_Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système

théologique des Celtes._

Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des

deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un,

le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance,

[Pg 141]le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour,

la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve

la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par

exemple, émanent la science des druides et la science des _file_.

Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent

se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de

l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout

prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies

bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations

mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche,

qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain.

Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed,

entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était

Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de

la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les

régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art

de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des

incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les

descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent

enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant

trois

[Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois

nuits[2]!

Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne

considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel.

Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte

qu'il a été contemporain des _Tûatha Dee ocus ande_, c'est-à-dire

des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que

provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le

voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à

Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance

n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des

conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il

n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne

sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre

qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des

hommes[4]?»

Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le

Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des

savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann

[Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en

fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons,

nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. _Démon_ est

un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais;

mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps

merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les

dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom

était _siabra_, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid

hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê

Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les

nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de _siabra_[6].

Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de

Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux

quand, dans sa _Topographies hibernica_, il a résumé les récits

légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors

tout récemment conquise par les Anglo-Normands.

Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les

Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent

quelque temps seuls maîtres de l'Irlande; mais la race de Milé, les

Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l'île, les attaqua,

remporta sur eux la victoire et prit possession

[Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au

fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se

distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c'est ordinairement sous

la protection d'un charme qui les rend invisibles aux descendants des

mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette

dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu'ils font sentir

aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services.

Tels étaient, dans l'imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de

l'antique race d'or.

«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand

Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les

hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes;

voilés par l'air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre,

y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d'une sorte de

royauté[7].»

[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de

science,» _âes n-êolais_.--_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes

29-30.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2,

lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.]

[Footnote 3: _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 28-31.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C'est

O'Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O'Curry, _On the

manners_, t. II, p. 111; Atkinson, _The book of Leinster_, contents, p.

18, col. 2.]

[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for

Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.]

[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.]

[Footnote 7: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 120-126.]

§2.

_Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le

dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos._

Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens

[Pg 145]du dieu dont la mère s'appelait _Dana_,» au génitif _Danann_

ou _Donand_. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est

nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve

désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux

de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont

les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: _dêi

dâna_, ou les dieux fils de la déesse Dana, _dêe Donand_. Dana ou

Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des

Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine,

elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on

la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils

avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait _ecnè_, c'est-à-dire

science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été

supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais

du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le

culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.

[Pg 146]Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On

a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de

l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique,

sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui

correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande,

au douzième siècle, _Brigit_, au génitif _Brigte_, suppose un primitif

_Brigentis_, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions

britanno-romaines précitées est _Brigantia_[6]. La forme gauloise de ce

nom paraît avoir été _Brigindo_; une dédicace à une divinité gauloise

de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui

conservée au musée de Beaune[7].

Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le

nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne,

_Brigantia_, probablement en Gaule _Brigindo_, et qui, en Irlande, au

moyen âge, s'est appelée _Brigit_ pour _Brigentis_. Ce nom semble être

dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H,

«grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,»

pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se

rattachent le substantif féminin irlandais

[Pg 147]_brîg_, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois _bri_,

«dignité, honneur, «qui a perdu son _g_ final. L'adjectif irlandais

_brîg_, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8].

En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, _Dana_ ou _Dona_,

au génitif _Danann, Donand_. Fille du chef suprême des dieux du jour,

de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux

qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom

de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité,

ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier

des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des

doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier

des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens

du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.

Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du

quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un

siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de

la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire

jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions

victorieuses. Suivant les

[Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit

Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom:

tous deux s'appelaient _Brennos_. Cette coïncidence a fait admettre

par les historiens français que _Brennos_, en gaulois, était un nom

commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois _brenin_, qui a

ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois

moderne brenin, au douzième siècle _breenhin_, a perdu deux consonnes

médiales, et à l'époque romaine se serait écrit _bregentinos_[10]. Il

faut donc trouver au mot _Brennos_ une autre explication.

C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère,

les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la

victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui,

à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes

du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait

invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le

Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le

succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis,

invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons

conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même

en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du

chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite

[Pg 149]autrement Dana. _Brîan_, nom du premier des trois fils de

Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif

*_Brênos_. On a dit _Brênos_ aux temps qui ont précédé le moyen âge,

quand on prononçait _Brigentis_ le nom qui s'est prononcé plus tard

_Brigit; Brennos_ par deux _n_ n'est qu'une variante orthographique de

_Brênos_.

Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils

avaient combattu sous le commandement de _Brennos_, ils disaient le nom

du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi,

produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies;

et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que

l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier

rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des

dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou _Brênos_, plus

tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais _Dêi

Danann_. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil

irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent

«gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.

[Footnote 1: _Tûatha_ est un nominatif pluriel. On trouve aussi le

singulier _tûath_ qui peut se rendre par «peuple.»]

[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier,

p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du

Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in

triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side

na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère

des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent

les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais _dân_,

génitif _dâna_. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.]

[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.]

[Footnote 4: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 200, 203,

875, 1062.]

[Footnote 5: _Ibidem_, n° 200.]

[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley

Stokes, _Three irish glossaries_, p. XXXIII-XXXIV.]

[Footnote 7: _Dictionnaire archéologique de la Gaule_, inscription

celtique n° 4.]

[Footnote 8: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141. Le mot gallois

_bri_ se retrouve en vannetais avec le sens d'«égard, considération.»

Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault,

_Revue celtique_, t. V, p. 268.]

[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons

de la triade divine chez les Celtes.]

[Footnote 10: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141.]

§3.

_La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on

distingue deux batailles de Mag-Tured._

Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les

[Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles

de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La

tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord

par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de

l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît

qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha

Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse

de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les

Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont

le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces

dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3].

[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de

Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les

Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde

qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech,

moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de

vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est

le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui,

au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son

poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers

personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha

Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels,

Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte

bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met

au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement

déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après

avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle

où, après le 1er novembre, fête de _Samain_, Balar, chef des Fomôré,

combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième

[Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien,

nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured,

la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de

Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured

est adopté dans le _Livre des conquêtes_ qui, à la première bataille

de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le

nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été

de cent mille, suivant le _Livre des conquêtes_[10]. On trouve déjà

ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984,

qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y

a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la

seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid,

auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le _Livre des

conquêtes_, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première

bataille.

Dans le _Livre des conquêtes_, les victimes de la seconde

[Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée

que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann.

[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom

de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort

au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, _Three irish

glossaries_, p. 32; _Sanas Chomaic_, p. 123, au mot _Nescoit_); 2° un

poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet

les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la

Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de

Mag-Tured. _Leabhar na-hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 23.]

[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre

de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est

inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de

Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des _bolg_ ou sacs, à la ligne 20.]

[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré

par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de

la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au

passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette

défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (_On the

manners and customs of the ancient Irish_, t. II, p. 249).]

[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1,

ligne 24.]

[Footnote 5: O'Ourry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 246;

_On the manners_, t. II, p. 237.]

[Footnote 6:

I maig Tured, ba-thrî-âg

doceir Nuadu Argat-lâm,

ocus Macha, iar-samain-sain

do-lâim Balair Balcbemnig.

Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32.

]

[Footnote 7: O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]

[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.]

[Footnote 9: _Ibid._, p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.]

[Footnote 10: _Ibid._, p. 9, col. 1, lignes 9-10.]

[Footnote 11: _Ibid._, p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre

de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se

trouve dans l'édition du _Livre des Conquêtes_ due à O'Clery. O'Curry,

_On the manners_, t. II, p. 111.]

§4.

_Le dieu Nûadu Argat-lâm._

Le _Livre des conquêtes_ met entre les deux batailles de Mag-Tured

un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations

chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On

voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines

irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait

que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque

mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le

vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de

Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé

employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles

traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une

date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne

arbitrairement inventée.

Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de

Mag-Tured, si nous en croyons le _Livre des conquêtes_. L'un est Bress

mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne[1]. L'autre est Nûadu

[Pg 154]Argatlâm, ou à la main d'argent, dont le règne aurait duré

vingt ans[2]. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première

bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il

fit remplacer la main coupée par une main d'argent dont la fabrication

demanda sept ans. Sa blessure l'avait fait descendre du trône et

remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d'argent, il eut recouvré

l'intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu

la conserva jusqu'à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit

avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du

_Livre des conquêtes_: Nûadu n'a pas été inventé par l'auteur du _Livre

des conquêtes_, c'est un personnage qui vivait dans les conceptions

mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l'époque où leurs

érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne

nous contenterons pas de constater qu'on trouve son nom dans un poème

composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de

sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement

du onzième siècle[3]. Nous dirons plus: Nûadu à la main d'argent,

_Argatlâm_, était un dieu dont le culte en

[Pg 155]Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en

Grande-Bretagne dès le temps de l'empire romain. Un temple lui était

consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l'embouchure de la

Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion

occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par

une population de même race que les Irlandais pendant la domination

romaine[4]. Là, près de Lidney, s'élevait un temple consacré à cette

divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au

nominatif _Nûadu_, au génitif _Nûadat_, au datif _Nûadait_, apparaît

au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions

de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu'à nous: _Nodonti,

Nudente, Nodenti_[5].

Nûadu est donc un dieu qui était l'objet d'un culte antérieurement à

l'époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement

qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle.

Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un

roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d'abord pendant un

temps indéterminé, quand eut lieu l'invasion des Tûatha Dê Danann en

Irlande[6]; ensuite pendant vingt

[Pg 156]ans, depuis la guérison de la blessure qu'il avait reçue à la

première bataille de Mag-Tured jusqu'à sa mort dans la seconde[7]; car

il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième

siècle; il fallait bien qu'il mourût, du moment où il cessait d'être

dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du

christianisme.

Entre ses deux règnes, séparés l'un de l'autre par le règne de Bress,

il s'est écoulé, suivant les auteurs irlandais du onzième siècle, un

intervalle de sept ans; en y ajoutant les vingt ans que son second

règne aurait duré, on trouve vingt-sept ans. C'est le temps qui se

serait écoulé entre les deux batailles de Mag-Tured, la première où

Nûadu fut, dit-on, blessé, la seconde où il aurait perdu la vie.

Cette chronologie est d'invention récente, puisque, dans les textes

antérieurs au onzième siècle, les deux batailles n'en font qu'une.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, ligne 31.]

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 9 / 25 段