Pourtant, le lendemain, lorsque, après une nuit troublée de mauvais

rêves, je proposai à Lilette de nous échapper à travers les champs et

d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, rien qu'une minute, pour

voir, les yeux brillants de ma petite amie me firent bien comprendre que

j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. La journée était

lourde; de gros nuages s'amoncelaient sur les montagnes; j'étais très

las; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait: «Allons, viens!...»

Une sorte de fièvre avivait le rouge de ses lèvres et le rose de ses

joues.

Nous nous étions glissés dans le parc à travers un trou de la haie. Nous

nous avancions à tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les

lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien qu'à la douceur des

minutes fugitives. Mais à présent, à l'attrait de notre escapade

audacieuse, à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en moi une

mélancolie que je n'avais point éprouvée jusque-là; déjà je pensais à

des choses qui avaient été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du

fleuve où la vie nous entraîne tous roulaient à mes côtés des feuilles

mortes...

Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous aviez caché vos trésors

naïfs... O Miariza, lointaine petite amie, rêve d'une saison d'été, où

étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous seulement

aujourd'hui, si vous vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos

pays des visions que les douces nuits de là-bas conduisirent en votre

enfance autour de vos sommeils? Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire

d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? Avez-vous pensé

quelquefois au petit Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir

tombe, le son des clochettes aux frontons des pagodes éveille-t-il en

vous le souvenir des Angélus, Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et

qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres en fleurs, parmi les

pépiements des perruches roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous

conduira aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable que notre

Paradis?

Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages du parc resté le

même et où Miariza ne reviendrait plus... Tout à coup, Lilette me poussa

derrière un buisson en me faisant signe de me taire. A travers

l'entrelacs des arbustes, nous vîmes venir ma tante de la Gontrie. Elle

allait à petits pas et regardait çà et là dans le vague; parfois ses

lèvres remuaient et elle faisait des gestes comme si elle avait conversé

silencieusement avec une personne invisible et présente. Soudain là-bas,

sur la route, la grêle chanson d'une vielle s'envola. Il n'y avait rien

là d'extraordinaire, car, souvent, de petits Savoyards passaient par

chez nous en faisant sauter des marmottes aux sons de leur instrument.

Mais ma tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. Puis elle

pinça du bout des doigts ses cotillons, et se mit à évoluer en

sautillant sur un rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner en

son esprit. Léocadie Logardin dansait.

Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord une promenade avec des

arrêts brusques durant lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La

promenade devint plus lente: il semblait décidément que quelqu'un fût là

que la danseuse conduisait à sa suite et vers qui elle se retournait

comme pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, car la danse

s'accéléra en poursuite circulaire; et cela dura longtemps. Après quoi

ma tante mima la douleur et le désespoir; ses gestes étaient brusques et

incohérents comme des sanglots. Autour des cercles que suivait la danse,

elle était emportée ainsi que dans un tourbillon; les cercles se

rétrécirent de plus en plus; elle finit par tourner sur elle-même, puis,

brusquement, s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, les

bras levés, comme pour prendre l'élan et se précipiter dans un gouffre.

Enfin, ce fut une fuite éperdue sous les futaies et la danseuse disparut

à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants encore, sous ses pieds

rapides, le craquement des feuilles mortes.

Nous nous disposions à la suivre et nous sortions déjà de notre cachette

quand l'apparition d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut

l'épouvanter; elle accourut et s'écria:

--Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits malheureux!...

Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et nous partîmes, dans notre

émotion, plus vite encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur

accablante, Lilette bondissait dans les prairies, légère, sans paraître

lasse; combien cela dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes

tempes; parfois elle se retournait vers moi en riant, moqueuse... Que de

fois dans ma vie je devais me rappeler cette course!

Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes la petite porte de notre

jardin, les grondements du tonnerre retentissaient avec un bruit de

rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.

Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre

tante. Peu de temps après, elle retrouva la raison. M. Cabardos, le

médecin, en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à ma mère: Mme

de la Gontrie gardait le lit; elle était extrêmement faible, mais aussi

sensée que possible; elle lui avait plusieurs fois demandé que ma mère,

en venant la voir, m'amenât. Et M. Cabardos ajouta:

--Vous pouvez lui faire ce plaisir: la pauvre dame n'en a plus pour

longtemps.

Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma tante dans sa chambre,

assise sur un fauteuil; elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette

et moi de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en pleurant. Nous ne

parlions guère. Par la fenêtre ouverte nous regardions les sommets

bleutés qui découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des milliers de

clarines; car, sur les penchants, les troupeaux dévalaient en se

rapprochant des villages; leurs toisons floconneuses les faisaient

ressembler à des nuages blanchâtres errant le long des montagnes. Puis,

au loin, un berger entonna la vieille chanson de notre pays:

Ces montagnes qui sont si hautes

M'empêchent de voir où sont mes amours...

La voix traînait longuement, comme désespérée, sur les derniers mots:

«_Mas amous ount soun... Mas amous ount soun..._» L'écho les répétait

dans les vallées prochaines. Les autres bergers, ayant reconnu le chant

fraternel, de montagne en montagne, reprenaient en choeur le lent,

mélancolique et bizarre refrain: _Diretoun, toun tène diretoun_... Et la

sonorité de l'espace amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.

Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous

Pour que je puisse voir où sont mes amours!

C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient sur les monts; les

fumées s'élevaient toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient

dans les nuages. Les clarines tintaient encore, mais plus doucement: on

eût dit que le brouillard montant voilait leur son comme les lignes du

paysage. L'angélus se traîna le long du ciel. Ma tante écoutait le

chant, frémissante et accablée.

Si je pensais les voir ou les rencontrer,

Je passerais l'eau sans peur de me noyer.

Ma tante se leva brusquement, poussa un grand cri... «_Diretoun toun

tène diretoun_», psalmodiait une dernière fois le choeur pastoral...

Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre; elle chancelait... Ma mère

ouvrit une porte et appela la servante: «Anne! Anne!...» Des pas dans le

corridor... Cependant maman courait vers ma tante qui venait de tomber

lourdement sur le plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le mur

et Lilette m'avait suivi. Comme il avait fait froid soudain! il me

semblait qu'il n'y avait plus que de la neige dans mes veines; et quel

silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses exclamations de

ma mère et d'Anne, parfois...

Ma tante était morte. Les bergers avaient fini leur chanson.

Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes qui avaient assisté au

dîner donné par Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au banquet

funéraire, qui était alors d'usage chez nous. Cette fois ma grand'mère

avait bien voulu être des nôtres; elle essayait de dissimuler sa joie,

car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait pas tout à fait parvenir.

Sa vieille amie d'Houeilhacq, pour la flatter, lui disait à mi-voix:

--Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe les branches pourries sur

les arbres de son verger.

D'autres déploraient le sort de cette pauvre femme, et Barnabé de la

Gontrie était, à les entendre, coupable de sa mort. Quelques-uns enfin

plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, et je pense qu'ils

avaient raison. M. Laubamont racontait:

--Il avait des ailes, il avait des ailes, et rampait pourtant à la façon

d'un serpent. S'il est mort, c'est que je ne savais vraiment comment

nourrir une bête aussi singulière.

Mais M. de Parpelonne lui répondait:

--Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté de ce qui m'advint un jour

à Singapore...

Et peut-être bien que ces deux hommes étaient encore les plus sensés,

qui poursuivaient leurs pensées familières sans se préoccuper

d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres et du vain

bourdonnement de la vie.

L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond du jardin. L'automne

agonisait; l'odeur déchirante des chrysanthèmes se mêlait à l'arome amer

des feuilles moisies. Nous regardions, au ciel gris, très haut, passer

des vols triangulaires de grues. Je pensais: «Le jour de Toussaint, je

partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera dans un collège.» Quelle

tristesse! Je serrais parfois très fort la main de Lilette pour me

sentir enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. Je me répétais:

«Elle est tout mon bonheur... elle est tout mon bonheur... Je veux le

lui dire, il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons tous deux,

bien loin, je ne sais pas où...»

Mais je ne disais rien de tout cela; je ne savais que dire: «Ma petite

Lilette!...» Elle avait passé son bras autour de mon cou. Nous nous

étions assis sur un banc, un vieux banc de pierre rongé de mousse.

J'inclinai ma tête sur son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser

ma joue. Je n'y tins plus; je me mis à pleurer à l'ombre de ce voile

odorant et tiède. C'était si bon, c'était si doux, c'était... c'était...

Est-ce que je savais? Et je murmurai éperdument:

--Lilette, Lilette, il faut nous marier nous deux; promets-le-moi,

jure-le-moi...

Elle ne répondit pas, mais ses petites mains serrèrent mon front et

attirèrent ma face contre la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux

noirs, si près pourtant de mêler intimement leurs regards aux miens,

l'énigme demeurait encore. Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce

moment deux lacs profonds où j'étais heureux de laisser mon âme

s'engloutir?... Et, nos bouches étant toutes voisines, il se trouva que

le Prince Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui est le plus

précieux de ses trésors.

Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, qui nous cherchait, nous

aperçut. Sa voix résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai

seul; Lilette, souple et rapide comme une biche, avait disparu.

--Holà! holà! voici un garçon qui commence jeune à s'en prendre à la

vertu des dames. Attends un peu, mauvais sujet!

Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma grand'mère était fort

vigoureuse... Elle me souleva de terre et me tint pressé contre elle,

les bras et les jambes battant le vide: je sentais la rougeur de la

honte et de l'indignation me monter ou plutôt me descendre au visage, et

les sarcasmes impétueux, qui allaient leur train au-dessus de moi, me

pénétraient comme d'atroces piqûres d'épingles, tandis que je sentais

sur mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle m'administrait

méthodiquement, d'une main allègre et impitoyable.

IV

Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas davantage parler de vous...

Étant petit, je m'en souviens, quand je m'étais coupé ou égratigné, je

ne pouvais pas me décider à laisser mon bobo tranquille avant de l'avoir

envenimé... Mais alors une bonne fée veillait sur moi et arrivait

toujours à point avec des trésors de tendresse et une provision

d'arnica, tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne plus impunément

l'amer plaisir d'être le bourreau de moi-même.

Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés au collège,

puisque je ne vous ai sans doute jamais mieux possédée que là. Oh!

certes, vous n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, sur la

montagne, et je vous avais emmenée avec moi. Et n'êtes-vous pas avec moi

aujourd'hui encore?... Mais en ce temps-là vous viviez dans mon

espérance et, maintenant, vous êtes morte dans mon souvenir...

Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude tiède, grincent les

plumes, où l'huile des lampes brûle en sifflant doucement; on entend, au

dehors, le long des murs, dans les rues désertes, gronder l'âpre vent du

Languedoc... La tête entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles

éparses je trace les plans de la maison où nous vivrons l'un près de

l'autre; ma sollicitude n'a rien négligé; je jouis déjà de votre

surprise charmante; vous parlez, vous me dites: «C'est vraiment dans le

paradis que tu m'amènes...» Je dessine aussi un jardin, j'écris le nom

des arbres dont il faudra peupler le verger... Je me souviens soudain de

l'éclat de vos yeux quand vous suciez le miel des figues à même leur

chair craquelée; c'étaient presque des baisers que vous donniez à ces

fruits et votre gourmandise avait pour eux un air d'amour; et j'imagine

la volupté de vous voir un jour, de la fenêtre où, tout heureux, je me

dissimule, vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers plantés

là-bas à profusion...

Il y a des jours éclatants de lumière où, par les fenêtres ouvertes,

m'arrivent les voix des gabariers qui chantent le long du canal; des

jurons, des coups de fouets, des piétinements de chevaux retentissent

sur le chemin de halage... Tout au bout du canal je sais qu'il y a la

mer... Je vois des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en frémissant

sur les flots rosés, dans l'aurore... Je marque sur mon atlas les pays

que nous visiterons plus tard: où serez-vous plus belle et douce

qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à vos yeux, à vous toute?...

N'est-ce pas que ce ne sera pas assez de toute la terre pour y promener

triomphalement notre bonheur?...

Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, j'appris que M.

Laubamont était allé s'installer provisoirement à Paris. La solution du

problème qui le passionnait lui échappait toujours au moment même où il

était assuré de la tenir; pourtant il ne conservait aucun doute sur

l'excellence et l'exactitude de ses formules; donc l'insuccès était dû à

l'insuffisance de son matériel scientifique; mais il pensait trouver

dans la capitale des machines et des laboratoires assez perfectionnés

pour lui permettre de mener ses expériences à bonne fin.

Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je me promenai sous les

vieux arbres du jardin natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse; c'était

si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même où ils devaient un jour

s'épanouir en réalités! Il me semblait même que j'aurais été gêné par la

présence de ma petite amie... Peu à peu, toute sa personne, telle que je

l'avais connue, s'effaçait en ma mémoire et, à mesure que le temps

détruisait telle ou telle partie de l'image tracée en moi, je la

restaurais à mon gré. Ainsi Lilette se parait tous les jours de grâces

et de vertus nouvelles.

Je possédais donc l'amante idéale, celle qui était à chaque instant

selon mon désir et dont les sentiments et les pensées n'avaient rien de

secret pour moi, puisque je me chargeais constamment de les lui fournir

en leur donnant la teinte de mon âme et la couleur du temps... J'étais

parfaitement heureux: au seuil de l'existence, l'imagination est

industrieuse et fraîche, les illusions accoururent spontanément vers

nous, nous n'avons pas encore de passé, nos fronts sont tournés

uniquement vers l'avenir, l'espoir règne en maître et, comme il suffit

au bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le bonheur soit réel

pour avoir son prix.

Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem Cabrit au parloir du

collège; le pauvre homme n'était jamais sorti de son village et, après

avoir traversé Toulouse à ma recherche, il avait les yeux brillants et

hagards des hommes que des mirages ont éblouis. Tout de même il avait

pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit qu'il venait me chercher parce

que Mme de Castel-Baigts, dont la santé n'allait pas très fort, voulait

me voir; je n'eus pas besoin d'en entendre plus long pour être tout à

fait renseigné: ma grand'mère allait mourir et, pour la première fois,

l'idée de la mort m'apparut dans toute sa force; certes, j'avais moins

aimé ma grand'mère que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu

celle-ci comme dans un songe, elle avait été quelque peu pareille aux

héros d'un conte, qui, le conte fini, s'évanouissent, tandis que

celle-là, que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait vaguement

avoir existé depuis toujours; je ne m'attendais pas plus à la voir

disparaître que notre maison ou notre village... Et je pleurai beaucoup;

puis les gâteaux de Guilhem Cabrit me consolèrent.

A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort proprement couchée dans son

lit, bien peignée et coiffée de sa plus galante cornette; elle venait

d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé à la poudrer. Ensuite sa

méchante humeur parut ne plus avoir aucun motif précis; comme de juste,

en son état, la colère la fatiguait horriblement et c'était d'une voix

cassée, lamentable, qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha d'elle toute

en larmes:

--Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous irrite si fort?

--Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, que ce qui va m'arriver soit

chose bien amusante?

Le curé fit son entrée à quelques minutes de là. Contre toute prévision,

il fut assez bien reçu; nous le laissâmes seul avec l'agonisante; quand

nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre avait administré les

sacrements et ma grand'mère s'entretenait avec lui.

--Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus que probable que j'irai au

paradis?

Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva rien de mieux que de lui en

donner la certitude.

--Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, car j'ai bien peur d'y

mourir d'ennui.

Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.

Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à regret, trouva dans son

immense solitude une excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et je

vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance qu'ait jamais pu

souhaiter enfant gâté. Je n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire

que je trouvais mon plaisir un peu partout; chaque saison, chaque jour,

avait son charme pour le petit homme tranquille et méditatif que

j'étais; j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel mystère de la

création et de la vie suffisait à me distraire en me remplissant d'une

admirative curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, des herbiers

de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres et des corneilles, j'observais

dans des boîtes vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans des

cages savamment construites par moi de bruns grillons des champs qui,

vers la fin de mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient jusqu'à

l'heure de leur mort.

Je passais des heures, dans le jardin, auprès d'un grand vivier sur

lequel s'ébattaient les libellules bleuâtres ou mordorées en un vol

mécanique, précis et prétentieux; puis, posées sur un bout de bois sec,

elles y puisaient durant quelques instants leur nourriture subtile

d'insectes aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets de pierre de lune,

les girins tournoyaient pareils à des gouttelettes de bronze vert;

parfois aussi apparaissait la grosse tache brune d'un dytique,

coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui plongeait soudain à

la poursuite d'une proie de toute la force de ses pattes, rames

velues...

Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages avaient traversé les

nues et qu'on avait pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver

arrivait, apportant la promesse des soirs pleins de grands feux, de

tiédeurs câlines et de belles histoires. Assis aux pieds de maman, je me

plongeais dans mes livres favoris; j'accompagnais le Petit Poucet dans

le repaire de l'Ogre, Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson dans

son île et Ulysse dans ses voyages; d'ailleurs j'avais fini par en

savoir davantage sur eux tous que Perrault, Mme d'Aulnoy, de Foë ou le

vieil Homère; il leur arrivait dans mon esprit mille aventures nouvelles

que je me promettais bien de consigner tout au long par écrit; c'est

dire que je méprisais quelque peu mes auteurs les plus chers, qui

avaient fini par passer à mes yeux pour des historiens ignares ou

négligents. Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, j'entrais

véritablement dans leurs destinées, et je vivais en moi-même leurs vies

embellies encore par des prouesses de mon invention.

Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage et pour m'inspirer des

ruses, j'avais près de moi, au cours de ces aventures, une petite fille

dont je tenais la main et dont le regard brun me servait de bonne

étoile.

M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont avait laissé tout

inquiet et désorienté, devint soudain un familier de notre maison. Son

instinct de vieil homme mélancolique lui avait laissé pressentir en ma

mère une amie qui prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses

souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute heure du jour; nous le

reconnaissions avant même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il

cognait durement sur les dalles du perron pour en faire tomber la boue

des chemins.

Un jour, il nous annonça que son jeune ami Sulpice d'Escorral allait

arriver de Vaugarrec pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes;

il demanda de nous l'amener, et, comme il paraissait surtout craindre

que la présence de cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites

quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers la permission.

D'ailleurs, Sulpice d'Escorral n'était pas un inconnu pour elle; jadis

elle avait joué avec sa soeur Blanche dans le jardin de Sérimonnes ou

dans leur domaine de Vaugarrec; elle avait longtemps pleuré cette amie

morte à vingt ans.

Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair après-midi de Noël. A la

mode des gentilshommes de la montagne, il était sanglé dans un

justaucorps de velours, guêtre de cuir fauve et coiffé d'un large

feutre; la rudesse un peu sauvage de ses gestes et de sa voix ne

m'empêcha pas un instant d'être certain de sa bonté; il était de haute

taille et fort bien de sa personne; je remarquai surtout ses yeux: bien

que très bruns, ils semblaient parfois vagues et comme noyés

d'invisibles larmes; on comprenait que pour toujours sur leurs regards

était tombé le voile des tristesses soigneusement ourdies dans la

solitude.

Les souvenirs communs firent les frais de la conversation et,

naturellement, on évoqua surtout le doux fantôme de la petite soeur

disparue. Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient vécu l'un près

de l'autre dans le désert de Vaugarrec, n'ayant pour toute compagnie

qu'un chapelain, une vingtaine de grands chiens et quelques vieux

domestiques; leurs amis les allaient rarement visiter; n'ayant eu à

dépenser leurs coeurs que pour une mutuelle tendresse, ils avaient été

l'un pour l'autre tout le bonheur et toute la vie.

L'amour fessé · 第 6 / 9 段