Verdun peut être citée pour son esprit si fin et si naturel à la fois.
La bonté, la gaieté de son caractère la faisaient rechercher
généralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle
ait été ma première et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari
était fermier-général: c'était un homme froid en apparence, mais plein
d'esprit et de bonté, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se
presser de les secourir. Il était propriétaire du château de Colombes,
près Paris. Ce château avait anciennement été habité par la reine
Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries étaient
presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidité avait terni ces
peintures remarquables, et M. de Verdun, très amateur et connaisseur,
ayant entrepris de les faire réparer, y réussit parfaitement.
Je suis allée fort souvent habiter ce château plusieurs jours de suite.
M. et madame de Verdun y réunissaient la société la plus aimable,
composée d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels.
Carmontel, ami intime des maîtres de la maison, nous était d'une
ressource extrême; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la
conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant
elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à
retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la
conversation. L'abbé Delille m'écrivait à Rome: «La politique a tout
perdu; on ne cause plus à Paris.» À mon retour en France, en effet, je
ne me suis que trop assurée de cette vérité. Entrez dans quelque salon
que ce soit, vous trouverez les femmes bâillant en cercle, et les
hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais
nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la
conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société
française.
La révolution vint mettre fin à tous les plaisirs de Colombes. Comme on
savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas à le mettre en prison,
et l'on peut juger du désespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire
à l'honneur de l'humanité, qu'aussitôt que la nouvelle de sa détention
fut arrivée à Colombes, les paysans s'assemblèrent et vinrent tous à
Paris réclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette démarche empêcha les
autorités d'oser le mettre à mort; néanmoins il restait toujours
prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et
renouvelèrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin
sa liberté. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, éprouva une
si grande joie, qu'elle en perdit la tête, au point qu'elle envoya
chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison,
pensant arriver plus vite ainsi.
ROBERT.
Robert, peintre en paysage, excellait surtout à représenter des ruines;
ses tableaux dans ce genre, peuvent être placés à côté de ceux de
Jean-Paul Paunini. Il était de mode, et très magnifique, de faire
peindre son salon par Robert; aussi le nombre des tableaux qu'il a
laissés est-il vraiment prodigieux. Il s'en faut bien, à la vérité, que
tous soient de la même beauté; Robert avait cette extrême facilité qu'on
peut appeler heureuse, qu'on peut appeler fatale: il peignait un tableau
aussi vite qu'il écrivait une lettre; mais quand il voulait captiver
cette facilité, ses ouvrages éditent souvent parfaits. On en connaît de
lui qui font très bien pendant à ceux de Vernet.
De tous les artistes que j'ai connus, Robert était le plus répandu dans
le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs,
sans en excepter celui de la table, il était recherché généralement, et
je ne crois pas qu'il dînât chez lui trois fois dans l'année.
Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n'était
refusé par lui; car tout le temps qu'il n'employait point au travail, il
le passait à s'amuser.
Il avait de l'esprit naturel, beaucoup d'instruction, sans aucune
pédanterie, et l'intarissable gaieté de son caractère le rendait l'homme
le plus aimable qu'on pût voir en société. De tout temps Robert avait
été renommé pour son adresse à tous les exercices du corps, et dans un
âge fort avancé il conservait encore les goûts de sa jeunesse. À
soixante ans passés, quoiqu'il fût devenu fort gros, il était resté si
leste qu'il courait mieux que personne dans une partie de barres, jouait
à la paume, au ballon et nous réjouissait par des tours d'écolier qui
nous faisaient rire aux larmes. Un jour, par exemple, à Colombes, il
traça sur le parquet du salon une longue raie avec du blanc d'Espagne;
puis, costumé en saltimbanque, un balancier dans les mains, il se mit à
marcher gravement, à courir sur cette ligne, imitant si bien les
attitudes et les gestes d'un homme qui danse sur la corde, que
l'illusion était parfaite, et qu'on n'a rien vu d'aussi drôle.
Étant élève à l'académie de Rome, Robert avait au plus vingt ans,
lorsqu'il paria six cahiers de papier gris avec ses camarades, qu'il
monterait tout seul au plus haut du Colysée. L'étourdi, bien qu'en
risquant mille fois sa vie, parvint en effet jusqu'au faîte; mais
lorsqu'il lui fallut descendre, n'ayant plus les saillies de pierres qui
l'avaient aidé à monter, on fut obligé de lui jeter par une des fenêtres
une corde qu'il saisit, à laquelle il s'attacha, et, lancé dans
l'espace, il eut le bonheur qu'on réussît à le faire rentrer dans
l'intérieur du monument. Le seul récit de ce tour de force fait dresser
les cheveux. Robert est le seul homme qui ait jamais osé le tenter, et
cela pour six cahiers de papier gris!
C'est encore Robert qui s'est perdu à Rome dans les catacombes, et que
l'abbé Delille a chanté dans son poëme de _l'Imagination_. Madame de
Grollier, qui, comme nous, connaissait par Robert l'aventure des
catacombes, après avoir entendu les vers de l'abbé Delille,
disait:--«L'abbé Delille m'a fait plus de plaisir, mais Robert plus de
peur.»
Le bonheur dont fut accompagnée toute la vie de Robert semble avoir
présidé aussi à sa mort. Le bon, le joyeux artiste n'a point prévu sa
fin, n'a point enduré les angoisses de l'agonie; il était fort bien
portant, et tout habillé pour aller dîner en ville; madame Robert, qui
venait elle-même de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son
mari pour l'avertir qu'elle était prête, et le trouva mort, frappé d'un
coup d'apoplexie foudroyante.
LA DUCHESSE DE POLIGNAC.
Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine
n'aient inventées contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont
été écrits pour la perdre, que, joints aux vociférations des
révolutionnaires, ils ont dû laisser dans l'esprit de quelques gens
crédules, l'idée que l'amie de Marie-Antoinette était un monstre. Ce
monstre, je l'ai connu: c'était la plus belle, la plus douce, la plus
aimable femme qu'on pût voir.
Quelques années avant la révolution, la duchesse de Polignac vint chez
moi, et j'ai fait plusieurs fois son portrait de même que celui de sa
fille, la duchesse de Guiche[27]. Madame de Polignac avait l'air si
jeune qu'on pouvait la croire soeur de sa fille, et toutes deux étaient
les plus jolies femmes de la cour. Madame de Guiche aurait parfaitement
servi de modèle pour représenter une des Grâces; quant à sa mère, je
n'essaierai pas de dépeindre sa figure; cette figure était céleste.
La duchesse de Polignac joignait à sa beauté vraiment ravissante, une
douceur d'ange, l'esprit à la fois le plus attrayant et le plus solide.
Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait
bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle était
véritablement _l'amie_ de la reine; elle dut à ce titre celui de
gouvernante des enfans de France: aussitôt, la rage de toutes celles qui
désiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies
atroces furent lancées sur elle. Il m'est arrivé souvent d'entendre
discourir les personnes de la cour qui lui étaient opposées, et j'avoue
que je m'indignais d'une méchanceté si noire et si persévérante.
Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce fût l'exacte vérité,
c'est que madame de Polignac n'avait point envié la place qu'elle
occupait: il se peut que sa famille se réjouit de l'y voir élevée; mais
elle-même n'avait cédé qu'à son respect pour le désir de la reine et aux
instances réitérées du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'était
sa liberté, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement;
indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses délices, et les devoirs
de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais
son profil à Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que
notre porte s'ouvrît; on venait lui demander ses ordres, et mille choses
qu'il fallait pour les enfans.--«Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air,
accablé, tous les matins ce sont les mêmes demandes, je n'ai pas un
instant à moi jusqu'à l'heure du dîner, et le soir d'autres fatigues
m'attendent.»
Au château de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle
jouissait d'un peu plus de liberté. Les enfans de France s'y plaisaient
extrêmement, et elle y donnait de petits bals sans prétention où l'on
s'amusait beaucoup. C'est là qu'elle est accouchée du comte Melchior de
Polignac, en même temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.
Peu de temps avant la révolution, elle supplia le roi d'accepter sa
démission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa santé l'obligeant
à se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renommés en
Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place
à son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effrayé du chagrin
qu'allait éprouver la reine, se mit à ses genoux pour obtenir qu'elle
restât gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur
aussi éclatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un
redoublement de haine s'éleva contre la favorite; il servit
merveilleusement la révolution qui s'avançait, et qui vint bientôt
frapper et les Polignac et leurs ennemis.
LE PRINCE DE LIGNE
C'est à Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne;
mais lorsqu'il vint en France, peu d'années avant la révolution, nous
nous revîmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand
nombre de ses soirées chez moi. Lorsque lui, l'abbé Delille, le marquis
de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Ségur, et quelques
autres encore de ce temps-là, se trouvaient réunis autour de mon feu, il
s'établissait une causerie si animée, si intéressante, que nous ne nous
séparions jamais qu'avec peine.
Madame de Staël a dit du prince de Ligne: «Il est peut-être le seul
étranger qui dans le genre français soit devenu modèle, au lieu d'être
imitateur!» Et dans un autre endroit: «Les hommes, les choses et les
événemens ont passé devant le prince de Ligne; il les a jugés sans
vouloir leur imposer le despotisme d'un système, il sut mettre à tout du
naturel!» Ce naturel, dont madame de Staël était si bon juge, car elle
en avait beaucoup elle-même, était un des premiers charmes de l'esprit
du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperçus si fins, si
justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour
courir aussitôt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la
moindre prétention à se faire écouter; ses discours et ses manières
conservaient tant de simplicité, qu'un sot aurait pu le croire un homme
ordinaire.
Le prince de Ligne était grand, il avait une extrême noblesse dans le
maintien, sans aucune roideur, sans aucune afféterie; tout le charme de
son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j'ai peu connu
d'hommes dont le premier aspect fût aussi séduisant, et la bonté de son
coeur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours; il était à la
fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses
profondes connaissances sur l'art de la guerre ont été appréciées, et
l'amour de la gloire l'a toujours dominé; en revanche, il poussait à
l'excès son indifférence pour sa fortune; non-seulement son extrême
générosité l'a de tout temps entraîné dans des dépenses énormes, sans
qu'il consentît jamais à compter; mais quand je le retrouvai à Vienne,
en 1792, il entra un soir chez madame de Rombech, pour nous apprendre
que les Français venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possédait
en Flandre (en Belgique), et il nous parut très peu affecté de cette
nouvelle: «Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dégagé: qui
donc paiera mes dettes?»
Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait
profondément affligé, a été celle de son fils Charles; ce jeune homme,
plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne;
le coup qui le frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit
à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu'il prenait à vivre.
Tout le monde connaît les Mémoires et les Lettres du prince de Ligne,
dont le style, ce _style parlé_, comme dit madame de Staël, offre un
charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je préfère sont
celles qu'il adressait à la marquise de Coigny pendant son voyage en
Crimée avec l'impératrice Catherine, voyage dont il nous a fait si
souvent des récits; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il
écrivit de _Parthenizza_: cette lettre est remplie d'idées à la fois si
spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'ame
du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu
cette lettre dix fois, et j'espère bien la relire encore.
LA COMTESSE D'HOUTETOT.
J'ai connu la comtesse d'Houtetot long-temps avant la révolution; elle
s'entourait alors de tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et
d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, madame de
Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois,
où madame d'Houtetot avait une maison, et me fit inviter à passer la
journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion
qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensai au moins lui trouver
un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide,
qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination; elle louchait d'une
telle manière, qu'il était impossible lorsqu'elle vous parlait de
deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles; à dîner, je
croyais toujours qu'elle offrait à une autre personne ce qu'elle
m'offrait, tant son regard était équivoque; il faut dire toutefois que
son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houtetot
était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la
connaissaient, et comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les
sentimens les plus tendres, j'ai fini par croire après tout, qu'elle a
pu inspirer l'amour.
LE MARÉCHAL DE BIRON, LE MARÉCHAL DE BRISSAC.
La figure, la taille, la contenance de ces deux vieux soutiens de la
monarchie française, sont si bien restées dans ma mémoire,
qu'aujourd'hui je pourrais les peindre tous deux de souvenir.
Ayant entendu parler du superbe jardin de l'hôtel de Biron, que l'on
disait rempli des fleurs les plus rares, je fis demander au maréchal la
permission de m'y promener: il me l'accorda, et je me rendis un matin
chez lui avec mon frère. Malgré son grand âge (il avait, je crois,
quatre-vingt-quatre ans) et ses infirmités, le maréchal de Biron,
marchant avec peine, vint au-devant de moi: il descendit son large
perron pour me donner la main quand je sortis de ma voiture, puis
s'excusa beaucoup de ne pouvoir me faire les honneurs de son jardin. Ma
promenade finie, je revins au salon, où le maréchal me retint longtemps;
il causait avec grâce et facilité, parlant du temps passé de manière à
m'intéresser beaucoup. Quand je retournai à ma voiture, il voulut
absolument me donner la main jusqu'au bas de son perron, et le corps
droit, la tête nue, il attendit pour rentrer dans la maison qu'il m'eût
vue partir; cette galanterie dans un homme plus qu'octogénaire me parut
charmante.
Le maréchal de Biron est mort en 1788[28]; il n'eut pas la douleur
d'être témoin de la défection des gardes françaises: il avait établi
dans ce corps une discipline extrêmement sévère, que le duc du Châtelet,
qui lui succéda, venait de relâcher beaucoup trop quand la révolution
arriva.
Pour le maréchal de Brissac, je ne l'ai vu qu'aux Tuileries, où il se
promenait très souvent: il paraissait bien âgé, mais il se tenait fort
droit, et marchait encore comme un jeune homme; son costume le faisait
remarquer; car il portait toujours ses cheveux nattés, qui formaient
deux queues tombant derrière la tête, l'habit long, très ample, avec une
ceinture au bas de la taille, et des bas à coins brodés en or roulés sur
ses genoux; une toilette aussi antique ne lui donnait rien de grotesque,
il avait l'air extrêmement noble, et l'on croyait voir un courtisan
sortant des salons de Louis XIV.
MONSIEUR DE TALLEYRAND.
Champfort m'amena un matin M. de Talleyrand, alors l'abbé de Périgord;
son visage était gracieux, ses joues très rondes, et, quoiqu'il fut
boîteux, il n'en était pas moins fort élégant et cité comme un homme à
bonnes fortunes; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux; j'eus
des raisons de croire alors qu'il voulait savoir si j'avais autant de
luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Champfort l'amenait pour
le convaincre du contraire. Ma chambre à coucher, la seule pièce où je
pusse recevoir, était meublée avec une simplicité extrême, et M. de
Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup
d'autres personnes.
Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi; mais je l'ai
revu quelque temps à Gennevilliers, où il est venu dîner chez le comte
de Vaudreuil, et plus tard aussi, quand je suis rentrée en France; alors
il était marié avec madame Grant, très jolie femme dont j'avais fait le
portrait avant la révolution; c'est d'elle qu'on raconte une aventure
assez plaisante: M. de Talleyrand, donnant à dîner à Denon, qui venait
d'accompagner Bonaparte en Égypte, engagea sa femme à lire quelques
pages de l'histoire du célèbre voyageur auquel il désirait qu'elle pût
adresser un mot aimable; il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son
bureau; madame de Talleyrand obéit, mais elle se trompe, et lit une
assez grande partie des aventures de Robinson-Crusoé; à table, la voilà
qui prend l'air le plus gracieux et dit à Denon: «Ah! monsieur, avec
quel plaisir je viens de lire votre voyage! qu'il est intéressant,
surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi!» Dieu sait à ces mots
quelle figure, a dû faire Denon, et surtout M. de Talleyrand? Ce petit
fait a couru l'Europe, et peut-être n'est-il pas vrai; mais ce qui l'est
incontestablement, c'est que madame de Talleyrand avait fort peu
d'esprit; sous ce rapport, à la vérité, son mari pouvait payer pour
deux.
LE DOCTEUR FRANKLIN.
Je vis pour la première fois le docteur Franklin lorsque je faisais le
portrait de Monsieur, depuis Louis XVIII; il venait avec les autres
ambassadeurs faire sa visite de cour; je fus frappée de son extrême
simplicité: il était vêtu d'un habit gris tout uni, ses cheveux plats,
sans poudre, tombaient sur ses épaules, et si ce n'eût été son noble
visage, je l'aurais pris pour un gros fermier, tant il faisait contraste
avec les autres diplomates, qui tous étaient poudrés, en grande tenue,
et chamarrés d'or et de cordons.
Nul homme à Paris n'était plus à la mode, plus recherché que le docteur
Franklin; la foule courait après lui dans les promenades et les lieux
publics; les chapeaux, les cannes, les tabatières, tout était _à la
Franklin_, et l'on regardait comme une bonne fortune d'être invité à un
dîner où se trouvait ce célèbre personnage. Je puis dire toutefois qu'il
ne suffisait pas de se rencontrer avec lui, fût-ce même très
fréquemment, pour satisfaire la curiosité qu'il excitait; je l'ai
beaucoup vu chez madame Brion, qui habitait constamment Passy; Franklin
passait là toutes ses soirées; madame Brion et ses deux filles faisaient
de la musique, qu'il semblait écouter avec plaisir, mais dans les
intervalles des morceaux, je ne lui ai jamais entendu dire un seul mot,
et j'étais tentée de croire que le docteur était voué au silence.
LE PRINCE DE NASSAU.
Je n'étais pas encore mariée quand le prince de Nassau, qui était jeune
alors, me fut présenté par l'abbé Giroux: il me demanda son portrait,
que je fis en pied, d'une très petite dimension et à l'huile. Le prince
de Nassau, surnommé l'invulnérable par le prince de Ligne, était déjà
connu par des actions d'éclat tellement héroïques, qu'on pourrait les
croire fabuleuses; sa vie entière offre une suite d'aventures, toutes
plus surprenantes les unes que les autres: il avait à peu près vingt ans
lorsqu'il suivit Bougainville dans le voyage autour du monde, et
s'enfonça dans les déserts, où l'intrépidité qu'il déploya lui valut le
surnom de _dompteur de monstres_; depuis, vainqueur, sur mer, vainqueur
sur terre, il s'est, je crois, battu contre toutes les nations du globe;
toujours guerroyant, toujours en activité, il a couru le monde d'une
extrémité à l'autre; aussi disait-on qu'il fallait lui adresser ses
lettres sur les grands chemins.
Rien dans la figure et dans tout l'aspect du prince de Nassau
n'annonçait le héros d'une histoire aventureuse: il était grand, bien
fait, avait des traits réguliers avec une grande fraîcheur de carnation;
mais l'extrême douceur et le calme habituel de sa physionomie ne
laissaient présumer ni tant de hauts faits, ni cette valeur intrépide
qui le signalait entre tous; à Vienne, où je l'ai retrouvé pendant
l'émigration, j'avais mené ma fille, âgée de neuf ans alors, chez
Casanova, qui dans plusieurs tableaux avait représenté le prince de
Nassau terrassant des tigres, des lions, etc.; peu de temps après, nous
nous trouvions un soir chez la princesse de Lorraine, on annonça le
prince de Nassau; ma fille, qui s'attendait à contempler un homme
féroce, me dit tout bas:--Comment! est-ce là celui dont j'ai tant
entendu parler? il a l'air doux et timide comme une demoiselle qui sort
du couvent.
MONSIEUR DE LA FAYETTE.
Peu avant la révolution, je reçus la visite de M. de La Fayette; il vint
chez moi uniquement pour voir le portrait que je faisais alors de la
jolie madame de Simiane, à laquelle, dit-on, il rendait des soins;
depuis je ne l'ai pas même rencontré, et bien certainement nous aurions
eu de la peine à nous reconnaître, car j'étais jeune lors de cette
visite, et il l'était aussi, quoique ce fût après son voyage en
Amérique. Sa figure me parut agréable; son ton, ses manières, avaient
beaucoup de noblesse, et n'annonçaient pas le moins du monde des goûts
révolutionnaires.
MADAME DE LA REYNIÈRE.
Après mon mariage, je suis allée souper chez madame de La Reynière, et
passer quelques soirées dans le bel hôtel que son mari avait fait bâtir
rue des Champs-Élysées, où se réunissait la meilleure compagnie de
Paris. Madame de La Reynière était née Jarente. Sa famille, noble, mais
très pauvre, lui avait fait épouser M. de La Reynière, un de nos plus
riches financiers, et tout en elle annonçait la contrariété qu'elle
éprouvait à porter un nom bourgeois. Elle avait été belle, très grande
et très maigre. Son air noble et fier, était remarquable. Elle s'était
rendue la maîtresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait
toujours avec la plus grande dignité, afin qu'on ne perdît pas le
souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour à Doyen le peintre,
qui venait de dîner chez elle, ce qu'il pensait de madame de La
Reynière: _Elle reçoit fort bien_, répondit-il, _mais je la crois
attaquée de noblesse_.