Vous avez dit bien loin de moi, aimable dame: _C'est impossible!_

Le véritable esprit, la bonté, la sensibilité ont dirigé votre

opinion; et ces qualités rares, si rares de nos jours, se sont,

pour mon bonheur, trouvées chez vous réunies à des talens encore

plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis

pénétrée de ce qu'il a été prononcé par vous. En effet, comment

croire que jamais j'aie pu séparer un moment mes sentimens, mes

opinions, mon dévouement, de tout ce que je devais à l'être trop

infortuné qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des

miens, et dont la conservation dans des droits qui étaient attaqués

par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous

et le mien particulièrement? J'ai eu, au contraire, l'avantage de

lui donner des preuves non équivoques d'une reconnaissance telle

qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre soeur Auguier et moi,

quoique je ne fusse pas de service, avons affronté la mort, pour ne

la point quitter, dans la nuit à jamais mémorable et horrible du 10

août. Sorties de ce massacre, cachées et mourantes d'effroi dans

des maisons de Paris, nous avons ranimé nos forces pour parvenir

jusqu'aux Feuillans, et la servir encore dans sa première détention

à l'Assemblée. Pétion seul nous a séparées d'elle, lorsque nous

voulûmes la suivre au Temple.--Avec des faits aussi vrais et si

naturels, que je suis loin d'en tirer vanité, comment, direz-vous,

peut-on avoir été aussi étrangement calomniée? Ne fallait-il pas me

faire payer chèrement une faveur marquée et soutenue pendant tant

d'années. Pardonne-t-on la faveur dans une cour, même quand elle

tombe sur une personne de la classe de la domesticité? On voulait

me perdre dans l'esprit de la reine, voilà tout. On n'y réussit

pas, et l'on saura quelque jour jusqu'à quel degré elle m'a

conservé sa bienveillance et sa confiance dans les choses les plus

importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien déguiser de ce

qui a pu porter à méconnaître mes véritables sentimens, que jamais

je n'avais pu amener mon esprit à concevoir le plan de

l'émigration; que je le regardais comme funeste aux émigrans, mais

bien plus encore, dans mes idées à cette époque, au salut de Louis

XVI. Habitant les Tuileries, j'étais sans cesse frappée de cette

réflexion, qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux

faubourgs insurgés, et cent lieues de Coblentz ou des armées

protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je

disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans

ce temps, était l'espoir de tous. Un sentiment bien différent de

l'amour insensé et criminel d'une révolution affreuse dictait mes

craintes. Le temps ne les a que trop justifiées; et les

innombrables victimes de ce projet ne devraient plus me les imputer

à crime.

Mais enfin, j'existe à présent sous une forme nouvelle; j'y suis

livrée en entier, et avec la paix d'un coeur qui n'a pas le plus

léger reproche à se faire. Depuis long-temps je désire vous faire

voir l'ensemble de mon plan d'éducation, vous recevoir, vous fêter

en amie sincère et précieuse. Prenez un jour avec l'intéressante et

infortunée Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fête. Croyez à

ma tendresse, à mon estime, à ma reconnaissance, enfin à tous les

sentimens que je vous ai voués.

GENET CAMPAN.

Madame Auguier, outre madame Campan, avait une autre soeur, nommée madame

Rousseau, fort aimable femme, que la reine avait attachée au service du

premier dauphin, et qui m'a souvent donné l'hospitalité, lorsque j'avais

des séances à la cour[21]. Elle était devenue si chère au jeune prince

qu'elle soignait, que l'aimable enfant lui disait, deux jours avant de

mourir: «Je t'aime tant, Rousseau, que je t'aimerai encore après ma

mort.»

Le mari de madame Rousseau était maître d'armes des enfans de France.

Aussi, comme attaché à double titre à la famille royale, ne put-il

échapper à la mort: il fut pris et guillotiné. On m'a dit que, son

jugement rendu, un juge avait eu l'atrocité de lui crier: «Pare

celle-ci, Rousseau!»

En vous entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le temps dont il me

reste à vous parler jusqu'au jour où j'ai quitté la France. Je

reprendrai dans une première lettre le récit des tristes événemens qui

m'ont obligée à fuir mon pays pour aller chercher dans des pays

étrangers, non-seulement ma sûreté, mais cette bienveillance dont

vous-même m'avez comblée, durant mon séjour en Russie, et dont je garde

une si douce mémoire.

Adieu, chère amie.

LETTRE XII.

1789.--Terreur dont je suis frappée.--Je me réfugie chez

Brongniart.--MM. de Sombreuil.--Paméla.--Le 5 octobre.--On va chercher

la famille royale à Versailles.--Je quitte Paris.--Mes compagnons dans

la diligence.--Je passe les monts.

L'affreuse année de 1789 était commencée, et la terreur s'emparait déjà

de tous les esprits sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir où

j'avais réuni du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie

des personnes qui m'arrivaient, entraient avec l'air consterné; elles

avaient été le matin à la promenade de Longchamp; la populace,

rassemblée à la barrière de l'Étoile, avait injurié de la façon la plus

effrayante les gens qui passaient en voiture; des misérables montaient

sur les marche-pieds en criant: «L'année prochaine, vous serez derrière

vos carrosses, c'est nous qui serons dedans!» et mille autres propos

plus infâmes encore. Ces récits, comme vous pouvez croire, attristèrent

beaucoup ma soirée; je me souviens d'avoir remarqué que la personne la

moins effrayée était madame de Villette, la belle et bonne de Voltaire.

Quant à moi, j'avais peu besoin d'apprendre de nouveaux détails pour

entrevoir les horreurs qui se préparaient. Je savais, à n'en pouvoir

douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, où je venais de m'établir

depuis trois mois seulement, était marquée par les malfaiteurs. On

jetait du soufre dans mes caves par les soupiraux. Si j'étais à ma

fenêtre, de grossiers sans-culottes me menaçaient du poing; mille bruits

sinistres m'arrivaient de tous les côtés; enfin, je ne vivais plus que

dans un état d'anxiété et de chagrin profond.

Ma santé s'altérait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart,

l'architecte, et sa femme, étant venus me voir, me trouvèrent si maigre

et si changée, qu'ils me conjurèrent de venir passer quelques jours chez

eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son

logement aux Invalides; je fus conduite chez lui par un médecin attaché

au Palais-Royal, et dont les gens portaient la livrée d'Orléans, la

seule qui fût alors respectée. On me donna le meilleur lit. Comme je ne

pouvais pas manger, on me nourrissait avec d'excellent vin de Bordeaux

et du bouillon, et madame Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins

auraient dû me calmer, outre que mes amis voyaient beaucoup moins en

noir que moi; mais il était impossible de me rassurer contre les maux

que je prévoyais.--À quoi bon vivre? à quoi bon se soigner? disais-je

souvent à mes bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me

faisait prendre la vie en dégoût; et pourtant il faut le dire, si loin

que pût aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes

qui se sont commis plus tard.

Je me rappelle avoir soupé chez Brongniart avec l'excellent M. de

Sombreuil, alors gouverneur des Invalides. Il nous dit savoir qu'on

devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dépôt.--Mais,

ajouta-t-il, je les ai si bien cachées que je défie bien qu'ils les

trouvent. Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter

que sur soi-même. Comme les armes ne tardèrent pas à être enlevées, il

faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'hôtel qu'il avait

employés.

M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus privées que par ses

talens militaires, s'est trouvé au nombre des prisonniers que l'on

devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins

accordèrent sa vie aux larmes, aux supplications de son héroïque fille;

mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcèrent mademoiselle de

Sombreuil à boire un verre du sang qui coulait à flots devant la prison!

et pendant fort long-temps, la vue de tout ce qui portait la couleur

rouge causait d'horribles vomissemens à cette jeune infortunée. Plus

tard (en 1794), M. de Sombreuil fut envoyé à l'échafaud par le tribunal

révolutionnaire. Ces deux événemens ont inspiré au poète Legouvé le plus

beau de ses vers:

Des bourreaux l'ont absous, des juges l'ont frappé.

M. de Sombreuil avait laissé un fils, très distingué par son caractère

et par sa bravoure. Il commandait un des régimens venus d'Angleterre à

Quiberon vers la fin de 1795. La Convention nationale ayant violé la

capitulation souscrite par le général Hoche, M. de Sombreuil reçut la

mort comme un brave; il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux, et

commanda lui-même le feu. Tallien, au moment de l'exécution, lui

dit:--Monsieur, vous êtes d'une famille bien malheureuse.--J'étais venu

la venger, répondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter.

Madame Brongniart me menait promener derrière les Invalides; il y avait

tout près de là quelques maisons de paysans. Comme nous étions assises

contre une de ces masures, nous entendîmes causer entre eux deux hommes

qui ne pouvaient nous voir.--Veux-tu gagner dix francs, disait l'un,

viens avec nous faire le train. Il ne s'agit que de crier: À bas

celui-ci! à bas celui-là! et surtout de crier bien fort contre

_Cayonne_.--Dix francs sont bons à gagner, répondait l'autre; mais

n'aurons nous pas des taloches?--Allons donc! reprit le premier, c'est

nous qui les donnons les taloches. Vous jugez de l'effet que faisaient

sur moi de pareils dialogues!

Le lendemain du jour dont je vous parle, nous passions devant la grille

des Invalides où se trouvait une foule immense, composée de ce vilain

monde qui se promenait habituellement sous les galeries du Palais-Royal;

tous gens sans aveu et sans habits, qui n'étaient ni ouvriers, ni

paysans, auxquels on ne pouvait supposer un état, sinon celui de bandit,

tant leurs figures étaient effrayantes. Madame Brongniart, plus

courageuse que moi, s'efforçait de me rassurer; mais j'avais une telle

peur, que je reprenais le chemin de la maison, quand nous vîmes arriver

de loin une jeune personne à cheval, qui portait un habit d'amazone et

un chapeau ombragé de plumes noires. À l'instant, l'horrible bande forme

la haie de deux côtés pour laisser passer au milieu d'elle la jeune

personne, que suivaient deux piqueurs à la livrée d'Orléans. Je reconnus

aussitôt cette belle Paméla[22] que madame de Genlis avait amenée chez

moi. Elle était alors dans toute sa fraîcheur et vraiment ravissante;

aussi entendions-nous toute la horde crier: Voilà, voilà celle qu'il

nous faudrait pour reine! Paméla allait et revenait sans cesse au milieu

de cette dégoûtante populace, ce qui me donna bien tristement à penser.

Peu après je retournai chez moi, mais je ne pouvais y vivre. La société

me semblait être en dissolution complète, et les honnêtes gens sans

aucun appui; car la garde nationale était si singulièrement composée

qu'elle offrait un mélange aussi bizarre qu'il était effrayant. Aussi la

peur agissait-elle sur tout le monde; les femmes grosses que je voyais

passer me faisaient peine; la plupart avaient la jaunisse de frayeur.

J'ai remarqué au reste, que la génération née pendant la révolution, est

en général beaucoup moins robuste que la précédente: que d'enfans en

effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrans.

M. de Rivière, chargé d'affaires de la Saxe, dont la fille avait épousé

mon frère, vint m'offrir de me donner l'hospitalité, et je passai chez

lui deux semaines au moins. C'est là que je vis porter le buste du duc

d'Orléans et celui de M. Necker qu'une nombreuse populace suivait, en

proclamant à grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur

protecteur! Le soir ces honnêtes gens revinrent, ils mirent le feu à la

barrière qui se trouvait au bout de notre rue (la rue Chaussée-d'Antin),

puis ils dépavèrent, ils établirent des barricades, en criant: «Voilà

les ennemis qui arrivent.» Les ennemis n'arrivaient point; hélas! ils

étaient dans Paris.

Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme un de ses enfans, et

que je pusse me croire en sûreté chez lui puisqu'il était ministre

étranger, mon parti était pris de quitter la France. Depuis plusieurs

années, j'avais le désir d'aller à Rome. Le grand nombre de portraits

que je m'étais engagée à faire m'avait seul empêché jusqu'alors

d'exécuter mon projet; mais, si l'instant de partir devait jamais

arriver pour moi, certes, il était venu, je ne pouvais plus peindre: mon

imagination attristée, flétrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer

sur mon art; d'ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis,

sur mes connaissances, sur moi-même, hélas! et quoique, grâce au ciel,

je n'eusse jamais fait de mal à personne, je pensais un peu comme celui

qui disait: «On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles

sont encore en place; mais je m'en vais, car il est clair que l'on m'en

veut.»

Je laissais plusieurs portraits commencés, entre autres celui de

mademoiselle Contat; je refusai aussi dans ce moment de peindre

mademoiselle de La Borde (depuis duchesse de Noailles), que son père

m'amena: elle avait à peine seize ans et elle était charmante; mais il

ne s'agissait plus de succès, de fortune; il s'agissait seulement de

sauver sa tête. En conséquence, je fis charger ma voiture, et j'avais

mon passeport pour partir le lendemain avec ma fille et sa gouvernante,

lorsque je vis entrer dans mon salon une foule énorme de gardes

nationaux avec leurs fusils. La plupart d'entre eux étaient ivres, mal

vêtus, et portaient des figures effroyables. Quelques-uns s'approchèrent

de moi, et me dirent dans les termes les plus grossiers que je ne

partirais point, qu'il fallait rester. Je répondis que, chacun étant

appelé alors à jouir de sa liberté, je voulais en profiter pour mon

compte. À peine m'écoutaient-ils, répétant toujours: «Vous ne partirez

pas, citoyenne, vous ne partirez pas.» Enfin ils s'en allèrent, je

restai plongée dans une anxiété cruelle, quand j'en vis rentrer deux,

qui ne m'effrayèrent pas, quoiqu'ils fussent de la bande, tant je

reconnus vite qu'ils ne me voulaient point de mal.--Madame, me dit l'un,

nous sommes vos voisins; nous venons vous donner le conseil de partir,

et de partir le plus tôt possible. Vous ne pourriez pas vivre ici, vous

êtes si changée que vous nous faites de la peine[23]. Mais n'allez pas

dans votre voiture; partez par la diligence, c'est bien plus sûr.

Je les remerciai de tout mon coeur, et je suivis leurs bons avis.

J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille,

qui avait alors cinq ou six ans; mais je ne pus les avoir que quinze

jours plus tard, tout ce qui émigrait partant comme moi par la

diligence.

Enfin, ce jour si attendu fut le 5 octobre, le jour même où le roi et la

reine furent amenés de Versailles à Paris au milieu des piques! Mon

frère fut témoin de l'arrivée de Leurs Majestés à l'Hôtel-de-Ville; il

entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais

partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du

soir.--Jamais, me dit-il, la reine n'a été plus reine qu'aujourd'hui,

lorsqu'elle est entrée d'un air si calme et si noble au milieu de ces

énergumènes. Puis il me rapporta cette belle réponse qu'elle avait faite

à M. Bailly: «J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oublié.»

Les événemens de cette journée m'accablaient d'inquiétude sur le sort de

Leurs Majestés et sur celui des honnêtes gens, en sorte qu'à minuit, on

me traîna à la diligence dans un état qui ne peut se décrire. Je

redoutais extrêmement le faubourg Saint-Antoine, que j'allais traverser

pour gagner la barrière du Trône. Mon frère, le bon Robert, et mon mari

m'accompagnèrent jusqu'à cette barrière, sans quitter un instant la

portière de la diligence. Ce faubourg, dont nous avions une si grande

peur, était d'une tranquillité parfaite; tous ses habitans, ouvriers et

autres, avaient été à Versailles chercher la famille royale, et la

fatigue du voyage les tenait tous endormis.

J'avais en face de moi, dans la diligence, un homme extrêmement sale, et

puant comme la peste, qui me dit fort simplement avoir volé des montres

et plusieurs effets. Heureusement il ne voyait rien sur moi qui pût le

tenter; car je n'emportais que très peu de linge et quatre-vingts louis

pour mon voyage. J'avais laissé à Paris mes effets, mes bijoux, et le

fruit de mon travail était resté dans les mains de mon mari qui dépensa

tout[24], ainsi que je vous l'ai déjà dit.

Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il

parlait sans cesse de mettre à la lanterne telles ou telles gens,

nommant ainsi une foule de personnes de ma connaissance. Ma fille

trouvait cet homme bien méchant; il lui faisait peur, ce qui me donna le

courage de dire: «Je vous en prie, monsieur, ne parlez pas de meurtre

devant cette enfant.»

Il se tut, et finit par jouer à la bataille avec la petite. Il se

trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, un forcené

jacobin de Grenoble, âgé de 50 ans environ, laid, au teint bilieux, qui,

chaque fois que nous arrêtions dans une auberge pour dîner ou pour

souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon.

Dans toutes les villes, une foule de gens arrêtaient la diligence pour

apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors: «Soyez

tranquilles, mes enfans; nous tenons à Paris le boulanger et la

boulangère. On leur fera une constitution; ils seront forcés de

l'accepter, et tout sera fini.» Les gobe-mouches, dont on montait ainsi

les têtes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait

cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-même; mais je

craignais pour tous, pour ma mère, mon frère, mes amis. Je tremblais

aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long de la route,

presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la

diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que

Paris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante;

elle croyait voir son père et notre maison brûlés, et quand mes efforts

parvenaient à la rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui

nous répétait ces horreurs.

Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Artaut, négociant,

que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je

les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspiré de la

confiance, vu que nos opinions étaient entièrement les mêmes sur tout ce

qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était

vrai que le roi et la reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel,

pour cette fois on me rassura!

Monsieur et madame Artaut eurent d'abord quelque peine à me reconnaître,

non-seulement parce que j'étais changée à un point inimaginable, mais

aussi parce que je portais le costume d'une ouvrière mal habillée, avec

un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu dans la route de

m'applaudir d'avoir pris cette précaution: je venais d'exposer au salon

le portrait qui me représente avec ma fille dans mes bras[25]. Le

jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit même l'éloge de ce

portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnût; j'employai toute mon

adresse à lui cacher mon visage: grâce à ce soin et à mon costume, j'en

fus quitte pour la peur.

Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand

besoin de ce repos; mais à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne

de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut

arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'étais sa parente. Il

me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et

pour ma fille tous les soins imaginables.

Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant le pont Beauvoisin. Là

seulement je commençai à respirer, j'étais hors de France, de cette

France qui pourtant était ma patrie, et que je me reprochais de quitter

avec joie. L'aspect des monts parvint à me distraire de toutes mes

pensées, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie

me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les

confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je

m'accoutumai insensiblement à ce spectacle, et je finis par admirer.

Le paysage du chemin des Échelles me ravit; je crus voir la _Galerie des

Titans_, et je l'ai toujours appelé ainsi depuis. Voulant jouir plus

complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture; mais à

moitié du chemin à peu près je fus saisie d'une grande terreur; car on

exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en résultait

l'effet d'un milliers de coups de canon, et ce bruit, se répétant de

roche en roche, était infernal.

Je montai le mont Cénis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi;

un postillon s'approcha de moi:--Madame devrait prendre un mulet, me

dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle.

Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à

marcher.--Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait

qui elle est.--Eh bien, qui suis-je donc? demandai-je.--Vous êtes madame

Lebrun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous très contens

de vous savoir loin des méchans. Je n'ai jamais pu deviner comment cet

homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouvé combien les jacobins

avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus; j'étais

hors de leur exécrable puissance. À défaut de patrie, j'allais habiter

des lieux où fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité; j'allais

visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que

j'ignorais alors, chère amie, surtout, j'allais vous trouver, vous

connaître et vous aimer.

NOTES ET PORTRAITS.

L'ABBÉ DELILLE.

Jacques Delille n'a été toute sa vie qu'un enfant, le plus aimable, le

meilleur, et le plus spirituel enfant qu'on puisse voir. On l'appelait

_chose légère_, et j'ai toujours été frappée de la justesse de ce mot;

car nul homme plus que lui n'effleurait la vie, sans s'attacher

fortement à quoi que ce soit au monde. Jouissant de l'heure présente

sans songer à l'heure qui devait suivre, il était rare qu'il fixât son

esprit sur une pensée profonde. Rien n'était plus facile à qui voulait

prendre de l'empire sur lui que de le conduire et de l'entraîner: son

mariage en est une bien forte preuve. Avec qui n'avait-il pas gémi de la

chaîne qu'il portait, alors qu'il était encore temps de la rompre!

Enfin, un ami le décide à reprendre sa liberté, et lui offre un asile.

Delille accepte; ravi, tout-à-fait résolu, il demande seulement une

heure pour aller se munir de quelques effets. Le soir, cet ami ne le

voyant point reparaître, va le chercher.--Eh bien?--Eh bien! répond

Delille, je l'épouse, mon ami; j'espère que tu voudras bien me servir de

témoin.

Le comte de Choiseul-Gouffier, avec qui il était intimement lié, et qui

partait pour la Grèce, lui avait parlé plusieurs fois du désir qu'il

avait de l'emmener avec lui; cependant rien n'était convenu, rien

n'était arrêté entre eux pour ce voyage. Le jour du départ, le comte va

chez l'abbé et lui dit: «Je pars à l'instant, venez avec moi, la voiture

est prête.» Et l'abbé monte, sans avoir fait aucuns préparatifs,

auxquels à la vérité M. de Choiseul avait pourvu.

Arrivé à Marseille, Delille se promène sur le rivage, regarde la mer:

une profonde mélancolie s'empare de lui. «Je ne pourrai jamais, se

dit-il, mettre cette immensité entre mes amis et moi; non, je n'irai pas

plus loin.» Alors il quitte furtivement M. de Choiseul, et va se cacher

dans un petit cabaret, un véritable bouchon, où il se croit introuvable;

mais, à force de recherches, M. de Choiseul le découvre, le ramène et

l'embarque avec lui.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 7 / 12 段