Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est amoureux de la Logardin, et

follement amoureux, amoureux comme seuls peuvent le devenir ceux qui se

sentent incapables de poursuivre longtemps le même amour et ressemblent

à ces incurables qui chérissent la vie plus que le reste des hommes.

Barnabé n'est pas le seul à brûler pour elle; mais ils en restent tous

au même point, et cette femme est, vraiment, singulière.

Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois qu'elle danse dans

l'Opéra, mais personne ne pourrait dire d'où elle y est venue. Sa

beauté, comme elle toute, est étrange et mystérieuse; elle mêle

volontiers des fleurs à ses noirs cheveux qu'elle veut épars quand elle

danse; et c'est là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance,

svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que pour elle; ce n'est

plus une femme; c'est la déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette

musique qui paraît n'être alors que le rayonnement sonore de ses gestes;

son visage se transfigure, s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas

avoir d'autre désir que celui de cette passagère divinité que l'exercice

de son art lui confère. Un soir où plus que jamais elle était belle,

tandis que les spectateurs ravis l'acclamaient et que les fleurs

tombaient de partout autour d'elle, elle s'est pâmée de joie au milieu

de ses compagnes et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent son

esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux yeux sombres sont pleins de

menaces quand on parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas le

pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en entretenir. Quand les jeunes

gens pensent à elle, les héros à la mode accourent en eux, ils sentent

gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther et de René, et,

comprenant qu'ils poursuivent comme eux un rêve impossible, ils

voudraient bien mourir. Les plus hauts personnages se sont traînés à ses

pieds; elle a souri dédaigneusement.

Quand l'amour que lui portait le vicomte de la Gontrie fut manifeste,

tous les esprits furent piqués de curiosité: celui qui passait pour

irrésistible saurait-il triompher de la belle insensible? Les paris

furent ouverts... Hélas! ma pauvre tante, du temps où vous aviez le

droit de croire que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais soupçonné

que vous alliez devenir une pauvre femme destinée à l'amour et à la

douleur? Devant le beau Barnabé, vous fûtes sans défense; Achille devait

dompter l'Amazone. Et vous l'aviez si bien compris que, du jour où l'on

vous présenta cet homme, vous renonçâtes courageusement à un art dont

vous ne vous jugiez plus digne. C'était avouer à tous votre défaite,

mais que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse pour votre amour

l'humilité de cette confession?

La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine après la disparition de

Léocadie Logardin, fut un peu celle de tous les hommes qu'elle avait

méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au revenant et à son

illustre conquête. Mais il fallut s'en passer: l'un et l'autre

demeurèrent invisibles. On ne les excusa point de priver Paris d'un

alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement; quelques-uns

même ne tardèrent pas à concevoir un secret mépris pour ces gens que

l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui n'en allaient pas

moins filer le parfait amour dans l'ombre, comme le commun des mortels.

Et sans doute n'aurait-on point manqué de rire très fort si l'on avait

pénétré dans l'intimité de leur vie et de leurs entretiens. En vérité,

don Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit les plus grandes

dames, s'abandonnait auprès d'une ancienne danseuse aux séraphiques

plaisirs du plus chaste amour. Léocadie Logardin avait vendu son hôtel

pour aller habiter, dans un quartier lointain, un logis à demi rustique.

Au delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, dont les eaux

coulaient à cette époque dans une vallée presque feuillue, sous les

ombrages centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix d'une

maisonnette qu'entourait un petit jardin. Ce fut là que Barnabé, durant

un mois, accourut tous les matins, timide et joyeux comme un amoureux de

village rendant visite à sa fiancée; après le repas du soir, il rentrait

à cheval chez lui; dans la journée, ils faisaient de longues promenades

dans les banlieues, sans donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions

que celles de se tenir par la main et de se sourire longuement.

Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où s'effeuillaient les

dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, un soir d'octobre, étrangement

mélancoliques et las. Des rougeurs passaient sur le beau front de

Léocadie, et des flammes dans les yeux bleus de Barnabé; quand leurs

mains se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. L'hiver

allait venir: c'est la saison des véritables tendresses et l'âme

qu'envahit la tristesse des choses éprouve plus que jamais le besoin de

se réchauffer aux consolantes tiédeurs de l'amour. L'amant allait-il

encore tous les soirs partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le

vent et la neige, dans la nuit?... N'étaient-ils pas, après tout, les

seuls maîtres d'eux-mêmes?... Ils n'osaient pas se regarder; ils

regardaient l'immense déroulement du paysage. A gauche, c'étaient, à

travers les rideaux ondoyants des peupliers, les toits pressés les uns

contre les autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et les clochers; à

droite, les campagnes désertes et immobiles où les routes couraient vers

l'horizon; en face d'eux, par une sorte d'échancrure, ils voyaient au

loin le canal Saint-Martin miroiter entre les quais rosés à l'ombre des

tilleuls, et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, les grandes

ailes des moulins à vent qui tournaient désespérément sur les coteaux de

Belleville. Le soir était mélancolique comme l'adieu d'un mourant.

Barnabé ouvrit les bras, et les deux amants confondirent enfin leurs

larmes et leurs lèvres.

--Mon épouse, murmurait Barnabé...

Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à être l'épouse de Barnabé de

la Gontrie. Elle ne voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens

définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours; seulement elle entendait

que si Barnabé venait à se lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en

lui laissant en part la souffrance, et en emportant pour lui le souvenir

du bonheur. Mais Barnabé protesta, et jura si fort qu'un refus le

tuerait qu'il fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble

chapelle du faubourg Saint-Marceau que cette union fut bénie. Il n'y

avait là que de rares amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier

pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en termes brefs

l'événement à Mme et à M. de Castel-Baigts; il ne leur cachait pas

d'ailleurs quelle était la nouvelle Mme de la Gontrie. Il annonçait en

outre son prochain retour au pays. Il partit le surlendemain de son

mariage. Je laisse à penser l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent

à Sérimonnes.

Ils ne s'en soucièrent guère; les malédictions ne troublaient pas

Barnabé de la Gontrie. Quant à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur

avec la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, du reste,

eût-elle douté? Elle n'avait jamais connu de Barnabé que son amour, et

ne savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. Et, quand elle

vit un jour les voiles de l'ennui et de la mélancolie sur le front de

son époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. Elle le suivit,

anxieuse, à pas silencieux, dans les allées du parc où, comme au temps

de son adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant de grands

gestes au clair de lune. Elle espérait peut-être encore, à force

d'amour, le guérir d'une crise qu'elle croyait passagère.

Espérait-elle?... Un soir, ce fut en vain qu'on attendit Barnabé parti

dès l'aube pour la chasse. Toute la nuit on fouilla les ravines de la

montagne; mais, quand on se fut rappelé que le valet du vicomte, Cadet

Rémoulat, qui venait aussi de disparaître, avait prononcé, peu de jours

auparavant, d'un air mystérieux, certaines paroles, tous jugèrent les

recherches inutiles et furent d'avis que le «fou» s'était enfui et avait

fait des siennes encore une fois.

Voilà, et cette femme n'est pas morte, et autour d'elle la vie continue.

O ma tante de la Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure et

que la douleur à présent sanctifie, pleurez! Vous restez seule dans la

maison, sous les magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher au

vent de l'hiver, non point de l'hiver qui vint sur le premier baiser, et

qui s'annonçait fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui ne fuira

plus loin de vous, quand reviendra le printemps des choses. Pleurez! Le

ciel n'a jamais accordé le bonheur que pour mieux faire éprouver ensuite

l'amertume de la souffrance. Je vous le dis, moi qui mieux que personne

ai pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre... Le bonheur! Vous

l'avez eu un temps, et c'est fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a

plus rien à dire.

Pleurez...

Or, à deux années environ du départ de mon oncle et la veille même de

Noël, parut à Sérimonnes un personnage bizarre. Il avait les allures des

voyageurs misérables; il portait sur l'épaule un petit paquet au bout

d'un bâton, et tenait dans la main une grande cage remplie d'oiseaux

bizarres: apparemment il en était montreur et les promenait de bourg en

bourg, ce qui devait bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le

faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort longs; on devinait

qu'il n'avait pas dû en prendre soin depuis de longs mois. Son teint

semblait hâlé par les plus diverses intempéries.

Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs de Sérimonnes. On

savait encore qu'il avait demandé l'hospitalité à la vieille Félicité

Doigtdieu, laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable auprès des

vaches. Il paraissait plutôt innocent que malin, et, d'après les

quelques mots que Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très long

voyage, peut-être bien des Iles, et même de chez les Turcs. Ce qui

intriguait davantage les gens, c'était que l'étranger, à plusieurs

reprises, avait nommé certaines personnes de Sérimonnes, tout aussi bien

que s'il y avait vécu de longues années.

Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village. L'oncle du

cordonnier Heurteau était parti jadis pour le Brésil; on racontait qu'il

était devenu roi chez les sauvages et dormait sur des lits luisants de

diamants et d'or. Heurteau parlait volontiers de son oncle le Roi, qui

lui écrivait, disait-il, des lettres très tendres et lui promettait sa

succession, ce qui lui permettait de ne point toujours payer son dû chez

les fournisseurs émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer; il

croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu autrefois le visage de cet

homme, et malgré qu'il n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si

jeune, il se sentait envahi par une appréhension qu'il ne parvenait pas

à maîtriser.

Le voyageur traversa le village comme midi sonnait, acheta du pain et le

mangea sur les marches de l'église. Malgré la saison, le soleil était

chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine, sur la place, s'était

prise; à présent elle recommençait sa chanson monotone dans l'humble

vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper son museau dans le

même temps que le voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse.

Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant flairé, se frotta contre ses

jambes et jappa d'aise trois fois. L'heure était douce; sur le clocher,

les corneilles profitaient du jour pour se quereller bruyamment; les

toits luisaient; les pas d'un cheval et le grincement d'un char

résonnaient dans l'air cristallin. L'homme écoutait, regardait. Bientôt,

les curieux qui, cachés derrière leurs rideaux, ne laissaient se perdre

aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une Madeleine, accoudé à la

fontaine, auprès de la cage où les oiseaux, charmés par le soleil,

lustraient leurs ailes et voletaient.

Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il semblait très las;

parfois il s'asseyait sur le bord de la route, regardait les oiseaux,

s'assurait qu'il avait bien dans sa poche un certain papier et se

remettait en marche après quelque temps. Il atteignit la grille de la

Gontrie, entra et, sans hésitation, se dirigea vers la demeure. Les

chiens au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre engloutissait déjà

le soleil; les arbres étaient immobiles et nus; la nuit serait froide:

sur la surface du bassin qui allait de nouveau se prendre, le travail

silencieux de l'eau faisait courir de légers frissons circulaires; les

allées étaient couvertes de brindilles cassantes de sapins et de larges

feuilles mortes de magnolias qui, sous les pas, craquaient; c'était le

règne de l'hiver, de la tristesse et du silence. Seules les fumées qui

montaient droites du toit bas et large révélaient qu'on vivait là.

La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le visiteur avec inquiétude et

curiosité. Elle aussi le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir

Mme de la Gontrie. Anne lui dit:

--C'est bon; je vais la quérir.

Et elle disparut, après avoir fermé la porte et laissé le visiteur sur

le perron, par prudence.

Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se mit à trembler très fort.

--Dieu du ciel! C'est Cadet... Cadet Rémoulat... et il est tout seul.

Oh! mon Dieu, mon Dieu!...

Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, dans les bras d'Anne. Cadet

Rémoulat ne comprenait pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on lui

fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre dans sa poche, et bégaya:

--C'est moi... oui... J'arrive avec une lettre de mon maître et ces

oiseaux qui sont pour vous...

Alors le visage de Mme de la Gontrie s'éclaira, elle se précipita vers

Cadet Rémoulat, étreignit l'humble main qui avait porté la lettre.

--Anne, il vit et il ne m'oublie pas!... Que me dit-il? Qu'il me tarde

de lire cette lettre!... Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir

froid!... Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en train de mourir...

Lettre écrite par Barnabé de la Gontrie à son épouse, tandis qu'il se

trouvait en l'île de Bâli.

«Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère Épouse) d'excuser mon départ

imprévu. Il est, je le sais, aussi offensant pour mon renom de galant

homme que pour l'amour que je sais que vous me portez. Mais je me rends

justice en me disant qu'il n'y va point de ma faute; je ne suis pour

rien dans les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, et

c'est là ce qui me désespère. Si j'étais le maître de mes désirs, nul

doute que je ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des jours faciles

sous le ciel de mon pays natal. J'envie ceux qui se contentent, durant

leur vie, d'attendre le bonheur dans leur lit, et qui finissent par le

trouver dans le calme même de cette attente. Mais le destin en a ordonné

autrement de moi.

«Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir ma lettre, je suis l'hôte des

pays les plus lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des cieux

nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient en moi, et qu'un jour,

peut-être, je trouverais le port bienheureux où s'apaiseraient mes

inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne manquerai pas à vous le

faire savoir.

«Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux le huit d'avril, qui

tombait précisément le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat et

moi étions, pour la promenade, le long des quais, nous rencontrâmes une

compagnie de Levantins; ils nous saluèrent fort poliment; après quoi ils

nous contèrent leurs voyages. Ils nous dirent qu'ils faisaient le négoce

et arrivaient de Négritie. C'étaient de fort honnêtes gens et leur

société me charma. Ils me firent des présents, qui d'un poignard, qui

d'un arc curieusement ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils

acceptèrent. Ensuite, le garçon servant ayant apporté des cartes, ils

m'apprirent un jeu en usage dans leurs pays; c'est une espèce de brelan

assez compliqué, qu'ils nomment _mossib_; je perdis deux cents écus, non

sans prendre beaucoup de plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me

racontaient force merveilles sur les pays qu'ils avaient visités, et

j'admirai quelques belles filles qu'ils en avaient ramenées; elles

étaient d'une peau un peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien

faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents les plus blanches du

monde. Elles étaient originaires de Barbarie et vêtues, à la mode du

pays, de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des colliers de

cuivre; elles avaient des bagues à leurs pieds, lesquels étaient nus et

fixés par des bandelettes de cuir sur des semelles de liège fin. Les

Levantins comptaient en tirer profit en les vendant à de riches Turcs

pour l'ornement de leurs sérails; et, malgré que nul plus que moi ne

soit bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, lorsque je me

suis séparé de tout ce monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la

religion de Mahomet.

«Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis en goût pour les voyages, je

conçus le dessein de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison: nos

destinées sont des trames obscures où les événements sont brodés par le

hasard, et nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes... Je fis part

de mon projet à mes amis les Levantins, qui m'approuvèrent; ils

m'offrirent même de me conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau

bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. Tout d'abord, j'en

trouvai le prix un peu élevé, mais ces braves gens me firent comprendre

qu'il ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à qui on allait

confier sa vie et celle de quinze hommes.

«_L'Alcyon_ est une goélette de 120 tonneaux environ, élancée, légère

et, malgré tout, solide sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses

flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement le bienveillant

essor des brises. A la proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés

à la coque, les seins droits et la face tendue, comme si toute son âme

de captive était attirée vers le désir de la libre aventure. Que de

fois, par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait à délaisser mon

étroite cabine, je suis allé m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus

d'elle! La calme mer était toute lumineuse et nous glissions

insensiblement sur une immense étendue d'or phosphorescent où se

déroulait à notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène au-dessous

de moi, mais ma main elle-même ne pouvait arriver à caresser sa tête

pourtant toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait dans le

reflet de la mer. Elle était là, toujours près de moi et toujours

insaisissable, et je pensais qu'ignorant à jamais ma présence la captive

poursuivait, elle aussi, le coeur plein du désir des flots paternels, un

rêve qu'elle ne réaliserait pas.

«C'est par un beau matin de soleil, à l'heure du reflux, que nous avons

levé les ancres. Les quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la

courbe du croissant, orgueil des armes de la ville, semblaient danser

dans la lumière tourbillonnante. Les jurons des porte-faix qui

s'agitaient, la face empourprée sous les ailes du chapeau gascon, se

mêlaient aux appels des matelots et aux cris irrités et baroques

d'animaux étrangers que des montreurs achetaient près de nous. Et déjà

le vent gonflait les voiles; le pilote était à son poste; le moment de

partir était venu. Mes amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à

la goélette; nous nous embrassâmes. Et nous pleurions tous à chaudes

larmes.

«A quoi bon vous raconter en détail (ma bien chère Épouse) les

péripéties de mon voyage, et qu'importe d'ailleurs à celui qui va

cherchant par le monde les débris épars d'un rêve inconnu le souvenir

des lieux où il promena vainement son espoir et son anxiété? Je serai

donc bref.--Après avoir longé les rivages de Maroc, nous vîmes les

sables torrides du désert expirer dans les flots de l'Océan. J'eus

l'idée un moment de débarquer sur cette côte et d'y fonder un empire

dont personne ne m'aurait contesté la possession, quitte à le rendre

ensuite habitable par des conduits d'eau, ou d'une autre manière.

Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice du pouvoir suprême des

distractions qu'une vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me

représentèrent qu'une descente en ce pays risquait bien de n'être

profitable qu'aux seuls lions, fort nombreux en ces parages, et je

n'insistai pas. En revanche, à quelques jours de là, quand nous fûmes à

la hauteur de la Côte d'or, l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de

jeter les ancres.

«Les naturels nous donnèrent les marques de la plus vive sympathie. Or,

apprenez que j'avais fait faire avant mon départ une superbe livrée

galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la vue de quoi les sauvages le

prirent pour notre chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils le

suivaient, palpaient religieusement son habit, et, de temps en temps,

d'aucuns, le dépassant, s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés

de l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, j'imagine en signe de

soumission. Puis ils allaient de l'avant, faisant de grands bonds,

gesticulant et poussant des cris rauques que je jugeai être des chants

d'allégresse. Cadet Rémoulat en était tout confus. J'aurais souhaité que

vous fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous fîmes.

«Il se trouvait justement que, le roi du pays étant mort, il y avait

frairie pour l'avènement de son successeur. Nous assistâmes donc à

diverses réjouissances toute la journée. Au soir on vint nous chercher

de la part du prince. Il nous caressa les joues en manière d'amitié,

nous prit par la main et nous fit asseoir près de lui sur une sorte

d'estrade. La foule nous entourait, chantant un air monotone et

s'accompagnant en frappant des mains. Un vieillard fut conduit jusqu'à

nos pieds; il souriait. Puis un enfant de sept à huit ans survint qui

portait un grand sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent. Et

l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur le cou du vieillard. Comme

il maniait péniblement cette arme, à cause de son âge encore tendre, il

se passa bien trois quarts d'heure avant qu'il n'eût complètement

détaché la tête du tronc. On nous apprit que c'était un sacrifice en

usage à l'avènement des rois et que c'était un grand honneur d'être

choisi pour victime.

«Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois vous dire que les femmes

de la Côte d'or passent pour les plus jolies négresses qui soient. Tous

leurs soins se rapportent à plaire, et elles plaisent surtout par leur

extrême propreté et leur goût pour le libertinage. Tous les moyens leur

sont bons par lesquels elles espèrent apaiser le feu qui les dévore.

Leur impatience est si vive quand elles se trouvent avec un homme

qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses bras en arrachant

leurs vêtements pour accélérer le moment du plaisir. Le roi nous en

offrit de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat, qu'il avait logé

dans la case la plus confortable de la ville. Ce furent de beaux jours

pour lui; après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs, il s'en

était accommodé avec beaucoup de bonne grâce. Ses négresses surtout

semblaient le réjouir, encore que, la chaleur du climat aidant, il fût

visiblement très fatigué. Le matin, les naturels venaient le réveiller

par des chants et des danses; il se montrait et se laissait adorer

bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil, entouré d'une populace

admirative, il fabriquait des flûtes avec des roseaux, à la façon des

bergers de notre pays; il en donnait à qui en voulait et apprenait aux

sauvages les airs qui avaient charmé son enfance; plusieurs d'entre eux

finirent par s'en tirer fort bien, et je ne doute point qu'un jour, si

quelque voyageur pyrénéen aborde en ces contrées, il ne s'arrête

soudain, stupéfait d'entendre un motif de Despourrins modulé par des

lèvres noires.

L'amour fessé · 第 3 / 9 段