--Voulez-vous que nous allions trouver M. le curé?

Il était dans la sacristie et quittait le surplis et la chape. C'était

un bon gros homme de mine réjouie. Il chassait les loups des forêts et

buvait le vin des vignes avec le même plaisir bruyant que traduisaient

de grands éclats de rire. Au presbytère il était servi par une fort

belle fille avec qui la rumeur publique le rendait coupable de

fornication; c'était bien possible; en tout cas, je puis affirmer qu'il

le faisait sans penser à mal. Mais, simple et d'une intelligence égale à

celle des pasteurs de la montagne, il observait en ce qui touchait son

ministère et les canons de l'église la plus scrupuleuse rigueur.

Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient le prier de baptiser

Miariza, il tourna les yeux vers le ciel et le trouble de son âme se

peignit clairement sur son visage. Cette créature bizarre et jolie à la

façon d'un démon femelle, qui lui souriait sans respect et jouait déjà

avec le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le baptême que les

loups qu'il chassait ou que le chien qui gardait sa maison? N'était-ce

point un sacrilège d'octroyer à une créature semblable le plus saint des

sacrements? Et d'autre part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de

compromettre le salut d'une âme qui, à n'en juger que par les

apparences, pouvait, après tout, être humaine. Ma mère, à moitié

souriante, à moitié sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint

Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau noire comme la nuit et plus

différente encore de la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas moins

une grande gloire dans le Paradis, à la droite de Dieu. Mon oncle

Barnabé et M. le curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation,

l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante. Un enfant de choeur

tapi dans un coin nous regardait bouche bée; une guêpe bourdonnait; le

soleil qui traversait les vitraux de la sacristie était jaune, bleu et

rouge sur le plâtre du mur.

Il y eut un silence; après quoi M. le curé, très ému, nous demanda la

permission d'aller méditer un instant au pied du maître-autel. Nous

attendîmes. La décision de Dieu lui fut marquée comme onze heures

sonnaient et il se hâta de venir nous en faire part. Il croyait pouvoir

affirmer que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême de Miariza.

Celle-ci, qui avait déjà trouvé le temps long, s'était affublée des

ornements sacerdotaux, malgré les supplications de mon oncle, et se

promenait de long en large dans la sacristie en babillant de plaisir.

Nous partîmes. Mon oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à la

première éducation religieuse de la néophyte; je le regardai: je ne me

rappelle pas avoir vu quelque autre fois sur son visage l'expression

d'une tendresse plus heureuse pour Miariza.

Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon oncle se promenait

lentement le long des allées, appuyé d'un côté au bras de son épouse et,

de l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires; il parlait

peu et, quand il lui arrivait de parler, ce qu'il disait était obscur le

plus souvent ou manquait de suite; il semblait alors que sa pensée

s'échappait par un brusque détour à la poursuite de visions dont les

reflets éclairaient un instant ses yeux ternis.

Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait jamais d'appeler

Miariza et, assis sur un banc du parc, il lui exposait les principes de

la foi chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement à ces

entretiens. Mon oncle usait du langage malais, en sorte que nous ne

comprenions que des mots comme Dieu, communion, baptême, qui revenaient

fréquemment dans son discours. Miariza faisait de son mieux pour les

répéter et s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite ou à

gauche, comme font certains petits enfants quand ils s'appliquent à

exprimer des images ou des idées nouvelles pour eux. Mais tout la

distrayait, la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau, ou les sifflements

brusques des cétoines volant de rosiers en rosiers. Avec une patience et

une fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour une âme brisée, mon

oncle attendait que Miariza voulût bien de nouveau lui accorder son

attention et reprenait alors son enseignement où il l'avait laissé.

Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots de français. En tout cas

Lilette, elle, et moi nous nous comprenions fort bien. Son grand

plaisir, quand les jeux nous avaient lassés, était de revenir en notre

compagnie sur ce que lui avait appris mon oncle. Elle l'écoutait avec

intérêt, mais aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps dans sa

petite tête une idée du monde très arrêtée et qu'elle jugeait

indiscutable. Et Miariza disait à peu près (car il me serait également

difficile de reproduire par écrit le langage de Miariza et le parfum

d'une fleur):

--Voilà: il m'a dit des choses; il sait beaucoup, mais il ne sait pas

tout; celui qui a fait la terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui

vivent sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau, c'est le

vieillard Aboua, qui habite un pays au bout de la mer. Quand il y a

beaucoup de miel dans les ruches et de fruits aux branches, c'est qu'il

est content; quand les montagnes crachent du feu pour démolir la terre,

c'est qu'il est irrité. Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il

vivra encore bien longtemps, et au moins jusqu'à ce que sa barbe soit

deux fois plus longue. Lorsqu'on est mort, c'est qu'il nous a sorti le

souffle du coeur; alors les bons s'en vont aux bords de la rivière

Oguilé, et ils ne font plus que rire, jouer aux dés, et se baigner toute

la journée; mais les mauvais hommes sont cousus dans des sacs avec des

serpents et l'on enferme les mauvaises femmes avec les singes...

Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit pour faire triompher le seul

désir qui parût encore exister pour lui; toujours est-il que M. le curé

finit par juger la catéchumène digne des sacrements. Mais il eut

grand'peine à lui faire subir une confession qui parut mériter ce nom et

s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une conscience à peu près

tranquille à laisser aller les événements.

Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru à la Gontrie. Sur le toit

j'aperçus Miariza qui chassait les lézards. Cet exercice la charmait,

car elle y pouvait employer son agilité et son audace. Les narines

dilatées, les yeux luisants, elle restait en embuscade derrière une

cheminée; ses reins souples frémissaient comme ceux d'une chatte à

l'affût, une de ses mains était levée. Les lézards que la nuit avait

engourdis sentaient au fond de leur cachette la chaleur du jour et,

bientôt, entre deux briques, apparaissait une fine tête écailleuse. Mon

amie, haletante, la visait, et soudain laissait sa main s'abattre, puis,

folle de joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre ses

doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait.

On eut toutes les peines du monde à la faire descendre de là-haut;

mutine, elle faisait la nique à mon oncle, à ma tante, à moi-même; mais

la vue de la belle robe blanche, que mon oncle était allé chercher, la

décida. Ma tante s'occupa de l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine

d'orgueil. On ne put en aucune façon lui enlever un affreux collier de

perles bleuâtres, parure d'une poupée de Lilette, qu'elle avait mis à

son poignet fin en manière de bracelet.

Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma mère était marraine, mon

oncle parrain. Ma grand'mère, naturellement, n'était pas venue avec

nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée dans un coin de l'église,

espérant sans doute que la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui

l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait être déçue; l'appareil et

la pompe du culte intimidaient Miariza, et dans cette humble église, qui

dépassait en magnificences tout ce qu'elle avait pu imaginer, une sorte

de terreur sacrée l'envahissait; en outre, les sons de l'harmonium la

plongeaient dans le ravissement: tous sentiments qui se traduisaient sur

son visage par des signes qu'il était facile de prendre pour ceux du

recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza, durant les diverses

cérémonies, fut donc véritablement édifiante. M. le Curé sentit

s'évanouir les inquiétudes dont il n'avait point cessé d'être tourmenté.

A ce propos, durant les vêpres, il improvisa sur la fin de son sermon un

paragraphe; la bonté de Dieu et l'excellence de la décision qu'il avait

prise y furent louées également.

Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle avait invité ses amis

d'autrefois. Ils vinrent. La vieillesse incline au pardon et le temps

conduit l'oubli par la main. Les dames voulurent bien ne point se

rappeler que jadis ma tante avait été danseuse. D'ailleurs, les

aventures de Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza excitaient

une vive curiosité. A partir de six heures, les hôtes arrivèrent des

châteaux voisins. Les chevaux firent sonner leurs grelots à l'entrée du

parc et les attelages s'alignèrent sur la route.

La douairière d'Houeilhacq parut la première. Mon oncle l'alla chercher

jusqu'au bas du perron et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une

révérence solennelle. Elle avait une robe de satin puce à ramages et une

mantille blanche sur ses cheveux poudrés. En face de ma tante elle

s'assit tout doucement; elle semblait craindre que le moindre mouvement

ne la brisât; elle parlait aussi peu que possible, approuvait le plus

souvent par de lentes et menues inclinaisons de tête et, s'il lui

arrivait d'ouvrir la bouche, elle fermait les yeux et joignait les

mains. Puis, ce furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui, de

compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes; la poussière adoucissait

l'implacable noirceur de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa femme se

donnaient le bras, lui haut en couleur et en taille, superbe encore,

elle toujours jolie sous ses cheveux déjà grisonnants; après vingt ans

de mariage, ils semblaient aussi amoureux qu'au premier jour. Il n'est

rien qui échappe si peu aux enfants que la tristesse des personnes qui

leur sont chères; durant le repas, je remarquai que ma tante, quand elle

regardait les d'Oos, avait presque les larmes aux yeux.

A présent les domestiques annonçaient presque à chaque instant de

nouveaux venus. Les beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur leurs

lèvres, déchiraient le silence comme d'un coup de dague. C'étaient le

marquis de Hount-Cabirac, le chevalier d'Aguesherrades, les

Pechcorconat, les Castelcourrilh. La nuit arrivait à pas de velours.

J'étais assis avec Lilette aux genoux de maman dont la douce main

caressait tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie. Je revois

en mon esprit tous les invités; les hommes plaisantent entre eux, les

femmes causent presque à voix basse. La lune se lève et joue, timide

encore, sur les tentures du vieux salon... Comme tous ces gens me

paraissaient dès lors lointains et presque imaginaires dans la pénombre,

comme ils ressemblaient à ceux que je faisais passer dans mes rêves

perpétuels!--Où sont-ils à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce

soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez déjà deviné que les

personnages de vos rêves étaient en fin de compte aussi réels que tous

les acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse et falote de la

vie.

On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée, ne viendrait pas. On

n'attendait donc plus que M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste

et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne pouvaient supporter l'un et

l'autre que leur compagnie réciproque. Les discours des autres hommes ne

les intéressaient pas. Il est vrai que ceux de M. Laubamont

n'intéressaient pas M. de Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne

n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait entre eux une sorte de

pacte. Ils racontaient en même temps, quand ils se trouvaient seuls,

l'un ses expériences, l'autre ses voyages et, comme ils avaient fini par

s'y accoutumer, ils s'aimaient très tendrement. Ils entrèrent ensemble.

Un valet qui portait une torche les précédait.

Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent. M. Laubamont, à qui

les vieux vins déliaient la langue, nous confia dès les entrées qu'il

avait trouvé la pierre philosophale, mais que, terrifié par son pouvoir,

il n'avait pas balancé à la jeter dans le Gave après avoir détruit tous

les papiers où la marche de ses recherches était consignée. Pour

l'instant il voulait produire des êtres vivants par le seul moyen de ses

alambics et de ses cornues; il ne désespérait pas, si le ciel le

laissait en vie quelques années encore, de voir le jour où l'on créerait

les hommes de cette façon: «Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il,

car ainsi l'amour, qui est le pire des maux, n'aura plus de raison

d'être.»

Les dames poussèrent des cris d'indignation; sans prendre la peine de

leur répondre, M. Laubamont partit dans son histoire:

--J'étais récemment penché sur mes appareils depuis une nuit et un jour.

La nuit revenait. Dans le fourneau, sous la grande bassine de cuivre, le

feu grondait bruyamment. Quand je jugeai le moment venu, j'ouvris la

bassine et je lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés qui s'y

trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel et la chaux vive; j'y avais

joint de la poussière, car il est dit dans les Écritures: «Tu n'es que

poussière.» La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au plafond, et la lampe

renversée s'éteignit. Mais à la clarté diffuse de la lune, je vis

s'élancer au-dessus du fourneau un être fantastique, assez semblable à

un homme minuscule et ailé. Il voleta quelques secondes et tomba sur le

sol. Je me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir entre mes

mains; une émotion intense faisait battre mon coeur; sous l'effet de

cette émotion sans doute et de ma fatigue, qui était grande, je dus

perdre connaissance et m'endormir subitement. A mon réveil, il faisait

grand jour; le feu s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur le

sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel, de chaux vive et de

poussière: les éléments un instant fondus s'étaient désunis tout de

suite, à cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai dû commettre

pendant l'opération. Mais dès à présent je suis assuré du succès de mes

expériences.

La plupart des convives secouèrent la tête, pour bien montrer leur

incrédulité. Mais la douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de

croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide du Diable, on pouvait

arriver à ce résultat, le seul fait d'être animé par un semblable

dessein était une offense à Dieu, lequel avait une fois pour toutes créé

les êtres au jardin de l'Éden et n'entendait point que les hommes

eussent l'orgueil de l'imiter en cette oeuvre. M. Laubamont répliqua

vertement et la discussion allait s'échauffer. Mais les récits que M. de

Parpelonne faisait de ses voyages vinrent heureusement détourner

l'attention. De nouveau mon imagination se joua délicieusement parmi les

paysages étrangers, au bord des mers qui reflétaient des cieux

éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé le silence, mais les discours

de l'ancien marin trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour, il

parla sur ce sujet avec abondance et passion. Ses yeux, à présent,

étincelaient; et, tout en discourant, il regardait Miariza qui,

charmante en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre ce que l'on

disait et se consolait de n'y point toujours parvenir en donnant

satisfaction à sa gourmandise.

Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans les jardins. Barnabé de

la Gontrie demeura, ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à se

séparer des meringues. Je dois dire que Lilette et moi nous nous en

régalions aussi fort voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à la

petite sauvagesse de s'approcher et il lui parla en langage malais. Je

m'en souviendrai toujours; notre amie l'écoutait en croquant de ses

dents pointues les pâtes légères et sucrées des meringues; elle

paraissait toute joyeuse; elle frappait ses mains l'une contre l'autre,

trépignait et finalement sauta au cou de mon oncle et lui fit mille

caresses.

Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent saluer celui-ci, qui les

embrassa fervemment, et comme s'il eût dû ne plus les revoir jamais. Ils

partirent et Lilette suivit son père. Nos hôtes, que mon oncle était

allé retrouver, conversaient sur le perron. Alors, Miariza me prit par

la main et m'entraîna dans une allée obscure du parc; au pied d'un

arbre, elle s'agenouilla, gratta le sol; bientôt une petite boîte

apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles y étaient

enfermées. Je ne bougeais pas et ne soufflais mot: cela ressemblait à un

conte de fées; mais ma stupéfaction devait être toute négative: il n'y

avait dans la boîte que les objets les plus futiles et les plus

vulgaires: des clous, des débris de glaces, des morceaux de fer blanc,

une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza semblait pourtant

attribuer à tous ces riens une grande valeur. Un à un, elle les fit

disparaître dans sa poche et gazouilla:

--Miariza emporte jolies choses... Miariza part bien loin, sur l'eau,

avec Barnabé.

Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur mes épaules et volontiers

j'aurais cru que tout mon coeur se déchirait. Miariza vit luire des

larmes dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras et me couvrit de

baisers. Elle me fit entendre qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas

eu besoin de me le dire; même alors, je comprenais qu'il ne pouvait pas

en être autrement... Il le fallait, il le fallait... Et je répétais sans

fin ces mots en moi-même, tandis que les baisers de Miariza glissaient

sur mon visage et que je respirais pour la dernière fois son léger

parfum de vanille et de thé.

Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes, j'embrassai mon oncle

tout simplement, mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater en

sanglots. La voiture fila au grand trot dans la nuit. Il me semblait

qu'un rêve finissait, que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre

souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu d'immenses brouillards...

Bientôt, brisé par l'émotion, je m'endormis dans la voiture si

profondément que maman m'emporta, me déshabilla et me mit au lit sans me

réveiller.

Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain qu'on chercha mon oncle et

Miariza. Leurs lits n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à

quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux recherches. Barnabé de la

Gontrie, ayant trouvé qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel

qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa vie à la poursuite

désenchantée d'un bonheur imaginaire.

... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui

se perpétue, la nuit noire où passent des ombres. Mais ces ombres sont

devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois aussi des flammes

entourent ma tête, et comment se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu

d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant, ces flammes éclairent

davantage les êtres qui peuplent le monde autour de moi. Je les

reconnais: voici, au premier plan, mon oncle et Miariza qui semblent à

chaque instant s'enfuir pour toujours; çà et là volètent les bergers et

les bergères de mes rideaux, et il y a encore Mme de Lamballe, dont la

tête roule à mes pieds; elle danse sans tête au son d'une chanson de ma

grand'mère:

Quand je perdis la tête

Par amour de Tircis...

et cette chanson, à présent, je la comprends bien, et c'est vrai que la

princesse a perdu la tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien passer

dans ces parages, mais loin, bien loin de moi, et derrière un mur

d'ombre si épais!... Je les appelle à mon secours... Hélas! jamais leurs

mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible cauchemar, en

s'éternisant, est devenu la réalité elle-même...--Puis c'est la nuit

absolue, douce, reposante, où je me sens rouler comme une plume sur un

fleuve de lait, et enfin un beau matin je me retrouve comme après un

long sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, tant je suis

faible. Mais cette faiblesse ressemble à l'amollissement d'un immense

bien-être, je me trouve très heureux, et je souris au soleil qui entre

par les fenêtres ouvertes; la vie a une saveur charmante et toute

neuve... Ma mère est à mon chevet. Je l'appelle: «Maman... maman...»

Comme le son de ma voix est drôle! Il me semble que je l'entends pour la

première fois... Je reconnais des amis de ma famille, et M. le curé et

M. Cabardos, le médecin... Parfois maman se penche vers moi et

m'embrasse follement, en pleurant de joie. Ursule me raconte des

histoires; Lilette vient avec des livres d'images et, quand elle me

regarde, ses yeux sont pleins d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai

trouvée si jolie; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, car ses

baisers ont une véhémente douceur... Enfin, un jour, Ursule m'annonce

que j'ai failli mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu d'une

fièvre maligne dans la cervelle et qu'à présent je suis guéri.

Quand on me permit de descendre au jardin, l'automne y était déjà.

L'herbe roussie et les arbres aux feuilles pourprées respiraient leur

acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles bourdonnaient

au-dessus des dernières roses dont ils suçaient la liqueur de leur

trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, immobile et sonore.

Les chasselas et les malagas gorgés de jus pendaient en longues grappes

aux treilles qu'animaient les abeilles gourmandes. Au crépuscule, on

entendait sur les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, et

les moutons, qui sentaient déjà l'hiver dans l'automne, bêlaient vers la

vallée et les chaudes litières des étables délaissées.

C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes que le domestique de

M. Laubamont amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions,

paisibles et sages, sans plus avoir de goût pour les jeux bruyants dont

nous avions jadis fait si souvent nos délices. Nous allions l'un et

l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était jolie! D'épais cheveux noirs

encadraient son fin visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand elle

riait, à voir ses petites dents briller derrière ses lèvres. Mais

Lilette ne riait guère ni ne parlait: Lilette, vous étiez déjà un puits

profond de silence et de mystère. Quand nous étions assis dans le

jardin, elle laissait souvent reposer sur moi ses yeux sombres; que se

passait-il derrière leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais: «A

quoi penses-tu, Lilette?» Et les yeux noirs devenaient encore plus

noirs: «Je ne pense à rien... je ne pense à rien,» répondait-elle.

Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux de voir en Lilette

Lilette elle-même, et non plus seulement la compagne préférée de mes

plaisirs enfantins; et l'inquiétude de cette énigme se confondit dès

lors avec celle d'un naissant amour... J'aurais voulu être très grand

déjà, très fort, et emporter mon amie dans un pays lointain où j'aurais

été roi, où elle aurait été reine; nous aurions habité des palais

fastueux que mon rêve construisait avec minutie (comme vous y auriez été

belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais tous les soirs, avant

de m'endormir, notre départ pour le beau pays, au galop d'un cheval

fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon des montagnes.

J'avais eu bien souvent le désir d'interroger les miens sur ce qui se

passait à la Gontrie. Parfois, sans prendre garde que j'étais là, on

avait tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir un grand malheur.

Presque tous les soirs je voyais partir ma mère sur la route que j'avais

jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait; elles allaient très

vite. Je ne sais quelle appréhension et quelle timidité m'avaient

toujours empêché de demander à ma mère la permission de venir avec elle.

J'ouvris mon âme à Lilette. Elle me dit simplement:

--Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous n'y reviendrons jamais plus:

ta tante est folle.

Je fus plein de tristesse et de terreur.

--Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est comme ce chien fou qu'on tua

un dimanche devant l'église à coups de fusil?

--Je ne sais pas. Mon papa m'a dit: «Tu n'iras plus à la Gontrie, et

Calixte et toi vous n'en parlerez jamais.» Tu vois bien qu'il ne faut

pas que nous en parlions...

L'amour fessé · 第 5 / 9 段