d'un geste les soldats qui s'étaient avances pour saisir
l'homme._) Les bourreaux doivent être las: une seconde
fois, que le chef des exécutions leur donne l'ordre de se
reposer.
L'OFFICIER
Pendant combien de minutes?
LE GÉNÉRAL TARTARE
Aussi longtemps que mon sabre restera fixé ici.
_Il l'enfonce dans le sol._
PRINCE-FIDÈLE, _bas au général._
Prenez garde, mon généreux ennemi! Peut-être va-t-on croire
que vous avez peur.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Des vivants, non.... Mais des spectres, c'est vrai oui,
j'ai peur des spectres....
_Ils entrent ensemble sous la
tente. La foule, dont la rumeur va
croissant, s'écarte de la place des
exécutions, laissant voir les corps
sans tête qui gisent à terre, et
les mares de sang. Les marchands
reprennent leurs cris et leurs
musiques._
LE MARCHAND DE FLEURS
Pivoines royales, lotus variés, toutes les fleurs de la
saison!
LE GÉNÉRAL TARTARE, _dans la tente, à Prince-Fidèle._
Vous le voyez, je me compromets, comme le héros de votre
légende, et cependant on ne m'élèvera point de temple.
PRINCE-FIDÈLE
Mais vous n'espérez pas les sauver, ceux des miens qui
restent encore?...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Qui sait!... Tant que les têtes ne sont pas détachées des
épaules.... Vous entendez dehors: le flot du peuple irrité
grossit toujours.... Souvent une courte émeute a délivré
bien des victimes.... Je puis être débordé, avoir la main
forcée: le ciel le veuille!...
PRINCE-FIDÈLE
Votre noble générosité m'encourage à vous demander une
grâce.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Ce sera une joie pour moi de l'accorder.
PRINCE-FIDÈLE
Avant de m'agenouiller là-bas, contre la muraille
sanglante, je souhaiterais obtenir une heure de liberté,
sur ma parole....
LE GÉNÉRAL TARTARE
La parole d'un homme tel que vous est plus solide qu'une
chaîne de fer à ses jambes ou qu'une cangue de bois de
cèdre à ses épaules.... Une heure oui, même une heure et
demie, nous pouvons attendre.... L'emploi que vous voulez
en faire, peut-être le deviné-je: c'est la grande captive,
n'est-ce pas, que vous rêvez de revoir.... Là, je ne puis,
hélas! en rien vous servir.... Les Dieux vous viennent
en aide!... (_Présentant une robe brodée d'or qui est
accrochée au mât de la tente._) Une seule chose: consentez
à revêtir une de mes robes; elle vous sera toujours une
sauvegarde.
PRINCE-FIDÈLE
Comment oserais-je?...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Je vous en prie.... Ce vêtement me deviendra précieux, au
contraire, pour vous avoir protégé. (_Il passe la robe à
Prince-Fidèle, qui ne résiste plus, et puis il soulève une
portière au fond de la tente._) Par là, Prince, fuyez!...
Exit _Prince-Fidèle._
SCÈNE IV
LE GÉNÉRAL, UN COURRIER DE L'EMPEREUR, UN OFFICIER, LES
PRISONNIERS, LA FOULE.
_Un grand mouvement dans la foule, qui vociférait toujours.
Et on entend, au fond de la scène, les trompettes sonner._
LE GÉNÉRAL TARTARE, _sortant de sa tente, à un officier qui
est là._
Qu'est-ce donc?... Le salut rituel!... Qu'arrive-t-il
encore?
L'OFFICIER
Un courrier de l'Empereur.
_Des soldats se rangent en haie sur
le passage du courrier et mettent
un genou à terre. Le courrier est à
cheval et porte sur l'épaule un petit
paquet enveloppé de soie jaune._
LE COURRIER, _mettant pied à terre._
Ordre de l'Empereur.
_Deux soldats apportent aussitôt
une table sur laquelle on pose la
lettre, puis on allume des parfums:
le général met en hâte sa veste
de cérémonie, salue trois fois le
message et le prend enfin._
LE GÉNÉRAL TARTARE, _au courrier, après avoir examiné
l'enveloppe._
Pourquoi cet ordre arrive-t-il si tard? il est parti au
point du jour de la Ville Interdite, et la distance n'est
pas longue.
LE COURRIER
C'est vrai; seigneur, mais des gens malintentionnés étaient
postés à plusieurs endroits sur ma route. J'ai dû faire un
détour, et mon cheval a renversé bien du monde avant de
dépasser les obstacles.
LE GÉNÉRAL TARTARE, _à demi-voix._
Que le ciel délivre notre Empereur des méchants qui
oppriment sa volonté!
LE COURRIER, _de même._
Que le ciel vous exauce pour le bonheur du peuple!...
LE GÉNÉRAL TARTARE. _Il ouvre la lettre. A part, après
l'avoir lue._
Voilà qui sauve bien des existences, sans compter la
mienne.... (_A la foule._) Ordre de l'Empereur, écoutez
tous: «Telle est mon expresse volonté; je fais grâce de
la vie, sans condition, à tous les captifs de la guerre,
chefs et soldats, et je leur accorde la liberté entière.
Respectez ceci.»
_Il montre le sceau de l'Empire._
LA FOULE
Dix mille années! Dix mille années à notre Empereur!
_On commence à détacher les
prisonniers._
LE GÉNÉRAL TARTARE, _à la foule._
Écoutez encore. L'ordre devait arriver à temps pour sauver
tous les condamnés. Des obstacles, semés sur la route du
messager, sont la cause d'irréparables malheurs dont le
maître, mal obéi, n'est pas responsable.
LA FOULE
Malheur aux ministres infidèles! Mort aux tigres!
_Les femmes s'empressent aussi
à détacher les prisonniers qui
s'approchent du général._
L'OFFICIER, _bas à un autre._
Notre général laisse pousser de tels cris séditieux....
DEUXIÈME OFFICIER
Dites même qu'il les provoque!
LE GÉNÉRAL TARTARE, _aux prisonniers._
Mes amis, écoutez un sage conseil: ne vous attardez point
en ce lieu maudit. Autour du grand Dragon qui fait grâce,
hurlent des fauves, toujours exaspérés de lâcher leur
proie.... Allez! ne perdez pas une minute. Mais ne fuyez
point par la campagne; trop facilement on vous rejoindrait.
Dispersez-vous, égarez-vous dans la ville immense, dans
les quartiers purement chinois où la foule ne saurait vous
trahir....
LES PRISONNIERS
Nous suivrons vos avis. Le ciel épande sur vous ses
faveurs....
_Ils saluent et se dispersent. Le
général reprend son sabre, fiché
en terre, et le remet lentement au
fourreau._
LA FOULE
Mort aux tigres! Dix mille années à notre Empereur!...
_Pendant que le rideau descend, ou
que la nuit se fait sur le théâtre
pour un changement instantané, on
entend encore les cris des marchands._
LE FLEURISTE
Pivoines royales! Lotus variés, toutes les fleurs de la
saison!
LA MERCIÈRE
Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage!
Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!
DEUXIÈME TABLEAU
La grande salle du trône au Palais de Pékin, immense,
entièrement rouge et or: le trône, au milieu sur une
estrade où l'on monte par trois escaliers bordés de
brûle-parfums et d'emblèmes. Colonnes de laque rouge,
soutenant un plafond très élevé, où d'énormes dragons d'or
se tordent parmi des nuages rouges; le plus grand, comme
détaché, prêt à tomber du ciel, tient dans sa gueule une
boule d'or, juste au-dessus du trône. Par terre, tapis
jaune où se contournent des dragons de vingt mètres de
longueur. Sur le côté de la scène, un carillon: il est fait
de plaques de marbre alignées et suspendues par des chaînes
d'or à un immense châssis dont les pieds d'or représentent
des monstres, et dont les angles supérieurs sont ornés
de phénix d'or déployant leurs ailes vers le plafond.
Près de l'entrée principale, deux eunuques tiennent des
chasse-poussières en queue de rhinocéros. On prépare une
grande audience solennelle, à l'occasion du triomphe des
armées tartares. Des blocs de porcelaine, représentant des
monstres, sont posés en rang sur les tapis; ils marquent
les places où doivent se tenir et se prosterner les
différents groupes de dignitaires. Des personnages en robe
de gala vont et viennent avec agitation. On parle bas, on
marche en silence. Attitude respectueuse. On s'incline en
passant devant le trône.
SCÈNE PREMIÈRE
OFFICIERS DU PALAIS, DIGNITAIRES, ET MAITRES DES CÉRÉMONIES.
PREMIER MAITRE DES CÉRÉMONIES, _mettant en ligne un des
derniers blocs de porcelaine._
Là; le dix-huitième groupe des grands lettrés s'arrêtera
là, face au trône, mais tourné un peu de biais.
DEUXIÈME MAITRE DES CÉRÉMONIES.
Tout me semble ainsi réglé pour le mieux.... Nous serons
prêts.
UN OFFICIER
L'Empereur, prétend-on, est extrêmement fébrile depuis ce
matin....
DEUXIÈME OFFICIER
On l'affirme en effet.... Lui si sombre et abattu depuis
quelques jours ... tellement que chaque victoire de ses
armées paraissait l'accabler comme un désastre.
TROISIÈME OFFICIER
Oui, qui eût dit qu'il exigerait un tel apparat pour
célébrer son triomphe?...
QUATRIÈME OFFICIER
Et vous savez la nouvelle?... La prisonnière doit y
paraître.
TROISIÈME OFFICIER
Laquelle?...
QUATRIÈME OFFICIER
Laquelle!... Voyons, est-ce que cela se demande? La grande,
bien entendu, l'unique, celle dont tout le monde ...
l'ex-impératrice des rebelles.
CINQUIÈME OFFICIER, _ironiquement._
Ah! la Déesse!... Alors on va la voir.
SIXIÈME OFFICIER
Et on pourra juger de sa puissance surnaturelle, à moins
qu'elle l'ait perdue.
QUATRIÈME OFFICIER
Oh! pour de la puissance, elle en a toujours.... Hier au
soir, par ordre de l'Empereur, on a décapité deux eunuques,
coupables seulement de lui avoir annoncé la mort de son
fils, sans y mettre les formes....
TROISIÈME OFFICIER
Et moi, je sais des détails, par la Grande Maîtresse....
Ce matin, elle a daigné parler, la Déesse, pour demander
des vêtements de deuil.... Alors, dans les réserves de feu
l'impératrice-mère on est allé chercher ce qu'il y avait de
plus magnifique, en fait de robes blanches et de souliers
blancs.
SCÈNE II
LES MÊMES, LE GRAND CHAMBELLAN.
LE GRAND CHAMBELLAN, _entrant par une porte du fond._
Ordre de l'Empereur!... (_Tous écoutent en courbant la
tête._) Que les membres du conseil privé, les ministres,
les dignitaires, revêtus de leur costume d'apparat, se
réunissent en silence dans les galeries voisines de la
salle du trône, prêts à entrer quand Sa Majesté frappera
TROIS FOIS sur ce gong. (_Il désigne le grand gong placé au
pied des marches du trône._) Personne ici. Et des gardes à
toutes les portes.
_Tous saluent et s'apprêtent à
sortir._
SCÈNE III
LES MÊMES, UN HÉRAUT ET LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.
LE HÉRAUT, _paraissant à une porte et tenant à la main un
grand écriteau de laque au bout d'une hampe d'or._
Faites silence.
LE GRAND MAITRE, _entrant avec Puits-des-Bois._
Sortez tous! Fermez les portes! Voici l'Empereur!
_Tous sortent effarés. Le grand
maître et Puits-des-Bois restent
seuls; ils se prosternent, et
l'Empereur paraît._
SCÈNE IV
L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS, LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.
L'EMPEREUR, _sombre, en grand costume._
Combien de têtes, dites-vous, étaient déjà tombées?
LE GRAND MAITRE
Cinquante à peine, sire!... Votre général, comme par un
pressentiment de la clémence de Votre Majesté, avait mené
les choses avec une audacieuse lenteur....
L'EMPEREUR
Il en sera récompensé par le ciel et par moi.... Quant
aux grands de ma cour qui osèrent arrêter mon courrier
de grâce, ceux-là, oui, qu'on me les trouve, et que
le bourreau les fauche demain.... Comment les Dieux
permettent-ils qu'au sommet où je suis, le bien soit
presque irréalisable, tandis que le meurtre est si aisé!...
Maintenant, allez!... (_Indiquant Puits-des-Bois._) J'ai
besoin de m'entretenir avec mon conseiller....
_Le grand maître sort._
SCÈNE V
L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.
L'EMPEREUR, _à Puits-des-Bois, toujours prosterné._
Relève-toi, ami, nous sommes seuls.... Mon projet, n'est-ce
pas, tu l'as deviné: je veux qu'elle vienne là, elle,
auprès de moi. (_Montrant le trône._) Pâle et dans la
blancheur de son deuil, peu importe, je veux qu'elle vienne
là, à mes côtés, sur ce trône.... Aujourd'hui, la faire
reconnaître par mon peuple comme mon épouse; que les grands
de ma cour se prosternent devant leur Impératrice, en même
temps que devant leur Empereur.... Sans elle, vois-tu, il
n'y a pour moi ni empire ni triomphe ...
PUITS-DES-BOIS
Elle a consenti?...
L'EMPEREUR
Hélas! le sais-je, si elle acceptera?... Je me suis dérobé
jusqu'ici à cette entrevue de charme et d'épouvante....
C'est maintenant, c'est ici même, que nous nous reverrons
pour la première fois.... Le ciel me soit en aide!... Tu
diras que je suis toujours un enfant: j'ai voulu entourer
de magnificence notre heure décisive.... Ah! s'il n'y avait
pas entre nous cette mort de son fils, je tremblerais
moins....
PUITS-DES-BOIS
Son fils! Mais vous avez fait tout au monde pour le
sauver.... Puisque votre conscience ne vous reproche rien,
Sire, il convient mieux à vos projets que cet enfant soit
en paix chez les Ombres.... L'imposer à vos Tartares eût
été bien dangereux.... Tandis qu'une dynastie mêlée, un
autre fils qui naîtrait de votre sang et du sien....
L'EMPEREUR
Un fils qui me viendrait d'elle!... Oh! ami, tais-toi!...
Les rêves trop beaux, il ne faut pas les formuler.... (_Il
frappe sur le gong un seul coup léger._) Allons, va!...
Voici l'instant terrible de la revoir.... Va!... (_A un
officier qui se présente, appelé par le gong._) Qu'on amène
ici la captive, avec les égards que j'ai commandés. Allez!
(_Rappelant l'officier qui s'en va._) Attendez encore....
(_A Puits-des-Bois qui s'en allait aussi._) Non, sa fierté
pourrait s'offenser d'être ainsi amenée en ma présence.
Plutôt, qu'elle soit ici la première au rendez-vous; et
c'est moi ensuite qui aurai l'air de comparaître devant
elle, comme un vaincu demandant grâce. (_A l'officier qui
attend._) Dès que je serai sorti, faites introduire ici
l'Impératrice, et qu'on la laisse seule.... Allez, cette
fois!...
_L'officier sort par le fond._
PUITS-DES-BOIS, _en s'en allant avec l'Empereur._
Elle vous aime, sire!... Ayez confiance.... Quelle est la
femme, même presque déesse, qui ne céderait pas?
L'EMPEREUR
Elle, justement!... Elle seule.
PUITS-DES-BOIS
Mais puisqu'elle vous aimait....
L'EMPEREUR
Et aujourd'hui, ne doit-elle pas me haïr?... Tant de sang,
que des traîtres ont fait couler malgré moi.... Partout,
mes ordres de grâce, interceptés ou changés en arrêts de
mort.... La haine, l'implacable haine de nos deux peuples,
toujours triomphante....
PUITS-DES-BOIS
Mais vous avez cependant sauvé tant d'existences.... Et
elle doit le savoir....
L'EMPEREUR, _en s'éloignant._
Oh! cette heure, dont le souvenir encore enchante ma
vie!... Cette heure, là-bas, dans le jardin de son palais,
au milieu de cette foule ou nous étions si seuls, quand
elle m'avait pris dans son regard, et que nos âmes se sont
unies en une étreinte souveraine.... Mais maintenant, voici
qu'à l'idée de la revoir, je tremble comme un coupable.
_L'Empereur sort avec son conseiller
par une porte latérale. Deux eunuques
et deux suivantes amènent aussitôt
l'Impératrice, jusqu'au pied du
trône, et, après s'être prosternés,
se retirent, la laissant seule. Elle
est en grand deuil tout blanc, les
mains liées par une corde de soie._
SCÈNE VI
L'IMPÉRATRICE, _puis_ PRINCE-FIDÈLE.
L'IMPÉRATRICE, _bas à elle-même._
Tant d'égards dont ils m'entourent ... m'épouvantent ...
plus que le supplice et la mort. Pourquoi son palais, à
lui, au lieu d'un cachot.... Lui, lui, qu'ose-t-il espérer?
Lui, que me veut-il?...
PRINCE-FIDÈLE, _vêtu de la robe du général tartare, entre
en courant par une porte du fond et se prosterne aux pieds
de l'Impératrice._
Oh! le ciel est encore clément, puisqu'il permet qu'avant
de mourir je me prosterne une dernière fois devant mon
Impératrice adorée.
L'IMPÉRATRICE, _avec calme et égarement._
Vous? C'est vous qui êtes ici?... Cher prince!... Alors,
sommes-nous donc partis de la Terre, est-ce déjà notre
réunion plus haut que la vie?... Sans cela, par où
seriez-vous venu, comment, par quel sortilège, à travers
tous ces murs qui font peur?...
PRINCE-FIDÈLE, _toujours prosterné._
L'audace ne coûte pas, quand on n'a plus rien à perdre....
Et puis les Dieux, sans doute, étaient avec moi.... Oui,
j'ai passé, comme par sortilège, ainsi que vous dites, j'ai
passé les murs, les portes gardées.... Un de ses soldats,
à lui, m'a guidé aussi, pour ce qui me restait d'or....
Pardonnez-moi, voici que je pleure: est-ce de joie ou de
détresse, je ne sais plus.... De joie, oui ... car je ne
souhaitais que cette grâce: avoir revu Votre Majesté, lui
avoir dit une fois, à genoux, ma vénération passionnée ...
qui, si près de la mort, n'offense plus, n'est-ce pas....
Et surtout, lui offrir le présent magnifique, le présent
qui délivre de tous les outrages du vainqueur.... Elle est
donc accomplie jusqu'au bout, ma mission de sujet fidèle,
car ce présent, je l'ai apporté à mon Impératrice.
L'IMPÉRATRICE
Le poison! (_Comme un cri de délivrance et de triomphe._)
Ah!...
PRINCE-FIDÈLE, _offrant un poignard._
Le poison.... Hélas! je n'ai pas pu.... Rien que cela,
tenez.
L'IMPÉRATRICE
Eh bien! mais cela suffit.... Frappez-moi, avant qu'il
paraisse, lui!
PRINCE-FIDÈLE, _se relevant et se jetant en arrière._
Oh! ma bien-aimée souveraine!... Ne commandez point à votre
serviteur, qui vous a toujours obéi ... ne lui commandez
point ce qui est trop au-dessus de ses forces....
L'IMPÉRATRICE
Non, vous ne voulez pas?... Alors donnez!... Je frapperai
moi-même.... J'essaierai.... Je pourrai....
PRINCE-FIDÈLE, _apercevant les mains attachées._
Mais, vos mains.... Oh! moi qui n'avais pas vu!...
L'IMPÉRATRICE
Ah! c'est vrai....
PRINCE-FIDÈLE
Dois-je les délier? Avons-nous le temps?
L'IMPÉRATRICE
Non, trop long.... Là, dans les plis de ma robe, cachez
l'arme.... (_Le Prince hésite encore._) Vous n'osez pas?...
C'est vrai, toucher la souveraine!... Oh! vous pouvez;
c'est comme une morte à présent, votre Impératrice.
PRINCE-FIDÈLE, _cachant le poignard dans le corsage._
Mais, avec ces liens, comment?...
L'IMPÉRATRICE Ah! il les fera délier, celui devant qui je
vais comparaître.... Et puis,--on est excusable, n'est-ce
pas, de changer d'idée, si près de la mort,--je voulais que
vous me frappiez avant qu'il vienne.... A présent, j'aime
mieux le revoir, lui, l'Empereur.
PRINCE-FIDÈLE
Le revoir?... Vous le connaissez donc?
L'IMPÉRATRICE
Oui ... Restez jusqu'à ce qu'il soit là.
PRINCE-FIDÈLE
Oh! non, que l'on ne me trouve pas ici!
L'IMPÉRATRICE
Qu'importe? au point où nous en sommes....
PRINCE-FIDÈLE
C'est que.... Là-bas, les dernières têtes tombent.... On
fait l'appel de ceux qui restent.... Il est temps ... mon
tour vient.... Ils m'avaient laissé libre une heure sur ma
parole.... Je ne voudrais pas avoir eu l'air de fuir....
L'IMPÉRATRICE
Alors, oui, partez, prince.... Adieu ... Je vous
rejoindrai bientôt, tous, mes fidèles!... A ceux qui
restent dites-le, que je vais vous rejoindre....
_Prince-Fidèle part en courant._
SCÈNE VII
L'EMPEREUR, L'IMPÉRATRICE.
_L'Empereur entre et s'approche. L'Impératrice demeure
impassible les yeux à terre._
L'EMPEREUR
Fille du Ciel, daignez lever les yeux vers le vainqueur
désolé qui s'incline devant vous; daignez le regarder et
vous souvenir; sans doute, vous le reconnaîtrez, mais
puissiez-vous le regarder sans haine!
L'IMPÉRATRICE, _comme absente et les yeux toujours baissés._
Pour le reconnaître, je n'ai besoin ni de réentendre sa
voix, ni de revoir son visage. Dans mon esprit, la lumière
s'est faite pendant les heures de ma captivité: avant
d'entrer ici, je savais en quelle présence j'allais être
amenée.... (_Un silence pendant lequel l'Empereur reste
incliné._) A la fille des Ming, que peut avoir à dire
l'empereur des Tartares?...
L'EMPEREUR, _regardant les mains de l'Impératrice,
qu'attache une corde de soie._
Oh! vos mains liées!... C'était pour vous défendre contre
vous-même, que j'avais ordonné cela.... Mais, à présent....
(_Il s'approche, mais avec hésitation, pour les délier.
L'Impératrice recule, en le regardant pour la première
fois._) Oh! pardon.... Devant vous, dans mon trouble
infini, je ne sais plus.... C'est vrai, j'allais oser les
toucher, vos mains meurtries.... Et cependant vous m'êtes
plus sacrée encore, ici, que là-bas, dans la splendeur....
(_Il frappe un coup léger sur le gong. Un officier paraît.
A l'officier._) La grande maîtresse! Qu'elle vienne à
l'instant même. (_A la grande maîtresse, qui entre aussitôt
et se prosterne._) Déliez les mains de l'Impératrice, et
laissez-nous. (_La grande maîtresse obéit et sort. Un
silence._) Votre voix n'est plus votre voix. Vos yeux ne
sont plus vos yeux. Vous êtes devant moi, et votre âme
semble restée dans l'inappréciable lointain. Je ne vous
attendais pas ainsi et vous me faites peur. La majesté de
la mort est en vous.
L'IMPÉRATRICE
On m'appelle au pays des Ombres. Permettez-moi bientôt d'en
franchir le seuil; de vous, je ne puis accepter d'autre
grâce. Mes fidèles, mes guerriers s'étonnent que je tarde
à les rejoindre, et mon fils écoute s'il n'entend pas
derrière lui dans le sentier obscur, venir le bruit de mes
pas.
L'EMPEREUR
Votre fils!... Oh! votre fils!... Qui donc, après vous,
l'a pleuré comme moi?... Dix courriers ont été lancés, mes
plus rapides cavaliers, nuit et jour au galop, crevant
leurs chevaux, jalonnant les routes de cadavres époumonés,
pour essayer d'arriver à temps, de détourner l'irrémédiable
malheur....
L'IMPÉRATRICE
Qu'en a-t-on fait?... Le corps de mon fils, où est-il?...
L'EMPEREUR
A cette heure, dans un grand char impérial, il s'achemine
lentement vers le Nord, précédé de musiques funèbres, suivi
de mille dignitaires en vêtements de gala, avec tout le
faste d'un jeune souverain.
L'IMPÉRATRICE
Et où le conduit-on, mon fils?
L'EMPEREUR
Vers les forêts inviolables où reposent les Empereurs
tartares. Là, dans une vallée où jamais l'homme n'a creusé
la terre, deux lieues de cèdres sombres jetteront leur
silence autour de son mausolée de porcelaine....
L'IMPÉRATRICE
M'accorderez-vous de dormir auprès de lui?
L'EMPEREUR, _très doux, comme un enfant._
Mais ... suivant l'usage des Impératrices, c'est vous-même
qui, dans la forêt, choisirez le site, les perspectives, et
tracerez les longues avenues de marbre ... pour quand votre
heure sonnera....
L'IMPÉRATRICE
Elle a sonné, mon heure, et depuis bien des jours.... Je
l'ai entendue, mais j'avais les mains liées, et vos gardes,
sans trêve, autour de moi.... A présent, vous me la donnez,
n'est-ce pas, ma liberté suprême, et je m'en vois rejoindre
tous ces morts qui m'attendent? Me retenir, serait indigne
de vous, mon noble ennemi, vous ne ferez pas cela!...
L'EMPEREUR, _après un silence._
Vous retenir?... Oh! moi, non ... mais, le devoir.... Fille
des Ming, au devoir vous êtes incapable de faillir ...
L'IMPÉRATRICE, _s'animant enfin._
Le devoir!... Quel devoir?... Ah! déjà une première
fois on m'a leurrée avec ce mot-là, et on m'a conduite
à fuir, comme une femme vulgaire que la peur talonne;
pendant qu'ils savaient mourir comme des braves, tous,
mes guerriers, mes princes, jusqu'à mes filles d'honneur,
je m'en allais, moi, lâchement, par les souterrains de
mon palais ... pour obéir au devoir!... Tenez, c'était à
l'heure où mes soldats tombaient par milliers, frappés
par les vôtres, où mes murailles croulaient sous le heurt
de vos armées ... on m'avait apporté, dans une coupe
d'or, le breuvage de la Grande Délivrance ... et j'étais
là, tranquille comme en ce moment ... plus souriante
toutefois, prête à porter la coupe à mes lèvres; j'allais
échapper à tout, m'en aller fière et intangible, dans ma
parure impériale; les demeures souterraines où dorment
mes ancêtres s'ouvraient là tout près, non connues de vos
Tartares, et on avait le temps encore de m'y emporter....
Mais le devoir!... Oh! le devoir, paraît-il, était de
fuir, et j'ai cédé.... Et, jusqu'au jour où vos soldats
m'ont prise, j'ai traîné longuement dans la campagne,
aux avant-gardes de mes armées toujours vaincues, moi,
l'Impératrice et l'Invisible, me profanant au milieu des
hommes, marchant devant eux comme une sorte de fille
exaltée!...
L'EMPEREUR
Dites que vous avez été l'héroïne sublime, la grande
impératrice guerrière, la déesse des combats qui
défiait les flèches et la mitraille, celle qui revivra
éternellement dans les poèmes et l'histoire!
L'IMPÉRATRICE