Parmi mes élèves se trouvait mademoiselle Emilie Roux de La Ville, qui

depuis a épousé M. Benoist, directeur des droits réunis, et pour

laquelle Demoustiers a écrit les Lettres sur la Mythologie. Elle

peignait au pastel des têtes où s'annonçait déjà le talent qui lui a

donné une juste célébrité. Mademoiselle Emilie était la plus jeune de

mes élèves, pour la plupart plus âgées que moi, ce qui nuisait

prodigieusement au respect que doit imprimer un chef d'école. J'avais

établi l'atelier de ces demoiselles dans un ancien grenier à fourrage,

dont le plafond laissait à découvert de fort grosses poutres. Un matin,

je monte et je trouve mes élèves, qui venaient d'attacher une corde à

l'une de ces poutres, et qui se balançaient à qui mieux mieux. Je prends

mon air sérieux, je gronde, je fais un discours superbe sur la perte du

temps; puis voilà que je veux essayer la balançoire, et que je m'en

amuse plus que toutes les autres. Vous jugez qu'avec de pareilles

manières il m'était difficile de leur imposer beaucoup, et cet

inconvénient, joint à l'ennui de revenir à l'a b c de mon art en

corrigeant des études, me fit renoncer bien vite à tenir cette école.

L'obligation de laisser mon cher atelier pendant quelques heures avait

encore ajouté, je crois, à mon amour pour le travail; je ne quittais

plus mes pinceaux qu'à la nuit tout-à-fait close, et le nombre de

portraits que j'ai faits à cette époque est vraiment prodigieux. Comme

j'avais horreur du costume que les femmes portaient alors, je faisais

tous mes efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j'étais

ravie, quand j'obtenais la confiance de mes modèles, de pouvoir draper à

ma fantaisie. On ne portait point encore de schals; mais je disposais de

larges écharpes, légèrement entrelacées autour du corps et sur les bras,

avec lesquelles je tâchais d'imiter le beau style des draperies de

Raphaël et du Dominicain, ainsi que vous avez pu le voir en Russie dans

plusieurs de mes portraits, notamment dans celui de ma fille jouant de

la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la

belle duchesse de Grammont-Cadrousse qu'elle n'en mettrait pas pour se

faire peindre; ses cheveux étaient d'un noir d'ébène; je les séparai sur

le front, arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance, qui

finissait à l'heure du dîner, la duchesse ne dérangeait rien à sa

coiffure et allait ainsi au spectacle; une aussi jolie femme devait

donner le ton: cette mode prit doucement, puis devint enfin générale.

Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la reine, je la suppliai de ne

point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front.--Je

serai la dernière à suivre cette mode, dit la reine en riant, je ne veux

pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front.

Je tâchais autant qu'il m'était possible de donner aux femmes que je

peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie; celles qui

n'avaient pas de physionomie (on en voit), je les peignais rêveuses et

nonchalamment appuyées. Enfin, il faut croire qu'elles étaient

contentes; car je ne pouvais suffire aux demandes; on avait de la peine

à se faire placer sur ma liste; en un mot j'étais à la mode; il semblait

que tout se réunît pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scène

suivante, qui m'a toujours laissé un souvenir si flatteur: Quelque temps

après mon mariage, j'assistais à une séance de l'Académie française; La

Harpe y lut son discours sur les talens des femmes. Quand il en vint à

ces vers où l'éloge est si fort exagéré, et que j'entendais pour la

première fois:

Lebrun, de la beauté le peintre et le modèle,

Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle,

Joint la voix de Favart au souris de Vénus, etc.

l'auteur de _Warwick_ me regarda: aussitôt tout le public (sans en

excepter la duchesse de Chartres et le roi de Suède qui assistaient à la

séance) se lève, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels

transports que je fus prête à me trouver mal de confusion.

Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chère amie, parce

que vous avez exigé que je vous dise tout, sont bien loin de pouvoir se

comparer à la jouissance que j'éprouvai lorsque au bout de deux années

de mariage je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet

extrême amour de mon art me rendait imprévoyante sur les petits détails

de la vie; car toute heureuse que je me sentais, à l'idée de devenir

mère, les neuf mois de ma grossesse s'étaient passés sans que j'eusse

songé le moins du monde à préparer rien de ce qu'il faut pour une

accouchée. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitté mon

atelier, et je travaillais à ma Vénus qui lie les ailes de l'Amour, dans

les intervalles que me laissaient les douleurs.

Madame de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le matin. Elle

pressentit que j'accoucherais dans la journée, et comme elle me

connaissait, elle me demanda si j'étais pourvue de tout ce qui me serait

nécessaire; à quoi je répondis d'un air étonné que je ne savais pas ce

qui m'était nécessaire.--Vous voilà bien, reprit-elle, vous êtes un vrai

garçon. Je vous avertis, moi, que vous accoucherez ce soir.--Non! non!

dis-je, j'ai demain séance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. Sans

me répondre, madame de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher

l'accoucheur, qui arriva presque aussitôt. Je le renvoyai, mais il resta

caché chez moi jusqu'au soir, et à dix heures ma fille vint au monde. Je

n'essaierai pas de décrire la joie qui me transporta quand j'entendis

crier mon enfant. Cette joie, toutes les mères la connaissent; elle est

d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succède à des douleurs

atroces, et selon moi, M. Dubuc l'exprimait, parfaitement en disant: Le

bonheur c'est l'intérêt dans le calme.

Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin, qui n'était

plus jeune, mais qui était encore belle; ma fille avait ses yeux et lui

ressemblait prodigieusement. Cette duchesse de Mazarin est celle qu'on

disait avoir été douée à sa naissance par trois fées: la fée Richesse,

la fée Beauté, et la fée Guignon. Il est certain que la pauvre femme ne

pouvait rien entreprendre, pas même de donner une fête, sans qu'un

accident quelconque ne vînt se jeter à la traverse. On a souvent conté

plusieurs accidens de sa vie dans ce genre; en voici un moins connu: Un

soir qu'elle donnait à souper à soixante personnes, elle imagine de

faire placer au milieu de la table un énorme pâté, dans lequel se

trouvaient enfermés une centaine de petits oiseaux vivans. Sur un signe

de la duchesse, on ouvre le pâté, et voilà cette volatile effarouchée

qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes,

toutes très parées et coiffées avec soin. Vous imaginez l'humeur, les

cris? On ne pouvait se débarrasser de ces malheureux oiseaux; enfin on

fut obligé de se lever de table, en maudissant une si sotte invention.

La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse; on mettait un temps

infini à la corser. Une visité lui vint un jour tandis qu'on la laçait,

et une de ses femmes courut à la porte, en disant: «n'entrez pas avant

que nous ayons arrangé les chairs.» Je me rappelle que cet excès

d'embonpoint excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Comme on leur

demandait à l'Opéra quelle femme leur plaisait davantage de toutes

celles qui remplissaient les loges, ils répondirent sans hésiter que la

duchesse de Mazarin était la plus belle, parce qu'elle était la plus

grosse.

Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous

dire comment j'ai peint dans ma vie deux diplomates, qui pour être

cuivrés, n'en avaient pas moins des têtes superbes. En 1788, des

ambassadeurs furent envoyés à Paris par l'empereur Tipoo-Saïb. Je vis

ces Indiens à l'Opéra, et ils me parurent si extraordinairement

pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqué mon

désir à leur interprète, je sus qu'ils ne consentiraient jamais à se

laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette

faveur de Sa Majesté. Je me rendis à l'hôtel qu'ils habitaient (car ils

voulaient être peints chez eux), avec de grandes toiles et des couleurs.

Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et

m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan,

me donna séance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies,

les mains, tout fut fait d'après lui, tant il se tenait avec

complaisance. Je laissais sécher le tableau dans un autre salon.

Je commençai ensuite le portrait du vieux ambassadeur, que je

représentai assis avec son fils près de lui. Le père surtout avait une

tête superbe. Tous deux étaient vêtus de robes de mousseline blanche,

parsemée de fleurs d'or; et ces robes, espèces de tuniques avec de

larges manches plissées en travers, étaient retenues par de riches

ceintures. Je finis alors entièrement le tableau, à l'exception du fond

et du bas des robes.

Madame de Bonneuil à qui j'avais parlé de mes séances désirait beaucoup

voir ces ambassadeurs. Ils nous invitèrent toutes deux à dîner, et nous

acceptâmes par pure curiosité. En entrant dans la salle à manger nous

fûmes un peu surprises de trouver le dîner servi par terre, ce qui nous

obligea à nous tenir comme eux presque couchées autour de la table. Ils

nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont

l'un contenait une fricassée de pieds de mouton à la sauce blanche, très

épicée, et l'autre, je ne sais quel ragoût. Vous devez penser que nous

fîmes un triste repas: il nous répugnait trop de les voir employer leurs

mains bronzées en guise de cuillères.

Ces ambassadeurs avaient amené avec eux un jeune homme, qui parlait un

peu le français. Madame de Bonneuil, pendant les séances, lui apprenait

à chanter _Annette à l'âge de quinze ans_. Lorsque nous allâmes faire

nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous témoigna le

regret de nous quitter en disant: «Ah! comme mon coeur pleure!» Ce que je

trouvai fort oriental et fort bien dit.

Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais

il l'avait caché derrière son lit et ne voulait point le rendre,

prétendant qu'il fallait une ame à ce portrait. Ce refus donna lieu à de

fort jolis vers qui me furent adressés et que je copie ici.

À MADAME LEBRUN,

Au sujet du portrait de Davich Khan, et du préjugé des Orientaux

contre la peinture.

Ce n'est point aux climats où règnent les sultans

Que le marbre s'anime et la toile respire.

Les préjugés de leurs imans

Du dieu des arts ont renversé l'empire.

Ils ont rêvé qu'_Allah_, jaloux de nos talens,

Doit, en jugeant les mondes et les âges,

Donner une ame à ces images

Qui sauvent la beauté du ravage des temps.

Sublime Allah! tu ris de cette erreur impie!

Tu conviendras, voyant cette copie,

Où l'art de la nature a surpris les secrets,

Que, comme toi, le génie a ses flammes;

Et que Lebrun, en peignant des portraits,

Sait aussi leur donner une ame.

Je ne pus avoir mon tableau qu'en employant la supercherie; et lorsque

l'ambassadeur ne le retrouva plus, il s'en prit à son valet de chambre

qu'il voulait tuer. L'interprète eut toutes les peines du monde à lui

faire comprendre qu'on ne tuait pas les valets de chambre à Paris, et

fut obligé de lui dire que le roi de France avait fait demander le

portrait.

Ces deux tableaux ont été exposés au salon, en 1789. Après la mort de M.

Lebrun, qui s'était emparé de tous mes ouvrages, ils ont été vendus, et

j'ignore qui les possède aujourd'hui.

Adieu, chère et aimable amie.

LETTRE V.

La Reine.--Mes séances à Versailles.--Portraits que je fais d'elle à

différentes époques.--Sa Bonté.--Louis XVI.--Dernier bal de la Cour à

Versailles.--Madame Élisabeth. Monsieur, frère du roi.--La princesse

Lamballe.

C'est en l'année 1779, ma chère amie, que j'ai fait pour la première

fois le portrait de la reine, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et

de sa beauté. Marie-Antoinette était grande, admirablement bien faite,

assez grasse sans l'être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains

petites, parfaites de forme, et ses pieds charmans. Elle était la femme

de France qui marchait le mieux; portant la tête fort élevée, avec une

majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa

cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son

aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin, il est très difficile de

donner à qui n'a pas vu la reine, une idée de tant de grâces et de tant

de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point réguliers, elle tenait

de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation

autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux; leur couleur était

presque bleue; son regard était spirituel et doux, son nez fin et joli,

sa bouche pas trop grange, quoique les lèvres fussent un peu fortes.

Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était

l'éclat de son teint. Je n'en ai jamais vu d'aussi brillant, et brillant

est le mot; car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait point

d'ombre. Aussi ne pouvais-je en rendre l'effet à mon gré: les couleurs

me manquaient pour peindre cette fraîcheur, ces tons si fins qui

n'appartenaient qu'à cette charmante figure et que je n'ai retrouvés

chez aucune autre femme.

À la première séance, l'air imposant de la reine m'intimida d'abord

prodigieusement; mais S. M. me parla avec tant de bonté que sa grâce si

bienveillante dissipa bientôt cette impression. C'est alors que je fis

le portrait qui la représente avec un grand panier, vêtue d'une robe de

satin et tenant une rose à la main. Ce portrait était destiné à son

frère, l'empereur Joseph II, et la reine m'en ordonna deux copies: l'une

pour l'impératrice de Russie, l'autre pour ses appartememens de

Versailles ou de Fontainebleau.

J'ai fait successivement à diverses époques plusieurs autres portraits

de la reine[6]. Dans l'un, je ne l'ai peinte que jusqu'aux genoux, avec

une robe nacaral et placée devant une table, sur laquelle elle arrange

des fleurs dans un vase. On peut croire que je préférais beaucoup la

peindre sans grande toilette et surtout sans grand panier. Ces portraits

étaient donnés à ses amis, quelques-uns à des ambassadeurs. Un entre

autres la représente coiffée d'un chapeau de paille et habillée d'une

robe de mousseline blanche dont les manches sont plissées en travers,

mais assez ajustées: quand celui-ci fut exposé au salon, les méchans ne

manquèrent pas de dire que la reine s'était fait peindre en chemise; car

nous étions en 1786, et déjà la calomnie commençait à s'exercer sur

elle.

Ce portrait toutefois n'en eut pas moins un grand succès. Vers la fin de

l'exposition on fit une petite pièce au Vaudeville, qui, je crois, avait

pour titre: _la Réunion des Arts_. Brongniart, l'architecte, et sa

femme, que l'auteur avait mis dans sa confidence, firent louer une loge

aux premières et vinrent me chercher le jour de la première

représentation pour me conduire au spectacle. Comme je ne pouvais

nullement me douter de la surprise qu'on me ménageait, vous pouvez juger

de mon émotion lorsque la peinture arriva, et que je vis l'actrice me

copier d'une manière surprenante, peignant le portrait de la reine. Au

même instant, tout ce qui était au parterre et dans les loges se

retourna vers moi en applaudissant à tout rompre, et je ne crois pas que

l'on puisse être à la fois aussi touchée, aussi reconnaissante que je le

fus ce soir-là.

La timidité que m'avait inspirée le premier aspect de la reine avait

entièrement cédé à cette gracieuse bonté qu'elle me témoignait toujours.

Dès que S. M. eut entendu dire que j'avais une jolie voix, elle me

donnait peu de séances sans me faire chanter avec elle plusieurs duos de

Grétry, car elle aimait infiniment la musique, quoique sa voix ne fût

pas d'une grande justesse. Quant à son entretien, il me serait difficile

d'en peindre toute la grâce, toute la bienveillance; je ne crois pas que

la reine Marie-Antoinette ait jamais manqué l'occasion de dire une chose

agréable à ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bonté

qu'elle m'a toujours témoignée est un de mes plus doux souvenirs.

Un jour il m'arriva de manquer au rendez-vous qu'elle m'avait donné pour

une séance; parce que étant alors très avancée dans ma seconde

grossesse, je m'étais sentie tout à coup fort souffrante. Je me hâtai le

lendemain de me rendre à Versailles pour m'excuser. La reine ne

m'attendait pas, elle avait fait atteler sa calèche pour aller se

promener, et cette calèche fut la première chose que j'aperçus en

entrant dans la cour du château. Toutefois je ne montai par moins parler

aux garçons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan[7], me reçut d'un air

sec et froid, et me dit d'un ton colère, avec sa voix de

stentor:--C'était hier, madame, que Sa Majesté vous attendait, et bien

sûrement elle va se promener, et bien sûrement elle ne vous donnera pas

séance. Sur ma réponse, que je venais simplement prendre les ordres de

Sa Majesté pour un autre jour, il va trouver la reine, qui me fait

entrer aussitôt dans son cabinet. Sa Majesté finissait sa toilette; elle

tenait un livre à la main pour faire répéter une leçon à sa fille, la

jeune Madame. Le coeur me battait; car j'avais d'autant plus peur que

j'avais tort. La reine se tourna vers moi et me dit avec douceur:--Je

vous ai attendue hier toute la matinée, que vous est-il donc

arrivé?--Hélas! madame, répondis-je, j'étais si souffrante que je n'ai

pu me rendre aux ordres de Votre Majesté. Je viens aujourd'hui pour les

recevoir, et je repars à l'instant.--Non! non! ne partez pas, reprit la

reine; je ne veux pas que vous ayez fait cette course inutilement. Elle

décommanda sa calèche et me donna séance. Je me rappelle que dans

l'empressement où j'étais de répondre à cette bonté, je saisis ma boîte

à couleurs avec tant de vivacité qu'elle se renversa; mes brosses, mes

pinceaux tombèrent sur le parquet; je me baissais pour réparer ma

maladresse.--Laissez, laissez, dit la reine, vous êtes trop avancée dans

votre grossesse pour vous baisser; et, quoi que je pusse dire, elle

releva tout elle-même.

Lors du dernier voyage qui s'est fait à Fontainebleau, où la cour

suivant l'usage devait être en grande représentation, je m'y rendis pour

jouir de ce spectacle. J'y vis la reine dans la plus grande parure,

couverte de diamans, et, comme un magnifique soleil l'éclairait, elle me

parut vraiment éblouissante. Sa tête élevée sur son beau col grec, lui

donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on

croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. Pendant la première

séance que j'eus de S. M. au retour de ce voyage, je me permis de parler

de l'impression que j'avais reçue, et de dire à la reine combien

l'élévation de sa tête ajoutait à la noblesse de son aspect. Elle me

répondit d'un ton de plaisanterie: Si je n'étais pas reine, on dirait

que j'ai l'air insolent; n'est-il pas vrai?

La reine ne négligeait rien pour faire acquérir à ses enfans ces

manières gracieuses et affables qui la rendaient si chère à ceux qui

l'entouraient. Je l'ai vue faisant dîner Madame, alors âgée de six ans,

avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette

petite fût servie la première, en disant à sa fille: «Vous devez lui

faire les honneurs.»

La dernière séance que j'eus de S. M. me fut donnée à Trianon, où je fis

sa tête pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses

enfans. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, était

présent, et que tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes

les femmes de la cour. Il fallait qu'il me crût sourde ou bien bonne

personne, pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intéressées

quelques-uns de ses méchans propos. Le fait est que jamais il ne m'est

arrivé d'en répéter un seul, quoique je n'en aie oublié aucun.

Après avoir fait la tête de la reine, ainsi que les études séparées du

premier dauphin, de Madame Royale et du duc de Normandie, je m'occupai

aussitôt de mon tableau auquel j'attachais une grande importance, et je

le terminai pour le salon de 1788. La bordure ayant été portée seule,

suffit pour exciter mille mauvais propos: _voilà le déficit_, disait-on;

et beaucoup d'autres choses qui m'étaient rapportées et me faisaient

prévoir les plus amères critiques. Enfin j'envoyai mon tableau; mais je

n'eus pas le courage de le suivre pour savoir aussitôt quel serait son

sort, tant je craignais qu'il ne fût mal reçu du public; ma peur était

si forte que j'en avais la fièvre. J'allai me renfermer dans ma chambre,

et j'étais là, priant Dieu pour le succès de _ma_ famille royale, quand

mon frère et une foule d'amis vinrent me dire que j'obtenais le suffrage

général.

Après le salon, le roi ayant fait apporter ce tableau à Versailles, ce

fut M. d'Angevilliers, alors ministre des arts et directeur des bâtimens

royaux qui me présenta à Sa Majesté. Louis XVI eut la bonté de causer

longtemps avec moi, de me dire qu'il était fort content; puis il ajouta,

en regardant encore mon ouvrage: «Je ne me connais pas en peinture; mais

vous me la faites aimer.»

Mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et

la reine passait devant en allant et en revenant de la messe. À la mort

de monsieur le dauphin (au commencement de 1789), cette vue ranimait si

vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait de faire,

qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes;

elle dit à M. d'Angevilliers de faire enlever ce tableau; mais avec sa

grâce habituelle, elle eut soin de m'en instruire aussitôt, en me

faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la

reine que j'ai dû la conservation de mon tableau; car les poissardes et

les bandits qui vinrent peu de temps après chercher Leurs Majestés à

Versailles, l'auraient infailliblement lacéré, ainsi qu'ils firent du

lit de la reine, qui a été percé de part en part!

Je n'ai jamais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le

dernier bal de la cour à Versailles; ce bal se donnait dans la salle de

spectacle, et la loge où je me trouvais placée était assez près de la

reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait. Je la voyais fort

agitée, invitant à danser les jeunes gens de la cour, tels que M. de

Lameth[8] et d'autres, qui tous la refusaient; si bien que la plupart

des contredanses ne purent s'arranger. La conduite de ces messieurs

était d'une inconvenance qui me frappa; je ne sais pourquoi leur refus

me semblait une sorte de révolte, préludant à des révoltes plus graves.

La révolution approchait: elle éclata l'année suivante.

À l'exception de M. le comte d'Artois dont je n'ai pas fait le portrait,

j'ai peint successivement toute la famille royale; les enfants de

France; Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIII); Madame, madame la

comtesse d'Artois et madame Élisabeth. Les traits de cette dernière

n'étaient point réguliers; mais son visage exprimait la plus douce

bienveillance et sa grande fraîcheur était remarquable; en tout elle

avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que

madame Élisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été

témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son coeur renfermait

toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dévouée; la révolution

l'a conduite à déployer un courage héroïque; on a vu cette douce

princesse, marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner

la reine, en disant: _Ils me prendront pour elle!_

Le portrait que j'ai fait de Monsieur, m'a donné l'occasion de connaître

un prince dont on pouvait sans flatterie vanter et l'esprit et

l'instruction; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de

Louis XVIII, qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de

savoir. Quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait, pendant nos

séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes,

que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises

arrivaient jusqu'à la cour. Il avait la voix la plus fausse du

monde.--Comment trouvez-vous que je chante, Madame Lebrun? me dit-il un

jour--Comme un prince, Monseigneur, répondis-je.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 2 / 12 段