Bien!... Qu'on ne me parle plus de cet homme. Et toi,
tu pourras bientôt descendre, pauvre veilleur dont la
tâche est finie, et te joindre à tes frères d'armes pour
mourir. Que nous importe à présent ce qu'ils font, les
Tartares?... Nous ne sommes déjà plus de ce monde.... (_A
Prince-Fidèle._) Mais encore faut-il que ce soit possible,
ce que vous demandez!... De toutes parts investis!... Fuir
par où, fuir comment?... Où se cacher? Où?
_Les soldats qui ont descellé le
rocher sont restés devant la porte de
bronze, tenant toujours les pioches
et les leviers, et ils ont l'air
d'attendre._
PRINCE-FIDÈLE
Là, dans ce tombeau!... Et, sur le ciment tout préparé qui
scellera les roches, nous jetterons de la poussière ...
quand vous serez entrée....
L'IMPÉRATRICE, _après un silence, lentement, soumise et
morne._
Dans mon tombeau, murée vivante.... Soit! Et après?
PRINCE-FIDÈLE
Il y a ce couloir souterrain qui passe par les caveaux où
dorment votre père et votre époux; vous le savez comme moi,
il va déboucher parmi les broussailles, dans la campagne,
au pied de la colline des Supplices....
L'IMPÉRATRICE, _très vite et haletant._
S'il n'est pas obstrué déjà par la terre, oui!... Et, tout
autour de la colline des Supplices, les Tartares sont
campés.
PRINCE-FIDÈLE
Nous attendrons qu'ils n'y soient plus ...
L'IMPÉRATRICE
Et de l'air pour nos poitrines, de l'air dans ces caveaux
des morts, en trouverons-nous?
PRINCE-FIDÈLE
Je le crois, oui.... Mais emportons toujours ce breuvage,
que tout à l'heure vous vouliez boire.
L'IMPÉRATRICE, _toujours très vite._
Et s'ils nous prennent là, les Tartares, s'il nous prennent
comme des bêtes de nuit forcées dans leur terrier?...
Rappelez-vous, ils avaient violé la tombe de mon aïeul....
PRINCE-FIDÈLE
Elle n'était pas cachée comme la vôtre.
L'IMPÉRATRICE, _toujours très vite._
Et des vêtements ensuite, pour fuir dans la campagne où
l'ennemi rôde. (_Touchant sa robe de guerrière._) Pas avec
ceux-là?
PRINCE-FIDÈLE
Des dépouilles d'ennemis nous serviront à souhait.... La
terre doit en être jonchée....
L'IMPÉRATRICE
Pour vêtir votre Impératrice, des loques arrachées à
quelque cadavre qui se décompose.... Soit! même à cela je
consens.... Mais, pour vivre, dans ces couloirs de tombeau,
pour durer, quand on n'est pas encore des ombres, il faut
manger, vous savez bien!... Les derniers grains de riz,
je les ai partagés ce matin avec vous et mes soldats!...
Alors, quoi?...
PRINCE-FIDÈLE, _indiquant le tombeau._
Les gâteaux sacrés, là, sur la table des morts.
L'IMPÉRATRICE
Horreur et sacrilège!
LUMIÈRE-VOILÉE
Il n'y a pas de sacrilège, quand il s'agit de sauver
la Dynastie Lumineuse.... Les Mânes augustes viendront
eux-mêmes vous convier au repas; notre sacrifice nous les
rendra indulgents et favorables.
L'IMPÉRATRICE, _lente, tout à coup._
Ainsi, je serai celle qui vivra dans les froides ténèbres,
avec l'incertitude d'en sortir jamais; je serai celle qui
se traînera comme une larve dans les souterrains peuplés de
fantômes, mangeant à tâtons les offrandes pieuses qui se
dessèchent sur les autels des morts.... Oh! oui, c'est plus
épouvantable que de mourir ici.... Alors, j'accepte....
Emmenez-moi, je suis résignée!...
LE VEILLEUR, _du haut du mur._
Ils ont arrêté leur marche, les Tartares.... Un petit
groupe seul s'avance en courant, sans armes, portant des
écriteaux sur des hampes.... Malgré l'obscurité, on dirait
les signes qui accordent grâce.
L'IMPÉRATRICE
Ah! la grâce imposée ... serait plus insultante encore....
Dans ma tombe emmurez-moi, prince, avant qu'ils soient
ici!...
PRINCE-FIDÈLE, _désignant Lumière-Voilée._
Votre conseiller et moi-même, nous vous suivrons dans ces
demeures (_Désignant les filles d'honneur_), et peut-être
deux de ces jeunes filles, si elles se sentent assez fortes
pour l'épreuve.
SCÈNE VII
LES MÊMES, LES FILLES D'HONNEUR.
L'IMPÉRATRICE
C'est cela ... Ma suite, ma funèbre cour et sans doute
mon dernier cortège: quatre personnes.... (_Aux filles
d'honneur._) Quelles seront les deux d'entre vous, mes
filles, qui auront le courage de me suivre dans les noirs
sentiers, là-bas?...
LES FILLES D'HONNEUR, _s'inclinant._
Toutes, nous sommes prêtes.... Que Votre Majesté daigne
prononcer deux noms.
L'IMPÉRATRICE, _après un silence._
Elégance, Cinnamome.... (_Elégance et Cinnamome
s'approchent de l'Impératrice._) Toutes, vous m'êtes
chères, mais j'ai appelé celles qui, dans l'adversité,
m'ont montré un cœur plus viril. (_Aux autres._) Et vous,
mes fraîches fleurs si tôt fauchées, que l'eau de la Grande
Délivrance vous mène hors de ce monde, très doucement, à
travers la paix d'un sommeil.
LA PERLE
Aux blessés nous l'avons toute versée.
UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR
Nos buires sont vides.
LA PERLE
Le bûcher nous effraie.... Mais nous savons comment mourir,
bonne souveraine.
UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR
Le lac du jardin est profond, au pied de l'île des Jades.
LA PERLE
Quand nous aurons conduit Votre Majesté jusqu'au seuil du
sentier noir, en nous donnant la main, nous irons au bord
du lac.
UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR
Sur la vase où nous dormirons tranquilles, les lotus nous
enlaceront de leurs racines, et nous revivrons dans leurs
fleurs....
L'IMPÉRATRICE, _à Lotus-d'Or qui est assise un peu à
l'écart, tenant toujours sur ses genoux la tête mourante de
Porte-Flèche._
Et toi, Lotus-d'Or?
LOTUS-D'OR
O Majesté, acceptez ici même mon suprême salut....
M'éloigner de lui, laisser retomber son front,
pardonnez-moi si je n'en ai pas le courage....
_On commence d'entendre au dehors les
trompes des Tartares, leurs gongs et
une clameur qui se rapproche._
L'IMPÉRATRICE, _à Porte-Flèche et à Lotus-d'Or._
Tenez, pauvres fiancés sans lendemain, voici le cadeau
de noces de votre Impératrice. (_Elle verse du breuvage
empoisonné plein sa coupe d'or et le leur donne._) Adieu!
Soyez unis par delà les nuages.... (_A Prince-Fidèle._)
Allons, Prince, montrez-moi le chemin.... Me voici tout à
fait prête.
LE CHEF DES SOLDATS, _s'avançant, à Prince-Fidèle._
Prince, parlez pour nous.
PRINCE-FIDÈLE
Vos soldats, Majesté, implorent une dernière grâce....
L'IMPÉRATRICE
Il est donc encore en mon pouvoir d'accorder une grâce....
Oh! tout, tout ce qu'ils voudront.
PRINCE-FIDÈLE
Vous demandiez pourquoi tant de bois qu'ils accumulaient:
c'était pour eux-mêmes. Ils veulent mourir là avant
l'entrée des Tartares.... Et cette grâce suprême qu'ils
implorent, c'est que vous allumiez vous-même leur bûcher.
_Le chef des soldats s'agenouille
et tend à l'Impératrice une torche
enflammée._
L'IMPÉRATRICE, _aux soldats, acceptant la torche._
O mes bien-aimés soldats! Sachez tous que votre Impératrice
vous suivra bientôt dans la mort! Elle n'accepte de vous
l'ordre de fuir que pour essayer de vous venger; mais si
des temps meilleurs surviennent pour la Dynastie Lumineuse,
elle refusera de les vivre; devant vous tous, elle en fait
ici le serment: sa tâche implacable une fois terminée, elle
se hâtera de vous rejoindre chez les Ombres....
O victimes surhumaines! O vaincus auréolés de gloire! O mon
héroïque armée!... Un jour viendra où l'histoire de votre
fin sublime sera gravée dans le jade impérial, en lettres
d'or, pour que la postérité pleure sur vous. (_Elle jette
la torche dans le bûcher_) et que l'éclat de votre bûcher
éblouisse le monde, éternellement!...
_Le bûcher prend feu. Les soldats se
jettent en chantant dans les flammes._
LES SOLDATS, _chantant:_
Qu'il vive, notre Roi!
Qu'il vive heureux et longtemps!
_Un nuage de fumée noire commence
de les envelopper. On entend se
rapprocher un gong qui résonne à
coups espacés et la voix d'un héraut
tartare._
LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE, _du dehors et de très loin._
Ordre de l'Empereur. Respectez ceci!
PRINCE-FIDÈLE, _en hâte, au chef des soldats._
Le rocher, replacé comme nous avons dit! Murez vite! Et
beaucoup de terre jetée sur le ciment frais, beaucoup de
poussière....
_Le chef des soldats va rejoindre
les quelques hommes qui attendent
devant le tombeau, tenant les pioches
et les leviers. L'Impératrice,
Prince-Fidèle, Lumière-Voilée,
Elégance et Cinnamome se dirigent
vers la porte de bronze. Les autres
filles d'honneur suivent en se
donnant la main, elles s'agenouillent
en arrivant près de la porte._
L'IMPÉRATRICE, _arrivée à la porte du tombeau, aux quatre
personnes qui doivent y entrer avec elle._
Entrez d'abord. Je passe la dernière: ce sont mes
funérailles!... Et puis, je veux encore une fois les
regarder, mes héros, et là-bas, mon beau palais qui se
dessine toujours. (_Aux filles d'honneur agenouillées._)
Vous, mes filles chéries, relevez-vous, ne vous attardez
pas, le lac où vous allez n'est pas proche d'ici....
_Les filles d'honneur s'en vont, en
se donnant la main, et on entend
leurs sanglots. L Impératrice
franchit la porte et puis se retourne
sur le seuil comme une hallucinée,
regardant la flamme du bûcher qui
commence de monter, et levant les
bras en grands gestes extasiés._
Ah! la belle flamme rouge!... Ah! la belle fumée qui
tourbillonne!... Il fait clair dans mon palais, pour le
dernier soir. Et je les vois, leurs nobles âmes, qui
montent, qui montent, dans le tournoiement des spirales
brunes!...
LES SOLDATS, _chantant dans la flamme._
Dix mille années! Dix mille années!
L'IMPÉRATRICE, _aux soldats._
Allez, mes braves!... Montez, montez, volez, vers le ciel
des ancêtres, planez là-haut chez le Dieu des nuages!...
LES SOLDATS, _plus faiblement._
Dix mille années! Dix mille années!
_On entend plus proches les coups de
gong des Tartares au dehors._
L'IMPÉRATRICE, _aux soldats._
Et moi, je suis une morte comme vous, sachez-le bien!
C'est plus tard seulement que je prendrai mon essor; mais
déjà je suis une morte,--morte à tout ce qui ne sera pas
vengeance, fureur de bataille, haine sans merci!... Et je
referme sur moi ma porte de bronze! (_Aux soldats proches
qui tiennent les leviers._) Scellez-la bien, mes amis, sur
votre Impératrice! Roulez le grand rocher!... Murez-la bien
dans son tombeau, la morte vivante!...
_Elle referme sur elle-même le
battant de la petite porte de bronze.
Le chef des soldats, avec quelques
hommes qui restent, replacent le
rocher, jettent en hâte le ciment et
la poussière._
LA VOIX CHANTANTE DU HÉRAUT TARTARE,
_arrivé au pied de la muraille._
Ordre de l'Empereur! Respectez ceci: à tous, sans
condition, grâce de la vie et de la liberté!...
Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous l'Empereur
fait grâce!...
UN DES SOLDATS _qui cimentent le rocher._
Trop tard, l'insulte de votre pardon!... Avant que vous
ayez enfoncé nos portes, il n'y aura plus ici que des morts!
LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE, _chantant au dehors._
Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous, notre
Empereur accorde la vie.
UN AUTRE DES SOLDATS
Non, pas même des morts pour la recevoir votre grâce! Plus
rien que des cendres.
LE CHEF DES SOLDATS, _achevant de cimenter le rocher sur la
porte du tombeau impérial._
Et notre beau Phénix, faute de pouvoir déployer ses ailes,
se sera dérobé à vous sous la terre!...
LA VOIX DES SOLDATS, _s'affaiblissant toujours dans la
flamme et la fumée._
Dix mille années à la Dynastie Lumineuse!... Dix mille
années!
_La flamme et la fumée envahissent
tout._
ACTE QUATRIÈME
PREMIER TABLEAU
Avant le lever du rideau, on a commencé d'entendre les
vociférations de la foule, mêlées à des bruits de gongs et
de sonnettes.
Le lieu des exécutions au pied des remparts de Pékin.
Une colossale muraille grise, à créneaux, occupe tout le
fond de la scène, et, vers la gauche, s'en va à perte
de vue dans le lointain. Le long de cette muraille, les
prisonniers chinois sont attachés à des poteaux, d'autres
sont à la cangue, sous un écriteau rouge. Çà et là des
têtes coupées et saignantes sont pendues à des clous.
Il y a des taches de sang partout sur le sol. Une foule
loqueteuse se presse sur le devant de la scène; les gens
portent le costume de Pékin de nos jours, longue natte,
robe de coton bleu, savon de peau de bique; des femmes
tartares, du peuple aussi, sont coiffées de deux cornes
de cheveux, avec de grossières fleurs artificielles. En
avant et à gauche, la grande tente, largement ouverte, d'un
général tartare: elle est en cuir verdâtre, avec toiture
jaune, surmontée d'un clocheton d'argent; l'intérieur est
tapissé de peaux de bêtes; autour du mât central, une table
circulaire: tapis, pliants, petite table, un drapeau carré
avec le nom du général. Gardes, soldats, sabre au clair.
Des chameaux sont couchés alentour, parmi des ballots et
des armes. Voitures, palanquins.
Au lever du rideau, la foule continue de vociférer
tumultueusement. Des marchands de boissons chaudes se
promènent avec des urnes de cuivre sur le dos; des
barbiers agitent des sonnettes; des sorciers aveugles
jouent de la flûte; des marchands de bonbons frappent sur
des gongs. Des bourreaux, au premier plan, essuient les
lames saignantes de leurs sabres.
SCÈNE PREMIÈRE
LES BOURREAUX, LA FOULE.
PREMIER BOURREAU, _essuyant son sabre, à deux jeunes femmes
qui l'entourent._
C'est que nous avons les bras fatigués, mes petites
belles....
UNE DES FEMMES
Ah!... Ils ont pourtant l'air solides, vos bras, monsieur
le bourreau.
LE BOURREAU
Solides, je ne dis pas. Mais tout de même....
UN MARCHAND DE FLEURS
Pivoines impériales, lotus variés, toutes les Heurs de la
saison!
UN MARCHAND DE FRUITS
Doux comme le miel, le fruit rouge des montagnes!
UN ENFANT TARTARE, _s'approchant du bourreau._
Dites, monsieur le bourreau, il faut frapper fort pour
couper?
_Des hommes, portant un baquet plein
d'eau pendu à l'épaule, arrosent le
sol avec une grande cuiller de bois._
LE BOURREAU
C'est de l'adresse, mon petit agnelet ... trouver juste
la place ... de l'adresse et de la force aussi, bien
entendu... Ah! ça n'est pas en un jour, tu penses, que
notre métier s'apprend....
UN MARCHAND DE BONBONS, _frappant sur un petit gong._
Elle a le goût de la canne à sucre, la gourmandise que je
vends!
UN MARCHAND DE FRUITS
Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le
melon frais!
DES MENDIANTS, _jouant de la guitare._
Écoutez la légende du roi des Dragons:
_Ils chantent d'une voix suraiguë._
Auprès du lac des bambous,
Trois hiboux, hiboux, hiboux!
DEUXIÈME BOURREAU, _à d'autres femmes, désignant des gens
attachés aux poteaux._
Le deuxième groupe, là?... Tout à l'heure, son tour. Le
maître des exécutions nous accorde un temps de repos, et
nous l'avons bien gagné, hein?...
_Il appelle un marchand de boisson
chaude et se fait servir._
UNE MERCIÈRE, _frappant sur un timbre._
Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage....
Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!
UNE FEMME TARTARE, _à une autre._
Oh! regarder couper les têtes, moi je ne suis pas de celles
qui s'y complaisent.... Et puis, n'est-ce pas un spectacle
toujours pareil?... Non, mais c'est leur Déesse que
j'aurais désiré voir....
DEUXIÈME FEMME TARTARE
Leur Déesse?... Leur Impératrice?... Tiens, et moi de même,
et nous toutes aussi; voir leur Déesse, c'est cela qui nous
intéresserait le plus!...
TROISIÈME FEMME TARTARE
Et on va te la montrer, comptes-y!
DEUXIÈME FEMME TARTARE
Pourquoi donc pas?... On nous montre bien leurs généraux,
et leurs princes, et tous les autres.... Les prisonniers,
c'est fait pour être vus, c'est pour ça d'ailleurs qu'on
nous les a amenés jusqu'à Pékin.
TROISIÈME FEMME TARTARE
Oh! mais elle.... Il paraît que, pour nous la conduire
ici, c'était tout le temps des égards en route comme pour
une reine.... Et l'Empereur l'a fait mettre dans la Ville
Interdite, vous savez, dans son palais même....
PREMIÈRE FEMME TARTARE
On dit qu'elle a des yeux, des yeux dont les petites gens
comme nous ne peuvent pas supporter le regard....
FLEUR-DE-JASMIN
Oh!... Et puis, j'aurais peur, moi!... Une femme qui a été
morte ... car elle a été morte la durée d'au moins deux
lunes, vous savez!...
DEUXIÈME FEMME TARTARE
D'abord Fleur-de-Jasmin croit tout ce qu'on lui dit.
FLEUR-DE-JASMIN
Dame! chacun le sait bien, qu'elle a été morte.... Deux
lunes, je vous dis, elle est restée pendant deux lunes dans
son tombeau....
LE MARCHAND DE FRUITS
Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le
melon nouveau!
PREMIÈRE FEMME TARTARE
On sait bien aussi que les balles, la mitraille, tout cela
passait au travers d'elle, comme au travers d'une ombre....
(_Avisant un chef des soldats qui est là._) Tenez, demandez
plutôt à Lee-Phuang, qui était là quand on l'a prise;
n'est-ce pas, Lee-Phuang?
LEE-PHUANG
Ah! pour ça oui, et j'en ai été témoin.... Les balles ne
l'arrêtaient guère, leur Déesse....
DEUX SOUS-OFFICIERS, _amenant au supplice un nouveau groupe
de prisonniers chinois, les mains liées de cordes, parmi
lesquels, et fermant la marche, Prince-Fidèle, en vêtements
souillés et déchirés._
Place!... Faites place!...
_Les prisonniers passent pour aller
rejoindre les autres, qui attendent
déjà leur tour d'exécution au pied de
la muraille._
LEE-PHUANG, _aux femmes qui l'avaient interpellé._
Le dernier qui arrive là! Regardez! regardez!... Celui qui
marche la tête si fière: le plus grand chef des rebelles de
Nang-King. Il se nomme Prince-Fidèle, c'était le bras droit
de la Déesse; au milieu de la bataille, tout le temps à ses
côtés....
LA MERCIÈRE, _frappant sur son timbre._
Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage!
Voyez, jeunes femmes voyez, jeunes filles!...
SCÈNE II
PRINCE-FIDÈLE, LE GÉNÉRAL TARTARE
LE GÉNÉRAL TARTARE, _sortant de sa tente et saluant
Prince-Fidèle, qui passe et ferme la marche du dernier
groupe des condamnés._
Entrez ici, noble vaincu. Ne regardez pas là-bas. Chaque
homme ne doit mourir qu'une fois, et vous, vous mourrez à
chaque tête qui tombera. Ce supplice ne vous suffit donc
pas, de devoir être la dernière victime?...
PRINCE-FIDÈLE
Ma présence, peut-être, les soutient, mes pauvres soldats,
si simplement héroïques.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Plutôt votre souffrance s'ajoute à leur peine.... Accordez
l'honneur à un loyal ennemi de passer sous sa tente les
dernières minutes de votre vie glorieuse.... Vous êtes
déjà au-dessus des petitesses du monde et des rancunes
implacables.
PRINCE-FIDÈLE
Le glaive n'est pas responsable, ni même bourreau.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Pas même le général.
_On attache les nouveaux prisonniers
à des poteaux._
PRINCE-FIDÈLE
Je n'ai pas de rancune....
_Il entre sous la tente avec le
général tartare._
LE GÉNÉRAL TARTARE
Et moi, je n'ai pas d'orgueil. Je sais que les sages
réprouvent la guerre et estiment que l'œuvre du vainqueur
se résout en la poussière de dix mille squelettes....
PRINCE-FIDÈLE
Et qu'on ne doit, aux triomphateurs, que des honneurs
funèbres.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Oui, la gloire des armes n'est, vraiment, que la fumée d'un
incendie....
_Ils se sont assis sur des pliants,
et on leur sert du vin de riz.
Pendant le dialogue suivant, les
exécutions recommencent au fond de
la scène, au milieu d'un remous de
la foule. A chaque minute, on voit
le sabre d'un bourreau décrire une
courbe en l'air, et aussitôt après
une nouvelle tête coupée, saignante,
est accrochée à la grande muraille de
Pékin qui ferme le tableau. Cris et
tumulte, un peu assourdis, pendant la
conversation des deux hommes sous la
tente._
LE GÉNÉRAL TARTARE
Avant de quitter ce monde, n'avez-vous pas quelque mission,
envers vos proches, qu'il vous serait précieux de voir
accomplir?... Je m'en chargerais avec respect.
PRINCE-FIDÈLE
Ils ont péri, sans nul doute, tous ceux qui m'étaient
chers. Je vous remercie de votre offre bienveillante.
LE GÉNÉRAL TARTARE
N'avez-vous pas quelque désir?...
PRINCE-FIDÈLE
Un seul: celui de connaître le sort de notre Impératrice.
Dans cette bataille funeste où j'ai été fait prisonnier,
elle combattait aussi. Est-elle vivante ou morte, libre ou
captive?...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Elle est vivante, captive depuis une demi-lune seulement
et, depuis hier, gardée à Pékin, non loin d'ici, dans la
Ville Interdite.
PRINCE-FIDÈLE
Non loin d'ici, ma souveraine!... Ah! si les Dieux, las de
nous frapper, pouvaient permettre.... Savoir qu'elle est là
tout près!...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Sur la fin de ce combat, qui fit tant d'honneur aux
vaincus, elle a pu s'échapper avec un millier de soldats.
Mais la retraite était coupée et depuis longtemps
l'impériale guerrière aurait été prise, si des ordres
contradictoires, entravant nos mouvements comme à plaisir,
ne lui avaient donné la faculté de retarder de jour en jour
sa captivité. On eût dit que quelqu'un de puissant veillait
sur elle avec une singulière sollicitude, l'avertissait des
dangers ou s'efforçait de les écarter de sa route.
PRINCE-FIDÈLE
Que celui-là vive de longs jours heureux et que sa renommée
soit impérissable!...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Ah! quand donc finira cette guerre toujours renaissante qui
imprègne le sol de la patrie du sang de ses fils?
PRINCE-FIDÈLE
Elle ne finira, je le crains bien, que par l'extermination
d'une des deux races.... Pourtant la haine serait moins
farouche peut-être, si les vainqueurs, après la victoire,
traitaient les vaincus avec plus de clémence.... Pas tant
d'exécutions! Pas tant de sang!... Tout soldat qui ne peut
plus défendre sa vie devrait être sacré.
LE GÉNÉRAL TARTARE
On offre aux vôtres la vie sauve, s'ils se soumettent; tous
refusent.
PRINCE-FIDÈLE
Leur héroïsme devrait être une raison de plus de les
épargner.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Que faire?... Notre devoir est d'obéir.
PRINCE-FIDÈLE
Pas jusqu'au crime. Une petite pierre peut quelquefois
enrayer un lourd chariot. Nous, les chefs, en sacrifiant
seulement notre vie, nous pouvons sauver des foules.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Comment cela?...
PRINCE-FIDÈLE
En résistant à l'iniquité.... Vous souvenez-vous?... Une
autre guerre, toute pareille à celle-ci, le sac d'une
ville, l'ordre au bourreau de faucher toutes les têtes
comme à présent; alors, un jeune chef, fou de douleur à
l'idée d'un pareil carnage, trouve de tels accents pour
supplier le général de faire grâce, ou tout au moins de
restreindre les exécutions, que celui-ci consent à limiter
la tuerie au temps que pourra mettre à se consumer une
baguette de parfum. Le parfum s'allume, la première tête va
tomber; mais le jeune chef, frémissant d'horreur, saisit
la baguette, la réduit en poussière, et court au bourreau
en criant: «C'est fini! c'est fini! on fait grâce!» Puis,
comme il a désobéi, il va se briser la tête contre un
rocher.... A ce héros, le peuple éleva un temple, qui se
dresse aujourd'hui encore sur une haute colline et dont les
marches, depuis des siècles, n'ont cessé d'être jonchées de
fleurs fraîches.
LE GÉNÉRAL TARTARE, _rêveur._
A ce héros, le peuple éleva un temple!...
SCÈNE III
LES MÊMES, LA FOULE, _puis_ UN OFFICIER.
_Depuis quelques instants, la foule, plus turbulente,
commence à murmurer contre le carnage. Devant une nouvelle
troupe de condamnés que l'on amène, des cris éclatent._
LA FOULE
Oh! oh! assez! assez!
UNE VOIX
Les ministres de l'Empire sont des bouchers!
UN HOMME, _montant sur les épaules de ses voisins._
Assez! assez!... Mort aux tigres!...
PRINCE-FIDÈLE, _sous la tente, voyant que le général
tartare se lève._
Sans doute, c'est mon tour?...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Non, non. Restez encore, nous serons avertis.
UN AUTRE HOMME, _sur la place._
Oui! Mort aux tigres!... (_Il se baisse et trempe le bout
de sa ceinture dans le sang._) Et je vais l'écrire, moi,
tenez, sur cette muraille: Mort aux tigres!
_Il monte sur une pierre et commence,
avec le bout de sa ceinture, à
tracer des caractères sur un pan de
muraille. Le général est sorti de la
tente._
UN OFFICIER
Des hommes par ici!... Qu'on disperse cette foule
insolente!... Arrêtez celui qui écrit ...
LE GÉNÉRAL TARTARE, _s'avançant précipitamment._
Qui donc commande sans mon ordre?...
L'OFFICIER
Seigneur, un commencement d'émeute ... n'est-ce pas mon
devoir?...
LE GÉNÉRAL TARTARE