Chère Lebrun, la gloire a ses orages;

L'envie est là qui guette le talent;

Tout ce qui plaît, tout mérite excellent,

Doit de ce monstre essuyer les outrages.

Qui mieux que toi les mérita jamais?

Un pinceau mâle anime tes portraits.

Non, tu n'es plus femme que l'on renomme:

L'Envie est juste, et ses cris obstinés

Et ses serpens contre toi déchaînés

Mieux que nos voix te déclarent grand homme.

Mettant à part l'exagération avec laquelle le poète parle de mon talent,

il reste malheureusement trop vrai, que dès mon début dans le monde, je

me suis vue en butte à la sottise et à la méchanceté. D'abord mes

ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et

jusqu'à mes portraits, quoique tant de personnes à qui je donnais séance

pussent naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde

ne s'en propagea pas moins jusqu'à l'époque où je fus reçue de

l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon où

l'auteur du _Méléagre_ exposait aussi, il fallut bien reconnaître la

vérité; car Ménageot, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et

même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la

mienne[14].

Quoique je fusse, je crois, l'être le plus inoffensif qui ait jamais

existé, j'avais des ennemis; non seulement quelques femmes m'en

voulaient de n'être pas aussi laides qu'elles, mais plusieurs peintres

ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux

plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de

toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps

avant la révolution, je fis le portrait de M. de Calonne, et je

l'exposai au salon; j'avais peint ce ministre assis, jusqu'à mi-jambe;

ce qui fit dire à mademoiselle Arnoult en le regardant: «_Madame Lebrun

lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place._» Malheureusement ce

propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me

vis en butte en cette occasion à des calomnies du genre le plus odieux;

d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait;

les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand

nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des

billets de caisse; d'autres, que j'avais reçus, dans un pâté, une somme

assez forte pour ruiner le trésor; enfin, mille versions plus ridicules

les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé

quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt

louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je

reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même

étonné de la modicité de cette somme; car, peu de temps auparavant, M.

de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé

huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme.

Toutefois, le canevas fourni, les méchans s'en emparèrent pour le

broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en

liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas, que je n'ai jamais

vu ni connu, et que l'on m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des

horreurs contre moi.

Le malheur voulut que M. Lebrun, qui, contre mon gré, faisait bâtir une

maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie.

Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous

permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient que

M. de Calonne payait cette maison[15].--Vous voyez, disais-je sans cesse

à M. Lebrun, quels infâmes propos l'on tient!--Laissez-les dire, me

répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte, je ferai

élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai

graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en

tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur

me consolait peu de mon chagrin présent; ce chagrin était d'autant plus

vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir

l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle

insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur: la comtesse

de la Guiche qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour

me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle ne pouvait y

mettre que mille écus, je répondis que M. Lebrun ne voulait point que

j'en fisse à moins de cent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort

désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres; j'oubliais

constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes

portraits, entre autre pour celui de madame Canning (en 1803), je

faisais mon compte comme si j'étais à Paris.

Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Lebrun s'emparait en

totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir

dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche.

Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors

adolescent[16], sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille

francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis; mais

il me refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder

tout de suite un billet. Il était plus habituel au reste, que M. Lebrun

touchât lui-même, et très-souvent il négligeait de me dire que l'on

m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789,

j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du Bailly de Crussol, qui

m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je

pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me

servit pour aller à Rome.

Mon indifférence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de

besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable

n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais

extrêmement peu pour ma toilette: on me reprochait même trop de

négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou

de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes

séances à Versailles. Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes

cheveux moi-même, et le plus souvent je tortillais sur ma tête un fichu

de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits, à Florence,

à Pétersbourg et à Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits

enfin, je me suis peinte ainsi, excepté dans celui qui est au ministère

de l'intérieur, où je suis costumée à la grecque.

Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de

receveur-général des finances, et, sous tout autre rapport, M. de

Calonne m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque

fiscale. Une perruque! jugez comme, avec mon amour du pittoresque,

j'aurais pu m'accoutumer à une perruque! je les ai toujours eues en

horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant

portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés

ainsi.

Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien

n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je

connaissais à peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais

été chez lui au ministère des finances; il donnait une grande soirée au

prince Henri de Prusse, et ce prince venant habituellement chez moi, il

avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir hâté

son portrait au point de ne pas faire les mains d'après lui, quoique

j'eusse l'habitude de les faire toujours d'après mes modèles.

Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouvaient naître ces

propos désolans, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie

digne de l'enfer.

M. de Calonne allait très souvent rue du Gros-Chenet (où je ne logeais

pas encore à cette époque), chez madame de S***, femme de D***, surnommé

le roué. Madame de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût

remarquer quelque chose de faux dans son regard, et M. de Calonne en

était très amoureux. Dans le temps dont je vous parle, elle m'avait

priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle

me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma

voiture le soir, pour aller au spectacle; j'y consentis, et mon cocher

alla la prendre chez elle. Le lendemain matin je demandai mes chevaux

pour onze heures; mais à onze heures, cocher, voiture, rien n'était

rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez madame de S***; madame de

S*** n'était point de retour; elle avait passé la nuit à l'hôtel des

Finances! Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par

mon cocher, auquel un bon pour-boire ne ferma pas la bouche, et qui

conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que si les

gens de l'hôtel des finances, ou d'autres, avaient demandé à cet homme

le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il

appartenait à madame Lebrun, j'étais tout-à-fait hors de moi. Il est

inutile d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de S***, qui, m'a-t-on

dit, vit à Toulouse, et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que

Dieu lui pardonne! A-t-elle voulu sauver sa réputation aux dépens de la

mienne? Me haïssait-elle? Je ne sais; mais elle m'a fait bien du mal;

car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer, chère amie, vous

prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si

mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire

avoir été honorable.

Voilà vraiment une triste lettre, faite pour dégoûter de la célébrité,

surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un

jour: «Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me

semble voir des rayons autour de votre tête.»--Ah! répondis-je, en

soupirant, il y a bien quelques petits serpens dans ces rayons-là. «En

effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce

soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi près de

vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de

beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont

j'ai dû l'amitié à mon talent, je me félicite d'avoir fait connaître mon

nom; et pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous,

j'oublie les méchans. Adieu.

LETTRE VIII.

Le Kain.--Brizard.--Mademoiselle Dumesnil.--Monvel.--Mademoiselle

Raucour.--Mademoiselle Sainval.--Madame Vestris.--Larive.--Mademoiselle

Clairon.--Talma.--Préville.--Dugazon.--Mademoiselle

Doligny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Fleury.--Mademoiselle

Mars.--Mademoiselle Arnoult.--Madame Saint-Huberti.--Les deux

Vestris.--Mademoiselle Pélin.--Mademoiselle Allard.--Mademoiselle

Guimard.--Carlin.--Cailleau.--Laruette.--Madame Dugazon.

Un de mes plus doux délassemens était d'aller au spectacle, et je puis

vous dire qu'il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que

beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens

parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Le Kain: quoique je fusse trop

jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissemens, les

transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce

tragédien était supérieur. La laideur de Le Kain, toute prodigieuse

qu'elle fût, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier,

par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure

dont tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le

regarder quand il jouait Tancrède; mais dans le rôle d'Orosmane où je

l'ai vu une fois, j'étais placée fort près de la scène, et le turban le

rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il

me faisait peur.

À l'époque où Le Kain jouait les premiers rôles, et même assez

long-temps après, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil.

Brizard remplissait les rôles de pères; la nature semblait l'avoir créé

pour cet emploi: ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe

organe lui donnait le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on

puisse imaginer. Il excellait surtout dans _le Roi Lear_ et dans

l'_Oedipe_ de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces deux vieux

princes si malheureux et si touchans, tant il y avait de grandiose dans

l'aspect de celui qui les représentait.

Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des

transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort

inégal: elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des

momens sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la

tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux

rôles était Mérope. Il arrivait quelquefois à mademoiselle Dumesnil de

jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis, tout à

coup, elle s'animait; son geste, son organe, son regard, tout devenait

si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle.

On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de

vin et qu'elle s'en faisait tenir une autre en réserve dans la coulisse.

Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre Français dans la

tragédie et la haute comédie, était Monvel. Quelques désavantages

physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au

premier rang, mais son ame, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de

sa diction, ne laissaient rien à désirer. À mon retour en France il

avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je

lui ai vu jouer alors Auguste de _Cinna_ et l'Abbé de l'Épée d'une

manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel,

qu'un jour, au moment où en quittant la scène il saluait les personnages

de la pièce, je me levai et je lui rendis son salut. Les personnes qui

étaient avec moi dans la loge s'en amusèrent beaucoup.

Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de

mademoiselle Raucour dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus

dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe,

sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait

à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de

sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes

dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent

pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a

bien changé de manière d'être: on prétend que l'heureux mortel, qui le

premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que

lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria: _Ah! l'ingrate à

ma rente!_ Si mademoiselle Raucour n'est point restée sage, elle est

restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et

dure, que si l'on fermait les yeux on croyait entendre un homme. Elle

n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle a fini par jouer les rôles

de mères et de reines avec infiniment de succès.

J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, soeur de

Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais

elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédienne que madame

Vestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grand

succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy où l'effet

qu'elle produisait au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi

que cette scène est horrible.

Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point

encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne

voulaient lui en reconnaître; la comparaison seule lui faisait tort, car

il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il

était grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui

faisait dire qu'il marchait à côté de lui.

Larive avait très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui

n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne

compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je le savais lié

intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir

de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer.

Il m'engagea aussitôt à dîner chez lui pour me faire trouver avec elle,

ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il

avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette

maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort

beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive

me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes à la manière

antique, comme on en voit encore aux environs de Naples; et comme nous

venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle

Clairon. Je me l'étais figurée très grande; elle était au contraire fort

petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui

lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec

autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les

airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle.

J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation.

Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour

elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance;

c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait

d'elle.

Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que

j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant

plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près

de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous

faisait des lectures ravissantes; la manière dont il disait les vers

acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.

Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpassé tous

les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il

a révolutionné l'art: d'abord en faisant disparaître la déclamation

ampoulée et maniérée, par sa diction naturelle et vraie, ensuite, en

forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en

grec et en romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un

gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les

plus mobiles qu'on pût voir; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu,

il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans

l'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd; il

convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux

rôles brillans: aussi était-il principalement admirable dans ceux

d'Oreste et de Manlius; mais dans tous, il avait plusieurs momens

sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui.

Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y était montré supérieur à

lui-même: ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un

malheureux roi, un malheureux fou, dans toute son effrayante vérité.

Hélas! la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris

applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.

Talma était un homme excellent, et le plus facile à vivre qu'on puisse

rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il

fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt

de son coeur ou de son esprit; alors il était fort intéressant à

entendre, principalement quand il parlait de son art.

La comédie a peut-être encore été plus riche en talens que la tragédie.

J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur

parfait, inimitable! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté,

était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro,

vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique

étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était

si parfaitement _vrai_ par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu

l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte

point Dugazon, qui certes avait un grand talent; mais qui, dans le rôle

de Figaro du _Barbier de Séville_, par exemple, n'a jamais approché de

son modèle.

J'ai plusieurs fois dîné avec Préville; il était rare de rencontrer un

aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il

racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et

l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.

Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent

comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné

souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de

valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il

égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire

croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la

nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait

aussi dans les salons où Préville était un homme aimable, et Dugazon un

farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que

pour amuser les convives; car il était fort amusant, surtout après

dîner. Dugazon a été atroce pendant la révolution; il fut un de ceux qui

allèrent chercher le roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit

l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que

cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, principalement par

M. le comte d'Artois.

Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rôles de jeunes

premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois

tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait

tout-à-fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter mademoiselle

Contat. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise

dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle

deviendrait une aussi excellente artiste. Sa charmante figure ne

suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque

Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans _le Mariage de Figaro_.

À partir de ce moment, elle marcha de succès en succès: d'abord dans

l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rôles plus

convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait

pris trop d'embonpoint.

Mademoiselle Contat avait épousé M. de Parny, neveu du célèbre poète de

ce nom; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le

théâtre; elle a conservé jusqu'à sa mort un visage charmant; je n'ai

jamais vu de sourire plus enchanteur; comme elle avait infiniment

d'esprit, sa conversation était tout-à-fait piquante, et je la trouvais

si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.

Mademoiselle Contat était admirablement bien secondée dans tous ses

rôles par Molé, qui jouait presque toujours avec elle. Molé, sans avoir

jamais égalé Préville, était pourtant un grand acteur; il avait de la

grâce et de la dignité; il tenait la scène comme on dit, outre que j'ai

peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant qu'était le

sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois; quoique son jeu fût

très-spirituel, Molé n'avait rien de remarquable dans un salon sous le

rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.

Fleury, qui après l'avoir doublé lui a succédé dans les grands rôles,

est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie.

Il avait moins de verve et moins d'élévation que Molé; mais personne n'a

joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup

d'esprit et de fort bonnes manières, il voyait souvent de près la haute

société, et il en avait si bien saisi les usages, les agrémens et les

travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie

parfaite de modèles qui avaient disparu.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 4 / 12 段