correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain
de la mythologie
[Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les
deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains
irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race
d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le
défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une
maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de
Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite
la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la
mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt
par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour
de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent,
emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au
dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise,
c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques
aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque.
L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la
troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première
des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom
de Tûatha
[Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique
à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les
deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement
la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne
descend pas.
Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et
les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises
se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter
pour des récits historiques, intercalent,--entre la légende qui
concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui
racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê
Danann,--l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en
Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période
héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure
les récits légendaires à base historique.
On désigne habituellement cette race par le mot composé _Fer-Bolg_,
au pluriel _Fir-Bolg_, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact,
il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts:
les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna,
et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples
sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre
des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans
l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le _b_
avant
[Pg 126]le _d_, et pour placer le _g_ après ces deux lettres. Les
Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg
précèdent les hommes de Domna.
Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que
dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna.
Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième
siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre
lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient
eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et
le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et
les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus
logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les
Fir-Bolg et les Galiôin[4].
[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des _Travaux et des Jours_
d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve
l'appréciation de la race de Partholon: _Leabhar na-hUidhre_, p. 15,
col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 152-153.]
[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p.
127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage
de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin,
occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes
concernant ce partage.]
[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin;
is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» _Leabhar na-hUidre_,
p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.]
§2.
_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque
irlandaise._
Ces trois peuples paraissent avoir été la population
[Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais,
trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à
une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la
période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont
point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une
place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la
littérature épique traite avec une faveur particulière.
Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau
de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier
des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour
adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb,
roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule
du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui
s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un
homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1].
Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre
de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le
camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les
Galiôin étaient ceux qui étaient venus
[Pg 128]à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers
commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les
Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de
dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les
autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les
autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement
couchés mais tous endormis[2].
Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des
Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande,
et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme
les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de
l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume.
Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces
combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3].
[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma
d'Fheraib Domnand.» _Comrac Firdead_, Livre de Leinster, p. 81, col. 1,
lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O'Curry, _On the manners_,
t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.]
[Footnote 2: _Tâin bô Cûalnge_, chez O'Curry, _On the manners_, t. II,
p. 259-261.]
[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième
siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, _On the manners_, II,
121-123.]
§3.
_Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les
Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin._
Il y a donc dans la littérature épique irlandaise
[Pg 129]une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et
les guerriers d'Ulster, héros favoris des _file_; et de l'autre, un
groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin,
les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de
l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann,
les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards,
traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs
adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif,
la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme
analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et
de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque
Ogmé à la face solaire, _Grian-ainech_[2], et dont le chef est _in
Dag-de_, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort
et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré.
Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des
trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des
Fomôré est dit quelquefois
[Pg 130]«dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, _dia_ ou _dê Domnand_,
est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les
hommes ennemis.
Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède
la vie, comme le père précède le fils[4]; ainsi les dieux mauvais ont
précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde
avant les bons, c'est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d'autres
termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits
légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes
méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et
[Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite
de l'Inde où le même mot _Dasyu_, désigne à la fois les démons et
les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l'Inde et sur
lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines
situées au sud de l'Himalaya[5]. Tandis que le groupe oriental de la
famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine
territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses
armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en
conséquences politiques, produisait dans l'ordre littéraire un effet
analogue à celui que dans l'Inde il a eu pour résultat, c'est-à-dire un
mélange presque identique de l'histoire et de la mythologie.
[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé
la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par
O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 580; cf. p. 223-224.
Contrairement à l'ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les
Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.]
[Footnote 2: C'est l'opposé de _Buar-ainech_. Voyez chap. IX, § 4.]
[Footnote 3: Elloth, l'un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de
Domna, _dê Domnand_, des Fomôré:
Dorochair Elloth con âg
athair môrgarg Manannain
Ocus Donand chomlan cain
la Dê n-Domnand d'Fhomorchaib.
Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p.
11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured,
un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê
Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O'Curry, _Lectures on the
mss. materials_, p. 249). Le _Livre des conquêtes_, parlant de la même
bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute
que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in
rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de
Mag-Tured, Ogma, fils d'Elada, fut tué par Indech, fils d'un Dieu, roi
des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2,
l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de
Domna et du roi des Fomôré.]
[Footnote 4: César, _De bello gallico_, VI, 18, §§ 1, 2, 3.]
[Footnote 5: Bergaigne, _La religion védique_, t. II, p. 208-219.]
§4.
_Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande._
Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en
Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière,
de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans
notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en
Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous
avons vu leurs combats contre Partholon et contre
[Pg 132]Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races
légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la
littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment
ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a
imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les
Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y
a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration
des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent
remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on
voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.
Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues
de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous
dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des
Fir-Bolg,» _Tochomlod Fer m-Bolg_, ne mentionne que le premier des
trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique
cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par
divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes
de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain,
auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois
flottes. L'affaire n'était pas petite; avec
[Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un
de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige,
et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient
pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume
de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster
méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul
roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères;
ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des
Galiôin Slane[3].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.]
[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au
fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré,
semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur
le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster,
p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, _Topographia
hibernica_, distinctio III, chap. IV et V, dans _Giraldi Cambrensis
Opera_, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, _Histoire
d'Irlande_, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces
cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann,
les Fir-Bolg et les Galiôin. _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2,
lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que
Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y
font arriver que ses descendants.]
§5.
_Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine
primitive. Doctrine du moyen âge._
De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons
Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant
lui, que l'Irlande
[Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui _Espagne_ est la
traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays
mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au
onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient
partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des
descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort,
passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les
maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour
désastreux et se partagèrent en trois groupes.
L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait
revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus
loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann
une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe
s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende
relativement moderne, les Bretons sont descendus.
Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce;
mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en
esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait
de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces
malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la
mettre dans des sacs de cuir, en irlandais _bolg_, et de la porter sur
leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur--qui,
en réalité, n'a
[Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des
Fir-Bolg,--ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent
en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là
transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en
Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes
arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la
seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois
peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les
Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.
[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col.
2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots
«hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes
36 et suivantes; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p.
186-191 O'Curry, _On the manners_, t. II, p., 110, 185.]
§6.
_Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois._
Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d'une chronologie
irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l'avait créée
la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu'entre
le désastre de la tour de Conann et l'arrivée des Fir-Bolg, des
Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s'était écoulé deux cents ou
deux cent
[Pg 136]trente ans[1]. Antérieurement, la tradition mythologique ne
contenait aucune indication chronologique quelconque.
Du onzième siècle aussi date une liste des rois d'Irlande au temps de
la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois
sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de
trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le
seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid
mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais _garb_, et
aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit
pas de pluie d'orage en Irlande: il n'y eut que de la rosée. Ce fut
alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans
jugement; il n'y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans
emploi, disparurent[2].
[Footnote 1: Poème _Eriu ard, inis nar-rig_, Livre de Leinster, p. 127,
col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, _ibid._, p. 6, col. 2,
ligne 22.]
[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col.
1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment
cette idée fut développée.]
§7.
_Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs
des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête
de Lug ou Lugus._
Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en
[Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c'est-à-dire du pays des
morts[1]. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d'Espagne, et de Tâltiu
une princesse espagnole amenée par Eochaid, d'Espagne en Irlande[2].
Dès cette vieille époque, l'Irlande avait les usages qui dominèrent
chez elle à l'époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun
faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne.
Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu
Lug, l'un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces
dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann,
les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires.
Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes
encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré,
était petit-fils de sa victime.
La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la
domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac
Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins
maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand
[Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait
expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom,
aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle
s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une
assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses
courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont
elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier
août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On
y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge
on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre
dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la
mémoire.
Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la
femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal
jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout
le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans
l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur
des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos
foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande
les amusements, qui faisaient le principal
[Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux
ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des
chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait _fidchell_[4].
Lug a donné son nom aux _Lugu-dunum_ de Gaule, dont le nom veut dire
forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui
Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée
annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui
n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien.
Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur
d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les
ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les
Irlandais à Tâltiu[6].
[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p.
200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements
qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique
d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu
peut s'écrire aussi Tailtiu.]
[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col.
1, lignes 34-41.]
[Footnote 3: En irlandais _lugnasad_ (Glossaire de Cormac, chez Whitley
Stokes, _Three irish glossaries_, p. 26; _lûnasdal, lûnasdainn_ et
_lûnasd_ en gaélique d'Ecosse (_A dictionary of the gaelic language_,
publié par la _Highland Society_, t. I, p. 602); _launistyn_ dans le
dialecte de Man (Kelly, _Fockleyr manninagh as baarlagh_, p. 125).]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la
foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le
Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes
(Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu
deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid
mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé
Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans
les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.]
[Footnote 5: _Lug_, génitif _Loga_, est, en irlandais, un thème en _u_.]
[Footnote 6: Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.]
[Pg 140]CHAPITRE VII.
EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.
§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système
théologique des Celtes.--§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La
déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois
Brennos.--§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus
tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.--§4. Le dieu Nûadu
Argatlâm.--§5. Indications sur l'époque où a été composée le récit de
la première bataille de Mag-Tured.--§6. Pourquoi fut livrée la première
bataille de Mag-Tured.--§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured.
Résultat de cette bataille.
§1.