Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, les soirs d'hiver

passés près de Blanche devant les hautes cheminées où flambaient les

feux de chêne: le vent se ruait contre les murailles du château ou

galopait en hennissant dans les prochaines ravines; il y avait des nuits

où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant furieusement aux

portes, comme s'ils avaient senti passer dans l'ombre des animaux

fabuleux; la campagne était pleine de froid et de terreur... Oh! quelle

immense joie gonflait alors le coeur de Sulpice, à la voir, elle, dans

la grande salle tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le front

rosé par le reflet du feu... Puis venait le printemps et, dès les

premiers beaux jours, elle allait cueillir à brassées les jacinthes

sauvages, elle en remplissait la chapelle et toute la maison; et l'air

qu'on respirait n'était qu'un parfum, grâce à cet ange... Elle était si

belle, si bonne, si divinement pure, elle était la petite fée des

sommets, la petite fleur des neiges...

--Oui, je me la rappelle bien, disait maman: elle ne semblait pas faite

pour la terre... Quelle douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et

corps, avec la neige vierge de vos glaciers... Et comme son nom lui

allait bien! Aurait-on pu l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?

--N'est-ce pas?... n'est-ce pas, sanglotait le pauvre garçon en baisant

la main de ma mère pour la remercier.

Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite pour la terre; comme ses

soeurs, les jacinthes sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu

du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait encore l'agonie imprévue

et brève de sa soeur, ses paroles déchirantes: «Ne me laisse pas partir,

je t'aime tant!...» sa mort par un matin de la belle saison, les jardins

de la contrée dévastés sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de

fleurs les sentiers de la montagne, quatre mules blanches portant le

cercueil au sommet du pic d'Astaran et la fosse creusée dans un glacier

pour que les éternelles neiges recouvrissent la petite morte d'un

linceul digne d'elle; et puis la tristesse tombant comme une chape de

plomb sur les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses pas dans le

château en deuil, les heures affreuses où il croyait la voir, où il lui

parlait, et, pour oublier, parfois, les courses folles dans la montagne,

les chasses féroces et, parmi les hurlements des grands chiens

déchaînés, les combats corps à corps avec les ours et les loups.

M. d'Escorral revint souvent frapper à notre porte. Je remarquai bientôt

que, quand il était là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre ses

récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. Dans les premiers

temps, c'était pour moi un malin plaisir de le réveiller par des

taquineries, mais cela paraissait agacer maman bien plus que mes

enfantillages ne l'avaient jamais fait et je me gardai bien de

recommencer.

Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, en vantait éloquemment

la beauté, faisait entrevoir à mon imagination un fantastique paysage de

pics grandioses, de cirques où dormaient des lacs, de ravins où

bondissaient des gaves; plus loin c'était le déroulement d'un plateau où

des entassements chaotiques de rochers bleus déchiquetés figuraient à la

tombée de la nuit des villes apocalyptiques; enfin, au seuil d'une forêt

de pin, sur la frontière même de l'Espagne, le château de Vaugarrec

érigeait ses quatre tourelles, vestiges des temps où il avait à se

défendre contre les hordes pillardes des Vascons et des Sarrazins.

Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande envie d'interrompre M.

d'Escorral; mais il fallait bien qu'elle parlât:

--Quel charme ce doit être pour vous, lui disait-elle, de vivre dans ces

vieux murs, au milieu du passé et de ses mystères!

--Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, il n'est pas besoin de se

tourner vers les jours enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que nous

cause le voisinage des mystères. Nous sommes sans nul doute environnés

par tout un monde d'êtres et de choses que la plupart des hommes,

emportés par la vie, ne soupçonnent même pas. Mais la solitude affine

les yeux et les oreilles; bien que la nature de nos sens nous contraigne

à ne pas tout voir, à ne pas tout entendre, celui qui vit dans le désert

se sent bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable.

Alors il se rappelle les chansons et les contes des bergers; il pense

aux esprits des neiges, aux loups-garous, aux fées; il donne à tous les

vagues murmures dont les nuits sont pleines une signification profonde,

et lorsque, parfois, les troupeaux pris de panique galopent éperdument

sans se soucier de l'appel des gardiens ou que les chiens, tous poils

hérissés, hurlent au clair de lune sans cause apparente, il frémit, car

il comprend que ces humbles bêtes voient plus loin et plus clairement

que lui...

Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers écouté jusqu'au

jour, les yeux tout ronds et la bouche bée. Mais bientôt ma mère

appelait Ursule et lui disait:

--Emmenez le petit, il tombe de sommeil...

Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma mère, j'en étais sûr,

savait parfaitement que je n'avais pas envie de dormir.

Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda:

--Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu qu'il fût?

Et je répondis sans hésiter:

--Comme M. d'Escorral.

Ah! quels bons baisers ma pauvre maman me donna ce jour-là!

Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne heure, seul.

Il avait quitté son costume de velours pour une redingote et un pantalon

à sous-pieds. Il aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur son

visage et sur toute sa personne les signes d'une intense émotion. En

s'asseyant il manqua de choir.

--Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, le petit veut bien.

Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, en bégayant «mon

petit... mon bon petit...», il vint s'agenouiller devant moi. J'ai

toujours été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma

reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient la leur, et

l'attitude de M. d'Escorral était plus gênante encore pour un enfant qui

ne s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt; sans prendre le

temps de réfléchir j'éclatai donc de rire à cet événement imprévu, mais

ce rire me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir pu l'arrêter je

fondis en larmes. Après qu'on se fut empressé à me consoler, mes

sentiments penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent pas de suite

leur équilibre: je sentis la fierté gonfler mon coeur à l'idée que

j'avais dispensé le bonheur avec un geste d'arbitre suprême; en quoi

d'ailleurs je ne me trompais pas, car ma mère eût immédiatement renoncé

à tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet en voyant qu'elle

pouvait tenir à quelque autre que moi dans le monde.

Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne me ménageait pas, je me

laissai aller à un bavardage sans frein; ma timidité familière était

loin; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin et je finis par dévoiler

le secret de mon coeur comme si l'heure en était véritablement venue:

--Moi aussi, je me marierai, quand Lilette sera revenue de Paris...

Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles que je rougis et les

regrettai affreusement, craignant toutes sortes de moqueries. Mais non:

maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit dans ses bras et me

considéra longuement avec une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui

que je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude dont elle entoura mon

existence, je comprends qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans

mon coeur fermé d'enfant, et que mon aveu la terrifiait en lui

démontrant la naïve imprudence avec laquelle j'avais rempli ce coeur

d'un unique rêve.

Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à Sérimonnes, et les jours

continuèrent à couler pour moi tels que par le passé, à cela près que

j'eus désormais un double horizon pour encadrer ma vie et une double

tendresse pour veiller sur elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes

un brave homme de précepteur dont la science était tenue pour

universelle; même aujourd'hui, je m'en voudrais de croire que cette

réputation était usurpée, car une connaissance approfondie de toutes

choses prouve surtout à celui qui la possède la vanité de toute

connaissance et ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle mon

précepteur négligea de m'apprendre rien. Je lui en ai gardé beaucoup de

gratitude; il fut prévoyant sans trop s'en douter: les enfants ont

l'horreur de toute discipline intellectuelle, et le souvenir des mauvais

instants que la plupart des hommes ont dû à la science durant leurs

jeunes années les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient goûter

le plaisir qu'elle dispense; en vérité les hommes devraient tenir ce

plaisir en réserve et se ménager prudemment le désir de s'instruire pour

les jours où ils n'auraient plus rien à faire de mieux; si je ne pouvais

pas éprouver ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les heures de

ma vie?

Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder dans la montagne. Devant ces

libres espaces, mon imagination osait déployer ses ailes plus follement

que jamais; et puis, là, je ne craignais pas que l'arrivée soudaine de

quelqu'un vînt me déranger quand ma pensée s'occupait au délicat travail

qu'exige la construction des rêves; pour mieux leur donner l'apparence

de la réalité, je pouvais même, sans crainte de passer pour fou, faire

les gestes, prononcer les mots appropriés à la circonstance: ainsi,

lorsque je m'essoufflais à grimper le long d'une pente, je me retournais

parfois, la main tendue, et je disais:--Prends ma main, Lilette; sois un

peu courageuse, nous allons arriver... Fais attention à cette pierre, à

cette ronce... Attends...

Et je me baissais, et, comme si la pierre et la ronce eussent pu

vraiment blesser ou entraver les doux pieds de ma petite amie, je les

écartais du chemin...

Dans les premiers temps de leur mariage, ma mère et M. d'Escorral

allèrent souvent au pic d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante

de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte et tendre influence,

uni deux êtres créés pour puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur.

Ils m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus un merveilleux

horizon; les monts, sur plus de dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers

la plaine que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et pareille à la

mer telle que je pouvais l'imaginer. Je me serais cru volontiers sur la

plus haute marche d'un immense escalier qui reliait le ciel à la terre.

M. d'Escorral désignait du doigt certains clochers et disait des noms de

villages; mais je l'écoutais distraitement; devant moi, dans une

échancrure du paysage, un château en ruines apparaissait au flanc d'un

mont; je venais de reconnaître Balem, et mon coeur battait très fort.

Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais allé rôder autour de la

maison où elle était née; mais en cet endroit où je venais d'éprouver

violemment les émotions que procurent à certaines âmes la contemplation

de la nature et le voisinage de la mort, l'apparition inattendue de ces

vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.

Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran et là, debout sur une

roche, tourné vers Balem, j'appelais «Lilette! Lilette!...» de toutes

mes forces... Oui, c'était là qu'elle viendrait un jour me retrouver,

là, devant ces montagnes et devant cette tombe que nous échangerions les

promesses éternelles... Je contemplais au fond de moi-même toutes sortes

de pensées grandioses et vagues; et puis, il me semblait qu'une douce

sympathie veillait sur moi... Ah! sous la neige, un coeur aimant de

vierge endormie devait battre à l'unisson du mien!... Ainsi mon amour

puisait une force nouvelle aux sources fécondes du mystère; une étrange

exaltation m'emportait pour ainsi dire aux cimes de moi-même; je

m'agenouillais sur le sol en murmurant des paroles délirantes et bientôt

je croyais entendre, comme pour me pousser irrévocablement dans la voie

de mon rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon oreille le nom de

la petite absente de Balem.

Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline, au bras de M. de

Parpelonne, qui était parrain, nous revint inopinément M. Laubamont. Il

était arrivé la veille au soir dans le pays; il nous parut bien vieux et

bien triste. Tout de suite je lui demandai comment se portait Lilette;

alors il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes; M. d'Escorral lui

ayant proposé de faire atteler et d'envoyer une servante chercher la

petite, il répondit qu'elle n'était pas indispensable et que,

d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. On n'insista pas.

Mais, peu de temps après, comme nous venions de prendre nos quartiers

d'hiver à Sérimonnes, j'appris que Lilette allait venir le soir même

avec son père dîner chez nous. La journée se traîna dans la fièvre de

l'attente. Vers six heures la clochette carillonna et ma mère dit:

--Voici nos hôtes...

J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à la porte, et je pensais:

«Jamais je n'oserai bouger, jamais je ne pourrai la regarder...» Puis

une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes; j'entendis le

bruit des embrassades et les paroles de bienvenue; je me levai

brusquement: Lilette était en face de moi.

Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait pas du tout à l'image que

j'avais peu à peu dessinée en moi-même; elle avait grandi autrement dans

la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la voyant que je croyais

rêver...

--Bonjour, Calixte, comment allez-vous? Hélas! je ne reconnaissais pas

même le son de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, aussi peu émue

que si nous nous étions quittés la veille, elle s'était éloignée de moi;

dressée sur la pointe des pieds, menue et coquette, elle arrangeait sa

coiffure devant la glace. Durant quelques minutes, je la détestai

violemment; puis je sentis les larmes me monter aux yeux et j'allai

m'enfermer dans ma chambre pour les laisser couler à leur aise. Alors,

peu à peu, l'apaisement se produisit; en regardant en moi je constatai

que la véritable image de Lilette avait soudain effacé l'autre et

qu'elle était beaucoup plus belle. Je revins au salon irrité de mon

injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle Lilette que je me

sentais coupable de l'avoir secrètement offensée.

M. Laubamont nous mit au courant de sa situation; elle n'était pas gaie:

les laboratoires et les appareils avaient englouti toute sa fortune et

il ne s'en était aperçu que récemment, en ne trouvant plus dans sa poche

de quoi payer une robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement

d'avoir poursuivi son but avec précipitation et impatience; car, si le

succès n'avait pas couronné des expériences accomplies dans

d'excellentes conditions, c'était, à n'en point douter, qu'il avait

proclamé prématurément l'infaillibilité de ses formules.

--Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, que ce n'est pas un grand

malheur de n'avoir plus un sou vaillant et que, d'autre part, les

savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser abattre par la constatation

d'une erreur. Je vous accorde qu'il est également possible de réédifier

une fortune et de faire une nouvelle tentative pour découvrir la vérité.

Mais ce qui n'est pas possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît

à notre maître inconnu de nous rappeler à lui... Hélas! j'ai bien peur

que mon heure ne soit proche; tous les jours je me sens plus débile,

comme si mon coeur n'était plus capable de distiller du sang en quantité

suffisante. J'avoue qu'il est assez vexant pour celui qui veut de ses

propres mains créer la vie de se voir comme les autres soumis à la loi

de la mort. Il n'importe: jusqu'au bout je poursuivrai courageusement

mes recherches. Mais un savant doit procéder avec méthode; je dois donc

avant tout essayer de prolonger mon existence et, plus spécialement,

m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner à mon sang plus

d'abondance et de vertu...

A huit jours de là, Yan Rescampane, le valet de M. Laubamont, vint nous

apprendre la mort de son maître. En pleurant à fendre l'âme il nous

conta comment tout s'était passé: le pauvre monsieur s'était injecté du

sang de lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait dû se mettre

au lit, brûlé qu'il était par une fièvre à faire frémir; puis des

pustules lui avaient crevé la peau de la tête aux pieds; mais il avait

exigé qu'on n'avertît personne; il était resté jusqu'au dernier moment

sans inquiétude et avait déjà peine à faire aller la langue qu'il

bégayait encore avec satisfaction: «L'effet se produit... l'effet se

produit...» A présent il faisait horreur à voir et répandait une odeur

épouvantable.

--Même, affirmait le domestique, quand j'ai quitté Balem, des poils

pareils à ceux des lapins commençaient à lui pousser sur tout le corps.

A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de douleur, fit son entrée et

nous confirma la nouvelle. Troublés comme nous l'étions par cet

effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable soulagement d'acquérir

de la bouche de notre ami la certitude que le détail des poils de lapin

était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan Rescampane.

Il me sembla très doux de me répéter que Lilette était pauvre et

orpheline et de prendre dès ce jour, tout au moins vis-à-vis de

moi-même, l'attitude de celui qui devait la protéger dans la vie. Mais

j'eus tout d'abord, à son sujet, une grosse déception: M. de Parpelonne

avait promis de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant qui, du reste,

ne le lui avait pas demandé; il nous fit part de cette promesse; ma

mère, de son côté, avait décidé de garder la petite chez nous et elle

fit observer à notre ami que cela serait préférable pour tout le monde;

mais il ne voulut rien entendre.

Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité ou inquiet; nous le

questionnâmes; il nous avoua que Lilette le faisait endêver:

--D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est pas tout à fait coupable;

le métier de père ne peut pas s'apprendre du jour au lendemain: j'y suis

nouveau et c'est d'autant plus grave que je me fais vieux et que cette

fille imprévue m'est tombée du ciel déjà toute grande.

«Ma chère amie, dit-il encore en se tournant vers ma mère, vous devriez

bien me donner quelques leçons.

--Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé l'âge d'aller à l'école et

d'ailleurs on n'apprend pas la paternité comme une science. Ce que vous

avez de mieux à faire, c'est de nous confier cette enfant.

Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir été imprudente, n'en devait

pas moins être tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était plus

là pour l'en délier.

--Attendez, dit ma mère après quelques minutes de réflexion, je crois

qu'il y aura, si vous le voulez bien, un moyen de tout arranger... M.

d'Escorral et moi nous vous aimons comme un père; pourquoi ne

viendriez-vous pas habiter avec nous?

M. de Parpelonne demanda deux jours pour prendre son parti et, sur le

soir du deuxième jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes et

Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements de feu ma grand'mère

et nous l'appelâmes désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années de

distance, les hasards de la vie me procurèrent un père et un grand-père,

à moi qui ne m'en étais jamais connu; je dois avouer qu'en cette

circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût été difficile d'en

imaginer de plus aimables et de meilleurs...

Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se confina aux côtés de ma

mère; c'était là que je me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas

jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et que d'ailleurs on n'est

pas jaloux de ceux que l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma

présence semblait visiblement agacer Lilette. Après m'avoir subi quelque

temps en silence, elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais une femme

manquée, qu'on me trouvait toujours dans les jupons et que je ferais

bien mieux de suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer qu'elle

avait raison, mais tout de même j'aurais préféré que cette observation

ne me vînt pas de sa part.

D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les travaux féminins ne

l'intéressaient pas; près de ma mère elle demeura perpétuellement les

bras ballants, les mains inertes, le front barré par la ride profonde de

l'ennui. Cependant, ne trouvant aucun charme à la chasse, je m'occupais,

solitaire et navré, à édifier des volières au fond du jardin. Un jour

Lilette vint examiner ces travaux, me donna son avis, essaya même de se

rendre utile; elle avait un joli petit air humble et triste de chien

battu; pour la première fois la solitude et le désoeuvrement la

poussaient vers moi comme vers un refuge... A cette époque, je le

compris assez bien pour lui lancer ironiquement que sa place n'était pas

en la compagnie d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher. Mais

Lilette n'était pas fière; elle pleura, implora ma pitié, ouvrit son

âme: il ne fallait pas lui en vouloir, elle n'était pas heureuse, elle

était d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais su ce qu'elle

désirait... Je m'attendris; je lui dis qu'elle pouvait tout au moins

être sûre de trouver en moi un ami qui saurait la plaindre et la

consoler...

--Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne, répondit Lilette...

Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus. Nous errions ensemble dans

les allées du jardin ou le long des routes, cherchant des sujets de

conversation et nous résignant le plus souvent à nous taire. Lilette

coupait brusquement au passage les fleurs qui se trouvaient à portée de

sa main et, quand c'étaient des roses, elle les mordait. Parfois elle

s'asseyait soudain: «Comme je suis lasse!» soupirait-elle. Et les larmes

lui montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours d'elle; la

pitié qu'elle éprouvait pour sa personne la rendait éloquente; tout la

fatiguait et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir, elle

n'y voyait que du noir; elle aurait voulu avoir déjà fini sa vie,

n'avoir plus rien à espérer, à attendre... Les premières fois j'essayai

de lui donner du courage.

--Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge, de vous laisser abattre

ainsi.

Je finis par m'attirer cette réponse:

--Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un imbécile, mais vous ne me

comprenez pas du tout.

Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai bien de l'interrompre; mes

inquiétudes personnelles suffisaient, du reste, à occuper mon esprit,

Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour confident, parce qu'elle

voyait en moi celui sur qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son

incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et cette incertitude me

la faisaient chérir davantage encore. Quel bonheur ce serait, plus tard,

de veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours où j'écartais en

rêve devant elle les pierres et les ronces sur les sentiers de la

montagne! Mais consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses grands yeux

sombres gardaient obstinément leur secret et, quand j'essayais de lire

en eux, elle les détournait tout de suite. Parfois, aux heures où nous

restions silencieux l'un près de l'autre, je pensais en frémissant: «Je

n'aurais qu'à parler pour que le doute s'évanouît.» Mais est-ce je ne

serais pas mort de tristesse ou de rage si mon aveu l'avait laissée

indifférente ou si elle en avait ri? Et je me taisais, attendant avec

résignation qu'un mot, un geste d'elle me renseignât, et les jours

succédaient aux jours avec des alternatives de désespoir et d'espérance,

et jamais aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et doux

mystère...

Je parlais du passé, de notre enfance; mais cela était mort et Lilette

s'en souciait peu; du présent, et elle pleurait d'ennui; de l'avenir, et

elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par hasard sur le banc où ma

grand'mère nous avait jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril

baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler cette aventure à ma

compagne; mais quand il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement

terrifié et je me contentai de lui vanter en termes vagues le charme de

l'endroit, le parfum des rosiers sauvages qui formaient une tonnelle

au-dessus de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres rongées de

mousse...

--Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez est très joli;

seulement on est bien mal assis sur ce banc et vous devriez le faire

remplacer.

A Vaugarrec, dans le désert de la montagne, elle se rapprocha de moi

plus encore. Mais déjà j'étais trop lâche devant elle pour consentir à

m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette sympathie; lorsque

nous revenions vers le château après une longue promenade, Lilette

s'appuyait avec plus d'abandon à mon bras et c'en était assez pour mon

bonheur... Vers la fin de l'été, par un après-midi déjà froid et triste,

je la trouvai sur la terrasse en train de pleurer en embrassant la

petite Jacqueline; comme mes paroles de consolation n'avaient le plus

souvent d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer des réponses

désagréables, je m'empressai de tourner les talons; mais elle courut à

ma poursuite.

--Calixte, ne m'abandonnez pas... écoutez-moi... il faut que je vous

parle.

Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura:

L'amour fessé · 第 7 / 9 段