[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et

Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2,

lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811,

p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1,

lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement

avant le déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet

âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.]

§6.

_Les poèmes de Fintan._

Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d'événements nombreux.

On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'histoire

irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux:

«Si l'on m'interroge sur l'Irlande, je sais et je puis raconter avec

plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l'objet depuis l'origine du

monde séduisant. D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec

ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit

Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul

Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l'élévation

de l'onde puissante, j'ai joui d'un sommeil qui était très bon. Puis,

en Irlande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon chemin jusqu'à

ce que Partholon vînt d'Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en

Irlande, ici, j'ai joui du repos; l'Irlande était vide jusqu'à ce

qu'arriva le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes[1]. Les

Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps

[Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris[2], à

l'ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon

de brouillard. J'ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque

soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d'Espagne et

du sud. J'ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J'avais

atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut

envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi qui suis le beau Fintan,

fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici,

je suis un haut personnage en Irlande[3].»

On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l'Irlande

en cinq grandes provinces[4]; sur les petites circonscriptions dites

_Triocha-ced_[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes

qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses

[Pg 77]espèces d'animaux[6], etc. Un des plus curieux raconte la

conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l'île d'Aicil

sur la plus ancienne histoire de l'Irlande[7].

[Footnote 1: _Niamda a gnas_, correction pour _nimtha gnas_, leçon du

livre de Leinster.]

[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre

de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271

verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd,

_Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_,

vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée

d'une traduction anglaise, a été publiée dans les _Transactions of the

Ossianic Society_, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est

pas servi du meilleur manuscrit.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.]

[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p.

45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor,

_Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 91, 146; O'Curry, _Cath Mhuighe

Leana_, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.]

[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.]

[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de

Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, _Proceedings of the Royal

irish Academy, Irish manuscripts series_, vol I, part I, p. 43; _Royal

irish Academy_, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.]

§7.

_Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured;

2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre

ère)._

La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première

des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où

les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première

bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils

savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent

part à cette bataille et y perdirent la vie[1].

Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à

intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de

Cerball, et les

[Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans

la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de

Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue

qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le

domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait

leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le

domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher

les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en

trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et

Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant

de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages

comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer

sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été

consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon

de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et

en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à

Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il

arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le

précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et

son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de

repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis

sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un

exemple, quelle confiance sa mémoire

[Pg 79]méritait.--«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour

un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie

rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa

et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet

arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de

mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage

cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la

chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de

vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser

perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je

fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites

cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits

pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont

cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis

longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que

leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je

fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves;

des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands

pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis

de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de

la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.»

[Pg 80]De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au

quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux,

elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question

dans le _Lebar gabala_ ou Livre des invasions, qui paraît remonter au

onzième siècle[3].

[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3.

17, et cité chez O'Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note;

t. III, p. 59, 60.]

[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté

H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit

se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots _Incipit do

sui[diu]gadh tellaich Temra_. O'Curry en a analysé certaines parties

et traduit d'autres, _On the manners_, t. III, p. 59-62; il a donné

un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir

aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f°

57 verso, et, dans la Bibliothèque de la _Royal irish Academy_, sous

la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée

par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces

textes le fragment du _Dinn-senchus_ concernant Tara, qui a été publié

par Petrie, _On the history and antiquities of Tara-hill_, p. 129-132.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur

de _Lebar gabala_ s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir

l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs

qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit

que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est

l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de

Tara.]

§8.

_Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion._

Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique

l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et

qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais

[Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais

prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.

Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l'est et l'ouest,

le sud et le nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre

hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles

histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui

ont échappé: l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a

eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de

l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500

après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam.

Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en

Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur

Auguste, l'année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un

petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait

le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de

l'empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé

de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en

Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art, était roi suprême d'Irlande,

c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a

été transcrite vers l'année 1100 dans le _Leabhar na h-Uidhre_[1].

[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la

liste des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande

la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin.

Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur

les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation

à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de

saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui

révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arrivée de Cessair. Caillin vécut

jusqu'au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste

des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin

du monde et au dernier jugement de Dieu.

Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle[2].

Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan.

Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire,

n'appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de

l'Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu'elles ont été

inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans

[Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement

apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites

par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont

développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi

que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été

inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition

nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent

définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants

scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide

desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris

naissance et s'est développé.

[Footnote 1: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 120, col. 2.]

[Footnote 2: _The book of Fenagh in irish and english, originally

compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias

Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions

resolved and as far as possible the original text restored; the whole

carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy

M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A._ Dublin,

1875.]

[Pg 84]CHAPITRE V.

ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.

§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.--§2. Le règne de Némed

en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.--§3. Ce que c'est

que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.--§4. L'équivalent des

Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.--§5.

Combats de Némed contre les Fomôré.--§6. Domination tyrannique des

Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec

le Minotaure.--§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les

sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.--§8.

Tigernmas, dieu de la mort, doublet de _Cromm crûach_.--§9. Le désastre

de la tour de Conann d'après les documents irlandais.--§10. Le désastre

de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie

grecque.

§1.

_Origine de Némed. Son arrivée en Irlande._

Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence

l'histoire d'Irlande par la légende

[Pg 85]de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots

vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier

de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur

Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius

continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils

d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui

ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y

resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne

avec les siens.»

Dans ce texte, le mot _Espagne_ est une traduction savante des mots

irlandais _mag môr_, «grande plaine»[1], _trag mâr_, «grand rivage,»

_mag meld_, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais

désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des

vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne

à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en

des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une

manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed

[Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille

trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà

ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots:

«Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la

Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en

Espagne.

Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup

plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué

à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce

qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un

des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie

irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part

ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée

_Massacre de la tour de Conann_[3]. Ce morceau est un des plus anciens

dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris

dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers

l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de

Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents

irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans

l'histoire de la race de Némed.

[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec

bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement

récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que

vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par

les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu

quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer

Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de

l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le

Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,--Nennius nous

l'apprend,--que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre

l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue

d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer

cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il

s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage

par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants

irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand,

dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il

s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le

nom par lequel on désigne cette petite mer est _mare Euxinum_.» Un

traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle

[Pg 88]aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a

évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que

Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,»

dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de

l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer

qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de

l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent

de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional.

Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva

à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à

ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que

par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6].

Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en

dit rien. Suivant le _Lebar gabala_, c'est un Grec de Scythie[7].

Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius,

arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8],

fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et

de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race

irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface

[Pg 89]du _Lebar gabala_, est issue une famille qui, à une date

reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],--les descendants

de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,--et,

de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à

l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est

de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un

descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui

ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs

qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il

y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et

les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des

traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste

à démontrer.

Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente

ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où

périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur

les côtes d'Irlande[12].

[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande

Plaine,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, seconde partie, ligne

6; ingen Mag-môir, dans le _Livre de Leinster_, p. 8, col. 2, ligne

26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans:

_Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p.

119, ligne 10; _Seirglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_,

p. 214, note; Trag-Mâr, dans _Echtra Condla_, p. 120, ligne 9.]

[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr

cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana

uli.» _Leabhar na h-Uidhre_, p. 16, col. 1, l. 23-25.]

[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1,

lignes 11 et 12.]

[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.]

[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition 1811, p. 176;

traduction d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.]

[Footnote 8: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 1, col. 1, lignes 2 et

suivantes.]

[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.]

[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes;

p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.]

[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils

d'Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne

23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162,

174.]

[Footnote 12: L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de

Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du _Lebar

gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le _Lebar

gabala_ traduit par «pendant trente ans,» _fri re XXX m-bliadan_, le

«six fois cinq ans,» _sê choic m-bliadna_, du poème qui commence par

les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2,

ligne 46.]

[Pg 90]§2.

_Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré._

Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé

sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre[1], et celui

des plaines de douze[2]. Un de ces lacs eut une origine identique

à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un

des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse

jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner

naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau _Loch

Anninn_.

Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la

fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais

_râith_, qu'habitaient

[Pg 91]les rois d'Irlande[3]. Les fossés de l'une d'elles furent

creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient

frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre[4]; leur habileté

l'avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants

ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était

qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il

les enterra sur place[5]. Il n'avait pas tort de craindre cette race

redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus

tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre

terrible à soutenir contre les Fomôré.

[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots

«Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes

5-7); le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6,

col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3,

édition Dimock, p. 143.]

[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_

(Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose

du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).]

Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II · 第 5 / 25 段