Éloigné de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait souvent de

ses nouvelles. Il m'écrivit plusieurs fois d'Athènes; dans une de ses

lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce

que m'étant rappelé à Naples, je lui écrivis, à mon tour, qu'avec

beaucoup plus de raison j'avais écrit le sien sur le tombeau de Virgile.

Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abbé

Delille, et de celles que M. de Vaudreuil m'adressait pendant le voyage

qu'il fit en Espagne avec le comte d'Artois, qui étaient pleines de

détails intéressans sur ce pays. Je confiai le tout à mon frère en

quittant la France, et dans le temps des visites domiciliaires, mon

frère jugea prudent de brûler ces correspondances.

L'abbé Delille a passé sa vie dans la haute société, dont il faisait le

plus brillant ornement. Non-seulement il disait ses vers d'une manière

ravissante; mais son esprit si fin, sa gaieté si naturelle donnaient à

sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui; il

faisait les délices de tous les cercles par mille récits, par mille

anecdotes, sans jamais y mêler le fiel ou la satire; aussi peut-on dire

que tout le monde l'aimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout

le monde. Ce dernier mérite (si c'en est un) tenait en lui, je pense, à

cette faiblesse de caractère dont j'ai déjà parlé. Il ne savait pas plus

haïr que résister, et dans l'ordinaire de la vie, sa facilité était

vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dîner chez vous; au moment

de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vînt le

chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me

souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqué de

parole, il nous prouva qu'il avait réponse à tout: «Je me persuade,

dit-il, que celui qui vient me chercher est plus pressé que celui qui

m'attend.»

Il avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un

soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis:--L'abbé, il est bien

tard; vous demeurez si loin, que je m'inquiette de vous voir retourner à

cette heure-ci, menant votre cabriolet.--J'ai toujours la précaution de

porter un bonnet de nuit dans ma poche, répondit-il. Je lui proposai

alors de lui faire établir un lit dans mon salon.--Non, non, dit-il,

j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher très souvent;

cela ne le gêne en rien, et je puis m'y rendre à toute heure. Ce qu'il

fit aussitôt.

Nul être ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous

les charmes: toujours prêt à rire, à s'amuser, Delille avait une sorte

de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce même homme

pourtant a déployé la plus grande énergie tant qu'a duré la révolution.

Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Chaumette,

procureur de la commune, qui lui commandait en 1793 une ode à la déesse

de la raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus était son arrêt

de mort, et c'est alors qu'il fit ce beau dithyrambe sur l'immortalité

de l'ame; il le lut à Chaumette, et quand il en fut à ces vers:

Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre,

Des éternelles lois renversez les autels;

Lâches oppresseurs de la terre,

Tremblez, vous êtes immortels!

il s'arrêta, regarda le tribun, et répéta d'une voix forte et assurée:

«vous aussi, tremblez, vous êtes immortel.» Chaumette, quoique fort

interdit, murmura quelques menaces:--Je suis tout prêt, répondit

Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage

de l'honnête homme eut un heureux succès, car Chaumette le quitta pour

aller dire à ses amis qu'il n'était pas encore temps de faire mourir

Delille, que depuis il ne cessa de protéger. Le poète n'en crut pas

moins qu'il était prudent d'émigrer; il passa en Angleterre, où il se

vit accueilli et recherché par tout ce qu'on y trouvait de personnes

distinguées et recommandables.

Sa muse garda toujours son feu sacré pour ses rois légitimes. Sous le

règne de l'usurpateur qui faisait trembler le monde entier, il fit

paraître son poème de _la Pitié_, et rentré en France, il eut le

courage, plus rare peut-être, de résister aux feintes caresses d'un

pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposer à la disgrâce pour

conserver sa propre estime, l'estime de ses amis et l'admiration

générale, dont il a joui jusqu'à son dernier jour.

LE COMTE DE VAUDREUIL.

Né dans un rang élevé, le comte de Vaudreuil devait encore plus à la

nature qu'à la fortune, quoique celle-ci l'eût comblé de tous ses dons.

Aux avantages que donne une haute position dans le monde il joignait

toutes les qualités, toutes les grâces qui rendent un homme aimable; il

était grand, bien fait, son maintien avait une noblesse et une élégance

remarquables; son regard était doux et fin, sa physionomie extrêmement

mobile comme ses idées, et son sourire obligeant prévenait pour lui au

premier abord. Le comte de Vaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on

était tenté de croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le

vôtre, tant il vous écoutait d'une manière aimable et gracieuse; soit

que la conversation fût sérieuse ou plaisante, il en savait prendre tous

les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de

gaieté; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les

gens les plus difficiles citeraient avec éloge; mais ces vers n'ont été

lus que par ses amis; il désirait d'autant moins les répandre, qu'il

s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de

l'épigramme; il fallait à la vérité, pour qu'il agît ainsi, qu'une

mauvaise action eût révolté son ame noble et pure, et l'on peut dire que

s'il montrait peu de pitié pour tout ce qui était mal, il s'exaltait

vivement pour tout ce qui était bien. Personne ne servait aussi

chaudement ceux qui possédaient son estime; si l'on attaquait ses amis,

il les défendait avec tant d'énergie que les gens froids l'accusaient

d'exagération.--«Vous devez me juger ainsi, répondit-il une fois à un

égoïste de notre connaissance; car je prends à tout ce qui est bon, et

vous ne prenez à rien.»

La société qu'il recherchait de préférence était celle des artistes et

des gens de lettres les plus distingués; il y comptait des amis, qu'il a

toujours conservés, même parmi ceux dont les opinions politiques

n'étaient point les siennes.

Il aimait tous les arts avec passion, et ses connaissances en peinture

étaient très remarquables. Comme sa fortune lui permettait de satisfaire

des goûts fort dispendieux, il avait une galerie de tableaux des plus

grands maîtres de diverses écoles[26]; son salon était enrichi de

meubles précieux et d'ornemens du meilleur goût. Il donnait fréquemment

des fêtes magnifiques et qui tenaient de la féerie, au point qu'on

l'appelait l'enchanteur; mais sa plus grande jouissance pourtant était

de soulager les malheureux; aussi, combien a-t-il fait d'ingrats!

La seule contradiction que l'on pût remarquer dans cet esprit si sain et

si droit, c'est que M. de Vaudreuil se plaignait très souvent de vivre à

la cour, quand il était clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre

ailleurs. En y réfléchissant néanmoins, je me suis expliqué cette

bizarrerie. La belle trempe de son ame faisait de lui un enfant de la

nature, qu'il aimait, et dont il jouissait trop peu; son rang

l'éloignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidité de son

esprit, son goût pour les arts l'entraînaient sans cesse; puis d'un

autre côté il lui plaisait sans doute d'occuper à la cour une place si

distinguée, qu'il devait à son mérite personnel, à son caractère franc

et loyal. D'ailleurs il adorait son prince, monseigneur le comte

d'Artois, qu'il n'a jamais flatté et qu'il n'a jamais quitté dans ses

malheurs. Il est rare qu'une pareille amitié s'établisse entre deux

hommes dont l'un est né si près d'un trône; car cette amitié était

réciproque. En 1814 il arriva que M. de Vaudreuil eut une discussion

avec monseigneur le comte d'Artois, et à ce sujet il lui écrivit une

longue lettre dans laquelle il lui disait qu'il lui semblait cruel

d'être ainsi en contradiction après trente ans d'amitié. Le prince lui

répondit en deux lignes: «Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mémoire,

car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.»

Pendant l'émigration, et dans un âge avancé, il se maria en Angleterre

avec une de ses cousines, très jeune et très jolie; il en eut deux fils,

et fut aussi bon mari que bon père. De longs malheurs, la perte entière

de sa fortune que la restauration ne lui a point fait recouvrer, ne sont

jamais parvenus à l'abattre; il a conservé le même coeur et le même

esprit jusqu'à son dernier moment.

À la restauration, il avait été nommé gouverneur du Louvre, aussi

peut-on remarquer qu'il a terminé ses jours près de l'enceinte où sont

renfermés les chefs-d'oeuvre que pendant sa vie il avait tant admirés.

Son ame tendre éprouvant le besoin d'élever ses affections plus haut que

cette terre, il était devenu très pieux, mais sans aucune bigoterie. Ces

sentimens ont adouci sa fin, et il est mort, entouré de ses amis, dans

les bras de son prince chéri, qui ne l'a point quitté.

Les vers suivans, adressés à M. de Vaudreuil par le poète Lebrun,

justifient tout ce que je viens de dire.

À M. LE COMTE DE VAUDREUIL.

Une grâce, une muse, en effet m'a remis

Les jolis vers dictés par le Dieu du Parnasse

Au plus céleste des amis,

À Mécène--Vaudreuil, qui chante comme Horace.

Eh quoi! l'ennui des cours n'a donc rien qui vous glace?

Quoi! votre luth brillant n'est jamais détendu?

Vous puisez dans votre ame un art divin de plaire,

Et vous joignez toujours le bien-dire au bien-faire.

Horace avec plaisir chez vous s'était perdu;

Vous en avez si bien l'esprit et le langage,

Que par un charmant badinage

Vous me l'avez deux fois rendu.

LA COMTESSE DE SABRAN,

DEPUIS, MARQUISE DE BOUFFLERS.

J'avais fait connaissance avec elle quelques années avant la révolution.

Elle était alors fort jolie, ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa

bonté. Elle aimait les arts et les lettres, faisait de très jolis vers,

racontait à merveille, et tout cela sans montrer la moindre prétention à

quoi que ce soit. Son esprit naïf et gai avait une simplicité toute

gracieuse qui la faisait aimer et rechercher généralement, sans qu'elle

se prévalût en rien de ses nombreux succès dans le monde. Quant aux

qualités de son coeur, il suffira de dire qu'une tendresse extrême pour

son fils n'empêchait point qu'elle n'eût beaucoup d'amis, auxquels elle

est toujours restée fidèle et dévouée.

Madame de Sabran était une des femmes que je voyais le plus souvent, que

j'allais chercher et que je recevais chez moi avec le plus de plaisir.

Près d'elle, on n'a jamais connu l'ennui; aussi fus-je charmée dans

l'émigration de la retrouver en Prusse. Elle était alors établie à

Rainsberg, chez le prince Henri, de même que le chevalier de Boufflers,

qu'elle a depuis épousé. Rentrée en France et dans les derniers temps de

sa vie, elle devint aveugle. Son fils alors ne la quitta plus; son bras,

pour ainsi dire était attaché au bras de sa mère, et vraiment on pouvait

envier le sort de M. de Sabran; car, malgré ses souffrances et son âge,

madame de Boufflers toujours bonne, toujours aimable, conservait ce

charme qui plaît et qui attire tout le monde. Je me rappelle que sur la

fin de sa vie, Forlense, fameux oculiste, venant de lui faire

l'opération de la cataracte, elle était obligée de se tenir dans la plus

grande obscurité. Un soir, j'allais la voir, je la trouve seule, sans

lumière, je croyais n'y rester qu'un moment; mais le charme toujours

renaissant de cette conversation si piquante, si pleine d'anecdotes que

personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures auprès

d'elle. Je pensais en l'écoutant, que ne voyant rien, ne recevant aucune

distraction des objets extérieurs, elle lisait en elle-même, si je puis

m'exprimer ainsi, et cette sorte de lanterne magique de choses et

d'idées, qu'elle me retraçait avec tant de grâce, me retenait là. Je ne

la quittai qu'à regret, car jamais je ne l'avais trouvée plus aimable.

Madame de Boufflers n'a laissé que deux enfans, son fils, M. le comte de

Sabran, bien connu aussi non-seulement par son esprit plein de finesse,

mais encore par des fables charmantes qu'il récite dans la perfection,

et madame de Custine, que j'ai connue dans sa jeunesse et qui

ressemblait alors au printemps. Elle était passionnée pour la peinture,

et copiait parfaitement les grands maîtres, dont elle imitait le coloris

et la vigueur, au point, qu'en entrant un jour dans son cabinet, je pris

sa copie pour l'original. Elle ne cacha point tout le plaisir que lui

causait mon erreur; car elle était aussi naturelle qu'elle était aimable

et belle.

LEBRUN LE POÈTE.

Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration

que j'en avais pour Lebrun, qui s'était lui-même surnommé _Pindare_. Le

caractère grandiose de ses poésies excitait tellement mon enthousiasme

que j'avais pris pour le poète une véritable amitié. Tout prodigieux

qu'était l'orgueil de cet homme, je le trouvais si naturel qu'il ne me

venait point en tête que le ridicule dût jamais s'y attacher. Ainsi, le

jour où Lebrun termina son ode _exegi monumentum_ et qu'il nous la fit

entendre il put arriver à ces vers:

Comme un cèdre aux vastes ombrages,

Mon nom, croissant avec les âges,

Règne sur la postérité.

Siècles, vous êtes ma conquête;

Et la palme qui ceint ma tête

Rayonne d'immortalité.

sans que personne de nous y trouvât rien à dire, sinon: c'est superbe!

c'est vrai!

Lebrun venait très souvent chez moi; je n'arrangeais pas la plus petite

réunion que je ne l'invitasse un des premiers, et mon admiration pour

son talent me le faisait aimer au point, que je ne pouvais souffrir que

l'on dît du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes à dîner;

j'entendis attaquer sa moralité de la façon la plus grave. On disait,

entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On

sent bien que je n'en voulus rien croire; j'étais furieuse:--Ne m'a-t-on

pas aussi calomniée? disais-je dans ma colère. Voyez toutes les

absurdités que l'on débite sur moi au sujet de M. de Calonne? Ce que

vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin voyant que je

ne parvenais pas à dissuader les accusateurs, je pris le parti de

quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre à coucher. Doyen

arrive, il me trouve en larmes.--Eh qu'avez-vous donc, mon enfant?

dit-il.--Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, répondis-je, ils

calomnient Lebrun d'une manière horrible. Et je lui racontai ce qui

s'était dit. Doyen sourit.--Je ne prétends pas, reprit-il, que tout ceci

soit vrai; mais vous êtes trop jeune, ma chère amie, pour savoir que la

plupart des beaux esprits ont tout à la maison de campagne, et rien à la

maison de ville, autrement dit, tout dans la tête et rien dans le coeur.

Plus tard, je me suis rappelé bien des fois ce mot de Doyen.

Lorsque j'ai connu Lebrun, il était fort pauvre, et toujours vêtu comme

un misérable. M. de Vaudreuil, qui n'avait pas tardé à s'enflammer avec

raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connaître, un

grand coffre, rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le poète est

parvenu à deviner l'auteur de ce don anonyme; mais la révolution venue,

il est de fait qu'il n'a jamais vociféré contre M. de Vaudreuil autant

qu'il vociférait contre beaucoup d'autres. À la vérité, M. de Vaudreuil

ne négligeait aucune occasion de le faire connaître et de répandre sa

réputation. Lebrun n'avait encore rien imprimé, que le comte, ravi de

l'ode sur _les Courtisans_, parla de cette ode à la reine, qui lui

marqua quelque désir de la connaître. M. de Vaudreuil s'empressa de

l'apporter et de la lire à Sa Majesté. Quand il eut fini: «Savez-vous,

lui dit la reine, qu'il nous ôte notre enveloppe?»

M. de Vaudreuil me rapporta cette réflexion si juste: elle me frappa

beaucoup plus qu'elle ne l'avait frappé lui-même; car il ne voulait voir

dans tout cela que de la philosophie poétisée, tandis que Lebrun et ses

pareils prêchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la

révolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et

de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mémoire, je voudrais

qu'elles fussent imprimées en face du quatrain composé par lui, le jour

où le roi lui fit une pension, et qui finit ainsi:

Larmes que n'avait pu m'arracher le malheur,

Coulez pour la reconnaissance.

Bien loin de là, l'aimable et bon M. Desprès a supprimé, dans le nouveau

recueil des poésies de Lebrun, toutes les horreurs, espérant sans doute

les faire oublier à jamais. Pour moi, j'aime mieux que justice soit

faite, et cela quel que soit le talent de l'homme.

À ma rentrée en France, Lebrun vivait encore; mais ni lui ni moi n'avons

jamais désiré nous revoir.

CHAMPFORT.

De tous les gens de lettres qui venaient chez moi, il en était un que

j'ai toujours détesté, comme par inspiration de l'avenir: c'était

Champfort. Je le recevais pourtant très souvent, par complaisance pour

quelques-uns de mes amis, notamment pour M. de Vaudreuil dont il avait

gagné le coeur, d'autant plus qu'il était malheureux. Sa conversation

était fort spirituelle, mais âcre, pleine de fiel et sans aucun charme

pour moi, à qui, du reste, son cynisme et sa saleté déplaisaient

souverainement.

Son véritable nom était Nicolas; il le changea sur le conseil de M. de

Vaudreuil, qui désirait le pousser dans le monde, et même à la cour s'il

était possible. M. de Vaudreuil l'avait parfaitement logé chez lui, et

vivant presque toujours à Versailles, en son absence, il faisait servir

une table pour Champfort et ceux qu'il plaisait à Champfort d'inviter.

Enfin, il traitait cet homme comme un frère; et cet homme, quand ses

amis les révolutionnaires lui reprochaient plus tard d'avoir vécu dans

la maison d'un _ci-devant noble_, répondait lâchement: «Que voulez-vous?

j'étais Platon à la cour du tyran Denis.» Je vous demande quel tyran

c'était que M. de Vaudreuil! mais aussi quel Platon était-ce que

Champfort!

Des liaisons intimes avec Mirabeau, et par-dessus tout, l'envie des

grands, qui, de tout temps, avait rongé son ame, n'avait pas tardé à

faire de Champfort un partisan énergumène de la révolution. Oubliant, ou

plutôt se rappelant, qu'il avait été secrétaire des commandemens de M.

le prince de Condé et de madame Élisabeth, qui tous deux l'avaient

comblé de bienfaits, on sait qu'il se montra un des plus ardens ennemis

du trône et de la noblesse. En dépit du proverbe, qui prétend que les

loups ne se mangent point entre eux, Champfort fut mis en prison par les

hommes qu'avaient si bien servis sa voix et sa plume; et comme on venait

l'arrêter une seconde fois, après qu'il en fut sorti, il se coupa la

gorge avec son rasoir.

LA MARQUISE DE GROLLIER.

Madame de Grollier, quoiqu'elle recherchât peu le monde, était connue de

toute la haute société, dont elle faisait le charme et l'ornement par

son esprit supérieur. L'éducation qu'elle avait reçue était fort

au-dessus de celle que reçoivent habituellement les femmes: elle savait

le grec, le latin, et connaissait parfaitement les maîtres classiques;

mais dans un salon, elle ne montrait jamais que son esprit et cachait

son savoir. Une personne médiocre peut se prévaloir avec orgueil de

quelque légère instruction; madame de Grollier, toujours simple,

toujours naturelle, n'annonçait aucune prétention et n'avait aucune

pédanterie.

Dans les premiers temps de mon mariage, j'allais fort rarement dans le

monde, je préférais aux nombreuses réunions les très petits comités de

la marquise de Grollier; il m'arrivait même souvent, ce que j'aimais

beaucoup mieux, de passer ma soirée entière seule avec elle. Sa

conversation, toujours animée, était riche d'idées, pleine de traits, et

pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui

échappaient sans cesse, un seul mot qui fût entaché de médisance; ceci

est d'autant plus remarquable, que cette femme si supérieure devait à

son tact, à l'extrême finesse de son esprit, une parfaite connaissance

des hommes, et qu'elle était un peu misanthrope; plus d'une fois ses

discours m'en fournissaient la preuve; par exemple, elle avait un chien

qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle, faisait le bonheur de

tous ses instans; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que

nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidélité de

nos deux petites bêtes:--Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent

parler, ils nous diraient de si jolies choses!--S'ils parlaient, ma

chère, répondit-elle, ils entendraient, et seraient bientôt corrompus.

Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien

loin que son talent fût ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup

de ses tableaux pourraient être placés à coté de ceux de Wanspeudev,

dont elle était l'élève; elle parlait peinture à merveille, comme elle

parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de

madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intéressant ou

d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais

tellement l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans

que je lui dise rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappelé d'un air tout

aimable.

Comme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproché à

madame de Grollier de l'exagération dans ses sentimens et dans ses

opinions. Il est bien certain que sur toute espèce de choses, elle avait

un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en résultait tant de

générosité de coeur, tant de noblesse d'âme, qu'elle a dû à cette façon

d'être des amis véritables et dévoués, qui lui sont restés fidèles

jusqu'à son dernier jour. Personne d'ailleurs, n'avait autant que madame

de Grollier, ce charme dans les manières, ce ton parfait, que l'on ne

connaît plus aujourd'hui et qui semble avoir fini avec elle; car hélas!

elle a fini, et cette pensée est une des bien tristes pensées de ma vie;

elle a fini, jouissant encore des hautes facultés de son esprit. J'ai su

que peu d'instans avant d'expirer, elle se souleva sur son séant, et les

yeux levés au ciel, ses cheveux blancs épars, elle adressa à Dieu une

prière qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous ceux qui

l'écoutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette

restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Français.

Elle parla long-temps comme Homère, comme Bossuet, et rendit le dernier

soupir.

MADAME DE GENLIS.

J'ai connu madame de Genlis avant la révolution. Elle vint me voir, me

présenta aux jeunes princes d'Orléans, dont elle faisait l'éducation,

puis, peu de temps après, elle m'amena Paméla, qui me parut aussi jolie

qu'on peut l'être. Madame de Genlis était coquette pour cette jeune

personne, dont elle cherchait à faire valoir les charmes. Je me rappelle

qu'elle lui faisait prendre différentes attitudes, lever les yeux au

ciel, donner à son beau visage diverses expressions, et quoique tout

cela fût fort agréable à voir, il me parut qu'une aussi profonde étude

de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop à l'écolière.

La conversation de madame de Genlis m'a toujours semblé préférable à ses

ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment _Mademoiselle

de Clermont_, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle

causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points

une certaine franchise, qui manquent à ses écrits. Elle racontait d'une

manière ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois,

n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus

de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un

charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient

tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on

aurait voulu pouvoir écrire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages,

elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite,

j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes

n'aimaient point madame de Genlis. À peine eut-elle causé, pendant une

demi-heure, qu'amis, ennemis, tout était ravi, et comme enchanté par

cette conversation si brillante.

Madame de Genlis n'a jamais dû être précisément jolie; elle était assez

grande et très bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard

et le sourire très fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement

l'expression de la bonté; mais elle prenait toute autre expression avec

une mobilité prodigieuse.

MADAME DE VERDUN.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 8 / 12 段