J'entre et je regarde autour de moi. C'est une chambre comme les autres

chambres, à cela près qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement

mélancolique des choses qui se sont déshabituées d'être frôlées par les

hommes. A mon arrivée, elle dormait véritablement; à présent, la table

sous un tapis vieillot, les chaises et les fauteuils où l'on ne s'assied

plus, le lit où depuis longtemps n'a dormi personne semblent me

considérer avec étonnement et tristesse. Sur une console, dans une cage

dorée, un oiseau de bois peint est perché, les ailes étendues, le bec

ouvert. Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, j'aperçois un

tableau; je l'examine un instant, puis je voudrais revenir vers des

objets qui m'intéressent davantage, vers l'oiseau, par exemple; mais

c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le quitter, et je sens que je

dois le regarder encore... J'y pense: il paraît que Léonard de Vinci

inscrivit sur la toile de la Joconde une formule magique; d'où l'attrait

singulier qu'a le visage de cette femme; on me conta même jadis que

d'aucuns étaient devenus fous pour avoir contemplé ce chef-d'oeuvre trop

longtemps: peut-être celui qui peignit le tableau de la Gontrie, et

qui certes n'était pas un grand artiste, était-il un grand

magicien?--Peut-être.

Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les marguerites sont grandes

comme les arbres, sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent

assez bien des colombes, des Satyres ont attaché l'Enfant Amour au socle

sur lequel sourit la statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement,

ils frappent de verges ses fesses nues; le marmot divin pleure

d'indignation et de rage; il tente de briser ses liens et sa bouche

s'ouvre comme pour crier à l'aide. Mais de partout le choeur des

chèvrepieds arrive vers lui, triomphant et vindicatif; une vie équivoque

et silvestre grouille sous la feuillée, de rousses toisons se devinent

derrière les haies, des cornes pointent entre les branches; au loin,

dans un sentier, un villageois et une villageoise, portant des javelles

et des corbeilles, passent indifférents. C'est tout...

Et je demeure là, les bras ballants, les yeux écarquillés, et cette

fascination est si puissante que je n'ai point pensé à être

désappointé... Je n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes; mais il y

avait mieux que cela dans la chambre fermée, et, en cet âge où l'on

distingue encore mal son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas

toute ma destinée que je viens d'y pressentir obscurément?

Des pas se rapprochèrent: c'était la vieille Anne qui me cherchait pour

le goûter:

--Tu étais donc là?... Il y a un quart d'heure que je te cherche... Que

regardes-tu? Cette image?... Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a pas

été sage; et les diables lui donnent des coups de bâton.

Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr qu'elle ne disait pas

vrai.

--Allons, viens!

Mais je cherchais désespérément un moyen de ne point partir encore. Je

questionnai Anne, qui était encline à bavarder:

--Qu'est-ce que ceci... et cela... et cet oiseau?

--Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle Barnabé qui l'avait

fabriqué. Il avait mis dans son coeur une machine qui le faisait

chanter: je ne sais pas quel était le système. Ton oncle est parti, nous

avons tous perdu le secret, et le petit oiseau ne chante plus...

* * * * *

Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques minutes plus tard, mon

âme, en vérité, était prête à comprendre toute votre tristesse et il ne

me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre vie.

A présent, je la connais.

II

Ce fut sur le tard de son mariage, et comme il ne s'y attendait plus

guère, que le vicomte Pierre de la Gontrie eut un fils. Il s'en réjouit

fort, mais sa femme en mourut. Il se trouva dans une situation pareille

à celle du prince Gargantua vis-à-vis de son fils Pantagruel et de sa

femme Badebec. Son caractère expansif, que celui de ma grand'mère

rappelait, paraît-il, assez bien, se donna libre cours; pendant quelques

jours il remplit le village par les cris de sa douleur et de sa joie, et

laissa tour à tour l'une et l'autre déborder en larmes ou en rires dans

les bras de ses amis et de son intendante, qui était aussi sa maîtresse

à l'occasion. Puis, comme il était lettré et avait jadis brillé à la

cour de France par son esprit, il composa une poésie sur ce double

événement; je regrette fort de ne la point retrouver aujourd'hui, car,

l'ayant lue jadis, je me rappelle que les ciseaux de la Parque y étaient

bien agréablement mêlés à ceux de l'accoucheuse.

J'imagine qu'ayant ainsi essayé, avec l'aide des Muses, de mettre sa

douleur et sa joie hors de lui-même, il lui advint bientôt, comme c'est

l'ordinaire, de les sentir moins bruyantes en lui; du reste, à défaut

des Muses, le temps se fût chargé de cet office. Mais M. de la Gontrie

n'en chérit pas moins le petit Barnabé, qui poussait gaillard, et qui, à

n'en juger que par sa précoce bonne mine, promettait de ne point laisser

s'évanouir de sitôt l'antique nom qu'il portait.

L'enfant grandit. Il était fort beau, mais un homme avisé n'aurait point

tardé à s'inquiéter de son caractère. M. de la Gontrie, en son orgueil

paternel, n'en faisait rien. Barnabé aimait à se promener au clair de

lune en faisant des gestes exaltés, soit! c'était qu'il nourrissait déjà

de grands desseins; emporté, d'autres fois, et tout agité de furieuses

colères, il rossait d'importance les domestiques: très bien! cela

sentait son gentilhomme; il chassait de race. D'ailleurs, il n'y avait

point à mettre en doute l'excellence de ses dispositions naturelles, car

il était fort dévot et craignait Dieu.

A vrai dire, ce qui semble avoir caractérisé dès l'enfance Barnabé de la

Gontrie, ce fut une inquiétude qui ne lui laissait en paix l'âme ni le

corps. Il semblait toujours qu'il lui manquât quelque chose, et jamais

on ne vit dans ses yeux cette heureuse clarté qui témoigne d'une entière

satisfaction physique ou morale; ils brillaient toujours d'un éclat

fiévreux. En outre Barnabé s'ennuyait perpétuellement, et il est

probable que les efforts désespérés qu'il faisait à chaque instant pour

sortir du lac bourbeux et stagnant de l'ennui lui valaient son

inquiétude. Elle se marqua, lorsque vint l'adolescence, par une

curiosité ardente, mais vite lassée de toutes choses. Il colligea et

étudia d'abord les minéraux, les plantes et les insectes. Le vicomte

Pierre accourait chez les amis: «En vérité, mon fils sera un grand

physicien...» Mais Barnabé laissa bientôt la poussière s'accumuler sur

ses collections. Alors il essaya de fabriquer une machine pour s'envoler

dans l'air à la façon des oiseaux. Le vicomte menait grand train dans le

village: «Mon fils deviendra un mécanicien glorieux, le plus glorieux

des mécaniciens...» Le futur mécanicien manqua de se tuer en se

précipitant du haut d'un toit, les bras armés d'immenses ailes de

carton, et, dégoûté de ces expériences violentes, se plongea dans la

lecture. Il dévora Rousseau et commença sur-le-champ un traité «du

Bonheur». Son père allait le récitant de porte en porte et s'exclamait:

«Quel philosophe nous allons avoir!...»

Mais, quand il mourut, à quelque temps de là, le pauvre homme eût été

bien gêné pour définir la partie des sciences ou des arts humains que

son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes sur les plus hauts

rayons de la bibliothèque, celui-ci, pour le moment, élevait de la façon

la plus singulière divers animaux dans des cabanes et des cages par lui

aménagées au fond du parc. Ces animaux étaient rangés par couples; mais

le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes; un cerf était

logé avec une jument, une biche avec un taureau, un gros lézard des

rochers avec une couleuvre; la cage qui l'intéressait le plus était

celle qu'un bouc partageait avec une guenon de grande taille; de

celle-ci, un jeune homme du pays qui s'était mis en tête de courir le

monde, M. de Parpelonne, lui avait fait don. Barnabé passait des nuits à

épier ces deux animaux par un trou aménagé dans une planche; ses yeux

brillaient, ses narines frémissaient d'impatience; le plus souvent ces

bêtes se livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles sortaient,

l'une couverte de horions, l'autre meurtrie de coups de cornes.

Barnabé de la Gontrie voulait, comme on l'a peut-être deviné, renouveler

par ces étranges accouplements certaines espèces d'êtres. Pour lui, il

ne doutait pas que les jumarts, les licornes et les satyres n'eussent

existé jadis; pour qu'il fût donné aux hommes de les revoir, il

suffisait de reconnaître les circonstances où les entrevues de leurs

disparates parents risquaient d'être efficaces; il y tâchait, et l'on va

voir jusqu'à quel point d'impudence le conduisit l'ardeur qui

l'enflammait pour cette science bizarre.

Il semblait en tenir surtout pour les satyres, à en juger par l'intérêt

qu'il portait aux ébats, pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon.

Sans doute il eût été charmé de voir cette race poétique se répandre

dans nos montagnes, et jouer du pipeau près des bergers à l'heure des

étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas devoir couronner son

entreprise, il sépara la guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs

fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne, il entendit les

bêlements du bouc bruire plus acres et plus chaleureux, ainsi qu'il

arrive lorsque ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit allait

descendre. Sous les voûtes du bois le vent soulevait doucement les tas

des feuilles mortes, et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons

se traînaient sur le sol. Le moment était venu; les yeux de Barnabé

brillèrent plus que jamais; il alla prendre la guenon et la conduisit

dans la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci, comme par le passé,

la reçut à coups de cornes. Barnabé dut se résigner à les séparer de

nouveau, puis s'assit le front dans les mains.

Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il porta soudain son

attention sur un détail qu'il avait jusque-là considéré comme

négligeable: ce n'était point une face de singe, mais bien un visage

humain que les auteurs les plus compétents attribuaient aux satyres, et,

sans doute, il en était arrivé à ce point de sa méditation, lorsqu'une

jeune paysanne vint à passer. Il hésita un instant, puis se leva,

l'appela. Dans l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que

quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme du jeune vicomte;

jolie, elle souriait de ses dents fraîches et sans doute eût volontiers

accordé ce qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha, rit

plus nerveusement. Alors Barnabé tira une bourse de sa poche, fit luire

de l'or et, brusquement, expliqua à la paysanne ce qu'il attendait

d'elle. Elle demeura bouche bée, puis tenta de fuir, ayant compris. Mais

lui l'empoigna brutalement, et sans se soucier de ses cris la poussa

dans l'étable. Il regarda: le bouc flaira longuement la femme, puis,

soudain, se dressa contre elle, immense et obscène; les cris de la

prisonnière devenant plus aigus, des voisins s'émurent, des pas

résonnèrent sous le bois; alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné,

ouvrit la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent, la lune

s'étant levée, un grand bouc en folie qui poursuivait une fille sous sa

clarté bleue.

Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros scandale. Ma grand'mère

furieuse accourut et débita par devant son frère un sermon long et

bruyant; il l'écouta poliment, puis la pria de sortir, ce qu'elle fit

avec toutes sortes d'imprécations. «Monsieur mon beau-frère, lui dit M.

de Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des filles.» Tout le

village s'indignait et l'affaire aurait pu mal tourner, si mon oncle

n'avait été le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom n'avait

commandé le respect, à défaut de sa personne.

Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences; non point qu'il prît en

considération l'opinion des hommes; mais il ne pensait pas qu'il lui fût

possible d'arriver pour l'heure à un résultat satisfaisant, et ensuite

ces occupations le retenaient depuis assez de temps pour l'avoir lassé.

Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia encore Sérimonnes par

mille extravagances. Ainsi, lorsqu'advint ce que je viens de conter, le

curé n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la Sainte Table, il le

rossa sur la place, à la sortie de la grand'messe; puis il se repentit,

s'humilia, et finalement fit dans l'Église une confession publique qui

sut émouvoir les coeurs les plus endurcis. Il faillit même se marier,

mais au dernier moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant refusé

à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il cria bien haut qu'à ce

marché il risquait fort d'être volé, et rompit avec éclat. Après quoi,

un beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à son beau-frère

qu'ait allait à Paris pour se former aux belles manières. M. de

Castel-Baigts répondit que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le

mieux, et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche, fort content de

lui-même.

Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire. Je parle de

mon oncle de la Gontrie d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées

dans ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits de vive voix. Il

resterait encore bien des lacunes, si mon imagination ne les comblait

pas; d'ailleurs la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement

sur le fond de mes pensées familières que je ne dois pas me tromper bien

souvent, et, me tromperais-je, que cela encore ne serait rien, car mes

erreurs ne pourraient que le rendre plus ressemblant à lui-même.

Je dois avouer pourtant que je serais bien en peine de dire ou

d'imaginer ce qu'il fit la première année de son séjour à Paris. Je sais

seulement qu'il s'accommoda difficilement des logements que cette ville

lui offrait, et qu'il vagabonda de quartier en quartier, puisque les

lettres qu'on lui adressait avaient grand'peine à le trouver d'un mois à

l'autre. C'est le 13 février 1820 qu'il reparaît en pleine lumière.

Il est à l'Opéra, dans la loge de Mme Leprat-Montoleau, épouse d'un gros

financier et maîtresse de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine,

mais sa beauté étrange et comme exotique flatte au plus haut point le

goût amoureux de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un teint

chaud, et une taille espagnole qui fait craquer ses basquines. Je ne

sais qui l'a surnommée Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant

d'errer en sa compagnie à travers les forêts exubérantes du

Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et prise fort pour

l'instant le jeune vicomte de la Gontrie, son compatriote. Comme le

monde connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et les regards

qu'ils échangent expriment éloquemment leurs âmes; parfois, comme pour

conter des secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la belle et

sauvage tête brune, qu'orne un turban oriental surmonté d'une plume

d'autruche, et l'on voit alors se gonfler doucement d'admirables seins

mi-nus, qu'une large ceinture de moire rehausse presque jusqu'au visage

de l'amant. Dans la loge voisine, qui est celle de Mme de Broglie, M. le

chevalier de Lamartine, un poète d'avenir, fait à leur propos l'éloge de

l'amour. Et il raconte, avec un léger accent bourguignon, une aventure

qu'il eut récemment dans les environs d'Aix; il y joint un poétique

commentaire, car on entend parfois se glisser dans son discours la molle

harmonie d'un vers et les beaux noms de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte

est long, mais, dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre, les

uns parce que l'amour leur fait oublier le temps, les autres parce que

c'est un délice d'écouter M. le chevalier, superbe en son habit bleu

tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et qui, les cheveux chassés

par l'inspiration en avant des tempes, serre sur son coeur son chapeau

_tromblon_ aux ailes superbes.

Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait, M. Leprat-Montoleau est

entré dans sa loge à grand fracas; sa redingote à quintuple collet est

tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a loin de ce gros homme aux

yeux furibonds, qui renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au

Sganarelle ignorant et satisfait que le monde entoure d'un mépris

compatissant et ironique. Il doit tout savoir! En vain un illustre

chanteur s'évertue à soupirer sur la scène «Beaux yeux d'Almire...», il

est un trio, dans la salle, qui passionne bien autrement les

spectateurs. Mais tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés

sonne très haut:

--C'est entendu, Monsieur; vous êtes cocu! Mais ce n'est pas le moment

de vous en apercevoir. Sortez!

Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar et la redingote à

quintuple collet disparaissent dans l'ombre du couloir.

A-t-on rêvé?... En vain les jeunes gens et les femmes adressent à

l'amour triomphant un murmure d'approbation; très calmes, Barnabé de la

Gontrie et Mme Leprat-Montoleau écoutent la pièce, et semblent y prendre

beaucoup d'intérêt. Ils partent quelques instants avant la fin pour

échapper à l'attention de la foule; mais ils n'échappent point à M.

Leprat-Montoleau, qui, à la sortie du théâtre, vociférant pour un chacun

son indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges et des

badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître les objets de sa colère et

bondit. Barnabé, toujours calme, tient à distance, de son bras droit

tendu, le gros homme qui gesticule et crie devant lui. La foule

s'amasse; les spectateurs sortent.

--Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous laisser en paix; mais j'ai

peur à présent que votre ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et

sur moi. Il faudra donc que je vous tue; c'est une affaire entendue,

Monsieur; mais, pour l'instant, allez au diable...

--Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se tournant vers son amante,

prenez ma voiture et faites-vous conduire en mon logis...

Soudain des cris retentissent tout près de là, et Barnabé y court suivi

par des rires flatteurs et des applaudissements. Des voix effrayées

murmurent: «On vient de frapper Monseigneur... On vient de tuer

Monseigneur le Duc.» Barnabé arrive à temps pour recevoir dans ses bras

Mme du Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des torches, il

regarde Mgr le duc de Berry qui, très pâle et les yeux grands ouverts,

est couché sur des coussins de sa berline; auprès de lui, la Duchesse,

ses blonds cheveux évaporés, exhale sa douleur en cris perçants; un peu

plus loin, la foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il tienne encore

dans sa main l'instrument de son crime, se contente de sourire et de

lever les yeux au ciel. «Faites-lui grâce!...» murmure le blessé.

Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et Barnabé, escorté d'une dame

de compagnie, y transporte son précieux fardeau. Mme du Cayla ouvre les

yeux, reconnaît l'heureux rival du financier, et lui sourit. Le commis

cherche des sels; il se démène furieusement, la cravate mal ajustée, les

yeux bouffis de sommeil; il s'écrie:

--Quel événement! Quel malheur! Et quel beau sujet de tragédie!... Car

je suis poète, oui. Monsieur, poète!...

Et puis les soldats écartent la foule devant la porte et, tandis que,

toute émue encore, la belle Égérie du vieux monarque impotent et galant

s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit entrer dans la

boutique la civière où râle l'agonisant royal, et il entend retentir de

plus en plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un incendie qui

court de maison en maison et de rue en rue, la rumeur indignée et

douloureuse de la ville réveillée.

Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé tua en duel M.

Leprat-Montoleau, et, bien que l'assassinat du duc occupât alors les

esprits, le retentissement de cette aventure y laissa une place pour

Barnabé. Alors tous les yeux se tournèrent vers lui; les femmes en

rêvèrent. Le roi lui-même, à qui Mme du Cayla en parlait souvent, le fit

mander. Il le reçut familièrement installé dans le fauteuil où la masse

bouffie de sa graisse sénile demeurait écroulée toute la journée; il lui

dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu jadis le vicomte Pierre de

la Gontrie à Versailles, et eut des mots attristés, quand il le sut

mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont on avait entouré sa

bonne amie durant la nuit tragique et ne laissa point Barnabé partir

sans lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il venait justement

de parfaire.

Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie féminine. Il

s'aperçut que Mme Leprat-Montoleau promenait un peu partout, et jusque

dans de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait apaiser. Quand

il n'en douta plus, il fut pris d'une immense fureur, roua de coups de

bottes la plus belle croupe que Paris possédât à cette époque et chassa

l'amante infidèle. Mais l'ayant chassée il tomba dans l'abattement; non

point pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts des consolations

s'offrirent.

Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des duels retentissants et de

belles amours marquèrent à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais

point fini de sitôt, si je voulais raconter ou même résumer ces

événements, car, à la vérité, Barnabé de la Gontrie vécut en quelques

mois bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes dans toute leur

existence. Je puis affirmer qu'il laissa loin derrière lui ces héros que

M. de Balzac fait parfois passer dans ses romans, à la manière de

météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa façon puisque, pour un

temps, Paris pardonnerait tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha

les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie. Il fallait le voir

marcher en maître au Palais-Royal et sur les boulevards, ou passer dans

une fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les jeunes hommes

copiaient ses costumes; au milieu de l'amour et de l'admiration, il

allait, imperturbable, la boutonnière fleurie, fatal, byronien et beau,

avec ses yeux bleus un peu moqueurs et ses grands cheveux noirs en

tempête.

Il aima Mme de Mériandre; elle était jalousement gardée par son mari,

barbon morose et méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et de ses

admirateurs, Barnabé renouvela les ruses amoureuses qu'imaginèrent les

poètes et les conteurs du temps jadis. Beaucoup, à cette époque, se

firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la nuit, après qu'il avait

attaché son cheval à un arbre du boulevard de Gand, où la belle

habitait, monter jusqu'à sa chambre par une échelle de corde qu'elle lui

lançait. Il lui advint de choir et de se casser un bras; il fut soigné

par la douce et jolie Mme de Rocmorelle, qui était précisément la

meilleure amie de Mme de Mériandre.

Mais depuis quelque temps on avait remarqué qu'il n'était plus le même.

Son humeur devenait fort inégale; il tombait parfois dans la mélancolie.

Le bruit courut qu'il était ruiné, et Mme de Rocmorelle vint lui offrir

ses bijoux. Il haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître

devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une offre injurieuse. Tout

simplement il avait été repris par l'ennui. Il venait de se faire

construire à Auteuil un petit hôtel; d'illustres artistes avaient

contribué à l'embellir et c'était une habitation délicieuse. Un jour il

déclara qu'il l'avait prise en horreur et qu'il la brûlerait; il fit

comme il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était demeuré au

milieu des flammes, et qu'à présent le beau la Gontrie n'était plus que

cendre et poussière; on en parla beaucoup, puis moins.

Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer à le savoir jamais. Il

est probable qu'il avait quitté Paris et même la France. Mais il n'avait

point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se montra de nouveau,

et dans le moment même que l'on commençait à l'oublier; c'était donc en

somme fort peu de temps après son prétendu suicide, car l'oubli est pour

ceux qui partent comme la vermine pour les morts: il a vite accompli son

oeuvre.

C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons, mais il délaisse à

présent les loges des belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à

présent de tout ce monde dont il a fait les délices. On l'aperçoit dans

sa baignoire tous les soirs au moment du ballet, puis, le ballet fini,

il s'en va très vite. Et l'on dit:

--Le vicomte est amoureux de la Logardin. Avez-vous remarqué ses yeux,

lorsqu'elle est sur la scène?

Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai dire, tant d'entre elles

connaissent si bien les yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il

est près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas grand mérite à ne pas

se tromper.

L'amour fessé · 第 2 / 9 段