L'envie est là qui guette le talent;
Tout ce qui plaît, tout mérite excellent,
Doit de ce monstre essuyer les outrages.
Qui mieux que toi les mérita jamais?
Un pinceau mâle anime tes portraits.
Non, tu n'es plus femme que l'on renomme:
L'Envie est juste, et ses cris obstinés
Et ses serpens contre toi déchaînés
Mieux que nos voix te déclarent grand homme.
Mettant à part l'exagération avec laquelle le poète parle de mon talent,
il reste malheureusement trop vrai, que dès mon début dans le monde, je
me suis vue en butte à la sottise et à la méchanceté. D'abord mes
ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et
jusqu'à mes portraits, quoique tant de personnes à qui je donnais séance
pussent naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde
ne s'en propagea pas moins jusqu'à l'époque où je fus reçue de
l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon où
l'auteur du _Méléagre_ exposait aussi, il fallut bien reconnaître la
vérité; car Ménageot, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et
même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la
mienne[14].
Quoique je fusse, je crois, l'être le plus inoffensif qui ait jamais
existé, j'avais des ennemis; non seulement quelques femmes m'en
voulaient de n'être pas aussi laides qu'elles, mais plusieurs peintres
ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux
plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de
toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps
avant la révolution, je fis le portrait de M. de Calonne, et je
l'exposai au salon; j'avais peint ce ministre assis, jusqu'à mi-jambe;
ce qui fit dire à mademoiselle Arnoult en le regardant: «_Madame Lebrun
lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place._» Malheureusement ce
propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me
vis en butte en cette occasion à des calomnies du genre le plus odieux;
d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait;
les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand
nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des
billets de caisse; d'autres, que j'avais reçus, dans un pâté, une somme
assez forte pour ruiner le trésor; enfin, mille versions plus ridicules
les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé
quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt
louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je
reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même
étonné de la modicité de cette somme; car, peu de temps auparavant, M.
de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé
huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme.
Toutefois, le canevas fourni, les méchans s'en emparèrent pour le
broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en
liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas, que je n'ai jamais
vu ni connu, et que l'on m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des
horreurs contre moi.
Le malheur voulut que M. Lebrun, qui, contre mon gré, faisait bâtir une
maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie.
Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous
permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient que
M. de Calonne payait cette maison[15].--Vous voyez, disais-je sans cesse
à M. Lebrun, quels infâmes propos l'on tient!--Laissez-les dire, me
répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte, je ferai
élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai
graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en
tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur
me consolait peu de mon chagrin présent; ce chagrin était d'autant plus
vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir
l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle
insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur: la comtesse
de la Guiche qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour
me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle ne pouvait y
mettre que mille écus, je répondis que M. Lebrun ne voulait point que
j'en fisse à moins de cent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort
désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres; j'oubliais
constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes
portraits, entre autre pour celui de madame Canning (en 1803), je
faisais mon compte comme si j'étais à Paris.
Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Lebrun s'emparait en
totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir
dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche.
Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors
adolescent[16], sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille
francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis; mais
il me refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder
tout de suite un billet. Il était plus habituel au reste, que M. Lebrun
touchât lui-même, et très-souvent il négligeait de me dire que l'on
m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789,
j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du Bailly de Crussol, qui
m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je
pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me
servit pour aller à Rome.
Mon indifférence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de
besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable
n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais
extrêmement peu pour ma toilette: on me reprochait même trop de
négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou
de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes
séances à Versailles. Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes
cheveux moi-même, et le plus souvent je tortillais sur ma tête un fichu
de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits, à Florence,
à Pétersbourg et à Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits
enfin, je me suis peinte ainsi, excepté dans celui qui est au ministère
de l'intérieur, où je suis costumée à la grecque.
Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de
receveur-général des finances, et, sous tout autre rapport, M. de
Calonne m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque
fiscale. Une perruque! jugez comme, avec mon amour du pittoresque,
j'aurais pu m'accoutumer à une perruque! je les ai toujours eues en
horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant
portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés
ainsi.
Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien
n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je
connaissais à peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais
été chez lui au ministère des finances; il donnait une grande soirée au
prince Henri de Prusse, et ce prince venant habituellement chez moi, il
avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir hâté
son portrait au point de ne pas faire les mains d'après lui, quoique
j'eusse l'habitude de les faire toujours d'après mes modèles.
Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouvaient naître ces
propos désolans, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie
digne de l'enfer.
M. de Calonne allait très souvent rue du Gros-Chenet (où je ne logeais
pas encore à cette époque), chez madame de S***, femme de D***, surnommé
le roué. Madame de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût
remarquer quelque chose de faux dans son regard, et M. de Calonne en
était très amoureux. Dans le temps dont je vous parle, elle m'avait
priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle
me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma
voiture le soir, pour aller au spectacle; j'y consentis, et mon cocher
alla la prendre chez elle. Le lendemain matin je demandai mes chevaux
pour onze heures; mais à onze heures, cocher, voiture, rien n'était
rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez madame de S***; madame de
S*** n'était point de retour; elle avait passé la nuit à l'hôtel des
Finances! Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par
mon cocher, auquel un bon pour-boire ne ferma pas la bouche, et qui
conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que si les
gens de l'hôtel des finances, ou d'autres, avaient demandé à cet homme
le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il
appartenait à madame Lebrun, j'étais tout-à-fait hors de moi. Il est
inutile d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de S***, qui, m'a-t-on
dit, vit à Toulouse, et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que
Dieu lui pardonne! A-t-elle voulu sauver sa réputation aux dépens de la
mienne? Me haïssait-elle? Je ne sais; mais elle m'a fait bien du mal;
car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer, chère amie, vous
prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si
mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire
avoir été honorable.
Voilà vraiment une triste lettre, faite pour dégoûter de la célébrité,
surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un
jour: «Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me
semble voir des rayons autour de votre tête.»--Ah! répondis-je, en
soupirant, il y a bien quelques petits serpens dans ces rayons-là. «En
effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce
soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi près de
vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de
beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont
j'ai dû l'amitié à mon talent, je me félicite d'avoir fait connaître mon
nom; et pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous,
j'oublie les méchans. Adieu.
LETTRE VIII.
Le Kain.--Brizard.--Mademoiselle Dumesnil.--Monvel.--Mademoiselle
Raucour.--Mademoiselle Sainval.--Madame Vestris.--Larive.--Mademoiselle
Clairon.--Talma.--Préville.--Dugazon.--Mademoiselle
Doligny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Fleury.--Mademoiselle
Mars.--Mademoiselle Arnoult.--Madame Saint-Huberti.--Les deux
Vestris.--Mademoiselle Pélin.--Mademoiselle Allard.--Mademoiselle
Guimard.--Carlin.--Cailleau.--Laruette.--Madame Dugazon.
Un de mes plus doux délassemens était d'aller au spectacle, et je puis
vous dire qu'il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que
beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens
parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Le Kain: quoique je fusse trop
jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissemens, les
transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce
tragédien était supérieur. La laideur de Le Kain, toute prodigieuse
qu'elle fût, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier,
par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure
dont tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le
regarder quand il jouait Tancrède; mais dans le rôle d'Orosmane où je
l'ai vu une fois, j'étais placée fort près de la scène, et le turban le
rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il
me faisait peur.
À l'époque où Le Kain jouait les premiers rôles, et même assez
long-temps après, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil.
Brizard remplissait les rôles de pères; la nature semblait l'avoir créé
pour cet emploi: ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe
organe lui donnait le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on
puisse imaginer. Il excellait surtout dans _le Roi Lear_ et dans
l'_Oedipe_ de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces deux vieux
princes si malheureux et si touchans, tant il y avait de grandiose dans
l'aspect de celui qui les représentait.
Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des
transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort
inégal: elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des
momens sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la
tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux
rôles était Mérope. Il arrivait quelquefois à mademoiselle Dumesnil de
jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis, tout à
coup, elle s'animait; son geste, son organe, son regard, tout devenait
si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle.
On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de
vin et qu'elle s'en faisait tenir une autre en réserve dans la coulisse.
Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre Français dans la
tragédie et la haute comédie, était Monvel. Quelques désavantages
physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au
premier rang, mais son ame, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de
sa diction, ne laissaient rien à désirer. À mon retour en France il
avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je
lui ai vu jouer alors Auguste de _Cinna_ et l'Abbé de l'Épée d'une
manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel,
qu'un jour, au moment où en quittant la scène il saluait les personnages
de la pièce, je me levai et je lui rendis son salut. Les personnes qui
étaient avec moi dans la loge s'en amusèrent beaucoup.
Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de
mademoiselle Raucour dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus
dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe,
sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait
à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de
sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes
dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent
pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a
bien changé de manière d'être: on prétend que l'heureux mortel, qui le
premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que
lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria: _Ah! l'ingrate à
ma rente!_ Si mademoiselle Raucour n'est point restée sage, elle est
restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et
dure, que si l'on fermait les yeux on croyait entendre un homme. Elle
n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle a fini par jouer les rôles
de mères et de reines avec infiniment de succès.
J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, soeur de
Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais
elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédienne que madame
Vestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grand
succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy où l'effet
qu'elle produisait au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi
que cette scène est horrible.
Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point
encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne
voulaient lui en reconnaître; la comparaison seule lui faisait tort, car
il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il
était grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui
faisait dire qu'il marchait à côté de lui.
Larive avait très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui
n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne
compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je le savais lié
intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir
de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer.
Il m'engagea aussitôt à dîner chez lui pour me faire trouver avec elle,
ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il
avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette
maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort
beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive
me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes à la manière
antique, comme on en voit encore aux environs de Naples; et comme nous
venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle
Clairon. Je me l'étais figurée très grande; elle était au contraire fort
petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui
lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec
autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les
airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle.
J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation.
Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour
elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance;
c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait
d'elle.
Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que
j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant
plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près
de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous
faisait des lectures ravissantes; la manière dont il disait les vers
acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.
Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpassé tous
les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il
a révolutionné l'art: d'abord en faisant disparaître la déclamation
ampoulée et maniérée, par sa diction naturelle et vraie, ensuite, en
forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en
grec et en romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un
gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les
plus mobiles qu'on pût voir; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu,
il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans
l'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd; il
convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux
rôles brillans: aussi était-il principalement admirable dans ceux
d'Oreste et de Manlius; mais dans tous, il avait plusieurs momens
sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui.
Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y était montré supérieur à
lui-même: ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un
malheureux roi, un malheureux fou, dans toute son effrayante vérité.
Hélas! la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris
applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.
Talma était un homme excellent, et le plus facile à vivre qu'on puisse
rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il
fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt
de son coeur ou de son esprit; alors il était fort intéressant à
entendre, principalement quand il parlait de son art.
La comédie a peut-être encore été plus riche en talens que la tragédie.
J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur
parfait, inimitable! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté,
était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro,
vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique
étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était
si parfaitement _vrai_ par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu
l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte
point Dugazon, qui certes avait un grand talent; mais qui, dans le rôle
de Figaro du _Barbier de Séville_, par exemple, n'a jamais approché de
son modèle.
J'ai plusieurs fois dîné avec Préville; il était rare de rencontrer un
aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il
racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et
l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.
Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent
comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné
souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de
valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il
égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire
croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la
nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait
aussi dans les salons où Préville était un homme aimable, et Dugazon un
farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que
pour amuser les convives; car il était fort amusant, surtout après
dîner. Dugazon a été atroce pendant la révolution; il fut un de ceux qui
allèrent chercher le roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit
l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que
cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, principalement par
M. le comte d'Artois.
Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rôles de jeunes
premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois
tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait
tout-à-fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter mademoiselle
Contat. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise
dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle
deviendrait une aussi excellente artiste. Sa charmante figure ne
suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque
Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans _le Mariage de Figaro_.
À partir de ce moment, elle marcha de succès en succès: d'abord dans
l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rôles plus
convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait
pris trop d'embonpoint.
Mademoiselle Contat avait épousé M. de Parny, neveu du célèbre poète de
ce nom; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le
théâtre; elle a conservé jusqu'à sa mort un visage charmant; je n'ai
jamais vu de sourire plus enchanteur; comme elle avait infiniment
d'esprit, sa conversation était tout-à-fait piquante, et je la trouvais
si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.
Mademoiselle Contat était admirablement bien secondée dans tous ses
rôles par Molé, qui jouait presque toujours avec elle. Molé, sans avoir
jamais égalé Préville, était pourtant un grand acteur; il avait de la
grâce et de la dignité; il tenait la scène comme on dit, outre que j'ai
peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant qu'était le
sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois; quoique son jeu fût
très-spirituel, Molé n'avait rien de remarquable dans un salon sous le
rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.
Fleury, qui après l'avoir doublé lui a succédé dans les grands rôles,
est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie.
Il avait moins de verve et moins d'élévation que Molé; mais personne n'a
joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup
d'esprit et de fort bonnes manières, il voyait souvent de près la haute
société, et il en avait si bien saisi les usages, les agrémens et les
travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie
parfaite de modèles qui avaient disparu.