venu à craindre que l'air du pays ne valût rien pour ma névralgie, je
résolus départir et j'en avertis mes compagnons. Disséminés çà et là,
bien nourris, oisifs, ils auraient été en passe de devenir fort gras si,
plus encore que par ces bons noirs, ils n'avaient été choyés par leurs
dames. Cadet, comme d'habitude, jouait de la flûte devant sa porte.
Quand il m'eut entendu, il leva les bras au ciel, sa bouche s'ouvrit et
sa flûte qu'il avait laissé choir se brisa... Hélas! il n'y eut pas que
la flûte du pauvre Cadet à se briser pour lui en cet instant! Le coup
fut rude pour cette âme simple et crédule. Ainsi, lui, que tout un
peuple avait cru roi, il allait redevenir le valet de Barnabé de la
Gontrie. Assis sur son escabeau, il fondit en larmes. Ses femmes
accoururent; la foule le considérait avec stupéfaction; puis soudain une
des demoiselles de son sérail s'étant mise à pleurer pour faire comme
son seigneur, tous ceux qui étaient là l'imitèrent et, jusqu'à une heure
avancée de la nuit, on n'entendit plus dans le village que de longs
hurlements de douleur.
«Depuis, partout où nous ont poussés les vents et ma vagabonde
fantaisie, Cadet est resté la proie de l'abattement et de la tristesse.
Comme nous passions auprès de Sainte-Hélène, je ne pus m'empêcher de
méditer sur les ressemblances qui liaient Cadet Rémoulat et Napoléon et
jamais il ne m'est apparu plus clairement que tout se tenait dans la
nature. Ni les femmes du Monomotapa, qui mêlent leurs cheveux de
coquillages, ni les bayadères hindoues, qui dansent au crépuscule dans
les carrefours, ne purent lui faire oublier les amours et la gloire
qu'il dut laisser sur la Côte d'or.
«Mais voici que, tout récemment, un assez violent noroît nous a portés
vers l'île de Bâli. Nous en avions entendu parler dans les Indes par des
voyageurs néerlandais, et nous la reconnûmes au tintement des clochettes
balancées par les brises aux frontons des pagodes. Quand nous avons
atteint le port, j'ai aperçu un brick aux mâts duquel flottait le
pavillon de France; à la vue des fleurs de lys d'or, mes yeux se sont
mouillés de larmes; tant il est vrai qu'on reste toujours attaché à sa
patrie comme à sa famille.
«Mais quelles n'ont pas été ma surprise et ma joie! Après avoir mis pied
à terre, j'ai reconnu mon ami Robert Guerlandes, celui-là même qui fut
si plein d'attentions pour vous lorsque vous vous étiez évanouie
d'émotion le jour de notre mariage. Sa destinée l'a, comme moi, chassé
de son pays; mais lui, c'était pour oublier de noirs chagrins d'amour
qu'il errait à travers le monde. Et je l'envie, car, à peu près guéri,
il repartira demain pour la France et ne sera plus ce Juif-Errant maudit
que je resterai peut-être toujours.
«Hier, voyant Cadet plus triste encore qu'à l'ordinaire, j'ai pensé que
j'avais une occasion unique de le rendre à une vie paisible et qu'en
outre je ne pourrais jamais mieux vous donner de mes nouvelles qu'en le
chargeant d'une lettre pour vous. Robert Guerlandes m'affirma qu'il se
ferait un plaisir de ramener ce garçon en France. J'ai donc demandé à
Cadet:
--«Cadet, veux-tu revenir au pays, là-bas?...»
«Un éclair de joie a brillé sur son visage. Mais j'ai compris qu'il
pensait encore à la Côte d'or. J'ai dû avoir le regret de le détromper.
Certes, Cadet préfère le calme horizon des montagnes à l'infini
déroulement des vagues. Mais à présent et pour toujours, son pays
véritable est le village africain où, quand tombait le soir, il jouait
de la flûte au seuil de la case qu'égayaient les rires de ses négresses.
«Pour moi, je compte rester encore quelque temps dans cette île. Le
climat y est doux et le paysage fort poétique. Partout, sur des arbres
bas et touffus, s'épanouissent des fleurs rosées; toutes les abeilles de
Malaisie s'y donnent rendez-vous et, le soir, leur immense bourdonnement
enveloppe les tintements des clochettes. L'air a l'odeur d'un bouquet
trempé dans du miel. Les femmes sont cuivrées de teint et assez
agréables. Les hommes semblent d'un naturel fort doux et n'ont rien de
particulier, sinon qu'ils se baissent pour pisser, parce que les chiens,
qui passent parmi eux pour des bêtes immondes, pissent en levant la
jambe. Je dis: je compte rester quelque temps dans cette île, mais il se
peut aussi que j'en parte demain, je ne sais pour quel pays, pareil à ma
goélette qui, dans les moments de calme, attend, ignorante et résignée,
le vent imprévu et impérieux.
«Cadet Rémoulat vous apportera des oiseaux charmants dont un indigène
m'a fait cadeau. J'espère qu'ils vous distrairont. Quant à Cadet,
gardez-le près de vous, et, si vous voulez m'obliger, traitez-le
désormais avec certains égards, comme il sied à un homme qui a été roi,
fût-ce en rêve.
«C'est sur cette prière (ma bien chère Épouse) que je prends à regret
congé de vous et que je vous prie de me croire toujours votre mari
tendre et dévoué.
«Barnabé-Jules, vicomte de la Gontrie.»
* * * * *
(C'est donc fini... Jusqu'ici nous avions encore l'espoir; mais à
présent il ne nous reste plus qu'à courber la tête; les cheveux qui
deviennent blancs sont plus lourds à porter. Quand donc viendra la mort?
Hélas! les jours se passent, et l'on espère mourir chaque jour, et l'on
ne fait que vieillir!...
Et pourtant, il vit, il existe encore quelque part dans le monde, et je
ne suis pas avec lui. Ah! fuir vers lui comme y court ma pensée,
par-dessus l'horizon des montagnes, au delà des mers. Mais à quoi bon?
Après le voyage, après l'espoir, après l'angoisse, je ne retrouverais
plus l'âme qui m'aima, et je n'atteindrais encore que le fantôme de mon
amour...)
Ma pauvre tante, comme je vois clair en vous à tous les moments de votre
vie!
Elle courba la tête, et les années passèrent avec cet air tranquille et
sournois qui les font s'éloigner loin de nous comme en glissant sur une
pente douce. Et ma tante se demandait: «Quand donc auront-elles fini de
passer?» Cadet Rémoulat resta près d'elle. Que de fois elle essaya de
lui faire raconter en détail le voyage! Mais lorsque Cadet Rémoulat
avait abordé en sa mémoire au pays où il avait été roi, il ne voulait
jamais aller plus avant et son rêve poursuivait d'inoubliables images.
Lui aussi se souvenait et ne vivait plus. Il dura trois ans encore,
incapable de quoi que ce fût sinon de jouer de la flûte. Un soir, on le
trouva mort au fond du parc, les roseaux pressés sur ses lèvres, et les
yeux grands ouverts comme pour contempler éperdument le pays qu'il avait
enfin retrouvé.
Je naquis, je crois, huit jours après.
III
Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver, ce fut au
printemps qu'en revint mon oncle Barnabé. Car il en revint. Et, de ce
retour, je puis en parler autrement que d'après les dires des bonnes
gens et de ma mère: j'étais là, et dans un âge assez avancé pour que mes
yeux pussent y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de
s'émerveiller.
Nous étions à table quand les grelots du coche tintèrent sur la route.
Les fenêtres étaient ouvertes. Nous mangions en silence, sans prêter
grande attention au passage de la voiture publique, dont le fracas
familier ne représentait pour nous qu'une des heures de la journée,
aussi bien que les carillons du clocher ou les tintements de nos
cartels. Mais le bruit des roues cessa cette fois devant la grille du
jardin, et nous n'entendîmes plus que les grelots secoués et les pieds
ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et impatients de regagner
l'écurie. Le jour était déjà bas. Une petite chauve-souris entra, et
décrivit au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la poursuite d'un
but incompréhensible et changeant.
Nous nous regardâmes. La servante courut en hâte à la fenêtre, avec sa
charge d'assiettes qui s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous
attendions ses paroles. Elle dit:
--Il y a quelque chose pour nous, mais je ne sais pas si c'est un paquet
ou un chrétien.
J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré grand'mère qui bougonnait:
--Calixte, veux-tu bien rester à table!... Calixte, il n'y a que les
enfants mal élevés qui se lèvent de table avant que les parents en
donnent le signal.
Mais, avec un air de se jouer de moi, la nuit noire était survenue d'une
minute à l'autre, comme il arrive parfois au printemps et à l'automne
dans nos pays de montagnes. Je ne vis rien que des ombres qui
s'avançaient dans l'ombre tandis que j'entendais leurs pas faire crier
le sable. De plus près je distinguai un homme et une femme, et des gens
qui portaient des bagages derrière eux. Le bruit de la sonnette dans le
corridor vaste grelotta. Des portes s'ouvrirent. Des flambeaux
éclairèrent les nouveaux venus.
La stupéfaction empêcha ma mère de parler, mais ma grand'mère s'écria:
--Hé, Dieu! ce n'est ni un paquet ni un chrétien, c'est mon frère.
Ce fut en moi, comme dans la maison, un grand remue-ménage; mes idées
sautaient les unes par-dessus les autres, se houspillaient, se
bousculaient, pareilles à des enfants turbulents et déchaînés. D'après
ce que j'avais entendu dire de mon oncle Barnabé, je l'imaginais sous
l'espèce de la Barbe-Bleue ou même de quelque démon biscornu. Or j'avais
devant moi un vieux homme à barbe grise, avec de bons yeux timides et
tristes. Il regardait autour de lui, s'efforçait de sourire, n'y
parvenait pas, voulait parler, ouvrait la bouche, puis ayant bredouillé
quelques mots se taisait brusquement. Mais je savais que le diable peut
nous abuser en prenant toutes les formes, et, lorsque j'eus porté mon
attention sur la créature qui l'accompagnait, j'eus grand'hâte de me
réfugier dans la satisfaisante terreur de l'opinion que je m'étais,
jusque-là, forgée sur son compte.
C'était une petite créature menue et souriante, dont les yeux brillants,
impudents et amusés, nous examinaient tous les uns après les autres. Ma
science enfantine eut suffi à me la faire reconnaître pour sauvagesse, à
la couleur cuivrée de sa peau et à l'étrangeté de son costume, si je
n'avais trouvé plus séduisant et convenable de penser qu'elle arrivait
du plus profond de l'enfer. Ni son esprit ni son corps ne semblaient
pouvoir tenir en place; lasse bientôt de s'occuper de nous, elle promena
sa curiosité sur les objets et les meubles de notre salon à manger;
parfois elle tirait mon oncle par la manche et lui parlait dans une
langue gazouillante, sans doute pour lui demander des explications; mon
oncle étant trop troublé pour lui répondre, elle fit la moue, puis
sourit à un pot de confitures qui se trouvait sur la table; déjà elle
avançait la main vers lui; mais l'attitude sombre d'Ursule l'ayant
arrêtée en son dessein, elle s'assit par terre et se mit à jouer avec
ses pieds. Enfin, s'étant aperçue de ma présence, elle rampa vers moi,
engageante et amicale. Je me reculai lentement vers le mur, blême, et
prêt à pousser de grands cris. Elle s'arrêta, étonnée, et courut à la
fenêtre; l'air était vif; elle toussa: une petite toux argentine et
violente; alors mon oncle sortit de sa stupeur, et, terrifié comme une
oiselle dont l'oiselet se penche au bord du nid, courut mettre sur les
épaules de la petite diablesse un manteau qu'il portait sur son bras.
Elle lui sauta au cou, rit, et revint vers nous cramponnée à son bras.
Tout cela n'avait duré que quelques instants, et tous, ma grand'mère
furieuse, ma mère apitoyée, Ursule et moi remplis d'étonnement et
d'épouvante, nous nous taisions. Ce fut encore ma grand'mère qui rompit
le silence:
--Eh bien, monsieur mon frère, vous voilà joli... Et me direz-vous, s'il
vous plaît, ce que signifie cette singesse?
Mon oncle, ayant considéré sa soeur avec tristesse et résignation,
répondit:
--C'est la fille d'un roi... en vérité, ma soeur... la fille d'un roi au
pays malais, et je vous demanderai des égards, beaucoup d'égards...
Ma grand'mère, tout en s'indignant, fit de grands éclats de rire:
--Des égards! ah! ah! ah! voilà qui est bien! Des égards pour cette
créature qui n'est sans doute même pas baptisée, et qui ne pourrait
m'intéresser que si je la nourrissais dans une cage à la manière d'une
perruche!...
Barnabé de la Gontrie inclinait vers le sol sa tête déplorable; il
murmura:
--Vous n'êtes pas assez indulgente, ma soeur... tout le monde n'a point
le bonheur d'être sans reproches. Pour ce qui est du baptême, je puis
bien vous dire que je ne désire rien tant que l'instruction de Miariza,
que voici, dans la foi chrétienne.
Ma grand'mère haussa les épaules et, lasse d'être en colère, s'apaisa.
Mais il en fut autrement d'Ursule qui, l'oeil torve, allait grondant
entre ses dents:
--Sûr que les peaux que le Diable a roussies de cette manière n'ont
point de place marquée dans le Paradis.
Ce fut une grave question de savoir où l'on ferait coucher Miariza. On
décida tout d'abord qu'elle occuperait au-dessus des écuries une chambre
fort propre où nos cochers avaient dormi lorsque nous en avions. On
chargea mon oncle de l'y conduire, quand le moment en fut venu; mais
alors cette petite se mit à pousser des cris épouvantables; elle se jeta
aux pieds de mon oncle, embrassa ses genoux; de grosses larmes roulaient
sur ses joues cuivrées et l'on eût dit qu'on méditait de la conduire à
la mort. Finalement on dressa le lit de Miariza dans la chambre de
Barnabé, sur la demande qu'il en fit, sans doute dans le but de nous
rassurer. Ma grand'mère nous recommanda de barricader nos portes; pour
elle, elle n'y manquerait point, persuadée qu'il y avait tout à craindre
de la part de nos hôtes. Quand je fus dans la chambre de ma mère, qui
était aussi la mienne, je vis qu'elle ne tenait aucun compte de ces
conseils et je lui en fis l'observation. Elle me répondit:
--Ta grand'mère dit et fait ce qu'elle veut... Mais il ne faut pas avoir
peur de ton oncle: il est malheureux.
O ma chère maman, lorsque je vous revois aujourd'hui, vous partie à
jamais pour ce néant que peuplent seules les songeries de ceux qui sont
demeurés, c'est peut-être en cet instant de nos vies que vous
m'apparaissez sous les traits les plus précieux et les plus émouvants.
Vous êtes bien belle encore, maman, et si jeune sous vos grands cheveux
blonds dépeignés pour la nuit! Je me suis jeté dans vos bras et j'y
pleure de toutes mes forces. Comme j'ai honte d'avoir eu peur de mon
oncle et de la petite étrangère pour le vain plaisir de jouer avec cette
peur! Pourtant, lorsqu'il était entré, n'avais-je pas entrevu tout ce
qu'une destinée blâmable peut cacher d'infortune et d'innocence? Vous
m'avez presque fait comprendre dès ce jour-là que ni les bonnes actions
ni les mauvaises ne dépendent de nous, et qu'il n'existe en réalité
qu'une vertu, celle de savoir plaindre. Et c'est pourquoi, aujourd'hui,
où que vous soyez, que vous puissiez ou non m'entendre, il fallait que
je vous remercie d'avoir, par ces quelques mots, ouvert toute grande
pour ma petite âme la fenêtre qui donne sur les pays merveilleux de la
pitié et du pardon.
Mon pauvre oncle Barnabé! Le lendemain, si tôt que je le vis, un
irrésistible élan me fit sauter dans ses bras. Il en fut fort attendri.
Mais déjà les signes de Miariza, à défaut de son langage, que je
n'entendais point, me conviaient à jouer. Ma factice terreur de la
veille était loin et ce fut avec joie que je me mis en devoir de courir
après elle ou de m'en faire poursuivre; j'essayai de grimper avec elle
dans les arbres, mais elle était plus agile que moi et son rire clair
tintait toujours bien au-dessus de ma tête, en des régions où,
jusque-là, j'avais cru que les oiseaux seuls étaient capables de
s'aventurer. D'autres fois, sur la prairie, après des courses folles, je
parvenais à l'atteindre et nous roulions ensemble sur l'herbe en
poussant des cris joyeux; câline comme un jeune chien, Miariza s'amusait
à me mordre tout doucement; mais moi, alors, je ne bougeais plus; un
étrange plaisir faisait courir plus rapidement le sang dans mes veines,
et je regardais ses yeux brillants et les traits délicats de son visage
cuivré, et je respirais, pressé contre elle, un léger parfum de vanille
et de thé.
De ce jour, ma grand'mère vécut dans la tristesse irritée de son coeur.
Un grand malheur venait de la frapper. Une nuit, son chien Némorin avait
été par mégarde enfermé dans la cuisine. Un cochon, orgueil de nos
étables, y gisait éventré; l'ingénieuse Ursule se proposait de
l'accommoder en jambons et en saucisses. Mais la gloutonnerie de Némorin
surpassait encore sa laideur; pour charmer les ennuis de sa captivité,
il dévora tant et tant de cette inépuisable pitance qu'on le retrouva,
au matin, couché sur le carreau, le ventre tendu comme un tambour, la
langue haletante, les yeux suppliants; il mourut sur le coup de midi,
malgré les soins qui lui furent prodigués, après une agonie fort
douloureuse. J'étais dès lors le seul qui pût écouter les histoires de
ma grand'mère et subir les conséquences diverses de sa tendresse. Mais
la compagnie de Miariza me procurait des plaisirs plus séduisants et
plus nouveaux, et, d'ailleurs, les récits de ma grand'mère pâlissaient
singulièrement près de ceux au fil desquels, parfois, le soir mon oncle
Barnabé, m'ayant pris sur ses genoux, se laissait entraîner. Que
m'importaient Versailles, le roi, la reine et les coliques de la
Polignac, alors que d'immenses et merveilleux horizons m'étaient tout
soudain dévoilés?
Ciels contre l'azur de qui dansaient perpétuellement de chaudes
poussières d'or!... Sous les flots transparents, auprès des îles,
apparaissaient aux yeux des navigateurs, maritimes parterres de roses
rosées, les floraisons des récifs corallins; l'air du soir était animé
par l'ardent bourdonnement des abeilles affairées autour du butin que
leur fournissaient les arbres fleuris en toutes saisons; et les parfums
des fleurs sentaient déjà le miel des abeilles. Les indigènes à la peau
cuivrée, à l'ombre des cases, se plaisaient à des jeux puérils et
compliqués; les bruits de leurs rires et de leurs disputes se mêlaient
aux pépiements des perruches roses. Le long des humides prairies où la
vie fermentait, où les raflésias monstrueuses épanouissaient à même
l'écorce des arbres leurs fleurs purulentes et gorgées, les soeurs de
Miariza passaient sur leurs chariots traînés par des poneys minuscules;
elles vivaient, oisives et heureuses, jouant avec leurs colliers de
corail ou jonglant avec des balles de cornaline. Parfois les grands
anthropoïdes, cachés sous les forêts des montagnes, avaient reniflé dans
le vent leur odeur de vanille et de thé et venaient, égipans
formidables, les ravir jusque sur les prairies du littoral. Au soir, les
gongs résonnaient aux mains des prêtres; d'île en île les voix monotones
et sacrées saluaient l'apparition d'éclatantes étoiles, et le vent qui
se levait faisait longuement frissonner aux frontons des pagodes le
peuple aérien des clochettes de métal.
Et puis, un matin, la goélette repartait sur l'Océan, mollement poussée
par les brises vers une autre île aussi belle et fleurie, vers un autre
rêve...
C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait mon imagination. Ma
grand'mère comprit bien que je lui échappais; or ses souvenirs seuls
l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait bien qu'en les
racontant; Némorin étant mort, nul auditeur ne lui restait plus; alors
les ressentiments qu'elle nourrissait contre mon oncle gonflèrent
davantage son coeur et débordèrent bientôt en paroles amères et
injurieuses.
Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par la main, prenait la route
de la Gontrie. Il allait à tous petits pas, revenait, repartait, allant
chaque jour un peu plus avant. Mais l'angélus de midi sonnait toujours
au clocher de Sérimonnes avant qu'il eût vu les briques du toit
rougeoyer au milieu des branches vertes. Alors, se donnant à lui-même le
prétexte de l'heure, il reprenait d'un pas presque allègre le chemin de
notre maison. Il y avait environ huit jours qu'il était de retour et ce
manège semblait devoir ne pas prendre fin, quand ma grand'mère
accueillit mon oncle en ces termes:
--Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne pouvez pas vous décider à
rentrer chez vous? Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement
transformée en furie, ne vous saute au visage... Ah! ah! ah! ah!... vous
ne comptez pas pourtant passer ici le reste de vos jours? Nous n'avons
que faire chez nous d'un vaurien de votre sorte, ni des guenons et
autres bestioles dont il fait sa compagnie. Retournez chez vous... Si
votre dame vous bat, rendez-le-lui bien, et fasse le ciel que l'un des
deux reste sur le carreau et que l'autre crève à la suite de la
bataille. Parbleu, ce ne sera point une grande perte!...
Nous venions de nous mettre à table. Mon pauvre oncle baissa le nez sur
son assiette; la cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt des
larmes tombèrent dans son potage. Je n'y pus tenir, et à mon tour je me
mis à sangloter. Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée et,
regardant ma grand'mère avec des yeux brillants de colère, poussait des
cris aigus; tout son corps grêle et gracieux frémissait. Très triste, ma
mère était sortie.
A présent que j'y pense, comme il y avait loin de ce pauvre homme si
faible et si vieux qui pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses
bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie, qui avait ébloui Paris
au temps de son orageuse jeunesse! Mais du moins les invectives de ma
grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent son courage. Le
lendemain il s'arrêta devant la grille de son domaine, et enfin, le jour
qui suivit ce jour, pour la première fois depuis près de quinze ans, il
entra chez lui, et entendit les moineaux pépier, les dogues aboyer, le
jet d'eau bruire, tandis que le vent vagabond du matin faisait grincer
les girouettes et crépiter les unes contre les autres les aiguilles
métalliques des sapins et les feuilles vernies des magnolias.
De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé; ma grand'mère
triomphante chantait des chansons gaillardes de sa jeunesse et allait
répétant dans la maison:
--Ils se sont entredévorés, je vous dis, et la sauvagesse a mangé les
restes. Ainsi soit-il, et que les flammes de l'Enfer les tiennent au
chaud.
Elle avait un tel air d'assurance que je me sentais tout triste, malgré
l'invraisemblance de ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà
facile alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent. Non, Barnabé
de la Gontrie, ma chère tante Léocadie ne vous sauta pas au visage...
Comme je vois bien votre retour dans la maison de l'amour et de la
tristesse! Anne, qui fut votre nourrice, est allée avertir tout
doucement ma tante après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue
ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et ma tante est arrivée, les
yeux troubles, ne pouvant croire... Tant de fois elle avait rêvé ce
retour!... Elle a ouvert les bras, et peut-être a-t-elle eu la force de
sourire alors que vous n'aviez pas même celle de pleurer. Et vous êtes
resté trois jours accablé par une silencieuse douleur. Vous compreniez
alors ce que nous sommes, et comme il est facile de manquer sa vie; vous
saviez, trop tard comme tout le monde, qu'il aurait été bien simple de
rester auprès du bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main, au
lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous l'avait fait chercher
follement par toute la terre. Trop tard, trop tard!... Les injures de
votre soeur vous avaient attristé sans vous abattre; cette divine rosée
de la bonté et de l'amour allait vous achever: ainsi la rosée du ciel
donne plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et fait tomber en
pourriture celles qui déjà sont à moitié fanées.
Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps il avait été pieux, mais
l'âge l'avait incliné vers une exacte dévotion. Quelques instants avant
le premier appel des cloches à la grand'messe, les grelots fêlés
carillonnèrent sur la route au cou des rosses qui traînaient l'antique
berline de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du jardin, raide
en mes beaux habits. Mon oncle me fit bonjour de la main, et Miariza,
m'ayant aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient ceux des oiseaux
qu'affolait la lumière de cette matinée de printemps.
A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné de Miariza, s'avança vers
ma mère. Ils s'embrassèrent. Ma grand'mère, élevée dans les doctrines
des philosophes de l'autre siècle, se moquait de Dieu comme du Diable et
depuis longtemps n'allait plus à la messe, sous prétexte que sa goutte
la tourmentait. Nous étions donc à l'aise pour nous parler. Mais mon
oncle voulait avant tout exposer à ma mère son plus cher souci: il
désirait que Miariza fût baptisée et communiât; elle allait,
supposait-il, avoir bientôt quinze ans, et il était grand temps que la
vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous, ahuris par Miariza et la
présence de mon oncle dont le nom se murmurait de groupe en groupe, les
habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma mère dit: