À l'époque où tous les grands acteurs dont je vous parle commençaient à

vieillir, il s'élevait près d'eux un jeune talent, qui fait aujourd'hui

l'ornement de la scène française: mademoiselle Mars jouait alors avec

une perfection inimitable les rôles d'ingénues; elle excellait dans

celui de Victorine du _Philosophe sans le savoir_, et dans vingt autres

pour lesquels on ne l'a jamais remplacée; car il est impossible d'être

aussi vraie, aussi touchante: c'était la nature dans tout son charme.

Quand vous avez vu mademoiselle Mars, ma chère amie, elle avait déjà

pris l'emploi de mademoiselle Contat, qu'elle seule pouvait faire

oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa

charmante taille, et de sa voix, la voix des anges? heureusement ce

visage, cette taille, cet organe enchanteur, se conservent si

parfaitement, que mademoiselle Mars n'a point d'âge, n'en aura je crois

jamais; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est

de mon avis.

Je me rappelle avoir vu jouer deux fois mademoiselle Arnoult au grand

Opéra, dans _Castor et Pollux_. J'étais peu capable alors de juger son

talent d'actrice; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la

grâce et de l'expression. Quant à son talent comme cantatrice, la

musique de ce temps-là m'ennuyait si horriblement que j'écoutais trop

mal pour en pouvoir parler. Mademoiselle Arnoult n'était point jolie; sa

bouche déparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une

physionomie où se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue célèbre.

On a répété et imprimé un nombre infini de ses bons mots, en voici un

que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique: elle assistait

au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres

honnêtes femmes parentes de son gendre; pendant la cérémonie nuptiale,

mademoiselle Arnoult se retourne et leur dit: «C'est plaisant! je suis

la seule demoiselle qui se trouve ici.»

Une femme dont le talent supérieur nous a ravis long-temps a succédé à

mademoiselle Arnoult. C'était madame Saint-Huberti, qu'il faut avoir

entendue pour savoir jusqu'où peut aller l'effet de la tragédie lyrique.

Madame Saint-Huberti non seulement avait une voix superbe; mais elle

était encore grande actrice, le bonheur a voulu qu'elle eût à chanter

les opéras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle,

si expressive, convenait parfaitement à son talent plein d'expression,

de vérité et de grandiose. Il est impossible d'être plus touchante

qu'elle ne l'était dans les rôles d'Alceste, de Didon, etc.; toujours

vraie, toujours noble, ses accens arrachaient les larmes de toute la

salle, et je me souviens encore de certains mots, de certaines notes

auxquelles il était impossible de résister.

Madame Saint-Huberti n'était point jolie, mais son visage était

ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entragues, très bel

homme, et très distingué par son esprit, en devint tellement amoureux

qu'il l'épousa. La révolution ayant éclaté, il se réfugia à Londres avec

elle. C'est là, qu'un soir, comme ils montaient ensemble en voiture, ils

furent assassinés tous les deux, sans qu'on ait jamais pu découvrir, ni

les assassins, ni les motifs d'une pareille horreur.

Sous le rapport du chant, tout l'Opéra se composait pour moi de madame

Saint-Huberti; je ne vous dirai donc rien de ceux qui chantaient avec

elle, car je les écoutais à peine; j'aimais mieux réserver une partie de

mon attention pour les ballets, où se montraient alors plusieurs talens

remarquables. Gardel et Vestris père tenaient le premier rang. Je les ai

vus souvent danser ensemble, notamment dans une chaconne de je ne sais

quel opéra de Grétry, chaconne qui je crois a fait courir tout Paris:

c'était un pas de deux dans lequel les deux coryphées poursuivaient

mademoiselle Guimard, fort petite et fort maigre; ce qui fit dire qu'ils

avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a

toujours semblé fort inférieur à Vestris père, qui était grand, très bel

homme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire

avec quelle grâce il ôtait et remettait son chapeau, au salut qui

précédait le menuet; aussi toutes les jeunes femmes de la cour, avant

leur présentation, prenaient-elles quelques leçons de lui pour faire les

trois révérences.

À Vestris père a succédé Vestris fils, le danseur le plus surprenant

qu'on puisse voir, tant il avait à la fois de grâce et de légèreté.

Quoique nos danseurs actuels n'épargnent point les pirouettes, personne

bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis tout à

coup, il s'élevait au ciel d'une manière si prodigieuse, qu'on lui

croyait des ailes; ce qui faisait dire au père Vestris: «Si mon fils

touche la terre, c'est par procédé pour ses camarades.»

Mademoiselle Pélin et mademoiselle Allard étaient deux danseuses du

genre qu'on appelle _grotesque_ en Italie. Elles faisaient des tours de

force, des pirouettes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien

qu'elles fussent très grasses, étaient vraiment surprenantes par leur

agilité; mademoiselle Allard surtout.

Mademoiselle Guimard avait tout un autre genre de talent; sa danse

n'était qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec

des mouvemens si gracieux, que le public la préférait à toute autre

danseuse; elle était petite, mince, très bien faite; et quoique laide,

elle avait des traits si fins, qu'à l'âge de quarante-cinq ans elle

semblait, sur la scène, n'en avoir pas plus de quinze.

À l'instar, et même en rival heureux du grand Opéra, j'ai vu s'élever

l'Opéra Comique, qui prenait la place de ce qu'on nommait la _Comédie

Italienne_. J'aurais peine à vous dire quelque chose de cette Comédie

Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis allée voir jouer Carlin,

dont toute jeune que j'étais, le souvenir m'est resté. Carlin jouait

l'arlequin dans des pièces à canevas, espèces de proverbes, qui

nécessitent des acteurs spirituels. Ses saillies étaient inépuisables,

le naturel et la gaîté de son jeu, faisaient de lui un acteur

tout-à-fait à part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvemens une

lestesse surprenante; on m'a dit qu'il étudiait ses gestes si moelleux

et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est très

vrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour attirer le

public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs; quand il a

disparu la Comédie Italienne a fini.

La troupe lyrique qui l'a remplacée, possédait plus d'un talent

remarquable et chantait les opéras de Duni, de Philidor, de Grétry, etc.

Un des acteurs les plus aimés du public était Cailleau; il a quitté le

théâtre lorsque j'étais encore fort jeune; je l'ai pourtant vu jouer

deux fois dans _Annette et Lubin_. Sa belle physionomie, si gaie, si

animée, et sa superbe voix, seraient restées dans ma mémoire, lors même

que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir de jouer la comédie avec lui

en société. Au moment de ses plus grands succès, il lui arriva sur la

scène un léger accident du gosier, auquel sont exposés tous les

chanteurs; une huée étant alors partie de la salle, Cailleau s'en trouva

tellement offensé, qu'il quitta le théâtre le soir même, et depuis, les

plus vives instances ne purent le faire consentir à reparaître devant le

public.

Outre son grand talent, Cailleau avait beaucoup d'esprit; il était

charmant en société où sa gaieté si franche amenait la joie; il

racontait à merveille, et chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers,

il rendait les cercles et les repas tout-à-fait amusans, tantôt par une

anecdote piquante, tantôt en nous chantant, avec sa belle voix, les

romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il était grand

chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de

Vaudreuil, pour lequel il avait été si aimable, lui fit donner par

monseigneur le comte d'Artois un petit castel, nommé le Belloi, qui se

trouve au bout de la terrasse de Saint-Germain, et qui avait un fort

joli jardin.

Cailleau vivait là le plus heureux des hommes avec sa femme et son

enfant. J'ai été passer quelques jours chez lui, et, dans son bonheur,

il me rappelait exactement ce Lubin, dont je lui avais vu si bien jouer

le rôle. M. le comte d'Artois, en lui faisant don du petit castel,

l'avait nommé capitaine des chasses de tout l'arrondissement. Il en

portait l'uniforme, et c'est avec cet habit que je l'ai peint, tenant

son fusil sur l'épaule. Sa belle et riante physionomie m'inspirait au

point que j'ai fait ce portrait en une séance[17].

Lorsque la révolution arriva, Cailleau fut très suspecté, comme ayant

reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le

croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de

jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa

femme lui avaient tourné la tête. J'ai des raisons pour croire que sa

femme était fort révolutionnaire: en 1791, je reçus à Rome où j'étais

alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me

disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait _l'âge d'or_.

Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi! Peu

de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que madame Cailleau

s'était jetée par la fenêtre de désespoir.

Laruette et sa femme sont restés au théâtre plus tard que Cailleau[18].

Tous deux étaient excellens dans leur genre. Mais madame Laruette

surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût et une

expression indicible. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en

paraissait pas avoir seize, tant sa taille était jeune et ses traits

délicats. Non-seulement elle n'était pas ridicule dans les rôles naïfs,

mais elle était charmante; et jamais peut-être les transports et les

regrets du public n'ont été aussi loin que le jour où quittant enfin le

théâtre, elle joua pour la dernière fois dans _Isabelle et Gertrude_, et

dans je ne sais quel autre opéra, les deux plus jeunes rôles du

répertoire. Quoique je l'aie très peu vue jouer, je me la rappelle

parfaitement.

J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique,

au talent le plus parfait que l'Opéra Comique ait possédé, à madame

Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame

Dugazon avait un de ces talens de nature qui semblent ne rien devoir à

l'étude. On n'apercevait plus l'actrice; c'était _Babet_, c'était _la

comtesse d'Albert_ ou _Nicolette_. Noble, naïve, gracieuse, piquante,

elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre

l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre

prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix

suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les

rôles. Grétry et Daleyrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous,

et j'en étais folle.

Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on a toujours vainement

essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina tout à la

fois si décente et si passionnée! et si malheureuse, si touchante, que

son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir

vu _Nina_ vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été

le même. J'étais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas

l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que si elle

venait de jouer _Nina_, elle conservait encore les yeux un peu hagards,

en un mot qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien

certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son

rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent.

Madame Dugazon était royaliste de coeur et d'ame. Elle en donna la preuve

au public à une époque fort avancée de la révolution, un soir, qu'elle

jouait la soubrette des _Événemens imprévus_. La reine assistait à ce

spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant: _j'aime mon

maître tendrement_, madame Dugazon, qui devait répondre: _Ah! comme

j'aime ma maîtresse_, se tourna vers la loge de Sa Majesté, la main sur

son coeur, et chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant devant

la reine. On m'a dit qu'un peu plus tard, le public, et quel public!

voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire

chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs

sur la scène. Madame Dugazon ne céda point: elle quitta le théâtre.

La longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai

beaucoup aimé moi-même à jouer la comédie; car je ne vous ai point

épargné les détails. Adieu.

LETTRE IX.

Chantilly.--Le Raincy.--Madame de Montesson.--La vieille princesse de

Conti.--Gennevilliers.--Nos spectacles.--Le Mariage de

Figaro.--Beaumarchais.--M. et madame de

Villette.--Moulin-Joli.--Watelet.--M. de Morfontaine.--Le marquis de

Montesquiou.--Mon horoscope.

Il m'était impossible, à mon grand regret, de rester long-temps à la

campagne; mais je ne me refusais pas le plaisir d'y passer souvent

plusieurs jours de suite, et j'étais invitée dans les plus beaux lieux

voisins de Paris. J'ai pu voir, par exemple, les fêtes magnifiques de

Chantilly, que le prince de Condé (celui que vous avez vu revenir en

France avec Louis XVIII) savait si bien ordonner, et dont il faisait si

bien les honneurs. Vous connaissez le superbe château de Chantilly. Son

immense galerie était garnie alors d'armures françaises de différens

siècles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension

semblaient avoir été faites pour des géants; ce qui, je trouve, ornait à

merveille l'habitation d'un descendant du grand Condé. On voyait au bout

de cette galerie le masque de Henri IV, moulé sur lui, sitôt après sa

mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du

bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que l'on a beaucoup

reproduit en plâtre; quant aux armures, elles ont été pillées pendant la

révolution, et plusieurs sont maintenant rassemblées dans un musée.

Ce château avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de

ses maîtres. La salle à manger était d'une beauté remarquable: entre des

colonnes de marbre se trouvaient placées de larges coupes, en marbre

aussi, qui recevaient des cascades d'eau limpide et sans cesse

renouvelée. Cette salle semblait être en plein air, son effet était

magique. Le parc dans son immense étendue donnait l'idée d'une féerie

avec ses lacs, ses rivières bordées de mille fleurs. Ce hameau charmant,

dont les chaumières à l'intérieur brillaient de la plus grande

magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un séjour admirable; aussi

les étrangers s'y rendaient-ils en foule, à l'époque dont je vous parle,

à cette heureuse époque où le maître de ce beau lieu y vivait, adoré de

tous les habitans, qu'il comblait de ses bienfaits et qui l'ont si

vivement regretté.

En 1782 j'ai séjourné quelque temps au Raincy. Le duc d'Orléans, père de

Philippe-Égalité, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son

portrait et celui de madame de Montesson. À l'exception du plaisir que

je pris à voir de grandes parties de chasse, je m'ennuyai passablement

au Raincy; mes séances finies, je n'avais de société qui me fût agréable

que celle de madame Bertholet, fort aimable femme, qui jouait fort bien

de la harpe. Saint-Georges, le mulâtre, si fort et si adroit, était du

nombre des chasseurs. J'ai compris là comment il est des hommes, et

surtout des princes, qui deviennent passionnés de la chasse; cet

exercice, quand beaucoup de monde s'y trouve réuni, donne vraiment un

grand spectacle. Ce mouvement général, joint aux sons des cors, a bien

quelque chose de belliqueux.

À propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une

particularité, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que

madame de Montesson me donnait séance, la vieille princesse de Conti

vint un jour lui faire une visite, et cette princesse en me parlant

m'appela toujours mademoiselle. Il est vrai que jadis toutes les grandes

dames en agissaient ainsi avec leurs inférieures. Mais cette morgue de

la cour avait fini, avec Louis XV. J'étais alors sur le point

d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout-à-fait

étrange.

Si mon voyage au Raincy me parut peu réjouissant, il n'en était pas de

même de ceux que je faisais à Gennevilliers, qui appartenait alors à M.

le comte de Vaudreuil, un des hommes les plus aimables que l'on pût

voir. Gennevilliers n'était nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil

avait acheté cette propriété en grande partie pour monseigneur le comte

d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et

l'avait embellie autant qu'il était possible. La maison était meublée

dans le meilleur goût, quoique sans magnificence; il s'y trouvait une

salle de comédie, petite, mais charmante, dans laquelle ma belle-soeur,

mon frère, M. de Rivière, et moi nous avons joué plusieurs

opéras-comiques, avec madame Dugazon, Garat, Cailleau et Laruette. Ces

deux derniers, qui étaient alors retirés du théâtre, jouaient

admirablement, et avec un tel naturel, qu'un jour, comme ils répétaient

ensemble la scène des deux pères dans _Rose et Colas_, je crus qu'ils

causaient entre eux, et je leur dis: «Allons, il faut commencer la

répétition.» On m'avait donné le rôle de Rose; Garat jouait assez

gauchement celui de Colas; mais il chantait si bien! il était surtout

délicieux de l'entendre dans la _Colonie_, dont la musique est

ravissante à mon goût. Il avait pris le rôle de Saint-Albe; moi celui de

Marine; et ma belle-soeur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un

ange. Elle et M. de Rivière étaient vraiment des acteurs. Ils auraient

pu briller même au théâtre.

M. le comte d'Artois et sa société venaient à nos spectacles. J'avoue

que tout ce beau monde me donnait la peur au point que la première fois

qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prévenue, je ne voulais plus

jouer; la crainte de désobliger les amis qui jouaient avec moi me décida

seule à entrer en scène: aussi M. le comte d'Artois, avec sa grâce

ordinaire, vint-il entre les deux pièces nous encourager par tous les

complimens imaginables.

Le dernier spectacle qui fut donné dans la salle de Gennevilliers fut

une représentation du _Mariage de Figaro_ par les acteurs de la Comédie

Française. Je me rappelle que mademoiselle Sainval jouait la comtesse,

mademoiselle Olivier le page; et que mademoiselle Contat était charmante

dans le rôle de Suzanne. Il fallait néanmoins que Beaumarchais eût

cruellement harcelé M. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce

théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. Dialogue,

couplets, tout était dirigé contre la cour, dont une grande partie se

trouvait là, sans parler de la présence de notre excellent prince.

Chacun souffrait de ce manque de mesure; mais Beaumarchais n'en était

pas moins ivre de bonheur: il courait de tous côtés, comme un homme hors

de lui-même; et comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le

temps d'ouvrir les fenêtres, et cassa tous les carreaux avec sa canne,

ce qui fit dire après la pièce, qu'il avait doublement cassé les vitres.

Le comte de Vaudreuil dut se repentir doublement aussi d'avoir accordé

sa protection à l'auteur du _Mariage de Figaro_. Peu de temps après

cette représentation, Beaumarchais lui fait demander un rendez-vous

qu'il obtient aussitôt, et il arrive à Versailles de si bonne heure, que

le comte venait à peine de se lever. Il parle alors d'un projet de

finance qu'il vient d'imaginer et qui devait lui rapporter des trésors:

puis il finit par proposer à M. de Vaudreuil une somme considérable s'il

veut se charger de faire réussir l'affaire. Le comte l'écoute avec le

plus grand calme, et quand Beaumarchais a tout dit:--Monsieur de

Beaumarchais, lui répondit-il, vous ne pouviez venir dans un moment plus

favorable; car j'ai passé une bonne nuit, j'ai bien digéré, jamais je ne

me suis mieux porté qu'aujourd'hui; si vous m'aviez fait hier une

pareille proposition, je vous aurais fait jeter par la fenêtre.

Une des belles campagnes que j'aie vues était Villette. La marquise de

Villette (Belle et Bonne), m'ayant engagée à venir l'y voir, j'y suis

allée passer quelques jours, et je retrouve dans mes papiers de fort

jolis vers que M. de Villette fit pour mon arrivée. Je les copie ici, en

vous priant toutefois de ne pas oublier que c'est un poète qui parle:

J'avais lu dans les vieux auteurs

Que les dieux autrefois visitaient les pasteurs,

Et qu'ils venaient charmer leur belle solitude:

J'aimais à me bercer de ces douces erreurs.

Embellir ces forêts devint ma seule étude,

J'y créai des jardins, je les semai de fleurs;

Mais des dieux vainement j'attendais la présence.

Ô sublime Lebrun! Vous, l'orgueil de la France,

Dont l'esprit créateur, dont l'immortel crayon

De plaire et d'étonner a la double puissance,

Et fait naître l'amour par l'admiration,

La Gloire qui vous accompagne

Agrandit ce petit château;

Elle ranime la campagne;

Vous nous rendez le jour plus beau,

Et vous réalisez mes châteaux en Espagne.

Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des

barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Villette lui en

fit compliment.--Moi! répondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour

tout ce que Rubens a peint dans sa vie.

Madame de Villette recevait avec grâce, et faisait à merveille les

honneurs de sa maison. Ce qui doit compléter son éloge à vos yeux, c'est

qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une

élévation circulaire et naturelle, où l'on m'a dit qu'elle rassemblait

les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le

faire un maître d'école.

Ah! que j'aurais aimé, chère amie, me promener avec vous dans les bois

de Moulin-Joli! Voilà un de ces lieux qu'on n'oublie pas: si beau! si

varié! pittoresque, élysien, sauvage, ravissant enfin. Représentez-vous

une grande île, couverte de bois, de jardins, de vergers, que la Seine

coupait par le milieu. On passait d'un bord à l'autre sur un pont de

bateaux, garni des deux côtés par des caisses remplies de fleurs, que

l'on renouvelait à chaque saison, et des bancs, placés de distance en

distance, vous permettaient de jouir long-temps d'un air parfumé, et de

points de vues admirables; de loin, ce pont qui se répétait dans l'eau

produisait un effet charmant. Des arbres de haute futaie, d'un ton très

vigoureux, bordaient la rivière à droite; à gauche, la rive était

couverte d'énormes peupliers et de grands saules pleureurs, dont les

branches à douce verdure tombaient en berceau; un de ces saules entre

autres, formait une énorme voûte, sous laquelle on se reposait, on

rêvait avec délices[19]. Je ne puis vous dire combien je me sentais

heureuse dans ce beau lieu, auquel, à mon gré, je n'ai rien vu de

comparable.

Cet Élysée appartenait à un homme de ma connaissance, M. Watelet, grand

amateur des arts, et auteur d'un poëme sur la peinture. M. Watelet était

un homme distingué, d'un caractère doux et liant, qui s'était fait

beaucoup d'amis. Dans son île enchantée, je le trouvais en harmonie avec

tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grâce et simplicité une

société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie à

laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui: le

temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les

recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la

dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.

Plus tard, en 1788, Moulin-Joli fut acheté par un nommé M. Gaudran,

riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à venir y passer un mois.

Ce nouveau propriétaire n'entendait rien au pittoresque; je vis avec

peine qu'il avait déjà gâté quelques parties de cet élysée; heureusement

les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de

paysage, et moi, nous retrouvâmes tout l'enchantement que ce lieu nous

avait déjà fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes

meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main. Lebrun

Pindare composa son _Exegi monumentum_, ce morceau si plein d'un orgueil

que justifie sa beauté. Mon frère aussi fit de très jolis vers. Ces bois

nous inspiraient tous.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 5 / 12 段