p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les
manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col.
2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.]
§4.
_La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence
chrétienne._
Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui
trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence
sa seconde vie d'homme.
Voici comment on calculait:
Tûan a été homme la première fois pendant......... 100 ans
Il a vécu sous forme de cerf...................... 80 ans
-- sous forme de porc...................... 20 ans
-- sous forme de vautour ou d'aigle........ 100 ans
Métamorphosé en poisson, il a passé sous l'eau.... 20 ans
--------
Total... 320 ans
Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces
indications arithmétiques au moment
[Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tûan,
ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu'au temps de Finnên, fils de
Ua Fiatach[1]. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la
vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière
période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde
fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell.
La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à
l'époque chrétienne qu'on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu'au temps
de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère.
Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre
l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de
saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne,
il était inutile de faire vivre Tûan jusqu'à une date aussi rapprochée.
L'invention de ce personnage n'avait qu'un but: expliquer comment
avait pu se transmettre aux Irlandais l'histoire de trois races qui
avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, qui avaient depuis disparu et
desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la
[Pg 60]population actuelle de l'île. Ces trois races étaient celle de
Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant
sa première vie d'homme avait été contemporain de la «famille» de
Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la
destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les
Tûatha dê Danann maîtres de l'Irlande.
Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois
ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que
ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives
des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui
ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait
survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé,
c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait
raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur
donner des détails sur l'origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des
Fir-Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puisqu'il était
sanglier à la date de l'arrivée de ces trois peuples.
Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s'étaient
transmis père en fils et de _file_ en _file_ avec le trésor entier des
traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende,
la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une
vie d'homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été
inutile et contraire
[Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui
n'admet pas ce genre de prodige.
Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux
tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la
protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du
christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du
récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas
contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la
seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.
«Nous lisons dans les histoires d'Irlande,» écrit Girauld de Cambrie,
«que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches
bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse
paraître, il atteignit l'âge de quinze cents ans[2].» Ce miracle d'une
excessive longévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu
la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de
neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an
de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de
l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de
[Pg 62]la légende de Tûan n'a pu être imaginé que par un auteur qui
avait lu la Bible.
Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une
origine littéraire tout autre.
[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar
Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi,
centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis,
iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui
Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud 610, folio 103 recto,
col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots _iar Fintan_,
après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.]
[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, _Topographia Hibernica_, III, 2, dans
_Giraldi Cambrensis opera_, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu
de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction
d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de
Cambrie.]
§5.
_La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d'origine
païenne._
La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse,
science de certains hommes est une conception celtique que nous
trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été
aigle[1]. L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement
plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle
d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine
est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de
vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse
qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des
morts[2].
[Pg 63]C'est la foi à cette universelle métamorphose des humains
qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de
Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes
fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste
le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement
deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au
commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort
deux siècles avant la naissance de Mongân: l'âme de l'illustre défunt
était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau[3].
Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possibilité que l'âme d'un
mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques,
et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les
métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de
Tûan mac Cairill[4].
[Footnote 1: «Bum eryr,» _Kad Godeu_, vers 13, chez Skene, _The four
ancient books of Wales_, t. II, p. 137.]
[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire
animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, _De bello
gallico_, livre VI, c. 14, § 5.]
.... Vobis auctoribus umbræ
Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi
Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus
Orbe alio.
Lucain, _Pharsale_, l. I, v. 454-457.]
[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes
du chapitre XIV.]
[Footnote 4: C'est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce
document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie
des difficultés de la traduction.]
[Pg 64]CHAPITRE IV.
CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.--FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.
§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle
de Cessair et de Fintan.--§2. Date où a été imaginée la légende de
Cessair et de Fintan.--§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les
savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.--§4.
Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.--§5. Histoire
de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.--§6.
Les poèmes de Fintan.--§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille
mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill,
sixième siècle de notre ère.--§8. Les trois doublets de Fintan. Saint
Caillin, son élève: conclusion.
§1.
_Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de
Cessair et de Fintan._
Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un
certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été
emprunté à des
[Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant
quelques accessoires, l'auteur a su donner à une composition antique,
qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la
nouveauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment
les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples.
La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au
début de l'histoire d'Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre
chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième
siècle sous l'inspiration combinée de la Genèse et de la légende de
Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande
quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux
avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui,
par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut,
croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.
Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point
supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n'a
pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents
ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans.
L'Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été
habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan.
Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité
[Pg 66]d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid
dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire,
Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la
nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps,
par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles
les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité
un titre de plus à l'orgueil national irlandais.
Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon,
quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui
puisse faire remonter plus haut son histoire.
§2.
_Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan._
Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas encore inventée.
Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait
pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande
fut Partholon[1]. C'est la doctrine exprimée dans la
[Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq
invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Personne n'occupa l'Irlande
avant le déluge[2].»
Enfin, par inattention, l'auteur du _Lebar gabala_, qui commence
l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de
sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la
légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième
au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne
fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d'Adam n'occupa
l'Irlande avant le déluge[3].» Or le même auteur avait écrit quelques
lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession
de l'Irlande quarante jours avant le déluge[4].» La contradiction lui a
échappé.
[Pg 68]L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa
Flainn, mort en 984[5]. Les vers de ce poète ont été insérés dans le
_Lebar gabala_, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne
trouve pas dans le poème.
La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le _Lebar
gabala_, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont
il était question dans le _Cin dromma snechta_, manuscrit du onzième
siècle, aujourd'hui perdu[6]. Banba, suivant ce récit, serait le nom
d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or,
_Banba_ est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux
textes irlandais, s'appelle _Eriu_, au génitif _Erenn_ ou _Erend_.
Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième
siècle, a composé les annales irlandaises intitulées _Chronicum
Scotorum_ a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du
monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s'appelait Eriu,
Banba ou Cesar[7]. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande
ne parlent point
[Pg 69]d'elle[8]. On voit qu'il avait sous les yeux des sources
identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs
antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande
commençait avec Partholon.
[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» _Appendix ad opera edita
ab Angelo Mario_, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius
entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.»
«Le premier homme qui occupa l'Irlande, c'est-à-dire Parrtalon.» Todd,
_The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 42.]
[Footnote 2: Les mots _ni-r-gabad rîan dîlind_, «elle ne fut pas
occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous
devons le texte de cette légende conservé par le _Leabhar na hUidhre_,
p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque
bodleienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le
manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col.
1.]
[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre
de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.]
[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut
prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4,
col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi _ut prædiximus_ se rapporte à la
même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe
cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface
du _Lebar Gabala_ ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première
citation est extraite du texte même du _Lebar Gabala_.]
[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.]
[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O'Curry,
_Lectures on the manuscript materials_, p. 13; Keating, _Histoire
d'Irlande_, édition de 1811, p. 148. _Cin dromma snechta_ veut dire:
«Cahier de parchemin au dos de neige,» c'est-à-dire couvert d'une peau
blanche.]
[Footnote 7: Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 2. L'édition écrit
_Berba_ pour _Banba_. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit
qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.]
[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» _Ibid._]
§3.
_Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du
dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore._
A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait
preuve l'auteur du _Chronicum Scotorum_ avait passé de mode. Girauld
de Cambrie écrivait alors sa _Topographia hibernica_. Sa thèse est le
contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du _Chronicum Scotorum_.
«Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld,
Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver,
résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident
les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait
qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne
punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation
antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld
[Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment
le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se
conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux
qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de
raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription
sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le
souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique,
inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions
que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].»
Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des
compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de
cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de
notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire
d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui
terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans
hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de _Ceasair_
en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant
eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242,
avant J.-G. 3451[3].
[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de
Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans
de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être
transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le
déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles.
L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par
les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient
souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette
histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions
auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants
de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne
pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait
existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain
périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont
elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se
trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais
Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit
l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui
[Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage
fabuleux[6].
Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près
rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du
onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on
s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique,
en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le
vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.
[Footnote 1: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. I, dans _Giraldi
Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 139.]
[Footnote 2: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. 1, 13, dans
_Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.]
[Footnote 3: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the four
masters_, 1851, t. I, p. 2.]
[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a
leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a
bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens,
qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient
rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating,
_Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 154.]
[Footnote 5: Keating, _ibid_.]
[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely
fabulous personage.» _The History of Ireland by Thomas Moore esq._
Paris, 1835, vol. I, p. 77.]
§4.
_Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande._
Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans
la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait
l'arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver
dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair.
Noé refusa[1]. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les
plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra
pas[2].
[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le
culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole; et ce
fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au
loin chercher un lieu où elle pût être à l'abri du déluge[3]. Cessair
partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois
mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dûn nam-Barc, dans
le territoire de Corco Duibne, aujourd'hui Corca Guiny[4]. Deux des
navires firent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent.
Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs.
C'étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et
Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes.
[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.]
[Footnote 2: _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes
30, 31.]
[Footnote 3: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p.
150.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2,
lignes 31-33. Suivant O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by
the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, note _c_, Dun na m-barc serait
identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de
Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le
récit de Keating, édition de 1811, p. 152.]
§5.
_Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en
Irlande._
La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les
femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les
noms des
[Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit
dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter
de seize femmes[1].
Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le
déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la
montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne
qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l'endroit
qui, à cause d'elle, fut appelé Cuil Cesra[2]. Cessair mourut la
dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près
d'elle[3]. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses
deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on,
jusqu'à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill[4], c'est-à-dire,
[Pg 75]si nous admettons la chronologie du _Chronicum Scotorum_,
jusqu'à l'année 551 de notre ère.
[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col.
2, et p. 5, col. 1.]
[Footnote 2: La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits
où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était
située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en
Leinster; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne
située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en
Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de
pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de
Cessair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, _Annals of the
kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, notes _d, f,
g_; p. 4, note _h_.]