes 46-47.]

[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,

col. 1, lignes 33-40, lignes 47 et suivantes.]

[Footnote 4:

Is-se sin cet-rî de-rind

rogâet in-inis find Fâil.

Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 47, 48.

Ê-sin cêt-rî do rind

rogaet ar-tûs ia-hErind.

Livre de Leinster, p. 127, col. 1, ligne 47.

]

[Footnote 5: Sur la première bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On

the manners_, t. II, p. 235-239; _Lectures on the mss. materials_,

pages 244-246.]

[Pg 167]CHAPITRE VIII.

ÉMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN (suite). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1. Règne de Bress. Sa durée.--§2. Règne de Bress. Avarice de ce

prince.--§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress.--§4. Guerre des

Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers fomôré Balar et

Indech.--§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.--§6.

Revue des gens de métier par Lug.--§7. Seconde bataille de Mag-Tured.

Fabrication des javelots.--§8. L'espion Rûadan.--§9. Seconde bataille

de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé et de Nûadu.--§10. Seconde

bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de Balar. Défaite des

Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé.--§11. La harpe

de Dagdé.--§12. Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts.--§13. Le

corbeau et la femme de Téthra.

§1.

_Règne de Bress. Sa durée._

La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê

Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et

les Fomôré, ou

[Pg 168]dieux de Domna, c'est-à-dire entre eux et les chefs de la

population mythique qui les a précédés dans l'île, un arrangement qui

leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au

moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha[1], est

un tyran comme toute sa race[2]. Bress régna, dit-on, sept ans[3]; mais

il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues

aux savants irlandais du onzième siècle[4].

Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l'avait fait

accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu,

ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se

trouvait, par l'effet de cette mutilation, incapable de rester sur le

[Pg 169]trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont

le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé.

Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et

à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle

qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur

le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis

il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données

chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette

légende, il n'y avait pas de dates d'années: ne connaissant pas la

première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait

perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu'on a depuis

appelée la seconde; elle ne mettait pas d'intervalle entre la fin du

règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui

est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné.

[Footnote 1: Des généalogies relativement modernes donnent pour père

à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib

Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 269, col. 2,

ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans _th_, comme l'a corrigé

avec raison M. Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 122; et, mieux

encore, _Nêit_ avec un accent sur l'_e_, _ibid._, p. 39. Neit est

classé parmi les Tûatha Dê Danann par le _Livre des Conquêtes_, dans

le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2-11. Cette doctrine est

empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11,

col. 2, lignes 18, 19.]

[Footnote 2: Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les

Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille

de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O'Curry, _On the

manners_, t. II, p. 239.]

[Footnote 3: _Livre des conquêtes_, dans le Livre de Leinster, p. 9,

col. 1, lignes 29, 30.]

[Footnote 4: La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre

connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en

1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.]

§2.

_Règne de Bress. Avarice de ce prince._

Bress était d'une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et

ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu'il prétendait s'attribuer

le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il

semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un

pareil impôt n'avait rien d'exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un

grand feu de

[Pg 170]fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches

de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du

programme de l'impôt et dont le lait serait devenu propriété royale[1].

Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait

chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez

les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez

les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais

quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain,

ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux;

et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu

s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine.

L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était

pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans

son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un

_file_ raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de

compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y

entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un

jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les

tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des _file_, des

musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur

donner un salaire; c'est ce

[Pg 171]qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress

était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des

lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des

Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux

de l'ignorance comme de la mort et de la nuit.

[Footnote 1: _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1;

p. 214, col. 2.]

§3.

_Le_ file _Corpré. Fin du règne de Bress._

Un soir, cependant, un _file_ se rendit à la cour: c'était Corpré, dont

la mère Etan[1] était elle-même une femme de lettres[2]. Il était de

la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre

sans lumière ni feu, où il n'y avait d'autre mobilier qu'une petite

table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains

secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers:

Point de mets sur plats rapides,

Point de lait de vache pour faire grandir les veaux;

[Pg 172]

Point d'asile pour l'homme qui s'égare dans les ténèbres;

Point de salaire pour la troupe de conteurs d'histoires: que telle

soit la prospérité de Bress[3]!

Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande[4].

On sait la puissance magique que les satires des _file_ exerçaient sur

l'esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê

Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress

prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à

l'époque héroïque, capitale de l'Irlande. Ce fut ainsi que la science

des _file_ remporta sa première victoire.

[Footnote 1: _Glossaire_ de Cormac, aux mots _Cernine_ et _Rîss_.

Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 11, 39, cf. 43, 44; _Sanas

Chormaic_, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn,

dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.]

[Footnote 2: _Etan_, en moyen irlandais _Edan_, est à la fois le

nom d'une déesse et celui d'une composition poétique. «Edan, ingen

Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.»

Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 267, col. 1, lignes 5,

6. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 19; _Sanas Chormaic_,

p. 67, a corrigé avec raison _Etan_.]

[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.]

[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l'_Amra

Choluim Chilli_, dans le _Leabhar na-hUidhre_, p. 8, col. 1, lignes

27, 28. Cf. O'Beirne Crowe, _The Amra Choluim Chilli_, p. 26, et Livre

jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin,

col. 805.]

§4.

_Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann--Les guerriers fomôré

Balar et Indech._

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 10 / 25 段