Le marquis de Montesquiou, grand écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort

belle voiture à huit chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener

avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la

route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son

chapeau; je riais de ces hommages rendus aux huit chevaux et au piqueur

qui courait devant; car revenue à Paris, je montais en fiacre, et

personne ne me regardait plus.

Monsieur était dès lors ce qu'on appelle un libéral (dans le sens modéré

du mot, vous sentez bien); lui et ses courtisans formaient à la cour un

parti très distinct de celui du roi. Aussi ne fus-je point surprise de

voir pendant la révolution, le marquis de Montesquiou nommé général en

chef de l'armée républicaine en Savoie. Je n'eus alors qu'à me rappeler

les discours étranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans

parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la reine et

tous ceux qu'elle aimait; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous

le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne

venait point siéger comme _prince_, mais comme _citoyen_. Je n'en crois

pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa

tête, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.

À la même époque j'ai fait aussi le portrait de la princesse Lamballe.

Sans être jolie elle paraissait l'être à quelque distance; elle avait de

petits traits, un teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux

blonds, et beaucoup d'élégance dans toute sa personne. L'horrible fin de

cette malheureuse princesse est assez connue, de même que le dévouement

dont elle a péri victime; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de

tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la reine en

danger.

Me voilà bien loin, chère amie, de l'année 1799; mais j'ai préféré vous

parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec

tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le

comte d'Artois (Charles X), et la fille infortunée de Marie-Antoinette.

Mille tendres amitiés.

LETTRE VI.

Voyage en Flandre.--Bruxelles.--Le prince de Ligne.--Le tableau de

l'Hôtel-de-Ville d'Amsterdam par Wanols.--Ma réception à l'Académie

royale de peinture.--Mon logement.--Ma société.--Mes

concerts.--Garat.--Asevedo.--Madame Todi.--Viotti.--Maestrino.--Leprince

Henry de Prusse.--Salentin.--Hulmandel.--Cramer.--Madame de

Montgeron.--Mes soupers.--Je joue la comédie en société.--Nos acteurs.

En 1782 M. Lebrun me mena en Flandre où des affaires l'appelaient. On

faisait alors à Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux

du prince Charles, et nous allâmes voir l'exposition. Je trouvai là

plusieurs dames de la cour qui m'accueillirent avec une extrême bonté,

entre autres, la princesse d'Aremberg que j'avais beaucoup vue à Paris;

mais la rencontre dont je me félicitai le plus fut celle du prince de

Ligne, que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport

d'esprit et d'amabilité, a laissé une réputation pour ainsi dire

historique. Il nous engagea à venir voir sa galerie, où j'admirai

plusieurs chefs-d'oeuvre, principalement des portraits de Wandik et des

têtes de Rubens, car il possédait peu de tableaux italiens. Il voulut

aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel-Oeil. Je me

souviens qu'il nous fit monter dans un belvédère, bâti sur le sommet

d'une montagne qui dominait toutes ses terres et tous le pays

d'alentour. L'air parfait qu'on y respirait, joint à cette belle vue,

avait quelque chose d'enchanteur; mais ce qui effaçait tout dans ce beau

lieu, c'était l'accueil d'un maître de maison qui pour la grâce de son

esprit et de ses manières n'a jamais eu de pareil.

La ville de Bruxelles à cette époque me parut riche et animée. Dans la

haute société, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que

plusieurs amis du prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles

après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra de Paris tout juste à l'heure

de voir lever la toile, et, le spectacle fini, retournaient aussitôt à

Bruxelles, courant toute la nuit: voilà ce qui s'appelle aimer l'opéra.

Nous quittâmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans le Northollande.

La vue de Sardam et de Mars me plut extrêmement: ces deux petites villes

sont si propres, si bien tenues, que l'on envie le sort des habitans.

Les rues étant fort étroites et bordées de canaux, on n'y va point en

voiture, mais à cheval, et l'on se sert de petites barques pour le

transport des marchandises. Les maisons, qui sont très basses, ont deux

portes: celle de la naissance, puis celle de la mort, par laquelle on ne

passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi brillans

que s'ils étaient d'acier, et tout est si merveilleusement soigné, que

je me rappelle avoir vu en dehors de la boutique d'un maréchal ferrant

une espèce de lanterne dorée et polie comme pour un boudoir.

Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont semblé

fort belles, mais si sauvages, que la vue d'un étranger les faisait fuir

aussitôt. Elles étaient ainsi alors; je suppose cependant que le séjour

des Français dans leur pays a pu les apprivoiser.

Nous finîmes par visiter Amsterdam, et là je vis à l'hôtel de ville le

superbe tableau de Wanols qui représente les bourguemestres assemblés.

Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus

vrai: c'est la nature même. Les bourguemestres sont vêtus de noir; les

têtes, les mains, les draperies, tout est d'une beauté inimitable: ces

hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuadée que c'est le

tableau de ce genre le plus parfait; je ne pouvais le quitter, et

l'impression qu'il m'a faite me le rend encore présent.

Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d'oeuvre de Rubens. Ils étaient

bien mieux placés alors qu'ils ne l'ont été depuis au musée de Paris;

tous produisaient un effet admirable dans ces églises flamandes.

D'autres chefs-d'oeuvre du même maître ornaient les galeries d'amateurs:

à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux _chapeau de paille_

qui vient d'être vendu dernièrement à un Anglais pour une somme

considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens;

son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donnent le

simple jour et la lueur du soleil[9], et peut-être faut-il être peintre

pour juger tout le mérite d'exécution qu'a déployé là Rubens. Ce tableau

me ravit et m'inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en

cherchant le même effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de

paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma

palette à la main. Quand le portrait fut exposé au salon, j'ose vous

dire qu'il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l'a gravé;

mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout

l'effet d'un pareil tableau.

Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je

vous parle et plusieurs autres ouvrages décidèrent Joseph Vernet à me

proposer comme membre de l'Académie royale de peinture. M. Pierre, alors

premier peintre du roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas,

disait-il, que l'on reçût des femmes, et pourtant madame

Valleyer-Coster, qui peignait parfaitement les fleurs, était déjà reçue;

je crois même que madame Vien l'était aussi. Quoi qu'il en soit, M.

Pierre (peintre fort médiocre, car il ne voyait dans la peinture que le

maniement de la brosse) avait de l'esprit; de plus, il était riche, ce

qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste les artistes, qui dans

ce temps étaient moins fortunés qu'ils ne le sont aujourd'hui. Son

opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-là tous

les vrais amateurs n'avaient pas été associés à l'Académie de peinture;

ils formaient une cabale pour moi contre celle de M. Pierre, et c'est

alors qu'on fit ce couplet.

À MADAME LEBRUN.

Sur l'air: _Jardinier ne vois-tu pas_.

Au salon ton art vainqueur

Devrait être en lumière[10].

Pour le ravir cet honneur,

Lise, il faut avoir le coeur

De Pierre, de Pierre, de Pierre.

Enfin je fus reçue; et je donnai pour tableau de réception la Paix qui

ramène l'Abondance[11]. M. Pierre alors fit courir le bruit que c'était

par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le

roi et la reine étaient assez bons pour désirer me voir entrer à

l'Académie; mais voilà tout.

Je continuais à peindre avec fureur, j'avais souvent trois séances dans

la même journée, et celles de l'après-dîner, qui me fatiguaient à

l'excès, amenèrent un délabrement d'estomac tel, que je ne digérais plus

rien, en sorte que je maigrissais à faire peur. Mes amis me firent

ordonner alors par le médecin de dormir tous les jours après mon dîner.

D'abord j'eus quelque peine à prendre cette habitude; mais on

m'enfermait dans ma chambre, les rideaux fermés, et peu à peu le sommeil

arriva. Je suis persuadée que je dois la vie à cette ordonnance. Vous

savez, chère amie, combien je tiens à ce que j'appelle mon _calme_?

C'est qu'un travail forcé, joint à la fatigue de mes longs voyages, me

l'a rendu tout-à-fait nécessaire; sans ce court et léger repos, dont

j'ai conservé l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que je puis

reprocher à cette sieste obligée, c'est de m'avoir privée sans retour du

plaisir d'aller dîner en ville; et comme je consacrais la matinée

entière à la peinture, il ne m'a jamais été permis de voir mes amis que

le soir. Il est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde

ne m'était refusée, car je passais mes soirées dans la société la plus

aimable et la plus brillante.

Après mon mariage, je logeais encore rue de Cléry, où M. Lebrun avait un

grand appartement, fort richement meublé, dans lequel il plaçait ses

tableaux de tous les grands maîtres. Quant à moi, je m'étais réduite à

occuper une petite antichambre, et une chambre à coucher qui me servait

de salon. Cette chambre était tendue de papier, pareil à la toile de

Joui des rideaux de mon lit. Les meubles en étaient fort simples, trop

simples peut-être, ce qui n'a pas empêché M. de Champcenetz (vu que sa

belle-mère était jalouse de moi), d'écrire que _madame Lebrun avait des

lambris dorés, qu'elle allumait son feu avec des billets de caisse, et

quelle ne brûlait que du bois d'aloès_; mais je tarde autant que

possible, chère amie, à vous parler des mille calomnies dont j'ai été

victime; nous y viendrons. Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que

dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir

la ville et la cour. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquans

dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre;

c'était à qui serait de mes soirées où souvent la foule était telle que,

faute de siége, les maréchaux de France s'asseyaient par terre, et je me

rappelle que le maréchal de Noailles, très gros et très âgé, avait la

plus grande peine à se relever.

J'étais bien loin de me flatter, comme vous pouvez croire, que tous

vinssent pour moi: ainsi qu'il arrive dans les maisons ouvertes, les uns

venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour entendre

la meilleure musique qui se fît alors à Paris. Les compositeurs

célèbres, Grétry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi

les morceaux de leurs opéras avant la première représentation. Nos

chanteurs habituels étaient Garat, Asevedo, Richer, madame Todi, ma

belle-soeur, qui avait une très belle voix, et pouvait tout accompagner à

livre ouvert, ce qui nous était fort utile. Moi-même je chantais

quelquefois, sans méthode à la vérité, car je n'avais jamais eu le temps

de prendre des leçons, mais ma voix était assez agréable; cet aimable

Grétry disait que j'avais des sons argentés. Au reste, il fallait mettre

à part toutes prétentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer;

car Garat surtout peut être cité comme le talent le plus extraordinaire

qu'on ait jamais entendu. Non seulement il n'existait pas de difficultés

pour ce gosier si flexible; mais sous le rapport de l'expression, il

n'avait point de rival, aussi personne, je crois, n'a chanté Gluck aussi

bien que lui. Quant à madame Todi, elle réunissait à une voix superbe

toutes les qualités d'une grande cantatrice, et elle chantait le bouffon

et le sérieux avec la même perfection.

Pour la musique instrumentale, j'avais comme violoniste Viotti, dont le

jeu, plein de grâce, de force et d'expression, était si ravissant!

Jarnovick, Maestrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui

de plus m'amenait son premier violon. Salentin jouait du hautbois,

Hulmandel et Cramer du piano, madame de Montgeron vint aussi une fois,

peu de temps après son mariage. Quoiqu'elle fût très jeune alors, elle

n'en étonna pas moins toute ma société, qui vraiment était fort

difficile, par son admirable exécution et surtout par son expression;

elle faisait parler les touches. Depuis, et déjà placée au premier rang

comme pianiste, vous savez combien madame de Montgeron s'est distinguée

comme compositeur.

À l'époque où je donnais mes concerts, on avait le goût et le temps de

s'amuser; et même, quelques années plus tôt, l'amour de la musique était

si général, qu'il avait élevé des querelles sérieuses entre ce qu'on

appelait les gluckistes et les piccinistes. Tous les amateurs s'étaient

séparés en deux partis acharnés l'un contre l'autre. Le champ de

bataille ordinaire était le jardin du Palais-Royal. Là, les partisans de

Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence

qu'il s'en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans

plusieurs salons pour ces deux grands maîtres. Marmontel et l'abbé

Arnault se trouvaient en opposition; car Marmontel était picciniste, et

l'abbé gluckiste forcené. Tous deux se lançaient des épigrammes, des

couplets. L'abbé Arnault, par exemple, fit les vers suivans:

Ce Marmontel, si lent, si lourd,

Qui ne parle pas, mais qui beugle,

Juge la peinture en aveugle,

Et la musique comme un sourd.

Marmontel répondit par ce couplet:

L'abbé Fatras,

De Carpentras,

Demande un bénéfice.

Il l'obtiendra,

Car l'Opéra

Lui tient lieu de l'office.

Convenez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les

sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître

qu'entre gens éclairés; mais je reviens à mes concerts.

Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de

Groslier, Mme de Verdun, la marquise de Sabran qui depuis a épousé le

chevalier de Boufflers, madame le Gouteux du Molay, toutes quatre mes

meilleures amies, la comtesse de Ségur, la marquise de Rougé, madame de

Peze, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le même tableau, une

foule d'autres dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne

pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus

distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer,

attendu que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de

gens à talent et de gens d'esprit.

Je choisissais dans cette foule les plus aimables pour les inviter à mes

soupers, que l'abbé Delille, Lebrun le poète, le chevalier de Boufflers,

le vicomte de Ségur et d'autres, rendaient les plus amusans de Paris. On

ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu

le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze

personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y

finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces

légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront

jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives;

et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans

inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se

montrait supérieure à celle de toute l'Europe.

Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne

parlait politique; mais on causait de littérature, on racontait

l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades

en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Lebrun (Pindare) nous

lisaient quelques-uns de leurs vers. À dix heures, on se mettait à

table; mon souper était des plus simples. Il se composait toujours d'une

volaille, d'un poisson, d'un plat de légumes et d'une salade; en sorte

que si je me laissais entraîner à retenir quelques visites, il n'y avait

réellement plus de quoi manger pour tout le monde; mais peu importait,

on était gai, on était aimable, les heures passaient comme des minutes,

et vers minuit chacun se retirait.

Non seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais fréquemment

en ville; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il

m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction

agréable. Tantôt c'était un bal, bal où l'on n'étouffait point comme

aujourd'hui. Huit personnes seulement formaient la contredanse, et les

femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les

hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse,

je préférais de beaucoup les maisons où l'on faisait de la musique.

J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière[12], où nous

jouions la comédie et l'opéra comique. Sa fille, ma belle-soeur, chantait

à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice. Le fils aîné

de M. de Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait

donné l'emploi des soubrettes dans l'opéra et dans la comédie. Madame la

Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point

notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était

encore fraîche et fort belle. Mon frère Vigée jouait les premiers rôles

avec un véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellens,

excepté Talma. Vous riez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait

les amoureux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors

n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma surprise

a été grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser

Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer

cette métamorphose et toutes celles du même genre, me prouve qu'un

talent dramatique est de tous les talens celui qui s'acquiert le plus

tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui l'ait

été dans sa jeunesse.

Cette lettre est énorme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un

certain souper grec, dont le bruit, grâce aux sots propos du monde,

s'est répandu jusqu'à Pétersbourg, et je finis en vous embrassant.

LETTRE VII.

Souper grec.--Propos auxquels il donne lieu.--Ce qu'il m'a

coûté.--Ménageot.--M. de Calonne.--Mot de mademoiselle

Arnoult.--Calomnies.--Madame de S***.--Sa perfidie.

Voici, ma chère amie, le récit exact du souper le plus brillant que

j'aie donné, à l'époque où l'on parlait sans cesse de mon luxe et de ma

magnificence.

Un soir, que j'avais invité douze ou quinze personnes à venir entendre

une lecture du poète Lebrun, mon frère me lut pendant mon calme quelques

pages des _Voyages d'Anacharsis_. Quand il arriva à l'endroit où en

décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs

sauces:--Il faudrait, me dit-il, faire goûter cela ce soir. Je fis

aussitôt monter ma cuisinière, je la mis bien au fait; et nous convînmes

qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour

l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes, j'imaginai de nous

costumer tous à la grecque, afin de faire une surprise à M. de Vaudreuil

et à M. Boutin, que je savais ne devoir arriver qu'à dix heures. Mon

atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me

fournir assez de vêtemens, et le comte de Parois, qui logeait dans ma

maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques.

Il vint précisément chez moi ce jour-là, vers quatre heures. Je lui fis

part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantité de coupes, de

vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moi-même,

et je les plaçai sur une table de bois d'acajou, dressée sans nappe.

Cela fait, je plaçai derrière les chaises un immense paravent, que j'eus

soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attachée de distance à

distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe

suspendue donnait une forte lumière sur la table; enfin tout était

préparé, jusqu'à mes costumes, lorsque la fille de Joseph Vernet, la

charmante madame Chalgrin, arriva la première. Aussitôt je la coiffe, je

l'habille. Puis vint madame de Bonneuil, si remarquable par sa beauté;

madame Vigée, ma belle-soeur, qui, sans être aussi jolie, avait les plus

beaux yeux du monde, et les voilà toutes trois métamorphosées en

véritables Athéniennes. Lebrun (Pindare) entre; on lui ôte sa poudre, on

défait ses boucles de côté, et je lui ajuste sur la tête une couronne de

laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry

Lubomirski en Amour de la Gloire. Le comte de Parois avait justement un

grand manteau pourpre, qui me servit à draper mon poète, dont je fis en

un clin d'oeil Pindare, Anacréon. Puis vint le marquis de Cubières.

Tandis que l'on va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter

en lyre dorée, je le costume; je costume aussi M. de Rivière (frère de

ma belle-soeur), Guinguené et Chaudet, le fameux sculpteur.

L'heure avançait; j'avais peu de temps pour penser à moi; mais comme je

portais toujours des robes blanches en forme de tunique (ce qu'on

appelle à présent des blouses), il me suffit de mettre un voile et une

couronne de fleurs sur ma tête. Je soignai principalement ma fille,

charmante enfant, et mademoiselle de Bonneuil[13], qui était belle comme

un ange. Toutes deux étaient ravissantes à voir, portant un vase antique

très léger, et s'apprêtant à nous servir à boire.

À neuf heures et demie les préparatifs étaient terminés, et dès que nous

fûmes tous placés, l'effet de cette table était si neuf, si pittoresque,

que nous nous levions chacun à notre tour, pour aller regarder ceux qui

restaient assis.

À dix heures nous entendîmes entrer la voiture du comte de Vaudreuil et

de Boutin, et quand ces deux messieurs arrivèrent devant la porte de la

salle à manger, dont j'avais fait ouvrir les deux battans, ils nous

trouvèrent chantant le choeur de Gluck: _le dieu de Paphos et de Gnide_,

que M. de Cubières accompagnait avec sa lyre.

De mes jours je n'ai vu deux figures aussi étonnées, aussi stupéfaites

que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils étaient surpris

et charmés, au point qu'ils restèrent un temps infini debout, avant de

se décider à prendre les places que nous avions gardées pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai déjà parlé, nous avions pour souper

un gâteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de

légumes. À la vérité, nous bûmes ce soir-là une bouteille de vieux vin

de Chypre dont on m'avait fait présent; voilà tout l'excès. Nous n'en

restâmes pas moins très long-temps à table, où Lebrun nous récita

plusieurs odes d'Anacréon qu'il avait traduites, et je ne crois pas

avoir jamais passé une soirée aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en étaient tellement enthousiasmés qu'ils

en parlèrent le lendemain à toutes leurs connaissances. Quelques femmes

de la cour me demandaient une seconde représentation de cette

plaisanterie. Je refusai pour différentes raisons, et plusieurs d'entre

elles furent blessées de mon refus. Bientôt le bruit se répandit dans le

monde que ce souper m'avait coûté vingt mille francs. Le roi en parla

avec humeur au marquis de Cubières, qui fort heureusement avait été un

de nos convives, et qui convainquit Sa Majesté de la sottise d'un pareil

propos.

Néanmoins, ce que l'on tenait à Versailles au prix modeste de vingt

mille francs, fut porté à Rome à quarante mille, à Vienne, la baronne de

Strogonoff m'apprit que j'avais dépensé soixante mille francs pour mon

souper grec. Vous savez qu'à Pétersbourg la somme est enfin restée fixée

à quatre-vingt mille, et la vérité est que ce souper m'a coûté quinze

francs.

Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes

mensonges étaient colportés dans l'Europe par mes propres compatriotes,

et la ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on

ait cherché à tourmenter ma vie; témoin ces vers que Lebrun-Pindare

m'adressa en 1789, et que peut-être vous ne connaissez pas.

À MADAME LEBRUN.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 3 / 12 段