crûach_, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,»
le «Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_, comme s'expriment d'autres
textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On
immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même
que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les
vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux.
L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux
vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés.
L'article du _Dinn-senchus_ qui concerne le Champ de l'adoration
atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de
géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et
dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.
«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait
«Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_; elle
donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable
malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau
temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils
tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et
[Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour
de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient
en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et
leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient
les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts,
que cet endroit a reçu le surnom de _Mag slecht[a]_, ou «Champ de
l'adoration...[4].»
Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer
dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La
principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies
de saint Patrice[5], est d'or dans le _Dinn-senchus_; les autres,
ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans
le _Dinn-senchus_. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces
dernières à douze: Le _Dinn-senchus_ ne parle que de «trois, rangées en
ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour
[Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de
Cromm[7].»
Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom
Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire
les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante
le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où
César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile
commençait entre le conquérant et Pompée son rival:
Et quibus immitis placatur sanguine diro
Teutates, horrensque feris altaribus Æsus,
Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ.
«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser
l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et
Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane
scythique.»
La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de
la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie
pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez
populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la
fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on
admire
[Pg 110]encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane
scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les
cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans
les _Commentaires_ de César. Après nous avoir parlé de ces immenses
mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps
brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes
druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les
victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait
vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure
que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine
s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit
de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11],
appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant
du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur
père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres,
jetés dans une rivière[12].
Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la _Pharsale_
[Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa
immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le
groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le
_Cromm Crûach_ ou _Cenn Crûach_, le Croissant ensanglanté, la Courbe
sanglante, ou la Tête sanglante d'Irlande.
[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan
et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran,
O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_,
1851, t. I, p. 43, note.]
[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié
d'après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O'Curry,
_Lectures on the manuscript materials_, p. 538, et d'après le manuscrit
d'Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la _Revue
celtique_, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, _Vie de saint Patrice_, VI,
50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par
Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 77, col. 2. Cette légende se lit
déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite
par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan,
_Trias thaumaturga_, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à
saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole
de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze
petites idoles et raconte le miracle d'une façon différente: «Et orante
Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem
redacta» (§ XLVI, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1).]
[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne
45, porte _toirsech_, «triste;» il faut lire _tôissich_, «premiers.»
Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le
Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca
manuscripta Stowensis_, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1.
Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux
équivalents: _cedgein_ et _primhggen_, qui veulent dire «premiers-nés.»]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.]
[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE,
§ <SC>LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, _Trias thaumaturga_,
p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.]
[Footnote 6: Il n'est pas question des douze petites statues dans la
troisième vie, qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des
termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a
été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit
postérieur est beaucoup plus dramatique.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.]
[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire _Taranus_,
génitif singulier, et non _Taranis_.]
[Footnote 9: L'_Iphigénie en Aulide_ d'Euripide a été pour la première
fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406.
Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices
d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire,
voir Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p.
184-187.]
[Footnote 10: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.]
[Footnote 11: _Ibid._, chap. XIX, § 3.]
[Footnote 12: _Liber landavensis_, p. 120.]
§8.
_Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort._
Cromm Crûach, la grande idole d'Irlande, honorée par le tribut cruel
d'un sacrifice d'enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed,
paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la conclusion qu'on
doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, _Tigernmas_ pour
_Tigern Bais_, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification
chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à
l'époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils
de Milé, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race
irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle
époque il régna: ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656[1]. Mais
[Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre
et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en
combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured[2].
Tigernmas, en moins d'un an, livra vingt-sept batailles aux descendants
d'Eber, fils de Milé, qui occupaient l'Irlande méridionale. Un nombre
considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats,
et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race
d'Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au
«Champ de l'Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des
habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande
idole de Cromm Crûach. C'était la nuit du 1er novembre ou de la fête
de _Samain_; la date, précisément, où, suivant une autre légende,
les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux
tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que
l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient
venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des
prosternations;
[Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience
et d'entrain, qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe
de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes,
et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdirent la vie[3].
[Footnote 1: _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_,
édit. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.]
[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée
_Baile an scail_, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée
par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 619, ligne
15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» _Lebar
gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces
deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par
corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas;
c'est par erreur que, dans le _Baile in scail_, Ethne change de sexe et
devient un fils de Tigernmas.]
[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose
du chapitre du _Dinn-senchus_ consacré à Mag Slechta; elle a été
publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 40-41,
d'après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du
_Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et
suivantes; 3° le _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 16, col.
2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.]
§9.
_Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais._
Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux
sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme
différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique
exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi
Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, _tur
Conaind_ ou _Conainn_, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était
située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès
de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois
[Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants
de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré.
Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord
vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de
la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais
Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé
trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils
de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre
que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort.
Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté
cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a
conservés.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux.
L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue
ainsi:
Trois fois vingt mille aux exploits brillants
Et sur terre et sur eau;
Tel est le nombre qui vint du rivage,
--Race de Némed, à l'assaut.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
[Pg 115]
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux.
Torinis, île de la Tour,
Forteresse de Conann, fils de Fébar.
Par Fergus même, héros aux vingt exploits,
Fut tué Conann, fils de Fébar.
Morc, fils de Délé, arriva;
Il venait en aide à Conann;
Conann tomba mort devant lui;
More fit beaucoup de mal.
Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer,
Nombre qu'amena Morc, fils de Délé;
Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre,
Race de Némed à la force puissante!
Les hommes d'Irlande étaient tous au combat
Après la venue des Fomôré;
Tous les engloutit la mer,
Excepté seulement trois fois dix.
Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui
échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que
leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et
une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils
quittèrent l'Irlande.
Trois fois dix en course jolie
Allèrent ensuite en Irlande;
Trois firent partage à l'ouest
Après l'assaut de la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
[Pg 116]
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux.
Pour Bethach au renom glorieux, un tiers,
De Torinis à la Boyne;
C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande,
Deux ans après Britan.
Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers:
De la Boyne à Belach Conglas;
Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers;
De Belach à la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux[1].....
La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes
qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race
de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux
temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des
Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au
désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis
quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient
trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la
Grande-Bretagne
[Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en
Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de
Tûatha Dê Danann.
Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout
entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois
arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur
nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre
mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent
tous[2].
Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa
en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en
Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race
de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car,
dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend
la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius
avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au
pays des Morts, la race de Némed.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16
r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid
hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 109.]
[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.]
§10.
_Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la
mythologie grecque._
Après avoir fait ces observations sur les derniers
[Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de
la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction
sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà
dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée
à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des
fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir.
Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la
tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur
île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux
descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique.
On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de
Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les
plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race
ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit
de Nennius.
«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente
vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils
restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer
une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui
ressemblait à des hommes,
[Pg 119]_quasi homines_. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans
jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à
l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes
leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des
trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais
quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer
s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente
hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage,
descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.»
En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé,
Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique;
mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des
points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous
ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la
légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à
l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des
hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à
des hommes,» _quasi homines_. Ce sont les «ombres» de la mythologie
romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence
du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie.
Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage,
ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car
ces apparences
[Pg 120]d'hommes sont identiques aux «silencieux,» _silentes_, de
la poésie latine. Les «silencieux,» _silentes_, sont les morts chez
Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre
dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est
donc la forteresse des morts.
Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques
rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île
mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la
mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée,
le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie.
Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent
de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où
habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2].
Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à
l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un
privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des
hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe
change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend
le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des
Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde,
dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus
audacieux. Kronos
[Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente
occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des
Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs
d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur
l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des
guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont:
Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.
Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique
des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle
des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès
se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur
domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été
englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants
de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans
les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son
aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie
grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe
irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans
l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais,
mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois
l'Irlande, en créant le
[Pg 122]mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les
traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque
proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur
à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux
Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe
occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes
et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.
[Footnote 1: _Militis Hispaniæ_. On pourrait comprendre «d'un guerrier
d'Espagne;» mais _Miles, Militis_, est ici un nom propre, en irlandais
_Mile_, génitif _Miled_.]
[Footnote 2: _Odyssée_, livre VII, vers 244-255.]
[Footnote 3: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70; édit. Schneidewin, t.
I, p. 17.]
[Footnote 4: _Iliade_, livre VIII, vers 367-369.]
[Pg 123]CHAPITRE VI.
ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.
§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie
irlandaise.--§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans
l'épopée héroïque irlandaise.--§3. Association des Fomôré ou dieux
de Domna, _Déi Domnann_, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les
Galiôin.--§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin
en Irlande.--§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin.
Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.--§6. Introduction de la
chronologie dans cette légende. Liste des rois.--§7. Tailtiu, reine des
Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann.
Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.
§1.
_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie
irlandaise._