[Footnote 3: Poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de

Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.]

[Footnote 4: Texte en prose du _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6,

col. 1, lignes 26-32.]

[Footnote 5: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p.

178.]

§3.

_Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent._

Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la

Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient

l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons

[Pg 92]donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment

parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu

d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits

irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de

Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans

le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.

L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le

_Leabhar na h-Uidhre_, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un

chapitre intitulé: _Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et

des nains_. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles

circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,»

ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une

malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les

Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui

existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham

furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en

conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le

premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le

disent les Gôidels; en effet,

[Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque

le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les

textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques

attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre

des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7].

Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste,

fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire

des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les

Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un

passage de sa _Topographia hibernica_, rend par _gigantibus_ le nom des

Fomôré, au datif pluriel _Fomôrchaib_ dans le passage correspondant du

Livre des Invasions[8].

[Pg 94]L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit

dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée

par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur

ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de

Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient

au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des

monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des

sauterelles[10].»

On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent

dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans

les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est

_luchrupan_, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement

dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à

eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais

l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a

pénétré dans la glose d'un

[Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La

mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception.

Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la

littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit,

avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont

des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur

irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres

qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre

des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la

traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre,

_gobor-chind_, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des

Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle

seulement des nains et des Fomôré[15].

[Footnote 1: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio

III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.]

[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle

qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d'introduction au _Lebar

gabala_.]

[Footnote 5: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes,

_Revue celtique_, t. I, p. 257. Cf. Keating, _Histoire d'Irlande_,

édition de 1811, p. 178.]

[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème _Heriu oll

ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2°

le poème _Togail tuir Chonaind con gail_, Livre de Leinster, p. 7, col.

2, ligne 16.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47:

«Fomôré idon loinsig na fairgge... Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»]

[Footnote 8: _Topographia hibernica_, distinctio III, caput 2, édition

Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22.

Girauld de Cambrie s'exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod

cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de

Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige

Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt

un thème en _e = io-_, tantôt un thème en _ec_, paraît composé de la

particule _fo-_, «sous,» et d'un thème _môrio-_ ou _môrec_, dérivé de

_môr_, «grand.» La particule _fo-, fu-_ n'a pas le sens de diminutif

comme le français «sous-.» Ainsi, _fo-lomm_ signifie «nu,» comme _lomm,

fu-domuin_, «profond,» comme _domuin_.]

[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.]

[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.]

[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux

géants le chapitre XVIII de sa _Deutsche Mythologie_ (3e édition, p.

408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock,

_Handbuch der deutschen Mythologie_, 5e édition, §§ 118 et suivants,

124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.]

[Footnote 12: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 70, 72. Les nains y

sont appelés _luchorpan, luchorp_ et _abac_.]

[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar

fir an-dealbhaibh daoinaibh. _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p.

6.]

[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon

battit les Fomôré, le Livre des Invasions s'exprime ainsi: «Fir

con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de

Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez _Chronicum Scotorum_,

édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.]

[Footnote 15: Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article

_Gabur_ du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, _Three irish

glossaries_, p. 22), _gobor-chind_ devrait se traduire par «gens à

tête de cheval.» _Gobur_ ou _gobor_ signifierait «cheval,» et _gabur_

ou _gabor_ «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle

de la première syllabe, _a_ quand il s'agit de la chèvre, _o_ quand il

s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il

n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont

étymologiquement aucune importance (Windisch, _Irische Texte_, p. 385).

La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est

seul usité, nous donne le droit de considérer dans _gobor-chenn_ le

sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d'

«homme ou dieu à tête de cheval.» Pour _gobur_, ou _gabur_, aussi écrit

_gobor_, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les

poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.]

[Pg 96]§4.

_L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la

mythologie védique._

Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est

leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie,

c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille

et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre,

d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression

celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie

grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux

solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants,

dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros

solaire

[Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et

qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des

géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant

d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.

Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la

mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient

le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et

qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par

derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On

l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde

de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la

représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et

lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place

ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne

ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup

d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9].

[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon,

né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain,

s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de

serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du

taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien.

Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11].

A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon

qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses

flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui

détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13].

Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la

mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de

taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes

[Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par

Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14].

Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes,

mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et

dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon,

Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la

conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres

Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré.

Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois

ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature

humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons,

ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent

par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont

le fléau des hommes, et les races diverses

[Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous

avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.

[Footnote 1: _Batrachomyomachie_, vers 285; cf. vers 7, et _Odyssée_,

VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps

terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de

l'autel de Pergame, chez Rayet, _Monuments de l'art antique_, quatrième

livraison.]

[Footnote 2: _Odyssée_, X, vers 110-129.]

[Footnote 3: _Iliade_, VI, 179-183; XVI, 328, 329.]

[Footnote 4: _Théogonie_, 319-325.]

[Footnote 5: _Iliade_, VI, 181.]

[Footnote 6: _Théogonie_, vers 321, 322.]

[Footnote 7: Daremberg et Saglio, _Dictionnaire des antiquités grecques

et romaines_, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364,

1365 et 1366.]

[Footnote 8: _Iliade_, VI, 182; XVI, 329.]

[Footnote 9: _Iliade_, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende

l'origine sémitique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury,

_Histoire des religions de la Grèce antique_, t. III, p. 188.]

[Footnote 10: _Hymne à Apollon_, vers 305-309; 351, 352.]

[Footnote 11: _Théogonie_, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est

fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra,

chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici

du même personnage mythologique. Cf. Maury, _Histoire des religions de

la Grèce antique_, t. I, p. 374-375.]

[Footnote 12: Homère, _Hymne à Apollon_, vers 355 et suivants;

Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 99-102.]

[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller,

_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment

347, _ibid_., p. 27. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce

antique_, t. I, p. 136, 137.]

[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.]

[Footnote 15: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, pages

84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image

du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn,

_Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung_, dans _Abhandlungen der

königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin_, 1873, p. 142. Voir

enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p.

196-208.]

[Footnote 16: Al. Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades

gauloises_, extrait de la _Revue archéologique_ de juin, juillet, août

1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la

Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires

de France.]

§5.

_Combats de Némed contre les Fomôré._

Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre

combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première

bataille, qui paraît d'invention relativement récente, Némed vainquit

et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand[1]. Les trois

autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées

dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens

de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la

seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles

de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros[2]. Il y a eu de cette guerre un

récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le

sujet d'une des histoires que les _file_ racontaient, et le titre de

cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a

conservé une des gloses du _Senchus Môr_[3]; le texte en est perdu.

[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il

mourut peu de temps après d'une maladie épidémique qui, avec lui,

enleva deux mille personnes[4]. C'est alors que les textes irlandais

placent la légende du massacre de la tour de Conann.

[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1,

lignes 25-27.]

[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,»

dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles

sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre

de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.]

[Footnote 3: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 46.]

[Footnote 4: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178.

Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d'une maladie

épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le

poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1,

lignes 18, 19).]

§6.

_Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut

d'enfants. Comparaison avec le Minotaure._

Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des

Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré

avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils

de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine

évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie

dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande,

en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a

localisé dans cette île d'autres légendes relatives aux Fomôré que nous

rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient,

dit-on, fondé leur principal établissement.

De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient

[Pg 102]d'elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que

les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les

champs et les vaches avaient produits dans l'armée. La perception

s'opérait la nuit du 1er novembre, c'est-à-dire de la fête de _Samain_,

qui termine l'été et qui commence l'hiver, symbole de la mort. Le

paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé _Mag cetne_[1]. _Mag

cetne_ veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique,

où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur

puissance: c'est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes

quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et

en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais

pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers

du lait de l'année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt

bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois

mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé

de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet[2].

Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le

plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici

une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure.

[Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage

cornu; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps

d'homme, une tête de taureau[3]. Comme les Fomôré, il habite une île;

cette île, _Tor-inis_, dans le récit irlandais, est la Crète dans la

fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut

annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible

légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la

supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte

irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des

enfants nés dans l'année. Et cependant, nous allons le voir, il n'est

pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient,

en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort

naturelle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice

aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une

religion cruelle.

Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le

premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les

hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie,

du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des

deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie

celtique, la nuit précède le jour.

[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort

associée à celle de la nuit. César avait observé la même association

chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il,

«prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, c'est-à-dire du

dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette

raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par

nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements

de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le

jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la

mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la

vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même,

dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la

mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du

jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite

de notre exposition[5].

La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par

la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du

temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des

[Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce

croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre.

De là, dans le _Prométhée_ d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6],

devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne,

la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable

irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le

continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent

une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort

le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.

[Footnote 1: Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de

Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions,

_ibidem_, p. 6, col. 1, lignes 47-48.]

[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.]

[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez

Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 519, 621.]

[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque

ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non

numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum

initia sic observant _ut noctem dies subsequatur_.» César, _De bello

gallico_, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.]

[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.]

[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, _Prométhée_, vers 588.]

[Footnote 7: Eschyle, _Les suppliantes_, vers 17-18, 275.]

§7.

_L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en

Irlande. Les sacrifices humains en Gaule._

Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande,

reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque

reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît

appartenir à l'histoire.

Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre

était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements

de bronze:

[Pg 106]c'était la Tête sanglante, _Cenn crûach_. L'endroit où ce

groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages

des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» _Mag slechta_[1].

Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la

grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande.

Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès

lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on

voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur

le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne

l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres

statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le

récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent

aujourd'hui[2].

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 6 / 25 段