L'Opéra était alors tout à côté (il tenait au Palais). Dans

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SOUVENIRS

DE

MADAME LOUISE-ÉLISABETH

VIGÉE-LEBRUN,

DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,

DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,

DE PARME ET DE BOLOGNE,

DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON.

En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai

le temps passé, qui doublera pour ainsi

dire mon existence.

J.-J. Rousseau.

TOME PREMIER

PARIS,

LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1835.

[Illustration.]

LETTRES À LA PRINCESSE KOURAKIN.

LETTRE I.

Mon enfance.--Mes parens.--Je suis mise au couvent.--Ma passion pour la

peinture.--Société de mon père.--Doyen. Poinsinet.--Davesne.--Ma sortie

du couvent.--Mon frère.

Ma bien bonne amie, vous me demandez avec tant d'instances de vous

écrire mes souvenirs, que je me décide à vous satisfaire. Que de

sensations je vais éprouver en me rappelant et les événemens divers dont

j'ai été témoin! et des amis, qui n'existent plus que dans ma pensée!

Toutefois, la chose me sera facile, car mon coeur a de la mémoire, et

dans mes heures de solitude, ces amis si chers m'entourent encore, tant

mon imagination me les réalise. Je joindrai d'ailleurs à mon récit les

notes que j'ai prises à différentes époques de ma vie, sur une foule de

personnes dont j'ai fait le portrait, et qui, pour la plupart, étaient

de ma société;[1] grâce à ce secours, les plus doux momens de mon existence

vous seront connus aussi bien qu'ils me le sont à moi-même.

Je vous parlerai d'abord, chère amie, de mes premières années, parce

qu'elles ont été le présage de toute ma vie, puisque mon amour pour la

peinture s'est manifesté dès, mon enfance. On me mit au couvent à l'âge

de six ans; j'y suis restée jusqu'à onze. Dans cet intervalle, je

crayonnais sans cesse et partout; mes cahiers d'écriture, et même ceux

de mes camarades, étaient remplis à la marge de petites têtes de face,

ou de profil; sur les murs du dortoir, je traçais avec du charbon des

figures et des paysages, aussi vous devez penser que j'étais souvent en

pénitence. Puis, dans les momens de récréation, je dessinais sur le

sable tout ce qui me passait par la tête. Je me souviens qu'à l'âge de

sept ou huit ans, je dessinai à la lampe un homme à barbe, que j'ai

toujours gardé. Je le fis voir à mon père qui s'écria transporté de

joie: _Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n'en sera_.

Je vous fais ce récit pour vous prouver à quel point la passion de la

peinture était innée en moi. Cette passion ne s'est jamais affaiblie; je

crois même qu'elle n'a fait que s'accroître avec le temps; car, encore

aujourd'hui, j'en éprouve tout le charme, qui ne finira j'espère qu'avec

ma vie. C'est au reste à cette divine passion que je dois, non-seulement

ma fortune, mais aussi mon bonheur, puisque dans ma jeunesse comme à

présent, elle a établi des rapports entre moi et tout ce qu'il y avait

de plus aimable, de plus distingué dans l'Europe, en hommes et en

femmes. Le souvenir de tant de personnes remarquables que j'ai connues

prête souvent pour moi du charme à la solitude. Je vis encore alors avec

ceux qui ne sont plus, et je dois remercier la Providence qui m'a laissé

ce reflet d'un bonheur passé.

J'avais au couvent une santé très faible, en sorte que mon père et ma

mère venaient souvent me chercher pour passer quelques jours avec eux,

ce qui me charmait sous tous les rapports. Mon père, nommé Vigée,

peignait fort bien au pastel; il y a même des portraits de lui qui

seraient dignes du fameux Latour. Il a fait aussi des tableaux à

l'huile, dans le genre de Wateau. Celui que vous avez vu chez moi est

d'une charmante couleur, et fait avec esprit. Mais, pour en revenir aux

jouissances que j'avais dans la maison maternelle, je vous dirai que mon

père me donnait la permission de peindre quelques têtes au pastel, et

qu'il me laissait aussi barbouiller toute la journée avec ses crayons.

Il avait tellement l'amour de son art que cette passion lui donnait de

fréquentes distractions. Je me rappelle qu'un jour, étant tout habillé

pour aller dîner en ville, il sort; mais en pensant au tableau qu'il

avait commencé, il retourne chez lui, dans l'idée d'y retoucher. Il ôte

sa perruque, met son bonnet de nuit, et ressort, ainsi coiffé, vêtu d'un

habit à brandebourgs dorés, l'épée au côté, etc. Sans un voisin, qui

l'avertit de sa distraction, il courait la ville dans ce costume.

Mon père avait infiniment d'esprit. Sa gaieté si naturelle, se

communiquait à tout le monde, et bien souvent on venait se faire peindre

par lui pour jouir de son aimable conversation; peut-être

connaissez-vous déjà l'anecdote suivante: faisant un jour le portrait

d'une assez jolie femme, il s'aperçut que, lorsqu'il travaillait à la

bouche, cette femme grimaçait sans cesse pour la rendre plus petite.

Impatienté de ce manége, mon père lui dit avec un grand sang-froid:--Ne

vous tourmentez pas ainsi, madame, pour peu que vous le désiriez, je ne

vous en ferai pas du tout.

Ma mère était très belle (on peut en juger par le portrait au pastel que

mon père a fait d'elle, et par celui que j'ai fait à l'huile beaucoup

plus tard)[2]. Sa sagesse était austère. Mon père l'adorait comme une

divinité; mais les grisettes lui tournaient la tête. Le premier jour de

l'an était pour lui un jour de fête: il courait à pied tout Paris, sans

faire une seule visite, uniquement pour embrasser toutes les jeunes

fillettes qu'il rencontrait, sous le prétexte de leur souhaiter une

bonne année.

Ma mère était très pieuse. Je l'étais aussi de coeur. Nous entendions

toujours la grand'messe; nous allions aux offices divins. Dans le carême

surtout nous n'en manquions aucun, pas même les prières du soir. De tout

temps j'ai aimé les chants religieux, et les sons de l'orgue me

faisaient alors une telle impression que je pleurais sans pouvoir m'en

empêcher. Depuis, ces sons m'ont toujours rappelé la perte que j'ai

faite de mon père.

À cette époque, mon père réunissait les soirs plusieurs artistes et

quelques gens de lettres. Je placerai en tête Doyen, peintre d'histoire,

l'ami intime de mon père, et mon premier ami. Doyen était le meilleur

homme du monde, plein d'esprit et de sagacité; ses aperçus sur les

choses et sur les personnes ont toujours été d'une justesse extrême; et

de plus, il parlait avec tant de chaleur de la peinture, qu'il me

faisait battre le coeur; Poinsinet, qui avait aussi beaucoup d'esprit et

de gaîté. Peut-être avez vous entendu parler de sa prodigieuse

crédulité. Elle l'exposait sans cesse aux mystifications les plus

étranges. Un jour, par exemple, on réussit à lui persuader qu'il

existait une charge d'écran du roi, et voilà qu'on le place devant le

feu le plus ardent, de manière à lui griller les mollets. Pour peu qu'il

voulût s'éloigner: Ne bougez pas, disait-on, il faut vous habituer à la

grande chaleur, autrement vous n'aurez pas la charge. Il s'en fallait de

beaucoup, cependant, que Poinsinet fût un sot. Plusieurs de ses ouvrages

sont encore applaudis aujourd'hui, et il est le seul homme de lettres

qui ait obtenu le même soir trois succès dramatiques. _Ernelinde_, au

grand Opéra, _le Cercle_ aux Français, et _tom Jones_ à l'Opéra-Comique:

quelqu'un dit alors, en parlant du _Cercle_, où la société de cette

époque est si bien peinte, que Poinsinet avait écouté aux portes. La fin

de Poinsinet est des plus tragiques. On lui mit en tête le goût des

voyages; il commença par l'Espagne, et périt en traversant le

Guadalquivir.

Je dois citer aussi un nommé Davesne, peintre et poète, assez médiocre

dans ces deux arts, mais que sa conversation, fort spirituelle, avait

fait admettre aux soupers de mon père. Je puis vous donner un

échantillon des vers de ce Davesne; car, je ne sais comment, je n'ai

jamais oublié ceux-ci, qui, je crois n'ont point été imprimés.

Plus n'est le temps, où de mes seuls couplets

Ma Lise aimait à se voir célébrée.

Plus n'est le temps où, de mes seuls bouquets

Je la voyais toujours parée.

Les vers que l'amour me dictait

Ne répétaient que le nom de Lisette,

Et Lisette les écoutait.

Plus d'un baiser payait ma chansonnette.

Au même prix qui n'eût été poète!

Enfin, quoique je fusse à peine sortie de l'enfance alors, je me

rappelle parfaitement la gaieté de ces soupers de mon père. On me

faisait quitter la table avant le dessert; mais de ma chambre

j'entendais des rires, des joies, des chansons, auxquels je ne

comprenais rien, à vrai dire, et qui pourtant n'en rendaient pas moins

mes, jours de congé délicieux.

À onze ans je sortis tout-à-fait du couvent, après avoir fait ma

première communion, et Davesne, qui peignait à l'huile, me fit demander

chez lui, pour m'apprendre à charger une palette; sa femme venait me

chercher. Ils étaient si pauvres, qu'ils me faisaient peine et pitié. Un

jour, comme je désirais finir une tête que j'avais commencée, ils me

retinrent à dîner chez eux; ce dîner se composait d'une soupe et de

pommes cuites. Tous deux, je crois, ne se restauraient qu'en venant

souper chez mon père.

J'éprouvais un grand bonheur de ne plus quitter mes parens. Mon frère,

plus jeune que moi de trois ans, était beau comme un ange; il avait une

intelligence fort au-dessus de son âge, et se distinguait dans ses

études, au point qu'il rapportait toujours de son collége les

témoignages les plus flatteurs. J'étais bien loin d'avoir sa vivacité,

son esprit, et surtout son joli visage; car à cette époque de ma vie,

j'étais laide. J'avais un front énorme, les yeux très enfoncés; mon nez

était le seul joli trait de mon visage pâle et amaigri. En outre,

j'avais grandi si rapidement qu'il m'était impossible de me tenir

droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections désolaient

ma mère; j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait un faible pour mon frère;

car elle le gâtait, et lui pardonnait aisément ses torts de jeunesse,

tandis qu'elle était fort sévère pour moi. En revanche, mon père me

comblait de bontés et d'indulgence. Sa tendresse le rendait de plus en

plus cher à mon coeur: aussi cet excellent père m'est-il toujours

présent, et je ne pense pas avoir oublié un seul mot qu'il ait dit

devant moi. Combien de fois, surtout, me suis-je rappelé, en 1789, le

trait suivant comme une sorte de prophétie: un jour que mon père sortait

d'un dîner de philosophes, où se trouvaient Diderot, Helvétius et

d'Alembert, il paraissait si triste, que ma mère lui demanda ce qu'il

avait: «Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, répondit-il, me

fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous.»

Je finis cette longue lettre, ma bien bonne amie, en vous embrassant de

toute mon ame.

LETTRE II.

Mort de mon père.--Notre douleur.--Je travaille dans l'atelier de

Briard.--Joseph Vernet; conseils qu'il me donne.--L'abbé Arnault.--Je

visite des galeries de tableaux.--Ma mère se remarie.--Mon

beau-père.--Je fais des portraits. Le comte Orloff.--Le comte

Schouvaloff.--Visite de madame Geoffrin.--La duchesse de Chartres.--Le

Palais-Royal.--Mademoiselle Duthé.--Mademoiselle Boquet.

Jusqu'ici, ma chère amie, je ne vous ai parlé que de mes joies, il me

faut maintenant vous parler de la première affliction qui m'ait été au

coeur, de la première douleur que j'aie ressentie.

Je venais de passer une année de bonheur dans la maison paternelle,

quand mon père tomba malade. Il avait avalé une arête, qui s'était fixée

dans son estomac, et qui pour en être extirpée, nécessita plusieurs

incisions. Les opérations furent faites par le plus habile chirurgien

que l'on connût alors, le frère Come, en qui nous avions toute

confiance, et qui avait l'air d'un vrai saint. Il soigna mon père avec

le plus grand zèle; toutefois, malgré ses affectueuses assiduités, les

plaies s'envenimèrent, et après deux mois de souffrances, l'état de mon

père ne laissa aucun espoir de guérison. Ma mère pleurait jour et nuit,

et je n'essaierai pas de vous peindre ma désolation: j'allais perdre le

meilleur des pères, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence

encourageait mes premiers essais!

Lorsqu'il se sentit près de ses derniers momens, mon père désira revoir

mon frère et moi. Nous nous approchâmes tous deux de son lit, en

sanglottant. Son visage était cruellement altéré; ses yeux, sa

physionomie, si animés, n'avaient plus aucuns mouvemens; car la pâleur

et le froid de la mort l'avaient déjà saisi. Nous prîmes sa main glacée,

et nous la couvrîmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un

effort, se souleva pour nous donner sa bénédiction: Soyez heureux, mes

enfans, dit-il. Une heure après, notre excellent père n'existait plus!

Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus long-temps sans

reprendre mes crayons. Doyen venait quelquefois nous revoir, et comme il

avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour nous une

grande consolation. Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mon occupation

chérie, dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût

adoucir mes regrets et m'arracher à mes tristes pensées. C'est à cette

époque que je commençai à peindre d'après nature. Je fis successivement

plusieurs portraits au pastel et à l'huile. Je dessinais aussi d'après

nature et d'après la bosse, le plus souvent à la lampe, avec

mademoiselle Boquet que je connus alors. Je me rendais les soirs chez

elle, rue Saint-Denis, vis-à-vis celle de la Truanderie, où son père

tenait un magasin de curiosités. La course était assez longue; car nous

logions rue de Cléry, vis-à-vis l'hôtel de Lubert: aussi ma mère me

faisait-elle toujours accompagner.

Dans ce même temps, nous allions très souvent, mademoiselle Boquet et

moi, dessiner chez Briard le peintre, qui nous prêtait ses dessins et

des bustes antiques. Briard peignait médiocrement, quoiqu'il ait fait

quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il était

fort bon dessinateur; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient

prendre des leçons chez lui. Il logeait au Louvre, et pour y dessiner

plus long-temps, nous apportions chacune notre petit dîner, dans un

panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous

régalions, en achetant au concierge d'une des portes du Louvre des

morceaux de boeuf à la mode si excellens, que je n'ai jamais rien mangé

d'aussi bon.

Mademoiselle Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous

rivalisions de beauté (car j'ai oublié de vous dire, chère amie, qu'il

s'était fait en moi une métamorphose et que j'étais devenue jolie). Ses

dispositions pour la peinture étaient remarquables, et mes progrès

étaient si rapides, que l'on commençait à parler de moi dans le monde,

ce qui me valut la satisfaction de connaître Joseph Vernet. Ce célèbre

artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils.--«Mon enfant,

me disait-il, ne suivez aucun système d'école. Consultez seulement les

oeuvres des grands maîtres de l'Italie, ainsi que celles des maîtres

flamands; mais surtout faites le plus que vous pourrez d'après nature:

la nature est le premier de tous les maîtres. Si vous l'étudiez avec

soin, cela vous empêchera de prendre aucune manière.»

J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de maître

proprement dit. Quant à Joseph Vernet, il a bien prouvé l'excellence de

sa méthode par ses oeuvres, qui ont été et seront toujours si justement

admirées.

Je fis aussi connaissance alors avec l'abbé Arnault, de l'Académie

française. C'était un homme plein d'imagination, passionné de la haute

littérature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'idées, si

l'on peut s'exprimer ainsi. Il parlait peinture et musique avec le plus

vif enthousiasme. L'abbé Arnault était un ardent partisan de Gluck, et

plus tard, il amena chez moi ce grand musicien; car j'aimais aussi la

musique passionnément.

Ma mère devenait coquette de ma figure, de ma taille (car j'avais repris

de l'embonpoint, ce qui m'avait enfin donné la fraîcheur de la

jeunesse). Elle me menait aux Tuileries les dimanches; elle était encore

fort belle elle-même, et tant d'années se sont passées depuis lors, que

je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle manière, que

j'en étais beaucoup plus embarrassée que flattée.

Ma mère me voyait toujours si affectée de la perte cruelle que j'avais

faite, qu'elle n'imagina rien de mieux pour m'en distraire que de me

mener voir des tableaux. Elle me conduisait au palais du Luxembourg,

dont la galerie était ornée alors des chefs-d'oeuvre de Rubens, et

beaucoup de salles remplies de tableaux des plus grands maîtres[3]. Ces

tableaux ont été transportés depuis au Muséum, et ceux de Rubens perdent

à n'être plus vus dans la place où ils ont été faits: des tableaux bien

ou mal éclairés sont comme des pièces bien ou mal jouées.

Nous allions aussi voir de riches collections chez des particuliers.

Rendon de Boisset possédait une galerie de tableaux flamands et

français. Le duc de Praslin et le marquis de Lévis avaient de riches

collections des grands maîtres de toutes les écoles. M. Harens de Presle

en avait une très riche en tableaux de maîtres italiens; mais aucune ne

pouvait se comparer à celle du Palais-Royal, qui avait été faite par le

régent, et dans laquelle se trouvaient tant de chefs-d'oeuvre des grands

maîtres de l'Italie. Elle a été vendue dans la révolution. Un Anglais,

Lord Stafford, en a acheté la plus grande partie.

Dès que j'entrais dans une de ces riches galeries, on pouvait exactement

me comparer à l'abeille, tant j'y récoltais de connaissances et de

souvenirs utiles à mon art tout en m'enivrant de jouissances dans la

contemplation des grands maîtres. En outre, pour me fortifier, je

copiais quelques tableaux de Rubens, quelques têtes de Rembrant, de

Wandik, et plusieurs têtes de jeunes filles de Greuze, parce que ces

dernières m'expliquaient fortement les semi-tons qui se trouvent dans

les carnations délicates; Wandik les explique aussi, mais plus finement.

Je dois à ce travail l'étude si importante de la dégradation des

lumières sur les parties saillantes d'une tête, dégradation que j'ai

tant admirée dans les têtes de Raphaël, qui réunissent, il est vrai,

toutes les perfections. Aussi est-ce à Rome seulement, et sous le beau

ciel de l'Italie, qu'on peut tout-à-fait juger Raphaël. Lorsque plus

tard j'ai pu voir ceux de ses chefs-d'oeuvre qui n'ont point quitté leur

patrie, j'ai trouvé Raphaël au-dessus de son immense renommée.

Mon père n'avait point laissé de fortune; à la vérité, je gagnais déjà

beaucoup d'argent, ayant beaucoup de portraits à faire; mais cela ne

pouvait suffire aux dépenses de la maison, vu qu'en outre j'avais à

payer la pension de mon frère, ses habits, ses livres, etc. Ma mère se

vit donc obligée de se remarier; elle épousa un riche joaillier, que

jamais nous n'avions soupçonné d'avarice, et qui pourtant, sitôt après

son mariage, se montra tellement avare qu'il nous refusait jusqu'au

nécessaire, quoique j'eusse la bonhomie de lui donner tout ce que je

gagnais. Joseph Vernet en était furieux; il me conseillait sans cesse de

payer une pension, et de garder l'excédant pour moi; mais je n'en fis

rien; je craignais trop qu'avec un pareil harpagon ma mère n'en

souffrît.

Je détestais cet homme, d'autant plus qu'il s'était emparé de la

garde-robe de mon père, dont il portait les habits, tout comme ils

étaient, sans qu'il les eût fait remettre à sa taille. Vous pouvez

comprendre aisément, chère amie, quelle triste impression j'en recevais!

J'avais, comme je vous l'ai dit, beaucoup de portraits à faire, et déjà

ma jeune réputation m'attirait la visite d'un grand nombre d'étrangers.

Plusieurs grands personnages russes vinrent me voir, entre autres le

fameux comte Orloff, l'un des assassins de Pierre III. C'était un homme

colossal, et je me rappelle qu'il portait au doigt un diamant

remarquable par son énorme grosseur.

Je fis presque aussitôt le portrait du comte Schouvaloff, grand

chambellan. Celui-ci alors était âgé, je crois, de soixante ans, et

avait été l'amant d'Élisabeth II. Il joignait une politesse

bienveillante à un ton parfait, et comme il était de plus excellent

homme, la meilleure compagnie le recherchait.

J'eus dans le même temps la visite de madame Geoffrin, cette femme que

son salon a rendue célèbre. Madame Geoffrin réunissait chez elle tout ce

qu'on connaissait d'hommes distingués dans la littérature et dans les

arts, les étrangers de marque, et les plus grands seigneurs de la cour.

Sans naissance, sans talens, sans même avoir une fortune considérable,

elle s'était créé ainsi à Paris une existence unique dans son genre, et

qu'aucune femme ne pourrait plus s'y faire aujourd'hui. Ayant entendu

parler de moi, elle vint me voir un matin, et me dit les choses les plus

flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne fût pas

alors très âgée, je lui aurais donné cent ans; car, non-seulement elle

se tenait un peu courbée, mais son costume la vieillissait beaucoup.

Elle était vêtue d'une robe gris de fer, et portait sur sa tête un

bonnet à grand papillon, recouvert d'une coiffe noire, nouée sous le

menton. À pareil âge maintenant, les femmes, au contraire, réussissent à

se rajeunir par le soin qu'elles apportent à leur toilette.

Aussitôt après le mariage de ma mère, nous avions été loger chez mon

beau-père, rue Saint-Honoré, vis-à-vis la terrasse du Palais-Royal, sur

laquelle donnaient mes fenêtres. Je voyais souvent la duchesse de

Chartres se promener dans le jardin avec ses dames, et je remarquai

bientôt qu'elle me regardait avec intérêt et bonté. Je venais de finir

le portrait de ma mère, qui faisait grand bruit alors. La duchesse me

fit demander pour aller la peindre chez elle. Elle communiqua à tout ce

qui l'entourait son extrême bienveillance pour mon jeune talent, en

sorte que je ne tardai pas à recevoir la visite de la grande et belle

comtesse de Brionne et de sa fille, la princesse de Lorraine, qui était

extrêmement jolie, puis successivement celle de toutes les grandes dames

de la cour et du faubourg Saint-Germain.

Puisque j'ai pris le parti, chère amie, de vous avouer que j'étais

toujours remarquée aux promenades, aux spectacles, jusque là que l'on

faisait foule autour de moi, vous devinez sans peine que plusieurs

amateurs de ma figure me faisaient peindre la leur, dans l'espoir de

parvenir à me plaire; mais j'étais si occupée de mon art, qu'il n'y

avait pas moyen de m'en distraire. Puis aussi, les principes de morale

et de religion que ma mère m'avait communiqués, me protégeaient

fortement contre les séductions dont j'étais entourée. Mon bonheur

voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que

j'aie lu (c'était _Clarisse Harlove_, qui m'a prodigieusement

intéressée), je ne l'ai lu qu'après mon mariage; jusque là, je ne lisais

que des livres saints, la morale des Saints-Pères entre autres, dont je

ne me lassais pas, car tout est là, et quelques livres de classe de mon

frère.

Pour en revenir à ces messieurs, dès que je m'apercevais qu'ils

voulaient me faire des yeux tendres[4], je les peignais à _regards

perdus_, ce qui s'oppose à ce que l'on regarde le peintre. Alors au

moindre mouvement que faisait leur prunelle de mon côté, je leur disais:

_j'en suis aux yeux_; cela les contrariait un peu, comme vous pouvez

croire, et ma mère, qui ne me quittait pas, et que j'avais mise dans ma

confidence, riait tout bas.

Les jours de fêtes et les dimanches, après avoir entendu la grand'messe,

ma mère et mon beau-père me menaient promener au Palais-Royal. À cette

époque, le jardin était infiniment plus vaste et plus beau qu'il ne

l'est maintenant, étouffé et rétréci par les maisons qui l'environnent

de toutes parts. Il y avait à gauche une très large et très longue

allée, couverte d'arbres énormes, qui formaient une voûte impénétrable

au soleil. Là se réunissait la bonne compagnie, en fort grande parure.

Quant à la mauvaise, elle se réfugiait plus loin, sous les quinconces.

L'Opéra était alors tout à côté (il tenait au Palais). Dans les jours

d'été, ce spectacle finissait à huit heures et demie, et toutes les

personnes élégantes sortaient même avant la fin, pour se promener dans

le jardin. Il était de mode alors que les femmes portassent de fort gros

bouquets, ce qui joint aux poudres odoriférantes dont chacun parfumait

ses cheveux, embaumait véritablement l'air que l'on respirait. Plus

tard, mais pourtant avant la révolution, j'ai vu ces soirées se

prolonger jusqu'à deux heures du matin; on y faisait de la musique au

clair de lune, en plein air. Des artistes, des amateurs, entre autres

Garat et Asevedo, y chantaient. On y jouait de la harpe et de la

guitare; le fameux Saint-Georges jouait souvent du violon: la foule s'y

portait.

C'est là que j'ai vu pour la première fois l'élégante et jolie

mademoiselle Duthé, qui se promenait avec d'autres filles entretenues:

car jamais alors aucun homme ne se montrait avec ces demoiselles; s'ils

les rejoignaient au spectacle, c'était toujours en loges grillées. Les

Anglais sont moins délicats sur ce point. Cette même demoiselle Duthé

était souvent accompagnée par un Anglais, si fidèle, que dix-huit ans

après, je les ai revus ensemble au spectacle à Londres. Le frère de

l'Anglais était avec eux, et l'on me dit qu'ils faisaient tous trois

ménage ensemble. Vous ne sauriez avoir une idée, chère amie, de ce

qu'étaient les femmes entretenues à l'époque dont je vous parle.

Mademoiselle Duthé, par exemple, a mangé des millions; maintenant l'état

de courtisane est un état perdu; personne ne se ruine plus pour une

fille.

Ce dernier mot m'en rappelle un de la duchesse de Chartres, dont j'aime

la naïveté. Je vous ai déjà parlé de cette princesse, digne fille du

vertueux et bienfaisant duc de Penthièvre. Quelque temps après son

mariage, comme elle était à la fenêtre, un de ses gentilshommes, voyant

passer quelques-unes de ces demoiselles, dit: Voilà des filles. Comment

pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas mariées? demanda la duchesse

dans sa candide ignorance.

Nous ne pouvions passer dans cette grande allée du Palais-Royal,

mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux

alors étions âgées de seize à dix-sept ans, et mademoiselle Boquet était

fort belle. À dix-neuf ans elle eut la petite vérole, ce qui intéressa

si généralement, que de toutes les classes de la société une foule de

gens s'empressaient de venir s'informer de ses nouvelles, et que l'on

voyait sans cesse une grande quantité de voitures à sa porte. À cette

époque réellement, la beauté était une illustration.

Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais

elle l'abandonna presque entièrement après avoir épousé M. Filleul,

époque à laquelle la reine la nomma concierge du château de la Muette.

Que ne puis-je vous parler de cette aimable femme, sans me rappeler sa

fin tragique? Hélas! je me souviens qu'au moment où j'allais quitter la

France, pour fuir les horreurs que je prévoyais, madame Filleul me dit:

Vous avez tort de partir: moi, je reste; car je crois au bonheur que

doit nous procurer la révolution. Et cette révolution l'a conduite sur

l'échafaud! Elle n'avait point quitté le château de la Muette quand

arriva ce temps si justement nommé le temps de la terreur. Madame

Chalgrin, fille de Joseph Vernet, et l'amie intime de madame Filleul,

vint célébrer dans ce château le mariage de sa fille, sans aucun éclat,

comme vous imaginez bien. Cependant dès le lendemain, les

révolutionnaires n'en vinrent pas moins arrêter madame Filleul et madame

Chalgrin, qui, disait-on, avaient _brûlé les bougies de la nation_, et

toutes deux furent guillotinées peu de jours après.

Je finis ici cette triste lettre.

LETTRE III.

Mes promenades.--Le Colysée, le Wauxhall d'été.--Marly, Sceaux.--Ma

société à Paris.--Le Moine le sculpteur.--Gerbier.--La princesse de

Rohan-Rochefort.--La comtesse de Brionne.--Le cardinal de Rohan.--M. de

Rhullières.--Le duc de Lauzun.--Je fais hommage à l'Académie française

des portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère.--Lettre de

d'Alembert et sa visite à cette occasion.

Je reprendrai, chère amie, le cours de mes promenades dans ce que je

puis appeler l'ancien Paris, tant, depuis ma jeunesse, cette ville a

subi de métamorphoses sous tous les rapports. Une des plus fréquentées

était la promenade des boulevards du Temple. Tous les jours, mais le

jeudi principalement, des centaines de voitures allaient, venaient, ou

stationnaient contre les allées où sont encore maintenant les cafés et

les parades. Les jeunes gens à cheval caracolaient autour d'elles, comme

à Longchamp; car Longchamp existait déjà[5]. Les allées, ou bas-côtés,

étaient pleines d'une foule immense de promeneurs, jouissant du plaisir

d'admirer ou de critiquer toutes ces belle dames, très parées, qui

passaient dans leurs brillans équipages.

Un des côtés du boulevard (celui où se trouve maintenant le café Turc)

offrait un spectacle qui bien souvent m'a donné le fou rire. C'était une

longue rangée de vieilles femmes du Marais, assises gravement sur des

chaises, et les joues tellement couvertes de rouge qu'elles

ressemblaient tout-à-fait à des poupées. Comme à cette époque les femmes

d'un rang élevé pouvaient seules porter du rouge, ces dames croyaient

devoir jouir du privilége dans toute sa latitude. Un de nos amis, qui

les connaissait pour la plupart, nous dit qu'elles n'avaient d'autre

occupation que celle de jouer au loto du matin au soir, et qu'un jour

qu'il revenait de Versailles, quelques-unes d'elles lui demandant des

nouvelles, il répondit qu'il venait d'apprendre que M. de La Pérouse

devait partir pour aller faire le tour du monde: En vérité, s'écria la

maîtresse de la maison, il faut que cet homme-là soit bien désoeuvré!

Plus tard, long-temps après mon mariage, j'ai vu sur ce même boulevard

divers petits spectacles. Le seul où j'aie été souvent, et qui m'amusait

beaucoup, était celui des Fantoccini de _Carlo Périco_. Ces marionnettes

étaient si bien faites, et leurs mouvemens si naturels qu'elles

faisaient parfois illusion. Ma fille, qui avait au plus six ans et que

j'y menais avec moi, ne doutait pas d'abord que ces personnages ne

fussent vivans. Quand je lui eus dit le contraire, je me rappelle que je

la menai peu de jours après à la Comédie Française, où ma loge était

assez éloignée du théâtre: «et ceux-là, maman, me dit-elle, sont-ils

vivans?»

Le Colysée était encore un lieu de réunion fort à la mode; on l'avait

établi dans un des grands carrés des Champs-Élysées, en bâtissant une

immense rotonde. Au milieu se trouvait un lac, rempli d'une eau limpide,

sur lequel se faisaient des joutes de bateliers. On se promenait tout

autour dans de larges allées sablées, et garnies de siéges. Quand la

nuit venait, tout le monde quittait le jardin pour se réunir dans un

salon immense où l'on entendait tous les soirs une excellente musique à

grand orchestre. Mademoiselle Lemaure, très célèbre alors, y a chanté

plusieurs fois, ainsi que beaucoup d'autres fameuses cantatrices. Le

large perron qui conduisait à cette salle du concert était le

rendez-vous de tous les jeunes élégans de Paris, qui, placés sous les

portiques illuminés, ne laissaient point passer une femme sans lancer

une épigramme. Un soir, comme j'en descendais les degrés avec ma mère,

le duc de Chartres (depuis Philippe Égalité) se tenait là, donnant le

bras au marquis de Genlis, son compagnon d'orgies, et les pauvres

malheureuses qui se présentaient à leurs yeux n'échappaient point aux

sarcasmes les plus infâmes.--Ah! pour celle-ci, dit le duc très haut en

me désignant, il n'y a rien à dire. Ce mot, que beaucoup de personnes

entendaient ainsi que moi, me causa une si grande satisfaction, que je

me le rappelle encore aujourd'hui avec un certain plaisir.

À peu près dans le même temps, il existait sur le boulevard du Temple ce

qu'on appelait le Wauxhall d'été, dont le jardin n'était autre chose

qu'un large espace destiné à la promenade et autour duquel s'élevaient

des gradins couverts, où s'asseyait la bonne compagnie. On s'y

réunissait de jour en été, et la soirée finissait par un très beau feu

d'artifice.

Tous ces lieux étaient bien plus à la mode alors, que ne l'est

maintenant Tivoli. Il est même assez étonnant que les Parisiens, qui

n'ont pour toutes promenades que les Tuileries et le Luxembourg, aient

renoncé à ces établissemens, moitié citadins, moitié champêtres, où l'on

allait respirer le soir en prenant des glaces.

Mon vilain beau-père, ennuyé sans doute des hommages publics que l'on

rendait à la beauté de ma mère, et j'oserai dire aussi à la mienne, nous

interdit les promenades, et nous dit un jour qu'il allait louer une

campagne. A ces mots le coeur me battit de joie; car j'aimais la campagne

passionnément. J'avais d'autant plus le désir d'y séjourner que j'en

éprouvais un besoin réel, attendu que je couchais alors au pied du lit

de ma mère, dans un coin enfoncé, où le jour n'arrivait jamais. Aussi le

matin, quelque temps qu'il fît, mon premier soin était d'ouvrir la

fenêtre pour respirer, tant j'avais soif d'air.

Mon beau-père loua donc une petite bicoque à Chaillot, et nous allions y

coucher le samedi pour revenir à Paris le lundi matin. Dieu! quelle

campagne! imaginez-vous, ma chère, un très petit jardin de curé; point

d'arbres, point d'autre abri contre le soleil qu'un petit berceau où mon

beau-père avait planté des haricots et des capucines qui ne poussaient

pas. Encore n'avions-nous que le quart de ce charmant jardin; il était

séparé en quatre par de petits bâtons, et les trois autres parties

étaient louées à des garçons de boutique, qui, tous les dimanches,

venaient s'amuser à tirer des coups de fusil sur les oiseaux. Ce bruit

perpétuel me mettait dans un état de désespoir, outre que j'avais une

peur affreuse d'être tuée par ces maladroits, tant ils visaient de

travers.

Je ne comprenais pas qu'on pût appeler la campagne, ce lieu si bête, si

anti-pittoresque, où je m'ennuyais au point que je bâille de souvenir en

vous écrivant ceci. Enfin mon bon ange amena à mon secours une amie de

ma mère, madame Suzanne, qui vint dîner un jour à Chaillot avec son

mari. Tous deux eurent pitié de moi, de mon ennui, et me menèrent

quelquefois faire des courses charmantes. Malheureusement on ne pouvait

pas compter sur M. Suzanne tous les dimanches, car il avait une

singulière maladie: de deux jours l'un, il s'enfermait dans sa chambre,

sans voir personne, pas même sa femme; ne voulant ni parler, ni manger.

Le lendemain, il est vrai, il reprenait toute sa gaieté et ses manières

habituelles; mais vous sentez que pour faire une partie avec lui, il

fallait se tenir au courant de l'intermittence.

Nous allâmes d'abord à Marly-le-Roi, et là, pour la première fois, je

pris l'idée d'un séjour enchanteur. De chaque côté du château, qui était

superbe, s'élevaient six pavillons, qui se communiquaient par des

berceaux de jasmin et de chèvrefeuille. Des eaux magnifiques, qui

tombaient en cascades du haut d'une montagne située derrière le château,

fournissaient un immense canal, sur lequel se promenaient des cignes.

Ces beaux arbres, ces salles de verdure, ces bassins, ces jets d'eau,

dont un s'élevait à une hauteur si prodigieuse qu'on le perdait de vue;

tout était grand, tout était royal, tout y parlait de Louis XIV.

L'aspect de ce séjour ravissant me fit alors tant d'impression, qu'après

mon mariage, je suis retournée souvent à Marly. Un matin j'y ai

rencontré la reine, qui se promenait dans le parc avec plusieurs dames

de sa cour. Toutes étaient en robes blanches, et si jeunes, si jolies,

qu'elles me firent l'effet d'une apparition. J'étais avec ma mère, et je

m'éloignais, quand la reine eut la bonté de m'arrêter, m'engageant à

continuer ma promenade partout où il me plairait. Hélas! quand je suis

revenue en France, en 1802, j'ai couru revoir mon noble et riant Marly.

Le palais, les arbres, les cascades, les bassins, tout avait disparu; je

n'ai plus trouvé qu'une seule pierre, qui semble marquer le milieu du

salon.

M. et madame Suzanne me menèrent voir aussi le château et le parc de

Sceaux. Une partie de ce parc (celle qui avoisinait le château) était

dessinée régulièrement en gazons, en parterres, remplis de mille fleurs,

comme le jardin des Tuileries, l'autre n'offrait aucune symétrie; mais

un magnifique canal et les plus beaux arbres que j'aie vus de ma vie la

rendaient de beaucoup préférable selon moi. Une chose qui prouvait la

bonté du maître de ce magnifique séjour, c'est que le parc de Sceaux

était une promenade publique; l'excellent duc de Penthièvre avait

toujours voulu que tout le monde y entrât, et les dimanches

principalement ce parc était très fréquenté.

Je trouvais bien cruel de quitter ces magnifiques jardins pour rentrer

dans le triste Chaillot. Enfin, l'hiver nous fixa tout-à-fait à Paris,

où je passais de la manière la plus agréable le temps que me laissait le

travail. Dès l'âge de quinze ans, j'avais été répandue dans la haute

société; je connaissais nos premiers artistes, en sorte que je recevais

des invitations de toutes parts. Je me souviens fort bien que j'ai dîné

en ville pour la première fois chez le sculpteur Le Moine, alors en

grande réputation. Le Moine était d'une simplicité extrême; mais il

avait le bon goût de rassembler chez lui une foule d'hommes célèbres et

distingués; ses deux filles faisaient parfaitement les honneurs de sa

maison. Je vis là le fameux Le Kain, qui me fit peur, tant il avait

l'air sombre et farouche; ses énormes sourcils ajoutaient encore à

l'expression si peu gracieuse de son visage. Il ne parlait point, mais

il mangeait énormément. À côté de lui, tout en face de moi, se trouvait

la plus jolie femme de Paris, madame de Bonneuil, (mère de madame

Regnault Saint-Jean d'Angely) qui alors était fraîche comme une rose. Sa

beauté si douce avait tant de charme que je ne pouvais en détourner mes

yeux, d'autant plus qu'on l'avait aussi placée près de son mari, qui

était laid comme un singe, et que les figures de Le Kain et de M. de

Bonneuil formaient un double repoussoir, dont bien certainement elle

n'avait pas besoin.

C'est chez Le Moine que j'ai connu Gerbier, le célèbre avocat; sa fille,

madame de Roissy, était fort belle, et c'est une des premières femmes

dont j'aie fait le portrait. Nous avions souvent à ces dîners, Grétry,

Latour, fameux peintre au pastel; on riait, on s'amusait. L'usage à

cette époque était de chanter au dessert: madame de Bonneuil, qui avait

une voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grétry, puis

venait le tour de toutes les jeunes demoiselles, dont cette mode, il

faut l'avouer, faisait le supplice; car on les voyait pâlir, trembler,

au point de chanter souvent faux. Malgré ces petites dissonnances, le

dîner finissait gaiement, et l'on se quittait toujours à regret, bien

loin de demander sa voiture en se levant de table, ainsi que l'on fait

aujourd'hui.

Je ne puis cependant parler des dîners actuels que par ouï-dire, attendu

que, peu de temps après celui dont je vous parle, j'ai cessé pour

toujours de dîner en ville. Les heures de jour m'étaient réellement trop

précieuses pour les donner à la société, et un bien petit événement qui

m'arriva vint me décider tout à coup à ne plus sortir que le soir.

J'avais accepté à dîner chez la princesse de Rohan Rochefort. Toute

habillée et prête à monter en voiture, l'idée me prend d'aller revoir un

portrait que j'avais commencé le matin. J'étais vêtue d'une robe de

satin blanc, que je mettais pour la première fois; je m'assieds, sur une

chaise, qui se trouvait en face de mon chevalet, sans m'apercevoir que

ma palette était posée dessus; vous jugiez que je mis ma robe dans un

tel état que je fus obligée de rester chez moi, et dès lors je pris la

résolution de ne plus accepter que des soupers.

Ceux de la princesse de Rohan Rochefort étaient charmans. Le fond de la

société se composait de la belle comtesse de Brionne et de sa fille la

princesse de Lorraine, du duc de Choiseul, du cardinal de Rohan, de M.

de Rulhières, l'auteur des _Disputes_; mais le plus aimable de tous les

convives était sans contredit le duc de Lauzun; on n'a jamais eu autant

d'esprit et de gaieté, il nous charmait tous. Souvent la soirée se

passait à faire de la musique, et quelquefois je chantais en

m'accompagnant sur la guitare. On soupait à dix heures et demie; jamais

plus de dix ou douze à table. C'était à qui serait le plus aimable et le

plus spirituel. J'écoutais seulement, comme vous pouvez croire, et

quoique trop jeune pour apprécier entièrement le charme de cette

conversation, elle me dégoûtait de beaucoup d'autres.

Je vous ai dit souvent, chère amie, que ma vie de jeune fille n'avait

ressemblé à aucune autre. Non-seulement mon talent, tout faible que je

le trouvais, quand je pensais aux grands maîtres, me faisait accueillir

et rechercher dans tous les salons; mais je recevais parfois des preuves

d'une bienveillance pour ainsi dire publique, dont j'éprouvais beaucoup

de joie; je vous l'avoue franchement. Par exemple, j'avais fait, d'après

les gravures du temps, les portraits du cardinal de Fleury et de La

Bruyère. J'en fis hommage à l'Académie française, qui, par l'organe de

d'Alembert, son secrétaire perpétuel, m'adressa la lettre que je copie

ici, et que je conserve précieusement:

MADEMOISELLE,

L'Académie française a reçu avec toute la reconnaissance possible

la lettre charmante que vous lui avez écrite, et les beaux

portraits de Fleury et de La Bruyère que vous avez bien voulu lui

envoyer pour être placés dans sa salle d'assemblée, où elle

désirait depuis longtemps de les voir. Ces deux portraits, en lui

retraçant deux hommes dont le nom lui est cher, lui rappelleront

sans cesse, Mademoiselle, le souvenir de tout ce qu'elle vous doit

et qu'elle est très flattée de vous devoir; ils seront de plus à

ses yeux un monument durable de vos rares talens, qui lui étaient

connus par la voix publique, et qui sont encore relevés en vous par

l'esprit, par les grâces et par le plus aimable modestie.

La compagnie, désirant de répondre à un procédé aussi honnête que

le vôtre, de la manière qui peut vous être la plus agréable, vous

prie, Mademoiselle, de vouloir bien accepter vos entrées à toutes

ses assemblées publiques. C'est ce qu'elle a arrêté dans son

assemblée d'hier par une délibération unanime qui a été

sur-le-champ insérée dans ses registres et dont elle m'a chargé de

vous donner avis en y joignant tous ses remerciemens. Cette

commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de

vous assurer, Mademoiselle, de l'estime distinguée dont je suis

pénétré depuis long-temps pour vos talens et pour votre personne,

et que je partage avec tous les gens de goût, et avec tous les gens

honnêtes.

J'ai l'honneur d'être avec respect, mademoiselle, votre très humble

et très obéissant serviteur,

D'ALEMBERT,

Secrétaire perpétuel de l'Académie française.

Paris, 10 août 1775.

L'hommage de ces deux portraits à l'Académie me procura bientôt

l'honneur de la visite de d'Alembert, petit homme sec et froid, mais

d'une politesse exquise. Il resta long-temps et parcourut mon atelier,

en me disant mille choses flatteuses. Je n'ai jamais oublié qu'il venait

de sortir, quand une grande dame, qui s'était trouvée là, me demanda si

j'avais fait d'après nature ces portraits de La Bruyère et de Fleury

dont on venait de parler?--«Je suis un peu trop jeune pour cela,»

répondis-je sans pouvoir m'empêcher de rire, mais fort contente pour la

pauvre dame que l'académicien fût parti.

Adieu, chère amie.

LETTRE IV.

Mon mariage.--Je prends des élèves; madame Benoist.--Je renonce à cette

école.--Mes portraits; comment je les costume.--Séance de l'Académie

française.--Ma fille.--La duchesse de Mazarin.--Les ambassadeurs de

Tipoo-Saïb.--Tableaux que je fais d'après eux.--Dîner qu'ils me donnent.

Mon beau-père s'étant retiré du commerce, nous allâmes loger à l'hôtel

Lubert, rue de Cléry. M. Lebrun venait d'acheter cette maison; il

l'habitait, et dès que nous fûmes établis, j'allai voir les magnifiques

tableaux de toutes les écoles, dont son appartement était rempli.

J'étais enchantée d'un voisinage qui me mettait à même de consulter les

chefs-d'oeuvre des maîtres. M. Lebrun me témoignait une extrême

obligeance en me prêtant, pour les copier, des tableaux d'une beauté

admirable et d'un grand prix. Je lui devais ainsi les plus fortes leçons

que je pusse prendre, lorsque au bout de six mois il me demanda en

mariage. J'étais loin de vouloir l'épouser, quoiqu'il fût très bien fait

et qu'il eût une figure agréable. J'avais alors vingt ans; je vivais

sans inquiétude sur mon avenir, puisque je gagnais beaucoup d'argent, en

sorte que je ne sentais aucun désir de me marier. Mais ma mère, qui

croyait M. Lebrun fort riche, ne cessait de m'engager avec instances à

ne point refuser un parti aussi avantageux, et je me décidai enfin à ce

mariage, poussée surtout par l'envie de me soustraire au tourment de

vivre avec mon beau-père, dont la mauvaise humeur augmentait chaque jour

depuis qu'il était oisif. Je me sentais si peu entraînée, toutefois, à

faire le sacrifice de ma liberté, qu'en allant à l'église, je me disais

encore: Dirai-je oui? dirai-je non? Hélas! j'ai dit oui, et j'ai changé

mes peines contre d'autres peines. Ce n'est pas que M. Lebrun fût un

méchant homme: son caractère offrait un mélange de douceur et de

vivacité; il était d'une grande obligeance pour tout le monde, en un mot

assez aimable; mais sa passion effrénée pour les femmes de mauvaises

moeurs, jointe à la passion du jeu, ont causé la ruine de sa fortune et

la mienne, dont il disposait entièrement; au point qu'en 1789, lorsque

je quittai la France, je ne possédais pas vingt francs de revenu, après

avoir gagné, pour ma part, plus d'un million. Il avait tout mangé.

Mon mariage fut tenu quelque temps secret: M. Lebrun, ayant dû épouser

la fille d'un Hollandais avec lequel il faisait un grand commerce en

tableaux, me pria de ne point le déclarer avant qu'il eût terminé ses

affaires. J'y consentis d'autant plus volontiers, que je ne quittais pas

sans un grand regret mon nom de fille, sous lequel j'étais déjà très

connue; mais ce mystère, qui dura peu, n'en eut pas moins un résultat

assez effrayent pour mon avenir. Plusieurs personnes, qui croyaient

simplement que j'allais épouser M. Lebrun, venaient me trouver pour me

détourner de faire une pareille sottise. Tantôt c'était Auber, joaillier

de la couronne, qui me disait avec amitié: «Vous feriez mieux de vous

attacher une pierre au cou et de vous jeter dans la rivière que

d'épouser Lebrun.» Tantôt c'était la duchesse d'Aremberg, accompagnée de

madame de Canillac, de madame de Sonza (alors ambassadrice de Protugal),

toutes trois si jeunes et si jolies, qui m'apportaient leurs conseils

tardifs quand j'étais mariée depuis quinze jours.--Au nom du ciel, me

disait la duchesse, n'épousez pas M. Lebrun, vous seriez trop

malheureuse. Puis elle me contait une foule de choses que j'avais le

bonheur de ne pas croire entièrement, quoiqu'elles se soient trop

confirmées depuis; mais ma mère, qui se trouvait là, avait peine à

retenir ses larmes.

Enfin la déclaration de mon mariage vint mettre un terme à ces tristes

avertissemens, qui grâce à ma chère peinture, avaient peu altéré ma

gaieté habituelle. Je ne pouvais suffire aux portraits qui m'étaient

demandés de toutes parts, et quoique M. Lebrun prît dès lors l'habitude

de s'emparer des paiemens, il n'en imagina pas moins, pour augmenter

notre revenu, de me faire avoir des élèves. Je consentis à ce qu'il

désirait, sans prendre le temps d'y réfléchir, et bientôt il me vint

plusieurs demoiselles auxquelles je montrais à faire des yeux, des nez,

des ovales, qu'il fallait retoucher sans cesse, ce qui me détournait de

mon travail et m'ennuyait fortement.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier · 第 1 / 12 段