matin au pic d'Astaran.
Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur la tombe de Blanche, et
les rêves n'avaient pas menti. Faute de trouver rien de mieux, je
m'agenouillai devant elle; mais elle me releva doucement en disant:
--Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, c'est à moi de vous demander
pardon, pardon de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait attendre
cette heure... Mais il ne faut pas m'en tenir rancune: je craignais de
n'aller vers vous que parce que je n'avais jamais vu que vous dans la
vie, je ne voulais pas affirmer mon amour alors qu'il n'était pas sûr de
lui-même; qu'en aurait-il été de notre bonheur si, à la première
occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? Vous savez comme je
suis lâche, comme l'avenir me fait peur; j'ignore tout autant qu'hier ce
qu'il sera, mais je vous y vois, et cela suffit...
Je me reproche à présent de ne pas m'être abandonné alors à toute
l'ivresse de ma joie; c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment
quand elle nous est tendue, car nous ne savons pas si nous l'aurons un
instant plus tard près de nos lèvres... J'étais assis près de Lilette,
je tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, et je modérais
mon délire intérieur en me répétant sans cesse: «Il faut être calme, il
faut être sage; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, ne l'ai-je pas
prévu depuis toujours?...» Je me disais même: «Qui sait? ce n'est
peut-être qu'un rêve cette fois encore... Si je me tourne vers elle, mes
yeux la retrouveront-ils?...»
Et je murmurai, regardant toujours en face de moi:
--Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!...
Et alors je ne vis plus rien du tout: un baiser s'était posé sur mes
lèvres, et parce que ce baiser avait soudain effacé le monde et Lilette
elle-même, le bonheur semblait couler en moi comme d'une source
surnaturelle, comme du sein entr'ouvert de l'infini.
Je connus quelques beaux jours. La joie nous rend égoïstes comme la
douleur; ébloui par elle, j'en oubliais de regarder Lilette; j'énonçais
mille espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais pas que mon
amie pût désirer autre chose que ce que j'avais désiré pour elle; je me
rappelle aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant parler
de la sorte, et qu'elle me répondait avec mélancolie, comme lassée à
l'avance de tout ce que je lui promettais:
--Oui... oui... nous ferons tout ce que vous voudrez...
Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. Quel bon hiver je prévoyais
pour nous deux... Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par trop
d'amour, de croire que mon bonheur et celui de Lilette étaient destinés
à toujours se confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui fut la
cause de tant de désillusions?... Lilette, elle, voyait venir l'hiver
avec une sorte d'angoisse. Elle disait: «Cela m'ennuie de revenir à
Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, que je vais redescendre du
ciel sur la terre...» En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par
notre tendresse, devant les flammes dansantes des grands feux, auprès de
ceux que nous aimions. Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter
Lilette...
--Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, qu'à Sérimonnes nous serons
moins libres qu'ici. Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre
mère... A quoi bon? nous sommes trop jeunes pour nous marier tout de
suite... Promettez-moi, Calixte, que personne, pour le moment, ne saura
rien de nos projets?
Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût aucune arrière-pensée; je
ne doutais pas d'elle après lui avoir entendu dire librement des mots
que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps retenus sur mes lèvres.
Mais cette cachotterie inutile m'ayant attristé, je me sentis environné
de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses: durant tout l'hiver,
l'attitude de Lilette fut énigmatique, pénible, irritante. Elle semblait
éviter de se trouver seule avec moi; un instant plus tard elle
m'écrivait de longues lettres. Elles sont brûlées depuis longtemps, mais
ma mémoire a gardé copie de phrases entières: «Promettez-moi que nous
serons heureux, j'ai besoin que vous me le répétiez... Je vous aime, je
ne devrais pas être triste, dites-moi pourquoi je le suis... Jadis je
n'étais pas sûre de moi-même; il me semble que c'est de vous que je ne
suis pas sûre à présent; j'ai peur que vous ne me connaissiez pas, que
vous ne vous fassiez des illusions sur mon compte...» Alors je
m'empressais d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal reçu: «C'est
tout ce que vous avez à me dire?... Ce n'était pas la peine de vous
déranger!» Parfois je tentais de remplacer par un baiser ou une caresse
les paroles impuissantes; mais Lilette s'écartait de moi ou me
repoussait: «Vous êtes fou... on peut nous surprendre.» Parfois encore
c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, et puis, durant
quelques instants, elle demeurait dans mes bras, les yeux clos, inerte
et froide comme une morte... Bientôt elle devint fort dévote; il fallut
que ma mère l'accompagnât à la messe tous les jours; je remarquai aussi
qu'elles avaient ensemble de longs et secrets entretiens.
Au début du printemps, M. d'Escorral dut aller à Toulouse pour
recueillir l'héritage d'une parente; ma mère m'ayant engagé vivement à
le suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand nous fûmes dans la
grande ville, M. d'Escorral ne négligea rien pour me distraire; tous les
soirs il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux de
divertissement. Il était en relation avec plusieurs familles
toulousaines, auxquelles je fus présenté, et je retrouvai là des jeunes
gens qui avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent si
aimablement que je ne pus refuser de prendre part à leurs plaisirs quand
ils m'en prièrent. Je me rappelle quelques promenades en bateau, sur le
beau fleuve aux rives empanachées de hauts peupliers, les gais repas
dans les auberges riveraines, les longues parties de cartes dans les
tripots, l'or luisant à la lueur des bougies; je me rappelle surtout la
nuit où, les seins nus, jolie et provocante, une grisette, chargée par
mes compagnons de me déniaiser, vint m'offrir une bouche qui n'était pas
celle à qui j'entendais réserver mes baisers... Je cédai par peur du
ridicule; mais quand je revis M. d'Escorral, j'étais tellement accablé
de dégoût et de tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir de
soulager ma conscience. Alors il fit de grands éclats de rire: je
n'étais qu'un sot, j'étais resté trop longtemps pendu aux jupons de ma
mère, et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous peine de voir les
gens se gausser de moi... Il parlait très haut, d'une voix que je ne lui
connaissais pas et détournait ses yeux des miens... Dès ce moment il me
sembla qu'il se forçait pour rire et que ses conseils n'étaient pas
sincères. Cependant, pour lui faire plaisir, je lui promis de rester à
Toulouse après son départ, comme il m'y conviait. Au moment de me
quitter, devant la diligence, il me remit une bourse pleine de louis
d'or en me disant:
--Amuse-toi bien; c'est de ton âge...
Et la lourde voiture s'ébranla... Je me revois encore, bien après
qu'elle eut disparu, abaissant d'une main les bords de mon chapeau pour
dissimuler mes yeux gonflés de pleurs, et faisant machinalement sauter
dans l'autre la bourse pleine de louis d'or.
Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à M. d'Escorral et de me rendre
aux invites de mes compagnons; mais c'était au-dessus de mes forces; dès
que je me retrouvais seul, je versais des torrents de larmes; des rêves
affreux troublaient mes nuits; une fois, dans mon sommeil, je crus tenir
Lilette morte entre mes bras; je m'éveillai en sursaut et j'écrivis
immédiatement aux miens que j'avais l'intention de revenir et que
d'ailleurs mes ressources étaient épuisées; M. d'Escorral m'envoya
d'autre argent et quatre pages de moqueries. Alors je pris la résolution
de ruser: dans les lettres que j'écrivis par la suite, je m'arrangeai
pour lui faire croire que je devenais un parfait débauché; mes appels de
fonds se multiplièrent; je criais misère sans répit et laissais
pressentir de considérables dettes de jeu... La tactique était bonne; on
ne tarda pas à me rappeler.
Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et nous partîmes sur-le-champ.
Elle me dit, sur un ton d'affectueux reproche:
--Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, mauvais sujet!
Elle semblait toute triste; je ne pouvais pas faire durer la
plaisanterie plus longtemps; en riant, je tirai donc de mes poches tout
l'or qu'elles contenaient:
--Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai été sage, et si je t'ai fait
croire le contraire, c'est que je ne demandais qu'a revenir.
Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât--ce qu'elle fit--mais non
pas à voir ses yeux se remplir de larmes; immédiatement je compris qu'un
malheur était arrivé; j'étais même sûr qu'il s'agissait de Lilette; son
nom était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument; et pourtant je
voulais tout savoir...
--Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!
--Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage de peine; si vraiment
tu l'aimais, comme je le crois, il faut que tu sois bien courageux: tu
ne la reverras jamais...
J'écoutais accablé comme par ces chaînes que nous sentons parfois peser
sur nous dans les cauchemars... Pourquoi ne devais-je pas la revoir? Des
hypothèses se présentaient avec une rapidité vertigineuse: elle était
morte, partie, mariée... J'envisageais en un instant toute l'horreur de
ces événements possibles, et, chaque fois, l'étau qui broyait mon coeur
semblait resserrer sa morsure...
--Tu ne la reverras jamais... Elle ne voulait pas d'autre époux que
Dieu... C'est à Vaugarrec, l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la
première fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, mon enfant:
je croyais que ce n'était là qu'une lubie de jeune fille; mais je me
suis heurtée à une ferme volonté. Il ne faut pas la détester; elle
n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, parce qu'elle se doutait,
comme nous, que tu l'aimais, et nous t'avons éloigné au moment de son
départ pour essayer de nous épargner à tous une douleur inutile...
Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon accablement fit place
pour un instant à la rage:
--Maman, tu as été sans le savoir complice d'une folle, d'une
malheureuse!...
--Elle était malheureuse, mais non pas folle, répondit ma mère; elle
t'aimait comme un frère, elle me l'a dit bien des fois, mais elle
n'aurait jamais consenti à être ton épouse, pas plus que celle d'un
autre. Peut-être sous ses sentiments religieux cache-t-elle quelque
lâcheté, quelque égoïsme; mais il n'est pas généreux de l'en soupçonner
et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!... Apprends encore qu'elle est
entrée au couvent comme d'autres dans la tombe, de son plein gré, sans
doute, mais désespérément... Si tu avais vu sa tristesse, le jour
qu'elle partit!... Il faut, mon enfant, lui témoigner par devers
toi-même un peu de cette pitié que l'on doit aux morts...
--Maman, elle est affreusement égoïste, lâche et peut-être méchante...
En tout cas, elle nous a menti, à toi, à moi, à tous... Tiens, regarde!
Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette. Aux dernières clartés
du jour elle en lut quelques passages avec une douloureuse stupéfaction;
et puis, après avoir réfléchi quelque peu:
--Mon petit, me dit-elle, j'aime presque mieux qu'il en ait été ainsi;
au moins, à présent, tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par
avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour...
--Maman, je l'aimais!...
--... Que tu n'aurais pas été heureux avec elle, qu'elle t'aurait fait
souffrir de la pire des manières, c'est-à-dire sans le vouloir...
--Je l'aimais! Je l'aimais!...
--... Que c'était une malade, une détraquée, peut-être pis encore!
--Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent davantage, parce que je la
plains.
Nous gardâmes quelques instants le silence; puis ma mère me dit en me
serrant de toutes ses forces contre son coeur:
--Mon chéri, promets-moi que tu vas être sage, que tu te laisseras
soigner et guérir? Pense à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes,
à M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à notre petite
Jacqueline... Pense que nous pouvons être si heureux tous ensemble et
que nous méritons si bien de l'être... Sois sage, et puis, tu verras,
dans quelques années, que dis-je? dans quelques mois, comme tout ce gros
chagrin sera loin...
Elle cessa brusquement de parler, comprenant, avec la merveilleuse
lucidité de l'amour, la douloureuse inutilité des meilleures paroles. Et
je restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, dans une
épouvantable crispation de tout mon être, sans pouvoir rien dire, sans
pouvoir même pleurer...
--Calixte, me demanda simplement ma mère comme nous arrivions à
Sérimonnes, tu nous pardonneras bien d'avoir eu recours pour te guérir à
un remède indigne de toi?...
* * * * *
Même à distance, même en considérant mon passé comme un étranger
insensible pourrait le faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans
frémir la semaine qui suivit ce retour; je sens encore vivante en moi
l'horreur de ces jours accablés par la tristesse ou tourmentés par la
colère, de ces nuits sans sommeil... Savez-vous ce que c'est que de ne
plus dormir, d'entendre sans trêve une voix dans le silence, de voir un
visage dans les ténèbres, de se souvenir avec cette minutie cruelle que
l'esprit tourmenté par la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter
mille fois: «Il y a trop longtemps que la nuit dure, l'aurore ne
reviendra plus.» Ah! je ne pense pas qu'on ait souvent, par amour,
souffert de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop vite ne
m'accorderont sans doute que cette espèce de pitié qu'on a pour les
malades, les exaltés, et les fous; peut-être même mépriseront-ils tant
de faiblesse; mais le mépris m'est indifférent et je ne demande pas la
pitié; je voudrais seulement qu'on me comprît, je m'adresse à la raison
et non pas au coeur. Ce que je pleurais alors, ce n'était pas un petit
être vain et misérable, je pleurais un mort précieux: le cher espoir de
toute ma vie; où il n'y avait jamais eu que cet espoir, je ne voyais
plus rien; je ne me retrouvais plus quand je me cherchais moi-même,
c'était la détresse absolue, la fin de tout, cet anéantissement de l'âme
qui ne peut pas se concilier avec la vie persistante du corps et qui
nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile et odieuse... C'est
à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je
fais appel, tandis que je me revois, derrière Balem, assis au bord d'un
gouffre où gronde le gave, les yeux fixés vers le fond. Qu'ils
s'imaginent à ma place... Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé
qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? Est-ce qu'une main
plus forte que leur volonté ne les aurait pas poussés vers cet abîme,
est-ce qu'ils n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?
Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me reprochant cette lâcheté
suprême: ceux qui se sont jetés dans les bras de la mort et que la mort
a repoussés emportent d'elle un souvenir qui est leur punition
éternelle; toutes les douleurs terrestres, même celles de l'amour,
peuvent s'oublier; mais ce qu'on n'oublie pas, lorsqu'on a sincèrement
voulu mourir, c'est la minute où l'on se détache de la vie, le remords
inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif... Désormais, celui qui
est passé par là, quand le malheur reviendra vers lui, ne pourra même
plus se consoler avec la pensée du grand repos; il saura, lui, que les
tempêtes qui l'assaillent ne sont rien à côté de l'affreuse nuit qui
l'attend, et, à ces moments-là, il reverra dans toute son horreur la
face implacable sur laquelle il souleva le voile.
Des bergers me ramassèrent inanimé au bord du gave; par miracle je ne
m'étais pas blessé gravement; mais à la suite de cette émotion physique
et morale je restai deux jours évanoui... Quel étrange sommeil!
j'entendais vaguement les voix de mes parents, et je me disais: «Je suis
mort, et mon âme est revenue vers ceux que j'aimais...» Quand je repris
connaissance, Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois même que ce
furent ses sanglots qui me réveillèrent tout à fait.
A quoi bon me torturer longuement avec le souvenir des jours qui
suivirent, les seuls où j'ai connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je
revois, sans trop oser regarder ces images, une Lilette ayant enfin
l'air d'être heureuse et confiante près de moi, pendant ma rapide
guérison et nos courtes fiançailles; je me rappelle nos promenades à la
Gontrie, les ouvriers qui chantaient en réparant la maison où nous
allions vivre, le cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et
puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes devant nous deux
avec des mots de bienvenue...
Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, celle où précisément le
rêve et la réalité se donnent la main. Alors nous sommes parvenus au
sommet de notre existence; nous pensons même un instant y pouvoir
demeurer; nous oublions que la vie est une étape et que nous n'avons pas
le droit de nous arrêter en chemin; bientôt nous nous sentons poussés en
avant; étonnés, nous essayons d'abord de résister, mais toute résistance
est vaine et la descente commence sur l'autre penchant de la montagne,
d'autant plus précipitée que le sommet atteint était plus haut...
J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes
désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune,
je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité
lamentables: en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari
malheureux; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul...
Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais
pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai
même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage
d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point
manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que
nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur
sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les
autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne
réussissent pas à les intéresser.
Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres
feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent
dormir à la place qui leur est due: sous la poussière... Pourtant, mon
Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers
vous et de vous dire:
«Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que vous n'existiez pas et mon
malheur ne m'a pas fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul
responsable; je m'étais, tout jeune, accoutumé à ne vivre que dans mes
rêves, et comme j'avais toujours dirigé au gré de mon désir cette vie
imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il pouvait, dans la vie
réelle, en être autrement. Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des
enfants terribles; si votre puissance est infinie, nos aspirations sont
sans limites, et malgré toute votre bonne volonté vous n'arriveriez
jamais à nous satisfaire.
«Il me semble tout de même, Seigneur, que vous avez été quelque peu
injuste envers moi. Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant vers
qui semblait me pousser votre grande main mystérieuse. Nous autres,
Seigneur, nous n'avons pas votre clairvoyance, et vous devez nous
excuser de mal comprendre vos desseins, puisque vous les avez voulus
impénétrables; je pouvais bien me tromper de cela; dès lors, pourquoi ne
pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi n'avoir pas retiré le fer de
la plaie quand elle n'était pas encore trop profonde et que j'en aurais
pu guérir?
«D'ailleurs je ne vous demandais en somme rien d'impossible, je n'étais
pas bien exigeant; il était si simple, si logique, si naturel que ce
rêve se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, l'un près de l'autre
et ne l'aimais-je pas comme il doit vous plaire que l'on aime, depuis
toujours et pour toujours? Je comprends que vous ne puissiez pas
contenter la plupart des hommes dont les désirs sont multiples et
variables, mais pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez vraiment
qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et je vous assure que par la
suite je ne vous aurais plus importuné jamais... Pardonnez-moi,
Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, mais les mots
dépassent ma pensée; vous seul savez ce que vous faites; peut-être que
des douleurs comme la mienne ont leur place marquée dans l'enchaînement
des lois éternelles, qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le
monde vers la grande fin de vous seul connue... Il n'y a pas moyen de
discuter avec vous; nous ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma
prière suprême:
«Vous me voyez, depuis des ans, chercher l'oubli et le sommeil dans la
solitude; mais l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, je
n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des fantômes accourent et peuplent
les ténèbres autour de moi... Que signifie cela? Vous savez bien
pourtant que si elle venait frapper à cette porte je ne pourrais ni la
maudire ni lui pardonner, que je n'attends plus rien, que je n'espère
plus rien, que je ne suis plus rien... Pourquoi retenir près de moi le
souvenir et la souffrance?
«Laissez au moins, Seigneur, dormir les morts.»
APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ
NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL, AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT
C'est dans les papiers de mon grand-oncle Calixte-Léonce Vidal (de la
Gontrie) que j'ai trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal
mourut quelque vingt ans avant ma naissance; il n'est pourtant aucune
personne qui me soit plus familière. En voici devant moi un portrait
assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant que fit de lui un
peintre bayonnais du nom d'Etcheparre. Il est daté de 1863; déjà les
parties claires sont devenues jaunes et les dorures du cadre se sont
écaillées et ternies.
Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu pour eux la vieillesse de
leur vie, et ils ont ensuite, pour nous, dans leurs portraits, une
vieillesse plus longue et non moins lamentable. Bien que mon grand-oncle
Vidal fût jeune quand on le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette
image déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant sous le faix d'un
grand âge; je sais bien pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les
cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et d'extraordinaires yeux
pâles, dont les regards, tournés vers le rêve, semblent aller trop loin
pour rien percevoir de ce qui est dans la vie.
Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait aussi Lilette. Il l'aima,
comme on le sait, du premier instant qu'il la vit, et l'on peut dire
depuis toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a conté jadis, une
fort jolie personne, svelte, brune, et de traits excessivement délicats
et réguliers. Elle était taciturne et passait pour sournoise; on
racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer d'une pension où, vers
la quatorzième année, elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses
compagnes jusqu'au sang.
Je ne pense pas que mon grand-oncle et Cécile Laubamont aient jamais eu
beaucoup de bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années Lilette trompa
son époux tant qu'elle put, sans pour cela lui accorder les
compensations de gentillesse, d'affabilité et de bonne humeur qui sont
d'usage en cette circonstance. Surprise par lui comme elle se livrait
sous le toit conjugal à son passe-temps favori, elle obtint son pardon
et disparut le lendemain en emportant ses bijoux et quelques louis d'or.
Il paraît qu'elle a traîné à Paris une vieillesse misérable après avoir
eu dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de Sérimonnes, son heure
de célébrité.
Un jour, tandis que de vieux amis de ma famille remuaient des souvenirs,
j'entendis dire:
--Cette Cécile Laubamont ne valait pas un liard, mais Calixte avait
aussi bien des torts.