CHARLES DERENNES
L'Amour fessé
--ROMAN--
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMVI
DU MÊME AUTEUR
L'ENIVRANTE ANGOISSE, poèmes (chez Ollendorff), 1904. 1 vol.
LA TEMPÊTE, poèmes (chez Ollendorff), 1906 1 vol.
_En préparation:_
LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ:
Cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 5.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
A
ANDRÉ DODERET
PRÉFACE
Voici, Lecteur, un récit assez baroque pour être vrai ou possible (ce
qui est tout un). D'ailleurs, je te le donne comme copié sur les
mémoires d'un mien parent, et quelles raisons aurais-tu de suspecter sa
bonne foi ou la mienne? Le titre seul est de mon invention.
Ce n'est pas que j'en sois très fier, surtout après ce que je vais
t'apprendre. Ayant lu les papiers laissés par M. Calixte-Léonce Vidal
(de la Gontrie), j'eus peine, durant de longs jours, à écarter de ma
pensée les événements qu'il y relatait, et, lorsque j'en conversais avec
moi-même, je les contenais sous l'appellation de l'Amour fessé, n'en
trouvant point qui me parût plus convenable. Je dis convenable au sens
tout nu du mot, car on m'a, depuis lors, averti que ce titre était
l'inconvenance même.
Bien résolu à ne le point modifier, pour quantité de raisons dont la
plupart, d'ailleurs, m'échappent, j'ai songé quelque temps à le
remplacer sur la couverture du livre par un avertissement comme: Le
titre ne peut être exposé aux yeux de tous; voir à l'intérieur.--Mais
j'ai renoncé à ce projet, pour m'épargner le désagrément de ressentir
une sourde colère toutes les fois qu'on m'aurait accusé à tort de
vouloir me singulariser.
Comme il eût été préférable que M. Calixte Vidal m'épargnât ces ennuis!
Il faut dire à son excuse qu'il ne se doutait guère qu'on publierait
jamais ses mémoires; le pauvre homme n'eut même pas la consolation de
penser que des infortunes qui le touchaient de près et les siennes
propres seraient tout au moins profitables à quelques personnes, en les
distrayant. Moi, Lecteur, ayant découvert par hasard ces récits sous un
linceul de poussière, je les rends au jour pour l'amour de toi. Je ne
doute point que tu ne bénisses bientôt le hasard qui les fit retrouver
et, par la même occasion, celui qui en fut l'instrument.
Ce livre t'apprendra surtout
Que l'on n'est pas toujours
Heureux dans ses amours...
Des personnes d'esprit morose et de médiocre jugement estimeront sans
doute qu'il était inutile de mettre encore une fois en lumière une
vérité d'autant plus indiscutable que les chansons des carrefours en
font leur thème favori. Je répondrai simplement ceci: la vérité, qui
passe pour être seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et toi,
Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre que les vérités éternelles
ont existé de tout temps, tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en
chercher de plus nouvelles pour te les offrir.
Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de tant d'autres auteurs ou
éditeurs je n'ai pas écrit cette préface pour excuser tant bien que mal
la médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert tant de livres
riches, hélas! des seuls trésors du prince Eole, que tu ne perds plus
ton temps à en peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le coeur de te le
reprocher; mais cela m'engage à te dire que celui-ci est admirable, que
je te souhaite de le croire et que, pour ma part, il y a beau temps que
j'en suis sûr.
D.
_Écrit en septembre 1865 par M. Calixte Vidal (de la Gontrie)._
Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre en ma
retraite bordelaise de la rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans
l'asile de la science environnée par un turbulent concert de frous-frous
soyeux et d'éclats de rire. Comme elle est jeune et comme elle est
belle! Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage et que je sois
presque de seize ans plus âgé qu'elle, nous nous aimons très tendrement.
Elle est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver et, demain, le
train l'emportera de nouveau vers les Pyrénées et sa maison de
Sérimonnes. Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre grand.
Elle m'a conté ses achats: elle a surtout parlé d'une robe de bal en
soie ambrée avec des entre-deux en «blonde de Caen». Moi, je contemple
les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds cheveux couleur de seigle
mûr... A n'en point douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes,
fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra bien des jaloux à ce bon
Lassort.
Mais déjà ma soeur, en faisant la moue, a promené ses regards sur les
objets maussades qui m'environnent. Voici les farouches _in-folios_,
rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque, ou tristement
épars sur le sol ainsi que des guerriers après le combat; voici mes
instruments d'astronomie, les télescopes dont les lentilles, dans
l'ombre, sont braquées comme des yeux luisants et mauvais; voici mes
papiers noircis de grimoires, et les boîtes de mes violons alignées sur
le sol, comme de petits cercueils où, pour un temps, les âmes musicales
des mélodies sommeillent; et voici partout la poussière des choses et,
sur mon front, celle des souvenirs, qu'on nomme la mélancolie.
Et Jacqueline me gronde:
--Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son trou, au lieu de revenir au
pays, où il ne quitterait plus jamais sa petite soeur qui l'adore!...
Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent tout près de mon âme. Ah!
si c'était possible de partir avec Jacqueline, de recommencer la suite
des jours et de les laisser couler doucement auprès d'elle, là-bas, dans
la maison où je suis né, où elle vit heureuse à présent! Si la source
des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je pouvais pleurer,
devenir faible comme un enfant et me laisser guider par cette petite
main, si c'était possible, mon Dieu!
Et Jacqueline dit encore:
--Écoute; le soir, mon mari et moi, nous poussons quelquefois nos
promenades jusqu'à ta demeure. Si tu savais comme le parc de la Gontrie
est beau en ce moment! Bien avant d'y arriver, on sent l'odeur des
magnolias; ils sont en fleurs; c'est une fête... Calixte, il faut
revenir, il faut rouvrir les portes, il faut oublier.
Oublier!
Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne s'épanouirait pas en
moi aujourd'hui, par ce bel après-midi d'été finissant, tandis que je
sens contre mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse de vos bras
et, dans ces tristes yeux, la jeune clarté des vôtres?...
Comme d'habitude, je ne réponds rien à la tendre requête de ma soeur; je
reste immobile près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus dans le
vague; puis je lui dis, d'une voix bien humble, bien suppliante, comme
si je craignais qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement:
--Petite soeur, je vais m'habiller, me faire très beau; tu prendras mon
bras... je serai si heureux... Nous irons dîner ensemble, et puis je te
conduirai où tu voudras... Ce sera charmant de rentrer pour quelques
instants dans la vie à côté de toi... J'avertirai Mme Lanselme, mon
intendante; tu dormiras dans ma chambre et elle fera mon lit dans la
bibliothèque, ici...
Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte pour aller «me faire très
beau».
Oublier, Seigneur[1]!...
[1] Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle ou
telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore. Mais
notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes de M.
Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif, à la
fin de _l'Amour fessé_, rendra compte de tout ce qu'il y a
nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et, entre
autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout au moins
singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu plus loin sur
la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures lamentables dont
il fut témoin dans son enfance, que les curieux se contentent de
savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter de la bonté du
destin. (Note de l'Éditeur.)
* * * * *
Nous sommes allés dîner presque hors ville, dans un cabaret d'été où se
réunit la jeunesse élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à sa
beauté. Les dandys se rapprochaient de nous, parlaient à voix haute pour
attirer son attention et faisaient des mines en son honneur. Quelle
jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon oreille en murmurant:
--Ils te prennent pour mon mari. Comme je m'amuse! Et toi? Est-ce que
cela ne t'amuse pas, d'être mon mari?
Charme tout-puissant de l'innocence! Je crois que j'ai pu sourire...
Mais, hélas! qu'est-ce que cette enfant est allée dire là?
Ensuite nous avons écouté un opéra dans le théâtre solennel, somptueux
et laid, oeuvre de l'architecte Louis. La Déesse Musique peut-elle
vraiment trouver en lui un temple digne d'elle? Quelle vaine prétention
ont les hommes de la vouloir loger dans ce monument massif où elle ne
doit déployer ses ailes qu'avec dégoût! Quels entrelacs d'immatérielles
pierres, quelles effarantes et vertigineuses tours dressées jusqu'aux
nuages lui fourniraient la demeure que sa divine essence est en droit
d'exiger? Quel Piranèse pourrait rêver les escaliers fantastiques qui
figureraient les ascensions par lesquelles elle nous amène jusqu'à la
sphère des esprits errants?... En vérité la Musique n'a de temples que
dans les âmes qu'elle daigne élire; et c'est, d'ailleurs, une
profanation de la faire servir à la seule délectation des oreilles,
alors qu'elle porte en elle des forces péremptoires que notre devoir est
d'utiliser.
En rentrant nous avons, Jacqueline et moi, parlé encore de Sérimonnes. A
présent ma soeur dort derrière cette cloison, et sourit à de jolis
songes où miroitent des robes de soie ambrée ornées de dentelles
anciennes. Petite soeur, dormez. Moi, solitaire, je vais veiller ici
toute la nuit. J'écouterai le vol tumultueux des souvenirs s'ébattre en
soulevant d'antiques poussières. Et, déjà, les voici tous... Mais il en
est un dont le fantôme passe et repasse inexorablement devant mes yeux.
Attendez-vous, ô Spectre, les honneurs funéraires que l'infortuné
Elpénor demandait au vieil Odysseus, dans le pays des Cimmériens
couverts d'ombre et de nuées. Soit donc! Acceptez le récit que
j'entreprends à présent, que je ne puis plus ne pas entreprendre. Les
bruits du dehors se sont tus; quand je tourne la tête, je vois, par la
fenêtre, l'arête d'un toit découper un fastueux lambeau de nuit semé
d'étoiles; ma plume glisse doucement sur le papier; une race effrontée
de petites souris blanches, nourries jadis par la vieille dame qui me
précéda en ce logis, aiguise ses dents sur mes bouquins et fait, par
instants, grincer le silence; je devine à côté de moi, dans la chambre,
un souffle paisible, égal, heureux...
Puissiez-vous dormir ainsi toute votre vie, ma soeur Jacqueline!
I
Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un horizon étroit de montagnes
bleues, c'est Sérimonnes, et son clocher pointu où luit un coq dans la
lumière, et ses maisons qui grimpent le long d'un versant, serrées et
grises comme un troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité
accablante des monts pèse lourdement sur les hommes; dans le sommeil de
la nature, le village semble endormi. Je le revois surtout tel qu'il
était aux jours de l'été, quand les rayons du soleil s'amassaient dans
la vallée ainsi qu'un liquide brûlant dans un vase, je le revois comme
si je me trouvais encore sur la terrasse de notre maison qui était la
plus haute au flanc de la montagne: à mes pieds, nul mouvement ne
signalait la vie, nul bruit humain ne vibrait; et, comme on entendait
toujours le grondement fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix
de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que la voix elle-même du
silence.
Les hommes y étaient rudes et tout près de la terre. Ils se coiffaient
d'un béret bleu, cambraient fièrement leurs torses dans des justaucorps
de bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient serrées aux mollets
par des lanières de cuir. Ils croyaient farouchement en Dieu, mais, le
jugeant sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine de s'en
inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre garde aux sorciers dont les
maléfices peuplent les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient
tout l'an le ventre de la terre, et, instruits dès l'enfance à épier sa
fécondité, ils allaient, le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le
sol déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et des fèves maigres,
mais, pourvu que les hivers ne fussent point trop rigoureux, les vignes
de raisins blancs, qu'on laissait se marier follement aux branches des
arbres, fournissaient en automne un vin piquant et capiteux. En mars,
les perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient à foison sur les
pentes, puis, tandis que la neige des glaciers diminuait aux sommets des
pics lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la vallée; et,
durant la fin du printemps et les mois d'été, c'était un immense et lent
concert de parfums auquel chaque semaine ajoutait une gamme nouvelle et
dont le ton changeait selon que les pluies mouillaient les plantes ou
que le soleil les frappait dru.
C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent vingt-sept, précisément
le jour de Chandeleur, et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de
mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes, dans la maison
qui dominait tout le village, que le fil de ma destinée échappe à mon
souvenir en se perdant au milieu des ténèbres d'où nous sortons tous.
J'y ai grandi près de ma mère et de ma grand'mère, mon père étant mort
l'année même de ma naissance pour avoir bu d'une source glacée après
s'être échauffé tout un jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma
mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une à l'autre par des
liens si serrés et je me suis si peu éloigné d'elle durant le temps
qu'elle a vécu, qu'à peine je la puis distinguer de moi-même. Tout autre
était l'amour que je portais à ma grand'mère et j'ai tort, apparemment,
d'écrire ici le mot amour, car elle n'excitait guère en moi qu'un vif
intérêt; elle était, dans mon âme, assez voisine des objets amusants ou
curieux que le monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment, de ces
livres remplis d'histoires extraordinaires que je trouvais dans mes
souliers aux matins de Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant
les jours froids.
Grand'mère de Castel-Baigts était une personne fort robuste encore,
bavarde, tapageuse et grondeuse; mais je la savais peu redoutable; ses
colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant moins qu'elle les
faisait sonner plus haut.
Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, les de la Gontrie,
riches et bien en cour, avaient mené grand train à Versailles; ce nom
revient assez fréquemment dans les mémoires et les chroniques de
l'époque; le père de ma grand'mère, Pierre de la Gontrie, homme aimable,
poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une manière de confident; il lui
donna de précieux conseils sur l'art de fabriquer les serrures; et le
cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour la seule personne dont
la Polignac pouvait supporter la compagnie, quand ses coliques lui
donnaient des humeurs noires.
La Révolution venue, toute la famille se réfugia dans ses domaines
pyrénéens; le bruit du canon et des idées nouvelles ne retentit jamais
jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, Sérimonnes, comme par
le passé, dormit paisiblement dans son lit de montagnes bleues. Pierre
de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt plus que faire de sa grande
fille turbulente, que la solitude ennuyait; en désespoir de cause, il
lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme du pays, M. de
Castel-Baigts. C'était un grand chasseur et un bon buveur; peu patient
de nature, il battit sa femme d'importance, toutes les fois que la
chasse et le vin lui en laissèrent le temps; mais elle le lui rendit
bien. Au fond, ils s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait sans
doute pas gardé de son mari un mauvais souvenir, si elle n'avait
découvert à sa mort qu'il avait beaucoup joué dans les tripots des
villes voisines, et si malheureusement qu'elle était à peu près ruinée.
Elle en prit du reste assez facilement son parti; sur certains points
son caractère était devenu fort accommodant et c'est ainsi qu'elle
laissa ma mère se marier avec un simple bourgeois, quand le désir lui en
vint: «Il faut bien, disait Mme de Castel-Baigts, marcher avec son
temps.»
Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un oeil indifférent les
événements aller leur train parce que, tandis qu'elle avançait en âge,
elle laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait de plus en
plus au milieu de ses souvenirs. Et les objets familiers de ses
souvenirs, ce n'étaient point les jours de Sérimonnes, ni M. de
Castel-Baigts, mais sa plus lointaine jeunesse: Versailles, le roi, la
reine, et tout ce monde prestigieux qu'elle avait traversé en sortant du
couvent.
Seul l'amour de ses paons et de son chien Némorin la rattachait à la vie
réelle. Les paons vivaient en liberté dans le jardin; l'après-midi, elle
les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant sa voix, venaient
picorer sur la pelouse les grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin,
c'était un affreux petit animal qu'un ami lui avait rapporté de Chine;
sa peau grisâtre était presque nue, à cela près que des touffes de poils
maigres et sales poussaient au bout de sa queue et au-dessus de ses
yeux, lesquels étaient bombés et luisants comme des billes de jais;
frileux et hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. Ma
grand'mère l'adorait, le prenait dans ses bras, le laissait retomber, le
couvrait de baisers et de coups en lui racontant des histoires. Sa
tendresse pour moi devait se confondre à peu près avec celle qu'elle
nourrissait pour Némorin; en tout cas elle manifestait l'une et l'autre
de la même manière. Je n'aimais pas les coups, ses baisers m'étaient
indifférents, mais ses histoires me charmaient.
Comme elles ont jadis bourdonné dans ma tête, ces histoires en qui mon
imagination retrouvait si facilement le charme mystérieux des contes de
fées!... Voici la reine Marie-Antoinette, blonde sous la poudre à l'égal
de Marsya et de Viviane... Elle joue dans les jardins de Trianon fleuris
comme ceux de l'enchanteur Merlin... Et voici encore la belle Lamballe,
avec sa bouche de sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un
perpétuel sourire... Un jour d'automne, la reine légère et son amie,
vêtues comme de simples dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est
l'automne; contre le ciel bleu gris les arbres sont d'or et, bien que
nulle brise ne souffle, des feuilles s'envolent et tombent lentement,
lentement, une à une, comme à regret, sur l'herbe, au bord du Grand
Canal; jamais l'odeur du buis ne fut si pénétrante... La reine et son
amie fuient en se tenant par la main et, parfois, gaiement émues à la
pensée qu'on peut les suivre, elles se retournent, regardent: là-bas le
Château rougeoie dans un embrasement de soleil; toutes les vitres
lancent des flammes. Pour qui est le bûcher que le soleil allume
aujourd'hui sur l'immense terrasse? Des cloches sonnent... Pour qui est
ce glas?
A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont rencontré ma grand'mère:
--C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, veux-tu venir avec nous?
Et les voici parties toutes les trois. Déjà le Château a disparu
derrière les arbres. La forêt frémit et embaume; les noires myrtilles
sont mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres en riant... Il
y a aussi des violettes d'automne qui sont plaisantes à mettre dans les
cheveux; Antoinette en a tressé une couronne pour son amie, et la pose
sur la belle tête aux yeux verts et tranquilles... Alors elles
s'embrassent longuement et leurs joues sont rosées. Et parfois, à
présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient sur les mousses et
disent à ma grand'mère:
--Petite, va donc chercher d'autres fleurs.
Ma grand'mère fait semblant de disparaître; mais, sournoise, elle se
cache derrière un arbre, et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui
s'embrassent, qui s'embrassent...
--Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles comme cela?
--Hé! parbleu, parce que... Ah! mon Dieu! comme tu es insupportable!
Tiens, attrape cette gifle, et si tu m'interromps encore je ne
raconterai plus mes histoires qu'à Némorin...
Et la promenade s'est poursuivie, et les folles ont tant et tant couru
qu'à présent elles ne savent plus guère où elles sont. C'est l'orée du
bois, et elles voient se dérouler devant leurs yeux des prairies et des
prairies, après lesquelles les bois recommencent. Les oiseaux chantent à
voix lasse et une grande douceur tombe du ciel.
Soudain la reine retient par le bras sa compagne:
--N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas voir, regarde: à l'ombre
de ces arbres, devant nous, un jeune homme...
--Il écrit sur un bout de papier, puis lève les yeux au ciel. Un
poète... C'est à coup sûr un poète que nous allons surprendre, ma
chère!...
--Approchons-nous tout doucement; que les feuilles ne craquent pas sous
nos pieds... Mais comme nous sommes faites! Où trouver de la poudre et
du rouge?... Nos lèvres sont barbouillées de myrtilles et de mûres et
nos cheveux désordonnés sont mêlés de violettes...
Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière. Le jeune homme fort
galamment se lève et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui
demander leur chemin. Non, elles se sourient, lui sourient et semblent
fort embarrassées d'elles. Il y a quelques instants de silence.
--Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je vous prier de prendre place
en ces fauteuils que la seule nature a fabriqués?... Le soir est doux,
et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons connaître ici quelques
instants de causerie et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les
plus charmants.
--En effet, Monsieur, nous voici tout à fait loin du reste des hommes,
répond Antoinette ravie... Cette nature solitaire m'enchante, et je
maudis des temps où le monde nous enchaîne presque toujours par des
liens d'une sévère rigueur. Oublions cela: nous sommes pour un moment
bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il y eût près d'ici le temple d'un
Dieu antique: nous ne manquerions pas de le remercier par une offrande
de violettes.
--Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux vrais Dieux?
--Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité de vivre aux jours où ils
étaient visibles ailleurs qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à
présent.
Une vive rougeur monte aux joues du jeune homme. Il sourit
énigmatiquement:
--Les Dieux ne sont pas morts; les Dieux ne peuvent pas mourir; ils se
cachent à nos regards parce que nous les avons méprisés; mais ils sont
là, dans l'ombre, tout près de nous... Moi, qui me sens presque exilé en
ces temps-ci, je me plais à les chercher dans les plaines heureuses
d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour... oui, j'espère. Et
quand vous m'êtes apparues tout à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de
beauté et de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par ma piété,
écoutait ma prière, et vous envoyait vers moi, vous deux et cette
enfant, joyeuses, couronnées de violettes, et traînant après vous
l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées d'avoir joué avec des
Faunesses.
--Vous êtes un sage. Monsieur; je vois que les vaines agitations de
notre temps ne vous troublent guère; vous aimez mieux écouter les
murmures charmants de votre rêve que les cris forcenés de ceux qui, se
disant philosophes, veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans nul
doute, ils seront engloutis les premiers.
L'inconnu devient grave:
--C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je vous parlais sont des Dieux
aimables, et qu'on ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre
divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable, dont les hommes
attendent anxieusement la venue parce qu'elle doit leur donner le
bonheur et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la cherchent, il les
faut approuver, même s'ils s'abusent et prennent un fantôme pour elle,
même s'ils errent à sa poursuite, même si nous en souffrons, et même...
--Et même?...
Le jeune homme regarde étrangement la reine et dit:
--Que sais-je?
Un souffle de tristesse semble courber ces fronts prédestinés. Tous se
taisent; puis la reine s'efforce de sourire.
--Allons, Monsieur, le soir descend et l'on doit s'inquiéter de nous; il
faut que nous rentrions. Adieu! Adieu!...
Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques pas, puis revient
vers lui.
--Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre nom?
--Que vous importe?... Un nom peut-être à jamais obscur!
--Il me serait doux de m'en souvenir.
--Je m'appelle André de Chénier.
Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une avalanche de feuilles
mortes. Il fait déjà froid; oui, c'est bien l'automne, un
indéfinissable, un immense automne, l'automne de tout, dirait-on. Et le
soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, qu'il enflamme
au-dessous de lui, semblent, ruisselant de cette tête tranchée, des
flots de sang qui coulent et tombent au fond de quelque immense abîme.
* * * * *
A quoi donc me suis-je laissé aller, et que revenez-vous faire au-dessus
de ma tête penchée, belles histoires du temps jadis?... C'est vrai, vous
avez à ce point nourri mon enfance que je ne sais plus vous séparer des
images qui lui étaient offertes par la réalité; vous êtes ici à votre
place et le cours régulier de ma pensée y devait naturellement entraîner
l'une de vous... Mais à présent rentrez dans l'ombre, contes de ma
grand'mère où le fantôme sanglant et poudré d'une reine passait, contes
de ma vieille bonne Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant à
travers la campagne nocturne et contes où se déroulaient à l'infini les
aventures que je prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, près de
leurs bergères, jouaient de la cornemuse sur les rideaux de mon petit
lit... Les souvenirs sont devant moi comme jadis devant le roi errant
les têtes vaines des morts accourus en murmurant du fond de l'Erèbe;
qu'un seul d'entre eux, l'inexorable, s'approche à présent de la fosse
où bouillonne le sang noir.
Ce fut une brillante journée d'avril et plus que jamais le beau temps
remplissait les coeurs de joie, car c'était le jour où Sérimonnes
célébrait sa _bote_ ou fête votive qui est placée sous la protection du
bienheureux Marc.
J'allais sur mes six ans. De grand matin, la vieille Ursule entra dans
ma chambre et rangea près de mon lit un costume neuf. Je me levai
précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à mon aise. Il était question
de ce costume depuis fort longtemps: on m'avait promis que, si j'étais
sage, je porterais culotte pour la _bote_. Cette perspective m'avait
comblé de joie. Aussi, lorsque j'aperçus le pourpoint bleu pâle à
boutons de nacre, la large casquette de velours qu'ornaient des glands
d'or à la dernière mode et surtout le pantalon de coutil crème qui était
resserré en manière de guêtres sur les mollets, je conçus une idée très
nette des progrès que cet événement faisait accomplir à ma personne. Je
me sentis tout à coup très grand, très fort et prêt à marcher
victorieusement vers l'avenir. Et ainsi je roulais dans mon âme des
pensées d'orgueil.
Lorsque je fus habillé et que je me fus promené devant la glace, il me
parut que je devais être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux
dont j'inventais chaque soir l'histoire avant de fermer les yeux, et qui
étaient devenus mes parangons chéris de vaillance, de vertu et de
beauté. Du reste, les compliments que me firent, tant aux vêpres qu'à la
messe, les amis de ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet égard.
Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une attitude et des pensées
conformes à la dignité de mon nouvel état, à savoir une démarche grave
que n'intéressaient plus la couleur des cailloux ou les sauts mécaniques
des sauterelles, une certaine onction dans les gestes de mes mains
gantées de frais, et dans mon coeur un mépris indulgent pour toutes
choses. Mais le temps se fit long et cette gravité me parut de mauvais
goût. Vers le milieu de l'après-midi je me surpris en train de grimper
dans les marronniers pour cueillir à même les feuilles les hannetons
endormis dont les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses
étincelaient à portée de ma main dans les rayons du soleil. Ce fut à cet
exercice périlleux qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon
neuf. L'accident était tout au moins possible, mais je n'ai jamais été
philosophe et il m'affecta profondément.
J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne, fort inquiet de savoir si
le dommage était réparable; les grandes personnes n'ont aucune
intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes qui frappent les
petits; on me répondit par une fessée bénigne, il est vrai, mais fort
vexante, et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus reprendre
les jupons que je croyais avoir délaissés pour toujours. Concevez-vous
la honte d'un papillon qui se verrait redevenir chenille? Déchu de ma
gloire, je méditais pour la première fois et fort amèrement sur la
vanité des grandeurs et des joies humaines.
Ce fut là, en vérité, une affaire considérable. Mais soudain, au milieu
de mes réflexions et de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des cris
d'indignation auxquels des sanglots répondaient. J'allai voir, et je
compris que ma mère et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel,
la petite servante. Je ne manquai point d'exagérer très fort la portée
de cet acte. Depuis mon enfance j'avais toujours vu autour de moi les
mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et Guilhem Cabrit; si donc
Marinounette quittait notre maison, ce devait être à la suite d'un crime
irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer les portes de
l'Éden derrière nos premiers parents. Je questionnai ma mère sur ce
méfait; mais elle me dit tout net que cela ne regardait en rien un
bambin de mon âge. Aujourd'hui je reconstitue facilement le drame tel
qu'il dut se passer. Marinounette avait entendu le printemps à la
manière des pauvres bêtes qui vont courbées vers le sol et louant Dieu.
Avril!... Les boucs riaient dans leurs barbes auprès des chèvres; les
hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres, immobiles et liés; les
couleuvres, le soir, au fond du jardin passaient par couples près des
viviers et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme d'une double
lanière... Pauvre Marinounette! elle avait en son coeur simple accueilli
les conseils de la saison et les invites d'un voisin, et ma grand'mère,
bien que les pages les plus éloquentes de Rousseau eussent fait les
délices de sa jeunesse, n'avait pas jugé favorablement cette religion
naturelle.
Tant et si bien que, dans le salon où ma mère, elle, et moi nous nous
trouvâmes réunis quelques minutes plus tard, elle n'essayait même pas de
mettre d'entraves aux paroles ardentes que la colère lui dictait. Bien
sage, à l'écart, je me réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce
que la mésaventure de Marinounette avait fait oublier la mienne. Mais
c'était d'une âme fort troublée que je considérais la succession
précipitée des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive jamais seul;
c'est, peut-être, que la douleur et la tristesse qu'il laisse après lui
jettent leur ombre sur les événements quelconques qui le suivent... En
vérité, après avoir déchiré mon pantalon et vu chasser la servante, je
prévoyais encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même de redoutable.
En silence, dans mon coin, sans guère m'occuper des images éparses par
terre, j'écoutais les pas de la destinée en marche vers moi.
J'attendais. J'avais bien raison.
La colère de ma grand'mère n'avait pas encore pris fin que Guilhem
Cabrit, fort effaré, annonça que Mme de la Gontrie était là et demandait
à voir ces dames. Après quoi, il resta sur place, tournant son béret
dans ses doigts, comme si le son même de sa voix, en confirmant ce fait,
l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma grand'mère crut à tel
point, et son discours devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il en
est seulement resté une sorte de bourdonnement confus entrecoupé de
quelques paroles distinctes...
--Brbrbrbroum... une gueuse, ma fille, que mon pendard de frère alla
ramasser dans l'Opéra... une danseuse... brbrbroum... Moi vivante, elle
n'entrera pas ici, je le jure... brbroum...
Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. Cette pauvre femme,
insinuait-elle, payait après tout fort cher en ce moment les erreurs de
sa jeunesse; mais cela n'apaisa point Olympe de Castel-Baigts. Il fut
ensuite question de moi. J'étais l'unique héritier de Mme de la Gontrie,
il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. La discussion n'en fut pas
moins fort longue avant que ma grand'mère se laissât convaincre.
--Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour de vous et du
petit. Mais n'espérez pas, ma fille, que je lui fasse un accueil très
tendre.
Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait les ordres. Ma mère dit:
--Faites entrer Mme de la Gontrie.
Mme de la Gontrie entra. Elle s'avança vers ma grand'mère; elle
chancelait d'émotion. A l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le
coucou vint faire son apparition: «Coucou!... coucou!...» Cette voix
indifférente et comme ironique parut augmenter le trouble de la
visiteuse. Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de la tête et bégaya:
--Ma belle-soeur, je...
Mais cette dernière avait trop présumé de sa bénignité. Elle se leva
soudain, rouge de fureur. Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle
intimidait les autres, pour que le courage bruyant qui lui était naturel
s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât au visage de la nouvelle venue
tant l'élan de son indignation était impétueux. Fort heureusement elle
n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle l'ouvrage de tapisserie auquel
elle était occupée et, le poing tendu vers ma tante, s'écria:
--Gaupe!
Après quoi elle partit précipitamment. Nous entendîmes le bruit des
portes malmenées sur son passage et les aboiements rêches de Némorin
qui, prenant fait et cause pour elle, avait bondi à sa suite.
Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un fauteuil, puis de
silencieuses larmes coulèrent sur ses joues; alors ma mère se rapprocha
d'elle et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois qu'elle la
voyait véritablement. Mais l'âme de maman était un beau vase de bonté et
de mansuétude. Or, il y avait longtemps que ma tante avait perdu
l'habitude d'être cajolée; sa douleur contenue se donna libre cours; ses
sanglots furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone du cartel.
Jusque-là je n'avais point bougé. Il semble aux petits enfants que les
grandes personnes soient des manières de divinités qui s'irritent
parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent point; ces larmes mirent
ma tante au même niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en aimai;
et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une grande personne en vînt là,
elle devait apparemment avoir été victime d'un malheur immense, que mon
intelligence pressentait sans le comprendre, et devant qui je
m'arrêtais, comme au bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux
troubles. En tout cas je me persuadai que le mieux était de régler ma
conduite sur celle de ma mère; de moi-même j'allais embrasser ma tante
et quand elle m'eut rendu ce baiser et m'eut pris sur ses genoux, ce fut
la première fois que je vis son sourire.
On ne peut pas pleurer toujours, ni même longtemps. Plus encore que le
bonheur nous cherchons la consolation de nos peines et nous ouvrons nos
âmes à tout ce qui paraît devoir nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma
mère calmèrent ma tante; tout fut arrangé. Elles se mirent à parler de
ces humbles et douces choses dont les vies sont tissues. On me laissa
parfois l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil de me
sentir volontiers admiré, je ne tardai pas à oublier les émotions
récentes.
Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie:
--Je laisserai ma mère tempêter, madame ma tante, dit-elle; je la
connais, elle s'en lassera très vite.
--Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi souvent cet enfant. N'est-ce
pas, petit Calixte, que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras avec
Cécile Laubamont.
--Son père est-il ce M. Laubamont qui vit comme un sauvage au-dessus de
vous, à Balem, en pleine montagne, avec ses alambics et ses cornues?
--C'est lui-même; les bergers de là-haut le croient sorcier, et se
signent quand, au crépuscule, ils aperçoivent à la lueur rouge des
fourneaux sa haute taille qui se profile derrière les vitres. C'est
simplement un brave homme, un peu fou, qui oublie parfois au milieu de
ses études l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en suis presque
heureuse, car ainsi la petite Lilette est presque toujours à la Gontrie.
Elle est jolie comme un coeur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer
qu'elle est à moi... Je suis sûr, Calixte, que Lilette et toi vous serez
bons amis. Et puis je te donnerai une arbalète pour chasser dans le
parc...
Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile terre promise, féconde
en gâteries et bourdonnante de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple
hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain du jour où ma tante, qui
représentait ici la divinité, m'en eut révélé l'existence. Je partis de
fort bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux; la journée
promettait d'être belle et, comme j'avais reconquis mes pantalons enfin
réparés, j'allais dans la fierté satisfaite de mon coeur.
Après une demi-lieue de route au fond de la vallée, sur le bord du Gave,
on atteint un petit bois au pied même de la montagne; le Gave fait un
coude brusque dans un étroit ravin et disparaît; la route s'arrête là;
un sentier qui la continue grimpe au milieu des rocs; au bout de ce
sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres arbres et un château
presque ruiné: c'est Balem, où habitait M. Laubamont, le _fatilié_[2];
et, au crépuscule, on voyait flamber les fenêtres... A l'endroit où la
route finit, un portail s'ouvre sur le petit bois; quand on connaît les
lieux, on peut déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de
briques rouges. On s'avance par une allée de hauts sapins et de chênes
centenaires dont les troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés
par un ouragan insensible. Poursuivons. Un parc se dessine: aux sapins
et aux chênes se mêlent les magnolias et les buis; et voici encore des
bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, embaument. Mais des
chiens aboient et, soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison;
c'est une longue chartreuse; on accède à la grand'porte par un perron
fort imposant au bas duquel on remarque deux statues de femmes; une
d'elles joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre moussue des
années. Les plantes grimpantes, lierre, glycines et vignes folles,
encadrent presque toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent
d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, quatre grands dogues, sont
postés sur le perron, les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre
de leurs babines baveuses; ils sont immobiles sur leurs jambes tendues
et, seules, leurs queues s'agitent d'un égal mouvement, dans la
satisfaction du devoir accompli. Un grand bassin circulaire s'étend
devant la maison; un jet d'eau y jaillit d'une coupe aux mains d'une
sirène; au bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux et
les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou du moins la Gontrie telle que
je l'ai vue pour la première fois; car aujourd'hui les rideaux blancs ne
sont plus là; les fenêtres sont closes; les quatre grands chiens,
serviteurs fidèles, sont partis pour les pays obscurs où vont après la
mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis ne s'ouvre pas; et,
comme la vie lente et silencieuse des choses prend fin elle-même, une
des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas et brisée pendant
une tempête d'hiver...
[2] Sorcier.
Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une petite fille jouait; le
bruit de mes pas lui fit lever la tête; je vis son visage à travers de
lourds cheveux noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour me regarder
mieux. Et ma tante dit:
--C'est ta petite amie Lilette; embrassez-vous.
Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit ce qu'elle attendait
de moi. Nous nous comprîmes très bien, car nos pensées, comme nos corps,
étaient de même taille. Je devais l'aider à construire un château dans
le sable; il nous tint occupés toute la matinée, mais quand il fut
terminé et entouré d'une clôture de brindilles, nous tombâmes d'accord
pour le déclarer fort beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur
moi; je dis à Lilette:
--Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, c'est que nous ne pourrons
pas l'habiter...
Il est bien que ces paroles aient été dites par moi le jour où ma vie
commença véritablement. Quand viendra l'heure de la mort, combien de
châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons jamais entrés?
Le premier jour, le premier jour! La vie commence: un château bâti dans
du sable et une première tristesse qui vient on ne sait d'où... Une
petite fille que l'on rencontre... Ce n'est rien qu'un bébé charmant,
frêle et faible comme toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu vas
vers elle; une pauvre femme au coeur blessé t'a dit: «Embrasse-la; voici
ta petite amie.» La douleur t'a conduit sans le savoir vers la douleur;
on t'a passé le flambeau, et c'est la liqueur de tes larmes qui, comme
une huile précieuse, alimentera la flamme après les larmes des autres.
Le baiser enfantin a scellé le pacte; tu viens de regarder ton destin en
face; à présent, pour toujours, il y a près de toi deux yeux noirs que
tu verras jusqu'à ce que les tiens se ferment, et cette petite fille,
c'est toute ta vie...
Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.
Il n'est que de connaître sa route pour aller au but et la destinée
n'est jamais si implacable que pour ceux à qui elle s'est révélée de
quelque manière. Certains l'ont entrevue dans des songes; elle est
apparue à mon enfance dans les lignes et les couleurs d'un tableau. Mais
ici je n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer de l'expliquer,
de même qu'il faut subir la vie sans se fatiguer à la vouloir
comprendre, de même qu'il faut écouter, sans vainement chercher d'où
elles viennent, ces voix qui nous donnent des ordres dans les ténèbres
où nous marchons tous, ces voix que la plupart des hommes, abusés par
leur consolante ignorance, prennent pour des cris volontaires partis du
fond même de leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des miens lira
ces lignes, il se rassurera facilement en se souvenant de ce que je fus:
pauvre fou d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!... Ah! de
tout mon coeur, je lui souhaite de penser cela... Et pourtant, lorsque
je ne serai plus de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront,
Jacqueline, prend possession de la Gontrie, qu'il soit plein de crainte
lorsqu'il fera rouvrir les portes closes.
Lilette n'était pas là et la pluie tombait.
Il est tellement d'instants de notre vie qui passent indifférents à
nous-mêmes que nous revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux
pour quelque raison. Ils restent en nous, pareils à ces cailloux
brillants que le petit Poucet semait le long de la route, et, dans la
nuit de la forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le passé, ils
attirent nos regards et nous aident à nous retrouver nous-mêmes. Comme
tout est présent en moi! Il me semble que je revois encore à travers la
vitre où j'appuyais mon front une grappe de glycine que courbaient dans
leur chute régulière des gouttes d'eau glissant du même point du toit.
Ma tante m'avait prêté des livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur
trouvais aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un trousseau de clefs
tinta aux mains d'un domestique qui passait, et ce bruit me ramena
immédiatement vers un de ces rêves auxquels mon imagination s'amusait
pendant des semaines, d'autant plus passionnément qu'elle ne tardait pas
à leur donner toute la valeur de la réalité.
Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de la maison était une porte
que je n'avais jamais vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte?
Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, je me serais bien gardé
de questionner personne afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas
détruire d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais charmé d'avoir peur.
Le soir, le long des haies, quand je voyais une blancheur étrange ou une
forme équivoque, je n'essayais pas de la bien regarder pour me rendre
compte: j'avais vu la Dame blanche ou le _loupérou_[3]. Et, plus tard,
dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, je lui disais, en cet
instant où les petites âmes balancées entre la veille et le sommeil
s'expriment déjà comme si elles rêvaient:
[3] Loup-garou.
--Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le _loupérou_, quand nous passions sur
la route?...
Maman souriait, haussait les épaules et disait:
--Allons, dors.
Sa douce moquerie me vexait profondément; mais ne faisait que m'assurer
davantage de l'exactitude de mes visions. Et j'avais pour son
aveuglement quelque pitié. Puis, quand la lampe était éteinte, tandis
que des lunes de toutes les couleurs sortaient de mes yeux grands
ouverts pour aller danser contre les murs, je voyais nettement auprès de
moi, et non plus en moi, les êtres mystérieux que j'avais créés.
Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, à la Gontrie, les
prodiges les plus effrayants ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais
assez irrité de ne point parvenir à inventer une histoire qui pût
dignement illustrer cette vague épouvante. Mais un matin, en me
conduisant à la Gontrie, ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour
moi une révélation. La chambre au bout du couloir, la porte à jamais
fermée... Et la vieille gouvernante, qui s'appelait Anne!...
n'était-elle pas la même que Soeur Anne, elle qui tous les soirs faisait
semblant de coudre sur le plus haut degré du perron, comme en ces temps
où le frère de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, était
arrivé si à propos... Mon Dieu! ma grand'mère ne répétait-elle pas à qui
voulait l'entendre que mon oncle avait été un bien mauvais sujet?...
Elles dormaient donc là leur dernier sommeil, les sept Princesses pâles
et sanglantes, en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les voir,
qu'à retrouver la clef-fée... Tels étaient les raisonnements que je me
tenais pour la centième fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de
désoeuvrement leur évidence ne m'était apparue impérieuse; tout à coup,
convaincu au point d'en oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à
haute voix:
--Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des choses, en regardant en
l'air; je le sais: tu as été reine autrefois, puis bien malheureuse...
Les yeux de ma tante interrogèrent les miens avec une sorte de curiosité
affolée; puis, secouant sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais:
--Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais sans doute pas dire si
vrai.
Comme sa voix était triste! Je demeurai devant elle rouge et fort
piteux, baissant la tête et n'osant pas tourner mes regards de son côté
parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je murmurai bien
doucement:
--Est-ce que tu me permets d'aller jouer?
Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître ainsi toute nue
la vérité de mes songes. Mais dès cet instant je ne sais quel
irrévocable élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. Et,
d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais possédé la clef magique,
je l'aurais évidemment jetée au fond du puits, ou dans les eaux du Gave,
par crainte de la tentation. Mais je ne l'avais pas. J'appuyai ma main
sur la poignée, je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas; je ne
risquai donc rien à la pousser; je le fis... Et, soudain, j'entendis
grincer les gonds, je sentis le battant fuir devant moi, et le soleil,
qui luisait follement après l'averse, me frappait à la face dans le
corridor sombre.