Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien des torts, mais je sais

que la fugue de la jolie Lilette mit le comble au désespoir de son

coeur. Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez lui et, les yeux

pleins de larmes, il répétait sans cesse à ceux qui l'allaient voir: «Je

paie la dette de mon oncle Barnabé...» Même, à partir de ce temps-là, il

eut, comme disent les gens de chez nous, une étoile dans la cervelle.

Un beau jour il congédia ses domestiques, disposa tout à sa fantaisie

dans la maison et en fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini

par un clair matin de mai; on entendait tinter tout le long du ciel les

clarines des troupeaux que les bergers reconduisaient vers les

montagnes; c'était la fin des lilas et le commencement des roses. Mon

oncle s'assit sur la dernière marche du perron, pleura longtemps, et

puis s'en fut, les mains dans les poches.

Je l'imagine sur la route de la gare, avec le haut chapeau de paille, la

cravate sombre et la redingote à boutons de métal que je lui connais

pour les avoir vus sur son portrait; il va lentement, la tête baissée,

en faisant tourner sa canne. Alors je me rappelle que ma bien-aimée

grand'mère Jacqueline disait dans mon enfance, en relevant mes cheveux

sur mon front:

--Il ressemble à notre pauvre Calixte...

Et les images se brouillent dans ma tête. Ce n'est plus Calixte Vidal

qui s'en va sur la route, c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où,

désespéré par mon malheureux amour pour une Lilette encore inconnue.

Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta une maison dans la rue du

Vieux-Huchoir. C'était un petit hôtel de fort bon style Louis XVI, assez

délabré à la vérité, et dans le grand salon duquel une vieille dame

avait fait auparavant l'élevage des souris blanches. Calixte Vidal s'en

arrangea fort bien et ne prit même pas la peine de le faire réparer. Il

y vécut solitaire, dévoré soudain par un grand amour de la science et

plus précisément des sciences occultes.

Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube sur Jamblique, les

_Mysteria numerorum_ ou la _Kabbala denudata_. Déjà, le long des quais

prochains, les voix et les jurons résonnent, les chars roulent, les

grues grincent; sur le beau fleuve houleux, les brumes se dispersent

lentement; il vient par la fenêtre entr'ouverte une odeur fade de vase

et de pierres mouillées. Mon oncle lit et, doucement, sur la table, une

des petites souris blanches de la vieille dame, sans trop redouter le

lecteur immobile, s'est avancée; elle flaire, épie, cligne ses menus

yeux roses et s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau levé,

coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est toujours immobile, et le

petit animal rassuré commence à grignoter un des in-folios épars avec un

bruit de dents fines grêle et moqueur.

Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de plus en plus dans ses livres

et se passionna surtout pour la magie blanche. Il fit même paraître un

_Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre maître par la

musique_ (à Bordeaux, chez Magnion, un volume in-8º, avec des vignettes

représentant des évocations accomplies par l'auteur selon sa méthode,

1867). Un an après, comme il avait pris l'habitude de jouer du violon

sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut dans la rue, et se

tua. On ramassa près de lui son violon qui miraculeusement était resté

intact.

A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient masqué les fenêtres closes

et depuis longtemps s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux

et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis de verdure. Ainsi, dans la

maison délaissée, le passé dormait sous un linceul de chansons. C'est

moi qui ai rouvert les portes, après que la mort de ma mère m'eut fait

maître de ce domaine et que le désir me fut venu d'aller habiter un pays

depuis quelques années abandonné par les miens.

Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans la demeure, ils vinrent

frapper un tableau dressé à dessein au milieu du vestibule: des Satyres

y fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien encore... Pourquoi, moi

aussi, à sa vue me suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse,

pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers de mes jours et les

rêves de mes nuits?--Depuis, j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires de

l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que le mauvais génie de

notre famille avait attaché à cette image sa fatale influence. Une nuit,

furtif, comme pour accomplir une oeuvre de magie et conjurer un charme

néfaste, je me suis levé, j'ai allumé du feu et j'y ai jeté le tableau.

Qu'ai-je fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans ma mémoire?...

Elle existe toujours, et elle n'existe plus que pour moi. C'est contre

moi seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante qui restait

enclose dans ce sortilège.

Et j'attends dans l'antique demeure celle qui viendra m'apporter la

douleur, moi qui, de toute une race sur laquelle semble s'être acharnée

une si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui: seul, car bien que

Barnabé de la Gontrie n'ait plus reparu jamais, il est probable qu'à

défaut du bienheureux pays terrestre où il avait espéré voir ses

inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis longtemps le port obscur où

nous irons tous faire un jour l'escale définitive.

TABLE

PRÉFACE 7

Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre 11

Au creux d'une vallée pyrénéenne 21

Ce fut une brillante journée d'avril 36

Après une demi-lieue de route 47

Lilette n'était pas là et la pluie tombait 53

Ce fut sur le tard de son mariage 65

Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire 74

Or, à deux années environ du départ de mon oncle 93

LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A SON ÉPOUSE, TANDIS

QU'IL SE TROUVAIT EN L'ILE DE BALI 98

Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver 117

De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé 182

... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la

Gontrie qui se perpétue 162

Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma

pauvre tante 162

Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous 171

M. de Parpelonne... devint soudain un familier de notre maison 180

Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline 194

Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie 224

APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ 231

ACHEVÉ D'IMPRIMER

le deux avril mil neuf cent six

PAR

BLAIS ET ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

de

FRANCE

L'amour fessé · 第 9 / 9 段