--Non, pas maintenant, pas ici... Ne me demandez rien et venez demain

matin au pic d'Astaran.

Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur la tombe de Blanche, et

les rêves n'avaient pas menti. Faute de trouver rien de mieux, je

m'agenouillai devant elle; mais elle me releva doucement en disant:

--Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, c'est à moi de vous demander

pardon, pardon de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait attendre

cette heure... Mais il ne faut pas m'en tenir rancune: je craignais de

n'aller vers vous que parce que je n'avais jamais vu que vous dans la

vie, je ne voulais pas affirmer mon amour alors qu'il n'était pas sûr de

lui-même; qu'en aurait-il été de notre bonheur si, à la première

occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? Vous savez comme je

suis lâche, comme l'avenir me fait peur; j'ignore tout autant qu'hier ce

qu'il sera, mais je vous y vois, et cela suffit...

Je me reproche à présent de ne pas m'être abandonné alors à toute

l'ivresse de ma joie; c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment

quand elle nous est tendue, car nous ne savons pas si nous l'aurons un

instant plus tard près de nos lèvres... J'étais assis près de Lilette,

je tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, et je modérais

mon délire intérieur en me répétant sans cesse: «Il faut être calme, il

faut être sage; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, ne l'ai-je pas

prévu depuis toujours?...» Je me disais même: «Qui sait? ce n'est

peut-être qu'un rêve cette fois encore... Si je me tourne vers elle, mes

yeux la retrouveront-ils?...»

Et je murmurai, regardant toujours en face de moi:

--Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!...

Et alors je ne vis plus rien du tout: un baiser s'était posé sur mes

lèvres, et parce que ce baiser avait soudain effacé le monde et Lilette

elle-même, le bonheur semblait couler en moi comme d'une source

surnaturelle, comme du sein entr'ouvert de l'infini.

Je connus quelques beaux jours. La joie nous rend égoïstes comme la

douleur; ébloui par elle, j'en oubliais de regarder Lilette; j'énonçais

mille espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais pas que mon

amie pût désirer autre chose que ce que j'avais désiré pour elle; je me

rappelle aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant parler

de la sorte, et qu'elle me répondait avec mélancolie, comme lassée à

l'avance de tout ce que je lui promettais:

--Oui... oui... nous ferons tout ce que vous voudrez...

Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. Quel bon hiver je prévoyais

pour nous deux... Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par trop

d'amour, de croire que mon bonheur et celui de Lilette étaient destinés

à toujours se confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui fut la

cause de tant de désillusions?... Lilette, elle, voyait venir l'hiver

avec une sorte d'angoisse. Elle disait: «Cela m'ennuie de revenir à

Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, que je vais redescendre du

ciel sur la terre...» En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par

notre tendresse, devant les flammes dansantes des grands feux, auprès de

ceux que nous aimions. Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter

Lilette...

--Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, qu'à Sérimonnes nous serons

moins libres qu'ici. Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre

mère... A quoi bon? nous sommes trop jeunes pour nous marier tout de

suite... Promettez-moi, Calixte, que personne, pour le moment, ne saura

rien de nos projets?

Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût aucune arrière-pensée; je

ne doutais pas d'elle après lui avoir entendu dire librement des mots

que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps retenus sur mes lèvres.

Mais cette cachotterie inutile m'ayant attristé, je me sentis environné

de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses: durant tout l'hiver,

l'attitude de Lilette fut énigmatique, pénible, irritante. Elle semblait

éviter de se trouver seule avec moi; un instant plus tard elle

m'écrivait de longues lettres. Elles sont brûlées depuis longtemps, mais

ma mémoire a gardé copie de phrases entières: «Promettez-moi que nous

serons heureux, j'ai besoin que vous me le répétiez... Je vous aime, je

ne devrais pas être triste, dites-moi pourquoi je le suis... Jadis je

n'étais pas sûre de moi-même; il me semble que c'est de vous que je ne

suis pas sûre à présent; j'ai peur que vous ne me connaissiez pas, que

vous ne vous fassiez des illusions sur mon compte...» Alors je

m'empressais d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal reçu: «C'est

tout ce que vous avez à me dire?... Ce n'était pas la peine de vous

déranger!» Parfois je tentais de remplacer par un baiser ou une caresse

les paroles impuissantes; mais Lilette s'écartait de moi ou me

repoussait: «Vous êtes fou... on peut nous surprendre.» Parfois encore

c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, et puis, durant

quelques instants, elle demeurait dans mes bras, les yeux clos, inerte

et froide comme une morte... Bientôt elle devint fort dévote; il fallut

que ma mère l'accompagnât à la messe tous les jours; je remarquai aussi

qu'elles avaient ensemble de longs et secrets entretiens.

Au début du printemps, M. d'Escorral dut aller à Toulouse pour

recueillir l'héritage d'une parente; ma mère m'ayant engagé vivement à

le suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand nous fûmes dans la

grande ville, M. d'Escorral ne négligea rien pour me distraire; tous les

soirs il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux de

divertissement. Il était en relation avec plusieurs familles

toulousaines, auxquelles je fus présenté, et je retrouvai là des jeunes

gens qui avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent si

aimablement que je ne pus refuser de prendre part à leurs plaisirs quand

ils m'en prièrent. Je me rappelle quelques promenades en bateau, sur le

beau fleuve aux rives empanachées de hauts peupliers, les gais repas

dans les auberges riveraines, les longues parties de cartes dans les

tripots, l'or luisant à la lueur des bougies; je me rappelle surtout la

nuit où, les seins nus, jolie et provocante, une grisette, chargée par

mes compagnons de me déniaiser, vint m'offrir une bouche qui n'était pas

celle à qui j'entendais réserver mes baisers... Je cédai par peur du

ridicule; mais quand je revis M. d'Escorral, j'étais tellement accablé

de dégoût et de tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir de

soulager ma conscience. Alors il fit de grands éclats de rire: je

n'étais qu'un sot, j'étais resté trop longtemps pendu aux jupons de ma

mère, et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous peine de voir les

gens se gausser de moi... Il parlait très haut, d'une voix que je ne lui

connaissais pas et détournait ses yeux des miens... Dès ce moment il me

sembla qu'il se forçait pour rire et que ses conseils n'étaient pas

sincères. Cependant, pour lui faire plaisir, je lui promis de rester à

Toulouse après son départ, comme il m'y conviait. Au moment de me

quitter, devant la diligence, il me remit une bourse pleine de louis

d'or en me disant:

--Amuse-toi bien; c'est de ton âge...

Et la lourde voiture s'ébranla... Je me revois encore, bien après

qu'elle eut disparu, abaissant d'une main les bords de mon chapeau pour

dissimuler mes yeux gonflés de pleurs, et faisant machinalement sauter

dans l'autre la bourse pleine de louis d'or.

Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à M. d'Escorral et de me rendre

aux invites de mes compagnons; mais c'était au-dessus de mes forces; dès

que je me retrouvais seul, je versais des torrents de larmes; des rêves

affreux troublaient mes nuits; une fois, dans mon sommeil, je crus tenir

Lilette morte entre mes bras; je m'éveillai en sursaut et j'écrivis

immédiatement aux miens que j'avais l'intention de revenir et que

d'ailleurs mes ressources étaient épuisées; M. d'Escorral m'envoya

d'autre argent et quatre pages de moqueries. Alors je pris la résolution

de ruser: dans les lettres que j'écrivis par la suite, je m'arrangeai

pour lui faire croire que je devenais un parfait débauché; mes appels de

fonds se multiplièrent; je criais misère sans répit et laissais

pressentir de considérables dettes de jeu... La tactique était bonne; on

ne tarda pas à me rappeler.

Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et nous partîmes sur-le-champ.

Elle me dit, sur un ton d'affectueux reproche:

--Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, mauvais sujet!

Elle semblait toute triste; je ne pouvais pas faire durer la

plaisanterie plus longtemps; en riant, je tirai donc de mes poches tout

l'or qu'elles contenaient:

--Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai été sage, et si je t'ai fait

croire le contraire, c'est que je ne demandais qu'a revenir.

Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât--ce qu'elle fit--mais non

pas à voir ses yeux se remplir de larmes; immédiatement je compris qu'un

malheur était arrivé; j'étais même sûr qu'il s'agissait de Lilette; son

nom était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument; et pourtant je

voulais tout savoir...

--Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!

--Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage de peine; si vraiment

tu l'aimais, comme je le crois, il faut que tu sois bien courageux: tu

ne la reverras jamais...

J'écoutais accablé comme par ces chaînes que nous sentons parfois peser

sur nous dans les cauchemars... Pourquoi ne devais-je pas la revoir? Des

hypothèses se présentaient avec une rapidité vertigineuse: elle était

morte, partie, mariée... J'envisageais en un instant toute l'horreur de

ces événements possibles, et, chaque fois, l'étau qui broyait mon coeur

semblait resserrer sa morsure...

--Tu ne la reverras jamais... Elle ne voulait pas d'autre époux que

Dieu... C'est à Vaugarrec, l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la

première fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, mon enfant:

je croyais que ce n'était là qu'une lubie de jeune fille; mais je me

suis heurtée à une ferme volonté. Il ne faut pas la détester; elle

n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, parce qu'elle se doutait,

comme nous, que tu l'aimais, et nous t'avons éloigné au moment de son

départ pour essayer de nous épargner à tous une douleur inutile...

Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon accablement fit place

pour un instant à la rage:

--Maman, tu as été sans le savoir complice d'une folle, d'une

malheureuse!...

--Elle était malheureuse, mais non pas folle, répondit ma mère; elle

t'aimait comme un frère, elle me l'a dit bien des fois, mais elle

n'aurait jamais consenti à être ton épouse, pas plus que celle d'un

autre. Peut-être sous ses sentiments religieux cache-t-elle quelque

lâcheté, quelque égoïsme; mais il n'est pas généreux de l'en soupçonner

et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!... Apprends encore qu'elle est

entrée au couvent comme d'autres dans la tombe, de son plein gré, sans

doute, mais désespérément... Si tu avais vu sa tristesse, le jour

qu'elle partit!... Il faut, mon enfant, lui témoigner par devers

toi-même un peu de cette pitié que l'on doit aux morts...

--Maman, elle est affreusement égoïste, lâche et peut-être méchante...

En tout cas, elle nous a menti, à toi, à moi, à tous... Tiens, regarde!

Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette. Aux dernières clartés

du jour elle en lut quelques passages avec une douloureuse stupéfaction;

et puis, après avoir réfléchi quelque peu:

--Mon petit, me dit-elle, j'aime presque mieux qu'il en ait été ainsi;

au moins, à présent, tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par

avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour...

--Maman, je l'aimais!...

--... Que tu n'aurais pas été heureux avec elle, qu'elle t'aurait fait

souffrir de la pire des manières, c'est-à-dire sans le vouloir...

--Je l'aimais! Je l'aimais!...

--... Que c'était une malade, une détraquée, peut-être pis encore!

--Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent davantage, parce que je la

plains.

Nous gardâmes quelques instants le silence; puis ma mère me dit en me

serrant de toutes ses forces contre son coeur:

--Mon chéri, promets-moi que tu vas être sage, que tu te laisseras

soigner et guérir? Pense à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes,

à M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à notre petite

Jacqueline... Pense que nous pouvons être si heureux tous ensemble et

que nous méritons si bien de l'être... Sois sage, et puis, tu verras,

dans quelques années, que dis-je? dans quelques mois, comme tout ce gros

chagrin sera loin...

Elle cessa brusquement de parler, comprenant, avec la merveilleuse

lucidité de l'amour, la douloureuse inutilité des meilleures paroles. Et

je restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, dans une

épouvantable crispation de tout mon être, sans pouvoir rien dire, sans

pouvoir même pleurer...

--Calixte, me demanda simplement ma mère comme nous arrivions à

Sérimonnes, tu nous pardonneras bien d'avoir eu recours pour te guérir à

un remède indigne de toi?...

* * * * *

Même à distance, même en considérant mon passé comme un étranger

insensible pourrait le faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans

frémir la semaine qui suivit ce retour; je sens encore vivante en moi

l'horreur de ces jours accablés par la tristesse ou tourmentés par la

colère, de ces nuits sans sommeil... Savez-vous ce que c'est que de ne

plus dormir, d'entendre sans trêve une voix dans le silence, de voir un

visage dans les ténèbres, de se souvenir avec cette minutie cruelle que

l'esprit tourmenté par la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter

mille fois: «Il y a trop longtemps que la nuit dure, l'aurore ne

reviendra plus.» Ah! je ne pense pas qu'on ait souvent, par amour,

souffert de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop vite ne

m'accorderont sans doute que cette espèce de pitié qu'on a pour les

malades, les exaltés, et les fous; peut-être même mépriseront-ils tant

de faiblesse; mais le mépris m'est indifférent et je ne demande pas la

pitié; je voudrais seulement qu'on me comprît, je m'adresse à la raison

et non pas au coeur. Ce que je pleurais alors, ce n'était pas un petit

être vain et misérable, je pleurais un mort précieux: le cher espoir de

toute ma vie; où il n'y avait jamais eu que cet espoir, je ne voyais

plus rien; je ne me retrouvais plus quand je me cherchais moi-même,

c'était la détresse absolue, la fin de tout, cet anéantissement de l'âme

qui ne peut pas se concilier avec la vie persistante du corps et qui

nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile et odieuse... C'est

à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je

fais appel, tandis que je me revois, derrière Balem, assis au bord d'un

gouffre où gronde le gave, les yeux fixés vers le fond. Qu'ils

s'imaginent à ma place... Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé

qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? Est-ce qu'une main

plus forte que leur volonté ne les aurait pas poussés vers cet abîme,

est-ce qu'ils n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?

Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me reprochant cette lâcheté

suprême: ceux qui se sont jetés dans les bras de la mort et que la mort

a repoussés emportent d'elle un souvenir qui est leur punition

éternelle; toutes les douleurs terrestres, même celles de l'amour,

peuvent s'oublier; mais ce qu'on n'oublie pas, lorsqu'on a sincèrement

voulu mourir, c'est la minute où l'on se détache de la vie, le remords

inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif... Désormais, celui qui

est passé par là, quand le malheur reviendra vers lui, ne pourra même

plus se consoler avec la pensée du grand repos; il saura, lui, que les

tempêtes qui l'assaillent ne sont rien à côté de l'affreuse nuit qui

l'attend, et, à ces moments-là, il reverra dans toute son horreur la

face implacable sur laquelle il souleva le voile.

Des bergers me ramassèrent inanimé au bord du gave; par miracle je ne

m'étais pas blessé gravement; mais à la suite de cette émotion physique

et morale je restai deux jours évanoui... Quel étrange sommeil!

j'entendais vaguement les voix de mes parents, et je me disais: «Je suis

mort, et mon âme est revenue vers ceux que j'aimais...» Quand je repris

connaissance, Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois même que ce

furent ses sanglots qui me réveillèrent tout à fait.

A quoi bon me torturer longuement avec le souvenir des jours qui

suivirent, les seuls où j'ai connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je

revois, sans trop oser regarder ces images, une Lilette ayant enfin

l'air d'être heureuse et confiante près de moi, pendant ma rapide

guérison et nos courtes fiançailles; je me rappelle nos promenades à la

Gontrie, les ouvriers qui chantaient en réparant la maison où nous

allions vivre, le cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et

puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes devant nous deux

avec des mots de bienvenue...

Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, celle où précisément le

rêve et la réalité se donnent la main. Alors nous sommes parvenus au

sommet de notre existence; nous pensons même un instant y pouvoir

demeurer; nous oublions que la vie est une étape et que nous n'avons pas

le droit de nous arrêter en chemin; bientôt nous nous sentons poussés en

avant; étonnés, nous essayons d'abord de résister, mais toute résistance

est vaine et la descente commence sur l'autre penchant de la montagne,

d'autant plus précipitée que le sommet atteint était plus haut...

J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes

désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune,

je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité

lamentables: en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari

malheureux; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul...

Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais

pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai

même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage

d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point

manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que

nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur

sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les

autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne

réussissent pas à les intéresser.

Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres

feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent

dormir à la place qui leur est due: sous la poussière... Pourtant, mon

Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers

vous et de vous dire:

«Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que vous n'existiez pas et mon

malheur ne m'a pas fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul

responsable; je m'étais, tout jeune, accoutumé à ne vivre que dans mes

rêves, et comme j'avais toujours dirigé au gré de mon désir cette vie

imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il pouvait, dans la vie

réelle, en être autrement. Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des

enfants terribles; si votre puissance est infinie, nos aspirations sont

sans limites, et malgré toute votre bonne volonté vous n'arriveriez

jamais à nous satisfaire.

«Il me semble tout de même, Seigneur, que vous avez été quelque peu

injuste envers moi. Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant vers

qui semblait me pousser votre grande main mystérieuse. Nous autres,

Seigneur, nous n'avons pas votre clairvoyance, et vous devez nous

excuser de mal comprendre vos desseins, puisque vous les avez voulus

impénétrables; je pouvais bien me tromper de cela; dès lors, pourquoi ne

pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi n'avoir pas retiré le fer de

la plaie quand elle n'était pas encore trop profonde et que j'en aurais

pu guérir?

«D'ailleurs je ne vous demandais en somme rien d'impossible, je n'étais

pas bien exigeant; il était si simple, si logique, si naturel que ce

rêve se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, l'un près de l'autre

et ne l'aimais-je pas comme il doit vous plaire que l'on aime, depuis

toujours et pour toujours? Je comprends que vous ne puissiez pas

contenter la plupart des hommes dont les désirs sont multiples et

variables, mais pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez vraiment

qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et je vous assure que par la

suite je ne vous aurais plus importuné jamais... Pardonnez-moi,

Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, mais les mots

dépassent ma pensée; vous seul savez ce que vous faites; peut-être que

des douleurs comme la mienne ont leur place marquée dans l'enchaînement

des lois éternelles, qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le

monde vers la grande fin de vous seul connue... Il n'y a pas moyen de

discuter avec vous; nous ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma

prière suprême:

«Vous me voyez, depuis des ans, chercher l'oubli et le sommeil dans la

solitude; mais l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, je

n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des fantômes accourent et peuplent

les ténèbres autour de moi... Que signifie cela? Vous savez bien

pourtant que si elle venait frapper à cette porte je ne pourrais ni la

maudire ni lui pardonner, que je n'attends plus rien, que je n'espère

plus rien, que je ne suis plus rien... Pourquoi retenir près de moi le

souvenir et la souffrance?

«Laissez au moins, Seigneur, dormir les morts.»

APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ

NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL, AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT

C'est dans les papiers de mon grand-oncle Calixte-Léonce Vidal (de la

Gontrie) que j'ai trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal

mourut quelque vingt ans avant ma naissance; il n'est pourtant aucune

personne qui me soit plus familière. En voici devant moi un portrait

assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant que fit de lui un

peintre bayonnais du nom d'Etcheparre. Il est daté de 1863; déjà les

parties claires sont devenues jaunes et les dorures du cadre se sont

écaillées et ternies.

Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu pour eux la vieillesse de

leur vie, et ils ont ensuite, pour nous, dans leurs portraits, une

vieillesse plus longue et non moins lamentable. Bien que mon grand-oncle

Vidal fût jeune quand on le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette

image déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant sous le faix d'un

grand âge; je sais bien pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les

cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et d'extraordinaires yeux

pâles, dont les regards, tournés vers le rêve, semblent aller trop loin

pour rien percevoir de ce qui est dans la vie.

Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait aussi Lilette. Il l'aima,

comme on le sait, du premier instant qu'il la vit, et l'on peut dire

depuis toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a conté jadis, une

fort jolie personne, svelte, brune, et de traits excessivement délicats

et réguliers. Elle était taciturne et passait pour sournoise; on

racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer d'une pension où, vers

la quatorzième année, elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses

compagnes jusqu'au sang.

Je ne pense pas que mon grand-oncle et Cécile Laubamont aient jamais eu

beaucoup de bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années Lilette trompa

son époux tant qu'elle put, sans pour cela lui accorder les

compensations de gentillesse, d'affabilité et de bonne humeur qui sont

d'usage en cette circonstance. Surprise par lui comme elle se livrait

sous le toit conjugal à son passe-temps favori, elle obtint son pardon

et disparut le lendemain en emportant ses bijoux et quelques louis d'or.

Il paraît qu'elle a traîné à Paris une vieillesse misérable après avoir

eu dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de Sérimonnes, son heure

de célébrité.

Un jour, tandis que de vieux amis de ma famille remuaient des souvenirs,

j'entendis dire:

--Cette Cécile Laubamont ne valait pas un liard, mais Calixte avait

aussi bien des torts.

L'amour fessé · 第 8 / 9 段