m'avait, disait-on, donné aussi Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu
Moulin-Joli, je ne l'aurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand
regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée
en France je l'ai trouvé en vente; mais un retard qui survint dans
l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôta les moyens.
Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à un chaudronnier,
qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouvé pour le moins,
le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me
reportent dans ce délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa
destruction totale.
Quelque temps avant la révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous
fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J.-J. Rousseau.
La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour
moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la
pensée.
À Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc
qui n'est point arrangée à l'anglaise, et où se trouve maintenant un
grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un
premier rang dans son genre. À l'époque dont je vous parle, M. de
Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels
nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi
grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes: à présent, on n'y
voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'effet d'un
petit pâte, au milieu de cette immense masse d'eau.
M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveillance et de simplicité,
que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Lebrun
le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart,
Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades,
et se réveillaient mutuellement pour se les dire; cette folle gaieté
prouve assez de quelle liberté l'on jouissait dans ce beau lieu. À la
vérité, l'ordre en était banni aussi bien que la gêne. Heureusement,
nous étions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu
château aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toutes choses, poussait le
décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se
ressentir de cette manière d'être.
À cette époque, M. le Pelletier de Morfontaine était prévôt des
marchands; il a fait construire, je ne sais quel pont de Paris. Je me
souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur
lequel il écrivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable
dans la société. J'ai souvent essayé de lire par-dessus son épaule;
mais, quoique ses lettres fussent très grosses, il m'a toujours été
impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe;
je défie bien ses héritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il
doit avoir laissés.
Quand on quittait Morfontaine pour aller à Maupertuis, on ne pouvait
s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la
différence était frappante. Partout à Maupertuis régnaient l'ordre et la
magnificence. M. de Montesquiou tenait là véritablement l'état d'un
grand seigneur. Comme il était écuyer de Monsieur (depuis Louis XVIII),
il lui était facile de mettre à nos ordres, chevaux, calèches et
voitures de toute espèce. Les repas étaient splendides, le château assez
vaste pour contenir habituellement trente ou quarante maîtres, tous bien
logés, parfaitement soignés; et cette nombreuse société se renouvelait
sans cesse.
La mère et la femme de M. de Montesquiou avaient pour moi mille bontés.
Sa belle-fille, qui depuis a été gouvernante du fils de Napoléon, était
douce, naturelle, très aimable. Quant à lui, je l'avais vu souvent à
Paris, et il m'avait toujours semblé fort spirituel, mais sec et
frondeur; à Maupertuis, il était doux, affable, en un mot ce n'était
plus le même homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit
nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait à
merveille. C'est à Maupertuis, étant grosse et souffrante, que j'ai fait
son portrait, dont je n'ai jamais été satisfaite.
Je me souviens qu'un soir, en petit comité, le marquis de Montesquiou
tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prédit que je vivrais
long-temps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'étais
pas coquette. Maintenant que j'ai vécu long-temps, suis-je une aimable
vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je
vous aime tendrement.
Adieu.
LETTRE X.
Le duc de Nivernais.--Le maréchal de Noailles.--Son mot à Louis
XV.--Madame Dubarry.--Louvecienne.--Le duc de Brissac.--Sa mort.--Celle
de madame Dubarry.--Portraits que j'ai faits à Louveciennes.
J'ai été dîner plusieurs fois à Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais,
qui avait là une fort belle habitation, et qui réunissait chez lui la
plus aimable société qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que l'on a
toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des
manières nobles et douces sans aucune afféterie. Il se distinguait
surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces
rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point
trouvé de copie si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil, qui,
beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait à une galanterie
recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du
coeur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une
idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières
aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à
Paris. Cette galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement
disparu. Les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées.
Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très âgé, quand je
l'ai connu, il était encore plein de vivacité. Il aimait passionnément
la poésie, et faisait des vers charmans.
Je suis allée souvent aussi dîner chez le maréchal de Noailles, dans son
beau château situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort
grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très aimable: son
esprit, sa gaieté animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi
les célébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville
et de la cour.
Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il
était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin; c'est
lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il
trouvait mauvaises: «C'est sans doute le fond du baril, sire.»
Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore
parlé, quoique je l'aie vue de fort près; une femme qui, sortie des
derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller
à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat
de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la première fois, à
Louveciennes, où j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'étais
extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent
entendu parler. Madame Dubarry pouvait avoir alors quarante-cinq ans
environ. Elle était grande sans l'être trop; elle avait de l'embonpoint;
la gorge un peu forte, mais fort belle; son visage était encore
charmant, ses traits réguliers et gracieux; ses cheveux étaient cendrés
et bouclés comme ceux d'un enfant; son teint seulement commençait à se
gâter.
Elle me reçut avec beaucoup de grâces, et me parut avoir fort bon ton;
mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières:
outre que son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés
n'étaient jamais entièrement ouverts, sa prononciation avait quelque
chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.
Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de
Marly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort. Dessous mon
appartement, se trouvait une galerie fort peu soignée, dans laquelle
étaient placés, sans ordre, des bustes, des vases, des colonnes, des
marbres les plus rares et une quantité d'autres objets précieux; en
sorte qu'on aurait pu se croire chez la maîtresse de plusieurs
souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de
magnificence contrastaient avec la simplicité qu'avait adoptée la
maîtresse de la maison, et dans sa toilette, et dans sa façon de vivre.
L'été comme l'hiver, madame Dubarry ne portait plus que des
robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours,
quelque temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans
qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la
campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune
relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entourée.
L'ambassadrice de Portugal, la belle madame de Sousa, et la marquise de
Brunoy étaient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vît alors, et
durant mes séjours chez elle, que j'ai faits à trois époques
différentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa
solitude[20]. Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de
Tipoo-Saïb se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maîtresse de
Louis XV. Non-seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent
des présens à madame Dubarry; entre autres, des pièces de mousseline,
très richement brodées en or. Elle m'en donna une superbe, à fleurs
larges et détachées, dont les couleurs et l'or sont parfaitement
nuancés.
Les soirs, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu, madame
Dubarry et moi. Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour,
toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands
ménagemens pour l'autre. Mais elle évitait tous détails; il était même
évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte
qu'habituellement sa conversation était assez nulle. Au reste, elle se
montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle
faisait beaucoup de bien à Louveciennes, où tous les pauvres étaient
secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque
malheureux, et je me rappelle encore la sainte colère où je la vis, un
jour, chez une pauvre accouchée qui manquait de tout.--Comment! disait
madame Dubarry, vous n'avez eu ni linge, ni vin, ni bouillon?--Hélas!
rien, madame. Aussitôt nous rentrons au château; madame Dubarry fait
venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient point
exécuté ses ordres. Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit
contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle
leur fit porter à l'instant même, avec du bouillon et du vin de
Bordeaux.
Tous les jours, après dîner, nous allions prendre le café dans ce
pavillon, si renommé pour le goût et la richesse de ses ornemens. La
première fois que madame Dubarry me le fit voir, elle me dit: «C'est
dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner. Il y
avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient pendant le
repas.» Le salon était ravissant: outre qu'on y jouit de la plus belle
vue du monde, les cheminées, les portes, tout était du travail le plus
précieux; les serrures même pouvaient être admirées comme des
chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse, d'une
élégance au-dessus de toute description.
Ce n'était plus Louis XV alors qui s'étendait sur ces magnifiques
canapés, c'était le duc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce
qu'il aimait à faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme établi à
Louveciennes; mais rien, dans ses manières et dans celles de madame
Dubarry, ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la
maîtresse du château. Toutefois il était aisé de voir qu'un tendre
attachement unissait ces deux personnes, et peut-être cet attachement
leur a-t-il coûté la vie. Lorsqu'avant l'époque de la terreur, madame
Dubarry passa en Angleterre pour retrouver ses diamans volés, qu'en
effet elle y retrouva, les Anglais l'avaient très bien reçue. Ils firent
tout pour l'empêcher de retourner en France, au point qu'au moment de
son départ, des amis dételèrent ses chevaux de poste. Le seul désir de
rejoindre le duc de Brissac, qu'elle avait laissé caché dans son château
de Louveciennes, la fit résister aux instances de ceux qui voulaient la
retenir à Londres, où la vente de ses diamans pouvait la faire vivre
dans l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc
de Brissac à Louveciennes. Fort peu de temps après, le duc fut arrêté
sous ses yeux et conduit en prison à Orléans. C'est là qu'on vint le
chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, à
Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et à peine à
moitié chemin, tous les quatre furent indignement massacrés!
On porta la tête sanglante du duc de Brissac à madame Dubarry, et vous
imaginez ce que l'infortunée dut souffrir à cette horrible vue! elle ne
tarda pas elle-même à subir le sort réservé alors à tous ceux qui
possédaient quelque fortune, comme à ceux qui portaient un grand nom;
elle fut trahie et dénoncée par un petit nègre, nommé Zamore, dont il
est question dans tous les mémoires du temps, pour avoir été comblé de
ses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrêtée, mise en prison,
madame Dubarry fut jugée et condamnée à mort par le tribunal
révolutionnaire à la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de
femmes que ces jours affreux ont vues périr, qui ne put soutenir
l'aspect de l'échafaud; elle cria, elle implora sa grâce de la foule
atroce qui l'environnait, et cette foule s'émut au point que le bourreau
se hâta de terminer le supplice. Ceci m'a toujours persuadé que, si les
victimes de ce temps d'exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble
orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cessé beaucoup plus
tôt. Les hommes dont l'intelligence n'est point développée ont trop peu
d'imagination pour qu'une souffrance intérieure les touche, et l'on
excite bien plus aisément la pitié du peuple que son admiration.
J'ai fait trois portraits de madame Dubarry. Dans le premier je l'ai
peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de
paille; dans le second, elle est vêtue en satin blanc; d'une main elle
tient une couronne, et l'un de ses bras est appuyé sur un piédestal.
J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin; il était, ainsi que le
premier, destiné au duc de Brissac, et je l'ai revu dernièrement. Le
vieux général à qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tête,
car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux
yeux, et madame Dubarry n'en mettait jamais. Je renie donc cette tête
qui n'est point de moi; tout le reste du tableau est intact et bien
conservé. Il vient d'être vendu à la mort de ce général.
Le troisième portrait que j'ai fait de madame Dubarry, est chez moi. Je
l'ai commencé vers le milieu de septembre 1789. De Louveciennes, nous
entendions des canonnades à l'infini, et je me rappelle que la pauvre
femme me disait: «Si Louis XV vivait, sûrement tout cela n'aurait pas
été ainsi.» J'avais peint la tête et tracé la taille et les bras,
lorsque je fus obligée de faire une course à Paris; j'espérais pouvoir
retourner à Louveciennes pour finir mon ouvrage; mais on venait
d'assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi était porté au comble, et je
ne songeais plus qu'à quitter la France; je laissai donc ce tableau à
moitié terminé. Je ne sais pas par quel hasard M. le comte Louis de
Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence; à mon retour en
France, il me l'a rendu, et je viens de le terminer.
Le triste contenu de cette lettre, m'avertit que je suis arrivée à
l'époque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mémoire,
dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent,
si je ne vous avais promis le récit sincère et complet de ma vie. Il ne
s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comédies, mais de
jours d'angoisses et d'effroi; et je remets à vous en parler dans mes
premières lettres. Adieu, chère.
LETTRE XI.
Romainville.--Le maréchal de Ségur.--La Malmaison.--Madame le
Couteux-du-Moley.--L'abbé Sieyes.--Madame Auguier.--Mot de la
reine.--Madame Campan.--Sa lettre.--Madame Rousseau.--Le premier
dauphin.
Je ne puis songer aux dernières campagnes que j'ai visitées, sans qu'il
se mêle au souvenir de quelques doux momens plus d'un souvenir pénible:
en 1788, par exemple, je partis avec Robert, pour aller passer quelques
jours à Romainville, chez le maréchal de Ségur; en route, nous
remarquâmes que les paysans ne nous ôtaient plus leurs chapeaux; ils
nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns même nous
menaçaient avec leurs bâtons. Arrivés à Romainville, nous fûmes témoins
du plus terrible orage que l'on puisse voir. Le ciel avait pris un ton
jaunâtre, teinté de gris foncé, et quand ces nuages effrayans
s'entr'ouvrirent, il en sortit des milliers d'éclairs, accompagnés d'un
tonnerre affreux, et de grêlons si énormes qu'ils ravagèrent un espace
de quarante lieues des environs de Paris. Tant que dura l'orage, je me
rappelle que madame de Ségur et moi, pâles et tremblantes, nous nous
regardions en frissonnant; il nous semblait voir dans ce jour sinistre
le présage des malheurs, que, sans être astrologue, on pouvait prédire
alors.
Le soir et le lendemain, nous allâmes tous avec le maréchal contempler
les tristes effets de l'orage. Le blé, les vignes, les arbres fruitiers,
tout était détruit. Les paysans pleuraient et s'arrachaient les cheveux.
Chacun s'empressa de venir au secours de ces infortunés; les gros
propriétaires donnèrent beaucoup d'argent; un homme fort riche distribua
aussitôt pour son compte quarante mille francs aux malheureux qui
l'entouraient. À la honte de l'humanité, ce même homme, l'année
suivante, fut massacré un des premiers par les cannibales
révolutionnaires.
Dans cet été de 1788, j'allai passer quinze jours à la Malmaison, qui
appartenait alors à madame la comtesse du Moley. Madame du Moley était
une jolie femme très à la mode. Son esprit n'électrisait pas; mais elle
comprenait celui des autres avec intelligence. Le comte Olivarès était
alors établi chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire
placer à l'entrée d'un chemin situé dans le haut du parc, une
inscription portant: _Sierra Morena_. Olivarès n'était point ce qu'on
appelle aimable. Ce que j'ai remarqué en lui de plus saillant était sa
malpropreté; ses poches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de
tabatière.
Le duc de Crillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la
Malmaison où je me trouvais heureuse de les rencontrer. Madame du Moley
aimait beaucoup à se promener toute seule, et j'étais parfaitement de
son goût; en sorte qu'il était convenu que l'on tiendrait une branche de
verdure à la main, si l'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je
ne marchais jamais sans ma branche; mais si j'apercevais l'abbé Delille,
je la jetais bien vite.
En juin 1789, j'allai dîner à la Malmaison; j'y trouvai l'abbé Sieyes et
plusieurs autres amateurs de la révolution. M. du Moley hurlait contre
les nobles; chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer
un bouleversement général; on eût dit un vrai club, et ces conversations
m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyes dit à je ne sais
plus quelle personne: «En vérité, je crois que nous irons trop
loin.»--Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, dis-je à madame
du Moley, qui avait entendu l'abbé comme moi, et qui s'attristait aussi
de tant de présages funestes.
Dans le même temps à peu près, j'allai passer quelques jours à Marly,
chez madame Auguier, soeur de madame Campan, et attachée elle-même au
service de la reine. Elle avait près de la machine un château et un fort
beau parc. Un jour qu'elle et moi étions à une fenêtre qui avait vue sur
la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vîmes entrer un
homme ivre, qui tomba par terre. Madame Auguier, avec sa bonté
ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir
ce malheureux, de le conduire à la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu
de momens après, le valet de chambre revint.--«En vérité, dit-il, madame
est trop bonne; c'est un misérable que cet homme! voici les papiers qui
viennent de tomber de sa poche.» Et il nous remit plusieurs cahiers,
dont l'un commençait ainsi: À bas la famille royale! à bas les nobles! à
bas les prêtres! puis suivaient les litanies révolutionnaires et mille
prédictions atroces, écrites en termes qui faisaient dresser les
cheveux. Madame Auguier fit venir la maréchaussée, à qui était alors
confiée la garde des villages. Quatre de ces militaires arrivent; on
leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son
compte; ils l'emmènent; mais le valet de chambre les ayant suivis de
loin sans qu'ils s'en aperçussent, les vit, dès qu'ils eurent tourné le
chemin, prendre leur prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter,
chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire à
quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu! si la
force publique faisait cause commune avec les coupables?
J'avais conseillé à madame Auguier de montrer ces cahiers à la reine, et
quelques jours après, se trouvant de service, elle les fit lire à S. M.,
qui les lui rendit en disant: «Ce sont des choses impossibles; je ne
croirai jamais qu'ils méditent de pareilles atrocités.» Hélas! les
événemens n'ont que trop tôt dissipé ce noble doute, et sans parler de
l'auguste victime qui ne voulait point croire à tant d'horreurs, la
pauvre madame Auguier elle-même était destinée à payer son dévouement de
sa vie.
Ce dévouement ne s'est jamais démenti; dans les cruels momens de la
révolution, sachant que la reine était sans argent, elle s'empressa de
lui prêter vingt-cinq louis. Les révolutionnaires le surent, et vinrent
aussitôt au château des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour
mieux dire à la guillotine. En les voyant arriver, l'air furieux, la
menace à la bouche, madame Auguier préféra une mort prompte à l'angoisse
de tomber entre leurs mains. Elle se jeta par la fenêtre et se tua.
J'ai peu connu de femmes aussi belles et aussi aimables que madame
Auguier. Elle était grande et bien faite; son visage était d'une
fraîcheur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux
exprimaient sa douceur et sa bonté. Elle a laissé deux filles, que j'ai
connues dès leur enfance à Marly. L'une a épousé le maréchal Ney; la
seconde a été mariée à M. Debroc. Cette dernière a péri bien jeune
encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec madame Louis
Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une incursion à Ancenis,
traverser sur une planche un profond précipice; la planche manqua sous
ses pieds, et l'infortunée tomba morte dans l'abîme!
Madame Auguier avait deux soeurs: l'une était madame Campan si connue, et
comme la première femme de chambre de la reine, et comme l'habile
directrice de cette maison d'éducation, à Saint-Germain, dans laquelle
toutes les notabilités de l'empire faisaient élever leurs filles.
J'avais connu madame Campan à Versailles, à l'époque où elle jouissait
de toute la faveur et de toute la confiance de la reine. Je ne doutais
nullement qu'elle n'eût conservé à son auguste maîtresse le dévouement
et la reconnaissance dus à tant de bontés, lorsque, pendant mon séjour à
Pétersbourg, vous pouvez vous rappeler qu'un soir je l'entendis accuser
d'avoir abandonné et trahi la reine. Ne pouvant voir dans ce propos que
la plus infâme calomnie, je pris avec chaleur la défense de ma
compatriote, et je m'écriai plusieurs fois: C'est impossible! Deux ans
plus tard, revenue en France, je reçus, peu de jours après mon arrivée,
la lettre suivante, que m'écrivit madame Campan, et que je copie ici,
afin de vous faire connaître une justification qui me semble porter tous
les caractères de la franchise.
Saint-Germain, ce 27 janvier, vieux style.