Son mari était un bon homme dans toute l'étendue du terme, facile à

vivre, ne disant jamais de mal de personne; néanmoins on le tournait en

ridicule, ou plutôt on s'amusait de lui pour la prétention qu'il avait

de savoir peindre et de savoir chanter; ces deux prétendus talens

occupaient toutes ses journées, l'un le matin et l'autre le soir; il

avait une peur horrible du tonnerre, au point d'avoir fait arranger dans

ses caves une chambre tapissée d'un double taffetas, dans laquelle je

suis descendue par curiosité. Dès qu'un orage commençait, il se

réfugiait sous cette voûte, où l'un de ses gens battait de toutes ses

forces sur un gros tambour, tant que grondait la foudre; nulle puissance

humaine n'aurait pu le faire sortir de là avant que le ciel n'eût repris

sa sérénité. Comme il soutenait cependant qu'il n'avait point peur du

tonnerre; qu'il ne se réfugiait dans cette cave que pour éviter la vive

impression que l'orage faisait sur ses nerfs, on eut la malice d'enlever

cette excuse au pauvre homme: un jour il était allé faire sa partie à la

Muette chez la duchesse de Polignac, qui habitait ce château en été; on

dressa la table de jeu près d'une fenêtre ouvrant sur le parc, au bas de

laquelle le comte de Vaudreuil avait fait placer deux fusées. M. de La

Reynière était à jouer tranquillement, car le temps était fort calme,

quand tout à coup on mit le feu à l'artifice, dont il eut une telle

frayeur, qu'en s'écriant: le tonnerre! le tonnerre! il se trouva presque

mal. On parvint bientôt à le rassurer en lui expliquant la chose;

toutefois il n'en fut pas moins prouvé que le tonnerre n'agissait point

sur ses nerfs, mais qu'il en avait peur.

La société de madame de La Reynière se composait des personnes les plus

distinguées de la cour et de la ville; elle attirait aussi chez elle les

hommes célèbres dans les arts et dans la littérature. L'abbé Barthélemi,

auteur d'_Anacharsis_, y passait sa vie; le comte d'Adhémar, si

spirituel et si aimable, y venait presque tous les soirs, ainsi que le

comte de Vaudreuil, et le baron de Besenval, colonel-général des

Suisses. Les grandes soirées de madame de La Reynière rassemblaient

habituellement les plus charmantes femmes de la cour; c'est là que j'ai

fait connaissance avec la comtesse de Ségur, qui était alors aussi jolie

que bonne et aimable. Sa douceur, son affabilité, la faisaient aimer dès

le premier abord; elle ne quittait pas son beau-père, le maréchal de

Ségur, vieux et infirme, qui trouvait en elle une véritable Antigone.

Son mari, connu par son esprit et son talent littéraire, était, à cette

époque, ambassadeur en Russie.

Pour qu'il ne manquât rien au charme des soirées de madame de La

Reynière, on y faisait très souvent de la musique dans la galerie, et

c'était Sacchini, Piccini, Garat, Richer, et autres célèbres artistes,

qui l'exécutaient. Enfin il serait difficile maintenant de faire

comprendre avec quel délice on se rassemblait dans ce bel hôtel, quelle

aménité, quelles bonnes manières régnaient dans ces salons remplis de

personnes charmées de se trouver ensemble. Au reste, à l'époque dont je

parle, il existait plusieurs maisons de ce genre; et je citerai surtout

celles des maréchales de Boufflers et de Luxembourg. Quoique l'on soit

forcé d'avouer que ces deux grandes dames ne passaient point pour les

femmes les plus morales de leur temps, les jeunes femmes se rendaient

chez elles avec empressement; c'est là, me disaient-elles, que nous

prenons les meilleures leçons du ton de la bonne compagnie, et que nous

recevons les meilleurs conseils. La marquise de Boufflers, belle-fille

de la maréchale et mère de ce chevalier de Boufflers si connu par son

esprit, est l'auteur d'une charmante chanson, espèce de code social, que

je copie ici, parce qu'elle est peu connue:

Sur l'air: _Sentir avec ardeur flamme discrète._

Il faut dire en deux mots ce que l'on veut dire,

Les longs propos sont sots.

Il faut savoir lire

Avant que d'écrire,

Et puis dire en deux mots ce que l'on veut dire.

Les longs propos sont sots.

Il ne faut pas toujours parler,

Citer,

Dater,

Mais écouter;

Il faut savoir trancher l'emploi,

Du moi,

Du moi,

Voici pourquoi:

Il est tyrannique,

Trop académique;

L'ennui, l'ennui

Marche avec lui.

Je me conduis toujours ainsi

Ici;

Aussi

J'ai réussi.

Pour en revenir à madame de La Reynière, devenue veuve, il lui restait

un fils, bien éloigné de partager la fierté nobiliaire de sa mère, et

qui, sous ce rapport, a dû la désespérer plus d'une fois. D'abord il

s'obstinait à se faire appeler Grimod de La Reynière (le véritable nom

de M. de La Reynière était Grimod), et le plus souvent Grimod tout

court. Ensuite, il avait pris en tendresse sa parenté du côté paternel,

et sans cesse, aux grands dîners de sa mère, il parlait devant toute la

cour de son oncle l'épicier, de son cousin le parfumeur, ce qui mettait

la pauvre femme au supplice.

Ce Grimod de La Reynière avait beaucoup d'esprit, quoiqu'il se plût à se

montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne

posait son chapeau sur sa tête; mais comme il avait prodigieusement de

cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d'une hauteur

démesurée. Un jour qu'il se trouvait à l'amphithéâtre de l'Opéra, où

l'on représentait un nouveau ballet, un homme de petite taille, placé

derrière lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espèce qui lui

cachait totalement le théâtre; las de ne rien voir, le petit homme

commença par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et

finit par former une sorte de lorgnette, à laquelle il appliqua son oeil.

Pendant tout ce manége, M. de La Reynière ne bougea pas, ne dit mot;

mais, le spectacle fini, il se lève, arrête d'une main le monsieur qui

s'apprêtait à sortir, et de l'autre tirant un petit peigne de sa

poche:--Monsieur, dit-il avec un grand sang-froid, je vous ai laissé

faire tout ce qu'il vous a plu de mon toupet pour vous aider à voir le

ballet à votre aise; mais je vais souper en ville, vous sentez qu'il ne

m'est pas possible de me présenter dans l'état où vous avez mis ma

coiffure, et vous allez avoir la bonté de la raccommoder, ou nous nous

couperons demain la gorge ensemble.--Monsieur, répondit l'inconnu en

riant, à Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant

que vous l'avez été pour moi; je vais faire de mon mieux: et prenant le

petit peigne, il rapprocha les cheveux tant bien que mal, après quoi

tous deux se séparèrent les meilleurs amis du monde.

DAVID.

Je recherchais avec empressement la société de tous les artistes

renommés, et principalement celle des artistes qui se distinguaient dans

mon art. David venait donc assez fréquemment chez moi, quand tout à coup

il n'y parut plus. L'ayant rencontré dans le monde, je crus devoir lui

adresser quelques reproches aimables à ce sujet.--Je n'aime pas, me

dit-il, à me trouver avec des domestiques de condition.--Comment?

répondis-je: avez-vous pu remarquer que je traite les personnes de la

cour mieux que d'autres personnes? ne me voyez-vous pas accueillir tout

le monde avec les mêmes égards? Et comme il insistait d'un air

humoriste:--Ah! dis-je en riant, je crois que vous avez de l'orgueil,

que vous souffrez de n'être pas duc ou marquis. Pour moi, à qui les

titres sont parfaitement indifférens, je reçois avec plaisir tous les

gens aimables.

Depuis lors David n'est point revenu chez moi. Il fit même rejaillir sur

ma personne la haine qu'il portait à quelques-uns de mes amis. La preuve

en est que, plus tard, il se procura je ne sais quel gros livre écrit

contre M. de Calonne, et dans lequel on n'avait pas manqué d'inscrire

toutes les infâmes calomnies dont j'avais été l'objet. Ce livre restait

constamment dans son atelier sur un tabouret, toujours ouvert,

précisément à la page où il était question de moi. Une pareille

méchanceté était si noire et si puérile à la fois, que je n'y aurais

point ajouté croyance, si je n'en eusse été instruite par M. de

Fitzjames, le comte Louis de Narbonne, et d'autres gens de ma

connaissance qui tous avaient remarqué le fait, et même à plusieurs

reprises.

Il faut dire toutefois que David aimait tellement son art, qu'aucune

haine ne l'empêchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir.

Après que j'eus quitté la France, j'envoyai à Paris le portrait de

Paësiello, que je venais de faire à Naples. On le plaça au salon en

pendant d'un portrait peint par David, mais dont sans doute il était peu

satisfait. S'étant approché de mon tableau, il le regarda long-temps,

puis se retournant vers quelques-uns de ses élèves et d'autres personnes

qui l'environnaient:--On croirait, dit-il, mon portrait fait par une

femme et le Paësiello par un homme. C'est de M. Lebrun, qui était

témoin, que je tiens ces paroles, et de plus j'ai la certitude qu'en

toute occasion David ne me refusait point ses éloges.

Il est bien vraisemblable que des louanges aussi flatteuses sur mon

talent m'auraient fait oublier tôt ou tard les attaques de David contre

ma personne; mais ce que je n'ai jamais pu lui pardonner, c'est l'atroce

conduite qu'il a tenue pendant la terreur; ce sont les persécutions

exercées lâchement par lui contre un grand nombre d'artistes, entre

autres contre Robert le paysagiste qu'il fit arrêter et traiter dans la

prison avec une sévérité qui allait jusqu'à la barbarie. Il m'aurait été

impossible de me retrouver avec un pareil homme. Lorsque je fus rentrée

en France, un de nos plus célèbres peintres étant venu chez moi, me dit

dans la conversation que David avait un vif désir de me revoir. Je ne

répondis pas, et comme le peintre dont je parle a prodigieusement

d'esprit, il comprit que mon silence n'était point celui auquel on peut

appliquer le proverbe: _qui ne dit rien consent_.

M. DE BEAUJON.

M. de Beaujon m'ayant fait demander de faire son portrait, qu'il

destinait à l'hôpital fondé par lui dans le faubourg du Roule, et qui

porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique hôtel qu'on

appelle aujourd'hui l'Élysée-Bourbon, attendu que l'infortuné

millionnaire était hors d'état de venir chez moi. Je le trouvai seul,

assis sur un grand fauteuil à roulettes, dans une salle à manger; il

avait les mains et les jambes tellement enflées qu'il ne pouvait se

servir ni des unes ni des autres; son dîner se bornait à un triste plat

d'épinards; mais plus loin, en face de lui, était dressée une table de

trente à quarante couverts où se faisait, disait-on, une chère exquise,

et qu'on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de

Beaujon, et les personnes qu'il leur plaisait d'inviter; ces dames,

toutes fort bien nées et de très bonne compagnie, étaient appelées dans

le monde les _berceuses_ de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres

chez lui, disposaient entièrement de son hôtel, de ses chevaux, et

payaient ces avantages avec quelques instans de conversation qu'elles

accordaient au pauvre impotent, ennuyé de vivre seul.

M. de Beaujon voulut me retenir à dîner, ce que je refusai, ne dînant

jamais hors de chez moi; mais nous convînmes du prix et de la pose de

son portrait; il désirait être peint assis devant un bureau, jusqu'à

mi-jambes, avec les deux mains, et je ne tardai pas à commencer et à

finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modèle, j'emportai le

portrait chez moi pour terminer quelques détails, et j'imaginai de

placer sur le bureau le plan de l'hospice. M. de Beaujon en ayant été

instruit m'envoya aussitôt son valet de chambre pour me prier instamment

d'effacer ce plan, et pour me remettre trente louis en dédommagement du

temps que j'y emploierais; j'avais à peine tracé l'esquisse, en sorte

que je refusai naturellement les trente louis; mais le valet de chambre

revint encore le lendemain, insistant de la part de son maître, au point

que, pour le forcer à remporter cet argent, je fus obligée d'effacer le

plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre

cinq minutes.

Pendant que je faisais le portrait de M. de Beaujon, je voulus visiter

son bel hôtel, que j'avais toujours entendu citer pour sa magnificence:

aucun particulier, en effet, n'était logé avec autant de luxe; tout

était d'une grande richesse et d'un goût exquis. Un premier salon

renfermait des tableaux à effet, dont aucun n'était fort remarquable,

tant il est aisé de tromper les amateurs, quelque prix qu'ils puissent

mettre à leurs acquisitions. Le second était un salon de musique: grands

et petits pianos, instrumens de toute espèce, rien n'y manquait;

d'autres pièces, ainsi que les boudoirs et les cabinets, étaient

meublées avec la plus grande élégance. La salle de bain surtout était

charmante; un lit, une baignoire étaient drapés, comme les murailles, en

belle mousseline à petits bouquets, doublée de rose; je n'ai jamais rien

vu d'aussi joli; on aurait aimé à se baigner là. Les appartemens du

premier étage étaient meublés avec autant de soin. Dans une chambre

entre autres, qui était ornée de colonnes, on avait placé au milieu une

énorme corbeille dorée et entourée de fleurs, qui renfermait un lit, lit

dans lequel personne n'avait jamais couché. Toute cette façade de

l'hôtel donnait sur le jardin que, vu son étendue, on pouvait appeler le

parc, qu'un habile architecte avait dessiné, et qu'embellissait une

énorme quantité de fleurs et d'arbres verts.

Il me fut impossible de parcourir cette délicieuse habitation sans

donner un soupir de pitié à son riche propriétaire, et sans me rappeler

une anecdote que l'on m'avait contée peu de jours avant. Un Anglais,

jaloux de voir tout ce que l'on citait comme curieux à Paris, fit

demander à M. de Beaujon la permission de visiter ce bel hôtel. Arrivé

dans la salle à manger, il y trouva la grande table dressée, ainsi que

je l'avais trouvée moi-même, et se retournant vers le domestique qui le

conduisait:--Votre maître, dit-il, doit faire une bien excellente

chère?--Hélas! monsieur, répondit le cicerone, mon maître ne se met

jamais à table, on lui sert seulement un plat de légumes. L'Anglais

passant alors dans le premier salon:--Voilà du moins ce qui doit réjouir

ses yeux, reprit-il en montrant les tableaux.--Hélas! monsieur, mon

maître est presque aveugle.--Ah! dit l'Anglais en entrant dans le second

salon, il s'en dédommage, j'espère, en écoutant de la bonne

musique.--Hélas! monsieur, mon maître n'a jamais entendu celle qu'on

fait ici, il se couche de trop bonne heure, dans l'espoir de dormir

quelques instans. L'Anglais regardant alors le magnifique jardin qui se

déployait sous ses fenêtres:--Mais enfin, votre maître peut jouir du

plaisir de la promenade.--Hélas! monsieur, il ne marche plus. Dans ce

moment arrivaient les personnes invitées à dîner, parmi lesquelles se

trouvaient de fort jolies femmes. L'Anglais reprend:--Enfin voilà plus

d'une beauté, qui peuvent lui faire passer des momens très agréables? Le

domestique ne répondit à ces mots que par deux hélas! au lieu d'un, et

n'ajouta rien de plus.

M. de Beaujon était très petit et très gros, sans aucune physionomie; M.

de Calonne, que j'ai peint en même temps, offrait son parfait contraste,

et les deux portraits se trouvant exposés chez moi, l'abbé Arnault qui

les vit à côté l'un de l'autre, s'écria: Voilà précisément l'esprit et

la matière.

M. de Beaujon avait été le banquier de la cour sous Louis XV, et ses

opérations financières furent toujours si habiles qu'avant sa vieillesse

il possédait déjà des millions. Il faut dire à sa louange qu'il

dépensait en bonnes oeuvres une grande partie de son immense fortune;

jamais un malheureux ne s'est adressé vainement à lui, et l'hôpital du

faubourg du Roule recommande encore aujourd'hui son nom comme celui d'un

bienfaiteur de l'humanité.

M. BOUTIN.

Un autre financier immensément riche et tout aussi bienfaisant que M. de

Beaujon était M. Boutin pour qui j'avais beaucoup d'amitié. M. Boutin

n'était plus jeune quand je fis connaissance avec lui; il était petit et

boiteux, gai, spirituel, et d'un caractère si affable, si bon, que l'on

s'attachait véritablement à lui dès qu'on le voyait un peu intimement.

Comme il possédait une très grande fortune, il recevait souvent et avec

une extrême noblesse ses nombreux amis, sans que cela portât en rien

préjudice aux secours qu'il accordait à tant de pauvres dont il était

l'appui. M. Boutin faisait les honneurs de chez lui avec une grâce

parfaite: j'ai pu en juger souvent; car il avait arrangé pour moi,

disait-il, un dîner du jeudi, où se trouvaient tous mes intimes:

Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le poète, l'abbé Delille, le

comte de Vaudreuil, qui ne manquait jamais cette réunion quand il se

trouvait à Paris le jeudi, etc., etc. Nous étions au plus douze

personnes à table, et ces dîners étaient si amusans qu'ils me faisaient

fausser une fois par semaine la parole que je m'étais donnée de ne

jamais dîner hors de chez moi. Ils avaient lieu dans cette charmante

maison de M. Boutin, placée sur la hauteur du magnifique jardin qu'il

avait nommé Tivoli: à cette époque la rue de Clichy n'était point encore

bâtie, et quand on se trouvait là, au milieu d'arbres superbes qui

formaient de belles et grandes allées, on pouvait se croire tout à fait

à la campagne, je puis même dire que cette belle habitation me semblait

un peu trop isolée; j'aurais eu peur d'y aller le soir et je conseillais

souvent à M. Boutin de ne jamais revenir seul.

Lorsque j'eus quitté la France, mon frère m'écrivit que M. Boutin avait

continué ses dîners du jeudi en souvenir de moi; que l'on y buvait à ma

santé, ainsi qu'à celle de M. de Vaudreuil, qui avait émigré alors. Pour

son malheur M. Boutin pensa comme M. de Laborde, qui me disait dans une

lettre que je reçus de lui à Rome: «Je reste en France; je suis

tranquille. Comme je n'ai jamais fait de mal à personne...!» Hélas! lui

aussi, ce bon et aimable M. Boutin n'avait jamais fait de mal à

personne: tous deux n'en sont pas moins tombés sous la hache

révolutionnaire; car tous deux étaient riches, et l'on voulait leurs

biens. Je ne puis exprimer la douleur que me fit éprouver cette

nouvelle; M. Boutin était un de ces hommes que je regretterai toute ma

vie.

Le gouvernement s'empara de tout ce qu'il possédait. Son beau parc fut

totalement détruit, à l'exception d'une petite partie dont on fit une

promenade à la mode sous le nom de Tivoli, et dans laquelle se donnent,

dit-on, de fort belles fêtes que je n'ai jamais vues; car on pense bien

qu'à mon retour en France je n'ai pas eu le courage de retourner dans ce

triste lieu.

M. DE SAINTE-JAMES.

M. de Sainte-James était fermier-général, puissamment riche, et vraiment

financier dans toute l'étendue du terme. C'était un homme de moyenne

grandeur, gros et gras, au visage très coloré de cette fraîcheur qu'on

peut avoir à cinquante ans passés quand on se porte bien et qu'on est

heureux. M. de Sainte-James tenait un état de maison de la plus grande

opulence; il habitait un des beaux hôtels de la place Vendôme, et

donnait là de très grands et bons dîners, où il réunissait trente ou

quarante personnes pour le moins. N'ayant pu refuser d'y aller une fois,

je regrettai beaucoup de n'être ni gourmande ni friande; car sous ces

deux rapports j'aurais été complètement satisfaite, tandis que cette

société si nombreuse ne me sembla pas, à beaucoup près, aussi aimable

que celle qu'on trouvait chez ce bon M. Boutin. M. de Sainte-James

recevait son monde avec plus de bonhomie que de grâces. Après le dîner

on passait dans un superbe salon, entièrement garni de glaces; mais tout

cela ne faisait point que tant de personnes réunies, qui ne se

connaissaient pas, pussent causer ensemble avec cette espèce de

confiance et d'intimité qui fait le charme des conversations.

Plus tard, lorsque M. de Sainte-James eut arrangé sa maison et son

magnifique jardin de Neuilly, ce qu'on a toujours appelé _la folie

Sainte-James_, il m'engagea à venir y dîner avec quelques-uns de mes

amis. Cette journée fut agréable, il nous promena dans ce beau parc, qui

venait de coûter des trésors. Entre autres folles dépenses, on avait

construit un rocher factice, dont les énormes pierres, apportées de fort

loin sans doute, et à bien grands frais, avaient l'air de n'être que

suspendues. J'avoue que je le traversai très rapidement, tant ces voûtes

immenses me paraissaient peu solides.

C'est dans cette superbe habitation que M. de Sainte-James se plaisait à

donner de véritables fêtes. Je m'y rendis un jour pour y voir jouer la

comédie. Tant de personnes étaient invitées et parcouraient le jardin

avant et après le spectacle, qu'on se croyait dans une promenade

publique.

Il faut croire que la révolution n'est point arrivée à temps pour punir

M. de Sainte-James d'avoir étalé tant de magnificence, car je n'ai

jamais entendu dire, ni dans l'étranger, ni depuis mon retour en France,

qu'il ait été guillotiné. Une mort naturelle l'aura soustrait au sort

affreux de M. de Laborde et de M. Boutin.

LA COMTESSE D'ANGEVILLIERS.

Madame d'Angevilliers était ce qu'on appelle un bel esprit. Elle en

avait déjà la réputation lorsqu'elle était madame Marchais. Tous les

hommes de lettres, et même les savans, composaient alors sa société. Le

comte d'Angevilliers, qu'elle recevait souvent, en devint amoureux et

l'épousa. Elle avait un tel ascendant sur lui qu'il ne parlait point en

sa présence, quoiqu'il eût de l'esprit, du goût et des connaissances

qu'on pouvait apprécier aisément partout où n'était pas sa femme.

Il me serait impossible de dire si madame d'Angevilliers était laide ou

jolie; je l'ai cependant vue nombre de fois, et j'ai souvent été placée

à table à côté d'elle. Mais elle avait toujours la figure cachée sous un

voile, qu'elle n'ôtait pas même pour dîner. Ce voile couvrait, ainsi que

son visage, un énorme bouquet de branches d'arbres verts, qu'elle

portait constamment à son côté. Je ne concevais pas comment elle pouvait

_s'enfermer_ ainsi avec ce bouquet sans prendre mal à la tête: mais plus

tard, quand je suis entrée dans sa chambre à coucher, j'ai été encore

plus surprise de voir cette chambre garnie de gradins toujours couverts

d'arbres verts de toute espèce, que l'on n'ôtait pas même la nuit.

Madame d'Angevilliers était aussi polie qu'on pouvait l'être, mais si

étrangement complimenteuse, qu'on lui en voulait quelquefois de rendre

la politesse ridicule. Un jour que M. d'Angevilliers avait engagé à

dîner plusieurs artistes de l'Académie de peinture, Vestier y vint.

Vestier était fort bon peintre de portraits et venait d'exposer au salon

un tableau de famille très bien composé et très harmonieux qu'on avait

beaucoup remarqué. Mais il pouvait avoir au moins cinquante ans, il

était maigre, pâle et prodigieusement laid. Madame d'Angevilliers, qui

désirait lui adresser quelques mots flatteurs, lui dit tout haut:--_En

vérité, Monsieur, je vous trouve embelli_. Le pauvre Vestier devint

rouge comme un coq, il regardait à droite et à gauche pour voir si ces

paroles ne s'adressaient pas à quelque autre qu'à lui, en sorte que le

fou rire me prit.

C'est chez madame d'Angevilliers que j'ai dîné pour la première fois

avec le marquis de Bièvre, qui est devenu célèbre comme faiseur de

calembourgs. J'eus du malheur, car le jour dont je parle il n'en fit

aucun; mais on m'en apprit un fort joli qu'il avait adressé à la reine.

Sa Majesté lui demandant un calembourg, M. de Bièvre, s'étant incliné,

s'aperçut que la reine avait des souliers verts:--Les désirs de Votre

Majesté sont des ordres, dit-il aussitôt, l'univers est à ses pieds.

GINGUENÉ.

Ginguené m'avait été présenté par Lebrun le poète comme son ami intime,

en sorte qu'il venait quelquefois à mes soirées, quoiqu'il ne me plût

sous aucuns rapports. Je lui trouvais un esprit sec, sans charme et sans

gaieté; il n'était pas en harmonie avec ma société, et ses oeuvres

m'étaient tout aussi antipathiques que sa conversation. En 1789, il nous

lut une ode qu'il venait de faire pour M. Necker. Cette ode pouvait

passer pour le programme de 1793, il y parlait de victimes, et soutenait

qu'on ne pouvait régénérer la France sans répandre du sang. Des opinions

aussi atroces me faisaient frissonner. Le comte de Vaudreuil, qui était

présent, ne dit rien, mais nous nous regardâmes, et je vis bien qu'ainsi

que moi il devinait l'homme.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 10 / 12 段