de celui-ci, il alla trouver madame Lebrun (qui par parenthèse avait été
cuisinière), et lui demanda les manuscrits de Lebrun, dont il désirait
se faire éditeur. Madame Lebrun les lui remit tous. En les feuilletant
pour les mettre en ordre, Ginguené fut un peu saisi de trouver plus de
cent épigrammes faites contre lui-même; quelques-unes étaient atroces.
On conçoit que l'éditeur les mit toutes de côté; mais je l'ai toujours
soupçonné de s'être vengé en faisant imprimer trop de choses faibles et
inutiles dans les oeuvres de Lebrun, ce qui nuit beaucoup à un recueil
qui pouvait être excellent.
Tout le monde sait que, la révolution venue, Ginguené s'y jeta à corps
perdu, et qu'il témoignait hautement son regret de n'avoir pas été à
même de voter la mort de Louis XVI.
VIGÉE.
Mon frère était un de ces hommes faits pour se voir très recherchés dans
la société. Il avait un excellent ton, ayant fréquenté fort jeune la
bonne compagnie, de l'esprit, de l'instruction; il faisait de très jolis
vers avec une extrême facilité, et jouait la comédie mieux que beaucoup
d'acteurs. Il contribuait infiniment au charme et à la gaieté de toutes
nos réunions; peut-être même l'empressement que mettait le monde à le
rechercher a-t-il nui à sa carrière littéraire, car nous lui prenions
beaucoup de temps. Il lui en resta assez néanmoins pour se distinguer
comme homme de lettres. Outre le cours de littérature qu'il fit à
l'Athénée avec un grand succès, quoiqu'il succédât au cours que venait
d'y faire La Harpe, Vigée a laissé un volume de poésies légères et
plusieurs comédies écrites en vers, dont deux, _les Aveux difficiles_ et
_l'Entrevue_ sont restées fort long-temps au répertoire du
Théâtre-Français. Je suis même surprise qu'on ne les donne plus, surtout
_l'Entrevue_, charmante petite pièce, que mademoiselle Contat et Molé
jouaient admirablement.
Mon frère, jeune encore, épousa la fille aînée de M. de Rivière, chargé
d'affaires de Saxe: c'était une femme charmante, pleine de vertus et de
talens, si excellente musicienne, et douée d'une si belle voix, qu'elle
a chanté chez moi avec madame Todi, sans que la comparaison lui fût
défavorable.
Mon frère et mademoiselle de Rivière n'ont laissé de leur mariage qu'un
seul enfant, ma nièce, ma bien-aimée nièce, celle qui m'a rendu une
fille depuis, hélas! que j'ai perdu la mienne.
LE MARQUIS DE RIVIÈRE.
Jamais je ne pense à ce brave sans songer aux anciens preux; tout en lui
était chevaleresque; il a cent fois affronté la mort, et la mort la plus
horrible, avec un courage, un sang-froid, une persévérance inimaginable,
pour servir le prince auquel il avait consacré sa vie; et ce dévouement
si complet, si constant, ne prenait sa source dans aucune ambition, mais
dans l'amitié la plus vive, dans une amitié bien rare même entre
particuliers. Cette affection du marquis de Rivière pour M. le comte
d'Artois dominait en lui tout autre sentiment; elle a pu le conduire à
l'exil, à la pauvreté, dans les cachots, sans qu'il crût lui faire trop
de sacrifices. «Je n'ai plus rien, me disait-il un jour à Londres; mais,
ajouta-t-il en mettant la main sur son coeur, où était toujours placé le
portrait de son prince chéri, la dernière goutte du sang qui coule là
est pour lui. Peut-être le sort m'a-t-il préservé si souvent parce que
je dois lui être utile. Je serais bien heureux alors d'avoir échappé
tant de fois à la mort.»
C'est par suite d'un désir si louable qu'on a toujours vu M. de Rivière
se charger des missions les plus importantes et souvent les plus
dangereuses. Le repos lui était devenu étranger, ne lui semblait plus
nécessaire; il partait pour Vienne, pour Berlin, pour Pétersbourg, etc.,
portant aux rois qui restaient encore sur leurs trônes les demandes d'un
roi tombé du sien. Il courait jour et nuit sans s'arrêter, quelquefois
sans prendre de nourriture, et remplissait sa mission avec tant de
noblesse et d'habileté, qu'il emportait l'estime et la considération de
tous les souverains et de tous les diplomates de l'Europe. Ces voyages
répétés d'une manière vraiment fabuleuse n'avaient rien de dangereux, à
part l'extrême fatigue qu'ils lui causaient; mais combien de fois ne
s'est-il pas introduit en France, sur cette terre qu'il ne pouvait
toucher qu'au risque de sa tête? Dans les nombreuses courses qu'il
faisait à Paris pendant le temps de la terreur, combien de fois son
zèle, son activité, lui ont-ils fait affronter la mort? Dieu semblait le
protéger. Un jour, sur le point de débarquer en Bretagne, il trouve la
côte garnie de soldats; à l'instant il saute du canot dans la mer,
plonge, et reste sous l'eau jusqu'au moment où, la côte devenue libre,
il lui est possible de gagner la terre. Il entrait à Paris et il en
sortait tantôt déguisé en marchand d'allumettes, tantôt sous tout autre
déguisement du même genre. Il s'y tenait caché le jour chez un brave
homme qui l'avait servi autrefois et lui était entièrement dévoué; il ne
pouvait agir que la nuit en s'exposant encore aux plus grands périls;
fallait-il repartir, il ne parvenait souvent à se soustraire aux
poursuites qu'il excitait qu'en sautant des ravins profonds, en
traversant rapidement des rivières à la nage; souffrant la faim, la
soif, ne pouvant prendre aucun repos. C'est ainsi qu'il parvint toujours
à s'échapper jusqu'à la triste affaire de Georges. Je me souviens que,
peu de temps avant cette fatale entreprise, je me trouvais à Londres
avec lui dans une maison où se trouvait aussi Pichegru. M. de Rivière,
qui prétendait que j'étais excellente physionomiste, s'approcha de moi
et me montrant le général français: «Observez cet homme, me dit-il,
croyez-vous qu'on puisse s'y fier, qu'il ne trahira pas?» On pense bien
que j'ignorais complètement de quelle affaire il s'agissait; mais je
regardai Pichegru et je répondis sans hésiter:--«On peut s'y fier; la
franchise me paraît siéger sur ce front-là.» Pichegru ne trahit point en
effet, on sait trop qu'il est mort la première victime de cette
malheureuse tentative. Le sort de M. de Rivière ne fut pas aussi
affreux, quoique sa prison ait été bien longue et bien cruelle; car il
m'a raconté à mon retour en France que le premier cachot où il fut mis
était plein d'une eau stagnante qui lui venait jusqu'à la cheville. Si
l'on joint à cette situation l'idée que cette prison ne s'ouvrirait
peut-être jamais pour lui, et la douleur de vivre loin de son prince
bien-aimé, loin de tous ses amis, on juge de ce qu'il a dû souffrir.
C'est à cette époque de malheur que M. de Rivière devint dévot, et qu'il
puisa dans la religion la force qui lui était nécessaire pour supporter
tant de peines et tant de privations.
Après être resté plusieurs années en prison, il en sortit enfin sur sa
parole d'honneur de ne point quitter la France; car Bonaparte lui-même
savait ce qu'était la parole d'honneur de M. de Rivière, qui la respecta
scrupuleusement en effet, jusqu'au jour où il eut l'ineffable joie de
voir revenir les Bourbons.
On sait que le roi le fit duc, qu'il fut envoyé à Constantinople comme
ambassadeur dans des circonstances difficiles, et qu'enfin Charles X
l'avait choisi pour gouverneur du duc de Bordeaux, quand une mort
prématurée vint l'enlever à son jeune élève, à son prince chéri, et l'on
peut dire à la France.
Ayant appris à quel point Charles X ressentait douloureusement la perte
d'un tel ami, comme j'avais déjà fait de souvenir le portrait de
plusieurs personnes, j'essayai de faire ainsi celui de M. de Rivière;
j'eus le bonheur de réussir. Je portai aussitôt le portrait au roi, qui
le reçut avec une extrême sensibilité, et qui s'écria les larmes aux
yeux:--Ah! madame Lebrun, combien je vous suis obligé de votre heureuse
et touchante idée! J'étais plus que payée par ces paroles; mais je n'en
reçus pas moins le lendemain de Sa Majesté un superbe nécessaire en
vermeil, que je garderai toute ma vie.
Le duc de Rivière était d'une taille moyenne, ni beau ni laid; on ne
pouvait remarquer dans sa figure qu'une extrême finesse de regard, qui,
jointe à une expression de franchise et de bonté, annonçait tout le
caractère de l'homme. Tel que je le dépeins, cependant, M. de Rivière a
toujours fait les conquêtes les plus brillantes. Il ne les devait point
à ses avantages extérieurs, mais bien aux qualités de son ame,
auxquelles il devait aussi tant d'amis, qui lui sont restés attachés
jusqu'à sa mort et ne perdront jamais son souvenir. Parmi plusieurs
beautés distinguées qui ont eu de l'amour pour lui, la dernière surtout
était bien certainement la plus jolie femme de la cour; elle l'a aimé
tant qu'elle a vécu, et M. de Rivière lui conservait un souvenir
touchant. Il portait habituellement sur son coeur, à côté du portrait de
M. le comte d'Artois, un portrait d'elle qu'il me montra à Londres. Il
ne commettait en cela aucune indiscrétion, sa liaison avec cette
charmante personne ayant été connue de tout le monde. De retour en
France, il se maria avec une femme qui l'adorait, et dont il a fait
constamment le bonheur. Il en a eu plusieurs enfans.
M. de Rivière, outre son noble et beau caractère, avait beaucoup
d'esprit. On pourrait imprimer plusieurs de ses lettres comme modèle de
style, et dans la conversation le mot d'_à-propos_ ne lui manquait
jamais. Un jour, par exemple, déjeunant à Pétersbourg chez Suvarow, qui
avait pour lui de l'estime et de l'affection, ce général dit aux
officiers russes, en le désignant: «Allons, messieurs, buvons au plus
brave!--À votre santé, monsieur le maréchal,» répondit aussitôt M. de
Rivière.
Sous le titre de Mémoires, M. le chevalier de Chazet a écrit la vie du
duc de Rivière. Tous les documens nécessaires lui avaient été fournis
pour qu'on ne pût contester la véracité de cet ouvrage, qui se lit avec
un vif intérêt et qui fait honneur au coeur comme au talent littéraire de
l'auteur.
M. DE BUFFON.
Je suis allée, en 1785, avec mon frère et M. le comte de Vaudreuil,
dîner chez cet homme si célèbre comme savant et comme écrivain. Buffon
était déjà fort vieux, puisqu'il est mort trois ans après, âgé de
quatre-vingt-un ans. Je fus d'abord frappée de la sévérité de sa
physionomie; mais dès qu'il se fut mis à causer avec nous, nous crûmes
voir s'opérer une métamorphose; car son visage s'anima au point qu'on
pouvait dire de lui avec toute vérité que le génie étincelait dans ses
yeux. Nous le quittâmes pour aller à table; lui resta dans son salon, ne
mangeant plus alors que des légumes. Son fils et sa jolie belle-fille
firent les honneurs du dîner, après lequel nous retournâmes au salon
pour y prendre le café. Une conversation s'étant établie, M. de Buffon
en fit presque tous les frais, et parut se plaire à la prolonger; il
nous récita de mémoire plusieurs fragmens de ses ouvrages, qui nous
charmèrent doublement par la chaleur et l'expression qu'y prêtait
l'accent du génie. Nous le quittâmes assez tard, avec un grand regret,
et j'étais tellement enthousiasmée de lui, que j'enviais beaucoup le
sort de son fils et de sa belle-fille, qui pouvaient tous les jours le
voir et l'entendre.
M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE.
M. Le Pelletier de Morfontaine, qui a été longtemps prévôt des marchands
sous Louis XVI, avait de l'esprit, de l'instruction, de la bonhomie, un
ton parfait, et pourtant je n'ai connu personne plus chargé que lui de
ridicule.
Il était assez grand, très maigre. À cinquante-cinq ans au moins qu'il
avait quand je l'ai connu, son visage était pâle et fané, il mettait
pour s'animer le teint une forte couche de rouge sur ses joues et jusque
sur son nez. La chose était évidente au point qu'il en convenait en nous
disant qu'il ferait peur s'il ne portait point de rouge. Cette figure
déjà assez comique était entourée d'une coiffure tellement étrange,
qu'en la voyant pour la première fois j'éclatai de rire. C'était une
immense perruque fiscale dont le toupet s'élevait en pointe comme un
pain de sucre, accompagné de longues boucles qui tombait sur les
épaules; le tout poudré à blanc. Ce n'est pas tout; M. Le Pelletier
avait de fatales infirmités qu'il ne devait pas à son âge avancé, mais à
une malheureuse nature: il était obligé de tenir sans cesse dans sa
bouche des pastilles odorantes et de se garder de parler aux gens de
près. Il prenait plusieurs bains de pieds dans le jour, il en prenait
même la nuit et portait constamment deux paires de souliers à doubles
semelles. Tant de précautions n'empêchaient point qu'il ne fût
impossible de tenir près de lui dans une voiture fermée; j'en ai fait
une fois la triste expérience, ainsi que ma belle-soeur, en revenant de
Morfontaine. Eh bien! tel que le voilà, M. Le Pelletier avait les plus
grandes prétentions auprès des femmes, et se croyait l'homme du monde le
plus dangereux pour elles. Il parlait sans cesse de ses amours, de ses
succès, de ses conquêtes, ce qui prêtait beaucoup à rire.
Le chevalier de Coigny m'a raconté qu'étant allé un matin voir M. Le
Pelletier, il le trouva étendu sur une chaise longue, près d'une table
couverte de fioles, de médicamens, de sachets, etc., et si pâle, car il
n'avait pas encore mis son rouge, qu'en entrant dans sa chambre, M. de
Coigny le crut mourant.--Ah! mon cher chevalier, dit-il aussitôt, que je
suis ravi de vous voir! Vous allez me donner vos bons avis sur une chose
qui m'occupe beaucoup. Il faut que vous sachiez que je viens de rompre
toutes mes liaisons; je suis libre, absolument libre, et vous qui
connaissez les plus jolies femmes de la cour, vous allez me dire à
laquelle vous me conseillez d'adresser mes soins. Le chevalier de Coigny
était peut-être de notre société celui qui s'amusait le plus des
ridicules de M. Le Pelletier; on juge s'il saisit l'occasion. Il se mit
à passer en revue avec lui les femmes les plus remarquables par leur
beauté; mais à toutes M. Le Pelletier trouvait quelque défaut qui le
repoussait. Cette scène dura long-temps:--Ma foi, mon cher, dit enfin le
chevalier en éclatant de rire, puisque vous êtes si difficile, je vous
conseille d'imiter le beau Narcisse et de devenir amoureux de vous-même.
C'est sous la prévôté de M. Le Pelletier de Morfontaine que le pont de
la place Louis XV fut bâti, et à cette occasion, le roi lui donna le
cordon bleu, que l'on pouvait obtenir par charge, lorsqu'on ne faisait
point partie de la haute noblesse. Ce cordon bleu lui tourna tellement
la tête qu'il le portait toujours; je serais tentée de croire qu'il le
mettait dès le matin sur sa robe de chambre. Un jour je l'aperçus
grimpant sur les rochers qui bordent le lac de Morfontaine, et costumé
selon son ordinaire comme s'il allait partir pour Versailles. Je lui
criai d'en bas, où je me promenais, plongée dans mes rêveries
champêtres, que son cordon bleu était tout-à-fait ridicule au milieu de
cette belle nature. Il ne m'en voulut pas un instant de lui avoir ainsi
fait sentir son travers; car après tout il faut dire que ce pauvre M. Le
Pelletier était le meilleur homme du monde.
VOLTAIRE.
J'étais à la Comédie-Française le jour que Voltaire vint y voir
représenter sa tragédie d'_Irène_. De ma vie je n'ai assisté à un pareil
triomphe. Quand le grand homme entra dans sa loge, les cris, les
applaudissemens furent tels que je crus que la salle allait s'effondrer.
Il en fut de même au moment où on lui plaça la couronne sur la tête, et
le célèbre vieillard était si maigre, si chétif, que d'aussi vives
émotions me faisaient trembler pour lui. Quant à la pièce, on n'en
écouta pas un mot, et cependant Voltaire put quitter la salle persuadé
qu'_Irène_ était son meilleur ouvrage.
J'avais une extrême envie d'aller le voir à l'hôtel de M. de Villette
chez qui il logeait; mais ayant entendu dire que tout flatté qu'il était
des visites sans nombre qui lui étaient faites, il en éprouvait une
grande fatigue, je renonçai à mon projet. Je puis donc dire n'avoir été
chez lui qu'en peinture, et voici comment. Hall, le plus habile peintre
en miniature de cette époque, venait de finir mon portrait. Ce portrait
était extrêmement ressemblant, et Hall étant allé voir Voltaire, le lui
montra. Le célèbre vieillard, après l'avoir regardé long-temps, le baisa
à plusieurs reprises. J'avoue que je fus très flattée d'avoir reçu une
pareille faveur, et que je sus fort bon gré à Hall d'être venu me
l'affirmer.
LE PRINCE HENRI DE PRUSSE.
Lorsque la comtesse de Sabran me présenta chez elle au frère du grand
Frédéric, je voyais ce prince pour la première fois, et je ne saurais
dire combien je le trouvai laid. Il pouvait avoir à peu près
cinquante-cinq ans à cette époque, le roi de Prusse étant de beaucoup
son aîné. Il était petit, mince, et sa taille, quoiqu'il se tînt fort
droit, n'avait aucune noblesse. Il avait conservé un accent allemand
très marqué, et grasseyait excessivement. Quant à la laideur de son
visage, elle était au premier abord tout-à-fait repoussante. Cependant
avec deux gros yeux dont l'un regardait à droite et l'autre à gauche,
son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on
remarquait aussi dans le son de sa voix, et lorsqu'on l'écoutait, ses
paroles étant toujours d'une obligeance extrême: on s'accoutumait à le
voir.
Sa valeur guerrière est assez connue pour qu'il soit inutile d'en
parler; on sait qu'il aimait la gloire en digne frère de Frédéric; mais
ce qu'il faut dire, c'est qu'il était aussi sensible à un trait
d'humanité qu'à un trait d'héroïsme: il était bon et faisait un très
grand cas de la bonté dans les autres.
Il avait pour les arts, et surtout pour la musique, une véritable
passion, au point qu'il voyageait avec son premier violon afin de
pouvoir cultiver son talent en route. Ce talent était assez médiocre,
mais le prince Henri ne laissait échapper aucune occasion de l'exercer.
Pendant tout le séjour qu'il a fait à Paris, il venait constamment à mes
soirées musicales, ne redoutait point la présence des premiers
virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un
quatuor à côté de Viottis qui jouait le premier violon.
LE COMTE D'ALBARET.
Un autre amateur forcené de musique, qui vivait à Paris à la même
époque, était le comte d'Albaret. Non-seulement il s'empressait d'aller
à tous les concerts; mais, quoique sa fortune ne fût pas très
considérable, il avait une musique à lui, comme en ont les souverains.
Il logeait et nourrissait dans sa maison huit ou dix musiciens auxquels
il payait des appointemens, leur permettant en outre de prendre des
écoliers dehors aux heures qu'il leur laissait libres. Ces artistes,
comme on doit l'imaginer, étaient tous du second ordre. La chanteuse,
par exemple, qui ne chantait que des airs italiens, avait une assez
belle voix, mais ne pouvait passer pour une prima dona, et je me
souviens qu'il m'avait donné pour maître de chant un homme dont le
savoir était médiocre. Il en était de même de ses instrumentistes, pris
isolément, sans en excepter son premier violon; et cependant, tous ces
gens-là avaient une telle habitude de marcher ensemble, et faisaient un
si grand nombre de répétions, qu'on n'entendait nulle part de la musique
aussi bien exécutée que chez le comte d'Albaret. Aussi tous les amateurs
se rendaient-ils avec empressement à ses concerts. Ils avaient lieu le
dimanche matin: j'y suis allée plusieurs fois, et j'en suis toujours
sortie charmée.
LE COMTE D'ESPINCHAL.
Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute
l'existence, se bornaient à savoir, jour par jour, tout ce qui se
passait dans Paris. Le comte d'Espinchal était toujours instruit le
premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la
réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc.; au point que si l'on
avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce
fût au monde, on se disait aussitôt: Il faut le demander à d'Espinchal.
On imagine bien que, pour être aussi parfaitement au fait, il fallait
qu'il connût une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il
marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis
le grand seigneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à
la grisette et la fille entretenue.
En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne
fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses
de chevaux, au salon, le soir à deux ou trois spectacles. Je n'ai
vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour
dormir; car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.
À l'Opéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui
appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient
louées à l'année à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une
après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires
l'appelaient de tous côtés pour qu'il fît des visites longues. Il n'y
mettait que le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus.
Heureusement le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il
aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de
liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. Il n'était
pas même très bavard et savait se taire avec les personnes intéressées
dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait
à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce
qui se passait à Paris et à Versailles; mais pour parvenir à ce but il
ne négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de
mille choses que ne l'était le lieutenant de police.
Une pareille manie est si bizarre, qu'afin de faire croire à sa réalité,
je vais raconter un trait qui, dans le temps, a été connu de tout Paris.
Un jour, ou plutôt une nuit, le comte d'Espinchal se trouvait au bal de
l'Opéra. Ce bal n'était point alors ce qu'il est devenu maintenant; la
bonne compagnie le fréquentait, et les plus honnêtes femmes de la cour
et de la ville ne se refusaient pas le plaisir d'y aller, masquées
jusqu'aux dents, comme on disait; mais pour M. d'Espinchal il n'existait
point de masque; du premier coup d'oeil il reconnaissait son monde: aussi
tous les dominos le fuyaient-ils comme la peste. Il se promenait dans la
salle quand il remarqua un homme _qu'il ne connaissait pas_, et qui
courait de côtés et d'autres, pâle, effaré, s'approchant de toutes les
femmes en dominos bleus, puis s'éloignant aussitôt d'un air désespéré.
Le comte n'hésite pas à l'aborder, et lui dit avec intérêt:--Vous me
paraissez en peine, monsieur. Si je pouvais vous être bon à quelque
chose, j'en serais charmé.--Ah! monsieur, répond l'inconnu, je suis le
plus malheureux des hommes. Imaginez que ce matin je suis arrivé
d'Orléans avec ma femme, qui m'a tourmenté pour la mener au bal de
l'Opéra. Dans cette foule, je viens de la perdre, et la pauvre petite ne
sait pas le nom de l'hôtel, pas même le nom de la rue où nous sommes
descendus.--Calmez-vous, calmez-vous, dit le comte d'Espinchal, je vais
vous conduire près d'elle. Madame votre femme est assise dans le foyer à
la seconde fenêtre. C'était la dame en effet. Le mari, transporté de
joie, se confond en remerciemens:--Mais comment se fait-il, monsieur,
que vous ayez deviné?...--Rien n'est plus simple, répond le comte
d'Espinchal: madame étant la seule femme du bal que je ne connaisse pas,
j'avais déjà bien pensé qu'elle devait être arrivée de province très
nouvellement.
Quand je suis revenue à Paris, sous le consulat, j'ai revu le comte
d'Espinchal:--Eh bien! lui dis-je, vous devez être furieusement
désorienté; vous ne connaissez plus personne dans les loges de l'Opéra
et de la Comédie. Pour toute réponse, il leva les yeux au ciel. Il est
mort peu de temps après, d'ennui sans doute; car il n'était pas
extrêmement vieux. On assure qu'avant de mourir il brûla une énorme
quantité de notes qu'il avait l'habitude d'écrire chaque soir. J'avais
en effet entendu parler de ces notes par plusieurs personnes que
peut-être elles effrayaient. Il est certain qu'elles auraient pu fournir
la matière d'un ouvrage très piquant, mais bien certainement très
scandaleux.
LA COMTESSE DE FLAHAUT.
Parmi les femmes les plus distinguées que j'ai connues avant la
révolution, je ne dois pas oublier l'auteur d'_Adèle de Sénanges_,
d'_Eugène de Rothesin_, et de plusieurs autres ouvrages charmans, que
tout le monde a lus pour le moins une fois. Madame de Flahaut,
aujourd'hui madame de Souza, n'écrivait point encore quand j'ai fait
connaissance avec elle. Son fils, qui est maintenant pair de France,
était alors un enfant de trois ou quatre ans. Elle-même était fort
jeune. Elle avait une jolie taille, un visage charmant, les yeux les
plus spirituels du monde, et tant d'amabilité qu'un de mes plaisirs
était d'aller passer la soirée chez elle, où le plus souvent je la
trouvais seule.