follement amoureux, amoureux comme seuls peuvent le devenir ceux qui se
sentent incapables de poursuivre longtemps le même amour et ressemblent
à ces incurables qui chérissent la vie plus que le reste des hommes.
Barnabé n'est pas le seul à brûler pour elle; mais ils en restent tous
au même point, et cette femme est, vraiment, singulière.
Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois qu'elle danse dans
l'Opéra, mais personne ne pourrait dire d'où elle y est venue. Sa
beauté, comme elle toute, est étrange et mystérieuse; elle mêle
volontiers des fleurs à ses noirs cheveux qu'elle veut épars quand elle
danse; et c'est là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance,
svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que pour elle; ce n'est
plus une femme; c'est la déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette
musique qui paraît n'être alors que le rayonnement sonore de ses gestes;
son visage se transfigure, s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas
avoir d'autre désir que celui de cette passagère divinité que l'exercice
de son art lui confère. Un soir où plus que jamais elle était belle,
tandis que les spectateurs ravis l'acclamaient et que les fleurs
tombaient de partout autour d'elle, elle s'est pâmée de joie au milieu
de ses compagnes et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent son
esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux yeux sombres sont pleins de
menaces quand on parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas le
pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en entretenir. Quand les jeunes
gens pensent à elle, les héros à la mode accourent en eux, ils sentent
gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther et de René, et,
comprenant qu'ils poursuivent comme eux un rêve impossible, ils
voudraient bien mourir. Les plus hauts personnages se sont traînés à ses
pieds; elle a souri dédaigneusement.
Quand l'amour que lui portait le vicomte de la Gontrie fut manifeste,
tous les esprits furent piqués de curiosité: celui qui passait pour
irrésistible saurait-il triompher de la belle insensible? Les paris
furent ouverts... Hélas! ma pauvre tante, du temps où vous aviez le
droit de croire que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais soupçonné
que vous alliez devenir une pauvre femme destinée à l'amour et à la
douleur? Devant le beau Barnabé, vous fûtes sans défense; Achille devait
dompter l'Amazone. Et vous l'aviez si bien compris que, du jour où l'on
vous présenta cet homme, vous renonçâtes courageusement à un art dont
vous ne vous jugiez plus digne. C'était avouer à tous votre défaite,
mais que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse pour votre amour
l'humilité de cette confession?
La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine après la disparition de
Léocadie Logardin, fut un peu celle de tous les hommes qu'elle avait
méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au revenant et à son
illustre conquête. Mais il fallut s'en passer: l'un et l'autre
demeurèrent invisibles. On ne les excusa point de priver Paris d'un
alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement; quelques-uns
même ne tardèrent pas à concevoir un secret mépris pour ces gens que
l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui n'en allaient pas
moins filer le parfait amour dans l'ombre, comme le commun des mortels.
Et sans doute n'aurait-on point manqué de rire très fort si l'on avait
pénétré dans l'intimité de leur vie et de leurs entretiens. En vérité,
don Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit les plus grandes
dames, s'abandonnait auprès d'une ancienne danseuse aux séraphiques
plaisirs du plus chaste amour. Léocadie Logardin avait vendu son hôtel
pour aller habiter, dans un quartier lointain, un logis à demi rustique.
Au delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, dont les eaux
coulaient à cette époque dans une vallée presque feuillue, sous les
ombrages centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix d'une
maisonnette qu'entourait un petit jardin. Ce fut là que Barnabé, durant
un mois, accourut tous les matins, timide et joyeux comme un amoureux de
village rendant visite à sa fiancée; après le repas du soir, il rentrait
à cheval chez lui; dans la journée, ils faisaient de longues promenades
dans les banlieues, sans donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions
que celles de se tenir par la main et de se sourire longuement.
Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où s'effeuillaient les
dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, un soir d'octobre, étrangement
mélancoliques et las. Des rougeurs passaient sur le beau front de
Léocadie, et des flammes dans les yeux bleus de Barnabé; quand leurs
mains se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. L'hiver
allait venir: c'est la saison des véritables tendresses et l'âme
qu'envahit la tristesse des choses éprouve plus que jamais le besoin de
se réchauffer aux consolantes tiédeurs de l'amour. L'amant allait-il
encore tous les soirs partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le
vent et la neige, dans la nuit?... N'étaient-ils pas, après tout, les
seuls maîtres d'eux-mêmes?... Ils n'osaient pas se regarder; ils
regardaient l'immense déroulement du paysage. A gauche, c'étaient, à
travers les rideaux ondoyants des peupliers, les toits pressés les uns
contre les autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et les clochers; à
droite, les campagnes désertes et immobiles où les routes couraient vers
l'horizon; en face d'eux, par une sorte d'échancrure, ils voyaient au
loin le canal Saint-Martin miroiter entre les quais rosés à l'ombre des
tilleuls, et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, les grandes
ailes des moulins à vent qui tournaient désespérément sur les coteaux de
Belleville. Le soir était mélancolique comme l'adieu d'un mourant.
Barnabé ouvrit les bras, et les deux amants confondirent enfin leurs
larmes et leurs lèvres.
--Mon épouse, murmurait Barnabé...
Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à être l'épouse de Barnabé de
la Gontrie. Elle ne voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens
définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours; seulement elle entendait
que si Barnabé venait à se lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en
lui laissant en part la souffrance, et en emportant pour lui le souvenir
du bonheur. Mais Barnabé protesta, et jura si fort qu'un refus le
tuerait qu'il fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble
chapelle du faubourg Saint-Marceau que cette union fut bénie. Il n'y
avait là que de rares amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier
pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en termes brefs
l'événement à Mme et à M. de Castel-Baigts; il ne leur cachait pas
d'ailleurs quelle était la nouvelle Mme de la Gontrie. Il annonçait en
outre son prochain retour au pays. Il partit le surlendemain de son
mariage. Je laisse à penser l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent
à Sérimonnes.
Ils ne s'en soucièrent guère; les malédictions ne troublaient pas
Barnabé de la Gontrie. Quant à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur
avec la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, du reste,
eût-elle douté? Elle n'avait jamais connu de Barnabé que son amour, et
ne savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. Et, quand elle
vit un jour les voiles de l'ennui et de la mélancolie sur le front de
son époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. Elle le suivit,
anxieuse, à pas silencieux, dans les allées du parc où, comme au temps
de son adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant de grands
gestes au clair de lune. Elle espérait peut-être encore, à force
d'amour, le guérir d'une crise qu'elle croyait passagère.
Espérait-elle?... Un soir, ce fut en vain qu'on attendit Barnabé parti
dès l'aube pour la chasse. Toute la nuit on fouilla les ravines de la
montagne; mais, quand on se fut rappelé que le valet du vicomte, Cadet
Rémoulat, qui venait aussi de disparaître, avait prononcé, peu de jours
auparavant, d'un air mystérieux, certaines paroles, tous jugèrent les
recherches inutiles et furent d'avis que le «fou» s'était enfui et avait
fait des siennes encore une fois.
Voilà, et cette femme n'est pas morte, et autour d'elle la vie continue.
O ma tante de la Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure et
que la douleur à présent sanctifie, pleurez! Vous restez seule dans la
maison, sous les magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher au
vent de l'hiver, non point de l'hiver qui vint sur le premier baiser, et
qui s'annonçait fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui ne fuira
plus loin de vous, quand reviendra le printemps des choses. Pleurez! Le
ciel n'a jamais accordé le bonheur que pour mieux faire éprouver ensuite
l'amertume de la souffrance. Je vous le dis, moi qui mieux que personne
ai pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre... Le bonheur! Vous
l'avez eu un temps, et c'est fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a
plus rien à dire.
Pleurez...
Or, à deux années environ du départ de mon oncle et la veille même de
Noël, parut à Sérimonnes un personnage bizarre. Il avait les allures des
voyageurs misérables; il portait sur l'épaule un petit paquet au bout
d'un bâton, et tenait dans la main une grande cage remplie d'oiseaux
bizarres: apparemment il en était montreur et les promenait de bourg en
bourg, ce qui devait bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le
faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort longs; on devinait
qu'il n'avait pas dû en prendre soin depuis de longs mois. Son teint
semblait hâlé par les plus diverses intempéries.
Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs de Sérimonnes. On
savait encore qu'il avait demandé l'hospitalité à la vieille Félicité
Doigtdieu, laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable auprès des
vaches. Il paraissait plutôt innocent que malin, et, d'après les
quelques mots que Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très long
voyage, peut-être bien des Iles, et même de chez les Turcs. Ce qui
intriguait davantage les gens, c'était que l'étranger, à plusieurs
reprises, avait nommé certaines personnes de Sérimonnes, tout aussi bien
que s'il y avait vécu de longues années.
Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village. L'oncle du
cordonnier Heurteau était parti jadis pour le Brésil; on racontait qu'il
était devenu roi chez les sauvages et dormait sur des lits luisants de
diamants et d'or. Heurteau parlait volontiers de son oncle le Roi, qui
lui écrivait, disait-il, des lettres très tendres et lui promettait sa
succession, ce qui lui permettait de ne point toujours payer son dû chez
les fournisseurs émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer; il
croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu autrefois le visage de cet
homme, et malgré qu'il n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si
jeune, il se sentait envahi par une appréhension qu'il ne parvenait pas
à maîtriser.
Le voyageur traversa le village comme midi sonnait, acheta du pain et le
mangea sur les marches de l'église. Malgré la saison, le soleil était
chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine, sur la place, s'était
prise; à présent elle recommençait sa chanson monotone dans l'humble
vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper son museau dans le
même temps que le voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse.
Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant flairé, se frotta contre ses
jambes et jappa d'aise trois fois. L'heure était douce; sur le clocher,
les corneilles profitaient du jour pour se quereller bruyamment; les
toits luisaient; les pas d'un cheval et le grincement d'un char
résonnaient dans l'air cristallin. L'homme écoutait, regardait. Bientôt,
les curieux qui, cachés derrière leurs rideaux, ne laissaient se perdre
aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une Madeleine, accoudé à la
fontaine, auprès de la cage où les oiseaux, charmés par le soleil,
lustraient leurs ailes et voletaient.
Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il semblait très las;
parfois il s'asseyait sur le bord de la route, regardait les oiseaux,
s'assurait qu'il avait bien dans sa poche un certain papier et se
remettait en marche après quelque temps. Il atteignit la grille de la
Gontrie, entra et, sans hésitation, se dirigea vers la demeure. Les
chiens au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre engloutissait déjà
le soleil; les arbres étaient immobiles et nus; la nuit serait froide:
sur la surface du bassin qui allait de nouveau se prendre, le travail
silencieux de l'eau faisait courir de légers frissons circulaires; les
allées étaient couvertes de brindilles cassantes de sapins et de larges
feuilles mortes de magnolias qui, sous les pas, craquaient; c'était le
règne de l'hiver, de la tristesse et du silence. Seules les fumées qui
montaient droites du toit bas et large révélaient qu'on vivait là.
La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le visiteur avec inquiétude et
curiosité. Elle aussi le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir
Mme de la Gontrie. Anne lui dit:
--C'est bon; je vais la quérir.
Et elle disparut, après avoir fermé la porte et laissé le visiteur sur
le perron, par prudence.
Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se mit à trembler très fort.
--Dieu du ciel! C'est Cadet... Cadet Rémoulat... et il est tout seul.
Oh! mon Dieu, mon Dieu!...
Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, dans les bras d'Anne. Cadet
Rémoulat ne comprenait pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on lui
fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre dans sa poche, et bégaya:
--C'est moi... oui... J'arrive avec une lettre de mon maître et ces
oiseaux qui sont pour vous...
Alors le visage de Mme de la Gontrie s'éclaira, elle se précipita vers
Cadet Rémoulat, étreignit l'humble main qui avait porté la lettre.
--Anne, il vit et il ne m'oublie pas!... Que me dit-il? Qu'il me tarde
de lire cette lettre!... Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir
froid!... Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en train de mourir...
Lettre écrite par Barnabé de la Gontrie à son épouse, tandis qu'il se
trouvait en l'île de Bâli.
«Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère Épouse) d'excuser mon départ
imprévu. Il est, je le sais, aussi offensant pour mon renom de galant
homme que pour l'amour que je sais que vous me portez. Mais je me rends
justice en me disant qu'il n'y va point de ma faute; je ne suis pour
rien dans les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, et
c'est là ce qui me désespère. Si j'étais le maître de mes désirs, nul
doute que je ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des jours faciles
sous le ciel de mon pays natal. J'envie ceux qui se contentent, durant
leur vie, d'attendre le bonheur dans leur lit, et qui finissent par le
trouver dans le calme même de cette attente. Mais le destin en a ordonné
autrement de moi.
«Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir ma lettre, je suis l'hôte des
pays les plus lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des cieux
nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient en moi, et qu'un jour,
peut-être, je trouverais le port bienheureux où s'apaiseraient mes
inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne manquerai pas à vous le
faire savoir.
«Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux le huit d'avril, qui
tombait précisément le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat et
moi étions, pour la promenade, le long des quais, nous rencontrâmes une
compagnie de Levantins; ils nous saluèrent fort poliment; après quoi ils
nous contèrent leurs voyages. Ils nous dirent qu'ils faisaient le négoce
et arrivaient de Négritie. C'étaient de fort honnêtes gens et leur
société me charma. Ils me firent des présents, qui d'un poignard, qui
d'un arc curieusement ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils
acceptèrent. Ensuite, le garçon servant ayant apporté des cartes, ils
m'apprirent un jeu en usage dans leurs pays; c'est une espèce de brelan
assez compliqué, qu'ils nomment _mossib_; je perdis deux cents écus, non
sans prendre beaucoup de plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me
racontaient force merveilles sur les pays qu'ils avaient visités, et
j'admirai quelques belles filles qu'ils en avaient ramenées; elles
étaient d'une peau un peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien
faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents les plus blanches du
monde. Elles étaient originaires de Barbarie et vêtues, à la mode du
pays, de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des colliers de
cuivre; elles avaient des bagues à leurs pieds, lesquels étaient nus et
fixés par des bandelettes de cuir sur des semelles de liège fin. Les
Levantins comptaient en tirer profit en les vendant à de riches Turcs
pour l'ornement de leurs sérails; et, malgré que nul plus que moi ne
soit bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, lorsque je me
suis séparé de tout ce monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la
religion de Mahomet.
«Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis en goût pour les voyages, je
conçus le dessein de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison: nos
destinées sont des trames obscures où les événements sont brodés par le
hasard, et nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes... Je fis part
de mon projet à mes amis les Levantins, qui m'approuvèrent; ils
m'offrirent même de me conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau
bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. Tout d'abord, j'en
trouvai le prix un peu élevé, mais ces braves gens me firent comprendre
qu'il ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à qui on allait
confier sa vie et celle de quinze hommes.
«_L'Alcyon_ est une goélette de 120 tonneaux environ, élancée, légère
et, malgré tout, solide sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses
flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement le bienveillant
essor des brises. A la proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés
à la coque, les seins droits et la face tendue, comme si toute son âme
de captive était attirée vers le désir de la libre aventure. Que de
fois, par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait à délaisser mon
étroite cabine, je suis allé m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus
d'elle! La calme mer était toute lumineuse et nous glissions
insensiblement sur une immense étendue d'or phosphorescent où se
déroulait à notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène au-dessous
de moi, mais ma main elle-même ne pouvait arriver à caresser sa tête
pourtant toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait dans le
reflet de la mer. Elle était là, toujours près de moi et toujours
insaisissable, et je pensais qu'ignorant à jamais ma présence la captive
poursuivait, elle aussi, le coeur plein du désir des flots paternels, un
rêve qu'elle ne réaliserait pas.
«C'est par un beau matin de soleil, à l'heure du reflux, que nous avons
levé les ancres. Les quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la
courbe du croissant, orgueil des armes de la ville, semblaient danser
dans la lumière tourbillonnante. Les jurons des porte-faix qui
s'agitaient, la face empourprée sous les ailes du chapeau gascon, se
mêlaient aux appels des matelots et aux cris irrités et baroques
d'animaux étrangers que des montreurs achetaient près de nous. Et déjà
le vent gonflait les voiles; le pilote était à son poste; le moment de
partir était venu. Mes amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à
la goélette; nous nous embrassâmes. Et nous pleurions tous à chaudes
larmes.
«A quoi bon vous raconter en détail (ma bien chère Épouse) les
péripéties de mon voyage, et qu'importe d'ailleurs à celui qui va
cherchant par le monde les débris épars d'un rêve inconnu le souvenir
des lieux où il promena vainement son espoir et son anxiété? Je serai
donc bref.--Après avoir longé les rivages de Maroc, nous vîmes les
sables torrides du désert expirer dans les flots de l'Océan. J'eus
l'idée un moment de débarquer sur cette côte et d'y fonder un empire
dont personne ne m'aurait contesté la possession, quitte à le rendre
ensuite habitable par des conduits d'eau, ou d'une autre manière.
Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice du pouvoir suprême des
distractions qu'une vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me
représentèrent qu'une descente en ce pays risquait bien de n'être
profitable qu'aux seuls lions, fort nombreux en ces parages, et je
n'insistai pas. En revanche, à quelques jours de là, quand nous fûmes à
la hauteur de la Côte d'or, l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de
jeter les ancres.
«Les naturels nous donnèrent les marques de la plus vive sympathie. Or,
apprenez que j'avais fait faire avant mon départ une superbe livrée
galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la vue de quoi les sauvages le
prirent pour notre chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils le
suivaient, palpaient religieusement son habit, et, de temps en temps,
d'aucuns, le dépassant, s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés
de l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, j'imagine en signe de
soumission. Puis ils allaient de l'avant, faisant de grands bonds,
gesticulant et poussant des cris rauques que je jugeai être des chants
d'allégresse. Cadet Rémoulat en était tout confus. J'aurais souhaité que
vous fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous fîmes.
«Il se trouvait justement que, le roi du pays étant mort, il y avait
frairie pour l'avènement de son successeur. Nous assistâmes donc à
diverses réjouissances toute la journée. Au soir on vint nous chercher
de la part du prince. Il nous caressa les joues en manière d'amitié,
nous prit par la main et nous fit asseoir près de lui sur une sorte
d'estrade. La foule nous entourait, chantant un air monotone et
s'accompagnant en frappant des mains. Un vieillard fut conduit jusqu'à
nos pieds; il souriait. Puis un enfant de sept à huit ans survint qui
portait un grand sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent. Et
l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur le cou du vieillard. Comme
il maniait péniblement cette arme, à cause de son âge encore tendre, il
se passa bien trois quarts d'heure avant qu'il n'eût complètement
détaché la tête du tronc. On nous apprit que c'était un sacrifice en
usage à l'avènement des rois et que c'était un grand honneur d'être
choisi pour victime.
«Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois vous dire que les femmes
de la Côte d'or passent pour les plus jolies négresses qui soient. Tous
leurs soins se rapportent à plaire, et elles plaisent surtout par leur
extrême propreté et leur goût pour le libertinage. Tous les moyens leur
sont bons par lesquels elles espèrent apaiser le feu qui les dévore.
Leur impatience est si vive quand elles se trouvent avec un homme
qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses bras en arrachant
leurs vêtements pour accélérer le moment du plaisir. Le roi nous en
offrit de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat, qu'il avait logé
dans la case la plus confortable de la ville. Ce furent de beaux jours
pour lui; après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs, il s'en
était accommodé avec beaucoup de bonne grâce. Ses négresses surtout
semblaient le réjouir, encore que, la chaleur du climat aidant, il fût
visiblement très fatigué. Le matin, les naturels venaient le réveiller
par des chants et des danses; il se montrait et se laissait adorer
bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil, entouré d'une populace
admirative, il fabriquait des flûtes avec des roseaux, à la façon des
bergers de notre pays; il en donnait à qui en voulait et apprenait aux
sauvages les airs qui avaient charmé son enfance; plusieurs d'entre eux
finirent par s'en tirer fort bien, et je ne doute point qu'un jour, si
quelque voyageur pyrénéen aborde en ces contrées, il ne s'arrête
soudain, stupéfait d'entendre un motif de Despourrins modulé par des
lèvres noires.