ce que j'ai pu, mais une action lâche ne se rachète
pas. C'était dans mon palais qu'il fallait mourir, dans
l'autodafé allumé de mes mains et qui a consumé tant de
braves.... Ma cendre mêlée aux leurs, c'était cela qu'il
fallait.... Le devoir, dites-vous?... Mais, j'appartiens
donc encore à la Terre, vous croyez?... Mes villes sont
détruites, mes armées sont anéanties, mon fils est mort....
Et à cette heure, tenez, je le sais, là, au pied de votre
grande muraille tartare, les têtes une à une tombent dans
la poussière, les têtes de mes derniers fidèles.... Alors,
quel devoir je vous prie?... (_Elle retire le poignard de
sa robe et tend le bras pour se frapper._) Celui-ci, rien
que celui-ci.... (_L'Empereur se jette sur elle avec un
cri, l'arrête en lui saisissant le poignet et jette le
poignard à terre._) Ah! vous portez les mains sur moi, à
présent!
L'EMPEREUR, _incliné, très bas._
Pardon!... Écoutez-moi seulement; vous mourrez après si
vous voulez, je vous le promets ... mais d'une façon plus
douce..., pas comme cela avec du sang.... Même je vous en
fournirai les moyens, si vous voulez toujours....
L'IMPÉRATRICE, _avec douceur tout à coup._
D'une façon plus douce!... Cela, je le veux bien.... Le
breuvage de la Grande Délivrance, nous autres souverains,
nous n'allons point sans cela. Vous l'avez aussi, n'est-ce
pas?
L'EMPEREUR
Nuit et jour à portée de main, depuis surtout que vous
avez commencé de jouer votre vie à chaque heure, au plus
fort des batailles. J'avais tant de crainte de ne pouvoir
le prendre vivant, mon beau phénix de guerre!... Soyez
rassurée, nous l'avons avec nous, la Délivrance: parmi les
bijoux de ma ceinture, là, dans cet étui d'or.
L'IMPÉRATRICE
Et vous m'en donnerez?
L'EMPEREUR
Oui.
L'IMPÉRATRICE
Vous le jurez?
L'EMPEREUR
Oui! Après que vous m'aurez écouté, j'aurai ce suprême
courage. Vous le refuser serait indigne de vous et de
moi.... Mais, après que vous m'aurez entendu, seulement
après....
L'IMPÉRATRICE
Eh bien! parlez, sire. En échange de votre serment, prenez
les dernières minutes où il sera donné à mes oreilles
d'entendre, à mes yeux de voir....
SCÈNE VIII
LES MÊMES, UN OFFICIER.
L'EMPEREUR. _Il frappe un coup léger sur le gong, un
officier paraît. A l'officier._
Doublez les gardes aux portes! Et la mort immédiate à
qui, pour n'importe quelle raison, oserait entrer avant
que j'aie frappé de nouveau sur ce gong, frappé TROIS
COUPS. C'est compris? Allez! (_Mouvement de l'officier
pour sortir._) Attendez! (_Montrant les brûle-parfums sur
les marches du trône._) De l'encens, des baguettes, vite,
rallumez!... Je veux des parfums dans l'air. (_L'homme
allume en hâte des faisceaux de baguettes et la fumée
monte._) Bien. Sortez!
_L'homme sort à reculons et presque
prosterné._
SCÈNE IX
L'EMPEREUR _à l'Impératrice, appuyée aux rampes des
escaliers du trône._
Hélas! je lis dans vos yeux la résolution obstinée.... Vous
allez mourir, je le sais.... Je parlerai sans espoir....
Une grâce à vous demander encore me l'accorderez-vous?
L'IMPÉRATRICE
Sans doute, oui.... Mais d'abord, qu'est-ce donc?
L'EMPEREUR, _montrant le trône._
Notre entretien suprême, je voudrais qu'il eût lieu
là-haut. Une fois dans votre vie, ne fût-ce qu'une seule
fois sans lendemain, je voudrais vous avoir vue assise sur
ce trône des conquérants tartares.
L'IMPÉRATRICE, _très tranquille et détachée._
N'est-ce que cela? S'il vous plaît ainsi, je le veux bien.
(_Elle commence à monter les marches du trône._) Je monte
lentement: je suis brisée et défaillante.... Ce breuvage
que vous allez me donner, c'est celui qui endort, n'est-ce
pas?... On ne verra point mes traits douloureusement se
contracter? Le Phénix, même agonisant, aimerait conserver
un peu de grâce.
L'EMPEREUR, _de même._
C'est mieux encore que ce que vous souhaitiez; cela vient
des Barbares de l'Ouest: des perles brillantes sous une
mince feuille d'or.... On passe à néant à travers un
sommeil soudain, dans un vertige très doux....
L'IMPÉRATRICE, _de nouveau comme absente._
Ah!... dans un vertige.... (_Ils sont arrivés en haut.
Elle s'assied à demi couchée sur le trône, qui est presque
large comme un divan. L'Empereur reste debout._) Eh bien!
maintenant, ne tardez plus, parlez....
L'EMPEREUR
Ce n'est pas seulement pour un vain caprice que j'ai voulu
vous voir assise là.... Ce que nous avons à nous dire
est si solennel! Entretien d'Empereur à Impératrice, de
puissance à puissance.... Ici, mieux qu'en bas, abstraits
l'un et l'autre de nos personnalités terrestres, nous
saurons prendre conscience de nos missions surhumaines.
L'IMPÉRATRICE
De puissance à puissance?... Mais je ne suis plus rien,
moi, qu'une captive qui ne compte pas.
L'EMPEREUR
Vous êtes toujours souveraine et doublement souveraine,
maîtresse des destinées de la Chine, arbitre de tout....
(_L'Impératrice l'arrête d'un regard, comme offensée._)
Maîtresse des destinées de la Chine, oui!... Et, ne vous
offensez pas, je n'entends point là parler de votre pouvoir
sur son Empereur.... Mais, vaincue, captive, peu importe,
n'êtes-vous pas toujours la fille des Ming? Des cœurs, par
centaines de millions, vous appartiennent secrètement....
La révolte, un moment domptée par mes soldats, renaîtra
demain, renaîtra toujours.... Vous seule au monde auriez le
pouvoir de l'apaiser à jamais ... et cela ne vous laisse
plus le droit de mourir....
L'IMPÉRATRICE, _interrompant._
Les morts m'attendent.... Je suis des leurs, maintenant....
J'entends leurs voix qui me pressent de venir....
L'EMPEREUR
Je voudrais vous dire en peu de mots.... Je vous sens déjà
partie, déjà glacée.... Je me hâte et je me perds.... Il
me semble que je parle à la pierre d'une tombe.... Des
puissances, vous et moi, disais-je, oh! oui, de grandes
puissances!... Deux lignées rivales d'empereurs fabuleux,
de héros déifiés, qui allaient s'étiolant depuis des
siècles, sous l'oppression des rites et des formules, dans
des prisons trop magnifiques; deux dynasties qui semblaient
vouées à la durée poussiéreuse des momies, ont par miracle
abouti à vous et à moi, qui sommes vivants et jeunes;
de notre union pourrait surgir une Chine nouvelle, qui
serait vivante aussi et dominerait le monde; ensemble nous
accomplirions cette tâche sainte, pour le bonheur de nos
peuples et la gloire éternelle de nos deux noms unis....
Mais sans vous, non, je ne puis plus rien, je retombe
dans l'isolement doré, l'oisiveté maladive, les fumeries
endormeuses.... Si vous saviez ce qu'a été mon enfance,
enfermée, solitaire, au fond d'un appartement d'ébène
noire!... Dans l'obscurité de ce palais, j'ai ébauché,
comme un enfant qui rêve, ce projet de m'unir à vous, dont
mon imagination était hantée ... et votre fils eût été mon
fils.... C'est comme un enfant encore que je suis parti
pour cette aventure, d'aller vous voir dans votre palais de
Nang-King. Et je vous ai vue, et ma volonté d'homme, qui
flottait encore dans les songes, s'est concentrée soudain
vers le but précis et unique.... Oh! tant d'obstacles j'ai
déjà surmontés!... D'abord m'échapper de vos palais;
rentrer sans encombre ici, entre ces terribles murs de la
Ville Jaune,... et puis arracher le pouvoir aux mains
des sombres malfaiteurs, qui avaient été longuement les
tortionnaires de ma jeune volonté et de ma raison.... La
guerre déjà battait son plein; les haines déchaînées,
l'odeur de sang dans l'air, Chinois et Tartares hurlaient
comme des fauves.... Tout cela, vous le savez bien, je ne
pouvais plus l'arrêter....
L'IMPÉRATRICE
Je le sais.
L'EMPEREUR
Que j'aie fait tout au monde pour sauver votre fils, le
croyez-vous?
L'IMPÉRATRICE
Maintenant, je le crois.
L'EMPEREUR
Si je dis ces choses, c'est pour qu'au moins vous ne me
haïssiez pas.
L'IMPÉRATRICE, _toujours calme et absente._
Je n'ai contre vous aucune haine.
L'EMPEREUR
Les têtes de vos fidèles, qui tout à l'heure tombaient
encore là, près de nous, c'est contre ma volonté: j'avais
donné l'ordre de grâce. Quant à celui qui sort d'ici
(_souriant_),--car je vois tout, moi, l'Empereur-fantôme,
comme vous m'appeliez,--oui, celui qui vous parlait à cette
place même et qui, si héroïquement, se figure courir à la
mort, il aura la vie sauve, et vous le reverrez!
L'IMPÉRATRICE
Je vous tenais déjà pour un ennemi généreux et grand....
L'EMPEREUR
De mon amour, je n'ai même pas osé vous parler.
L'IMPÉRATRICE
Je vous sais gré d'avoir maintenu plus haut que cela notre
entretien.
L'EMPEREUR
Chacune de vos paroles tombe sur moi, tranquille et
glaciale comme les gouttelettes d'une lente pluie
d'hiver.... Et cependant j'aurai la force d'aller jusqu'au
bout.... Écoutez bien ceci, c'est la fin, vous serez libre
après: malgré cette guerre à outrance que nous nous sommes
faite, malgré ce cortège de deuil, qui défile là-bas,
emportant votre fils vers les forêts du Suprême Repos,
je poursuivais encore ce rêve, d'éteindre les haines
séculaires en m'unissant à vous, de fondre en une seule
nos deux dynasties rivales, pour laisser le grand empire à
jamais apaisé....
L'IMPÉRATRICE, _interrompant._
Depuis que vous m'avez fait asseoir là, j'avais compris....
L'EMPEREUR, _après silence._
Et votre réponse?
L'IMPÉRATRICE
Ma réponse: ni vivante ni morte je ne permets que
l'Empereur des Tartares frôle seulement ma main.... Il est
trop tard; entre nous deux, il y a trop de sang qui coule
en ruisseau....
L'EMPEREUR
Encore un mot, un dernier.... Nous ne sommes pas seuls,
à cette heure solennelle de l'histoire, dans ce lieu qui
nous paraît vide et plein de silence.... Des Ombres de
guerriers et d'Empereurs des Mânes illustres s'assemblent
de tous les points de l'air, descendent autour de nous et
prêtent l'oreille, anxieux de la décision que vous allez
prendre. Vos morts sont là tous, unis à présent aux miens,
dans la concorde haute et céleste; vous vous trompez, ils
ne vous appellent pas; ils vous ordonnent avec moi de
demeurer quelques années encore, pour m'aider dans cette
œuvre de la grande pacification que je rêve et que sans
vous, assise à mes côtés sur ce trône, je serais impuissant
à accomplir. Vous n'avez pas le droit de vous dérober à
la tâche. Au nom de ces milliers d'invisibles qui nous
entourent, je vous adjure: Fille du Ciel, restez!... (_Un
silence._) J'ai dit tout ce qu'il était en mon pouvoir de
dire.... J'attends votre arrêt.... J'ai fini de parler.
L'IMPÉRATRICE, _de plus en plus glaciale et absente,
indiquant de la main le bijou d'or suspendu à la ceinture
de l'Empereur._
Alors, maintenant, donnez!
L'EMPEREUR, _dans une soudaine exaltation de désespoir._
Non! non!... De mes propres mains, vous donner.... Je ne
peux pas!... Ayez pitié!... Je ne peux pas! Je ne peux pas!
L'IMPÉRATRICE, _durement._
Ah! votre serment, sire, votre parole impériale.... Donnez,
voyons!...
_L'Empereur, après un silence encore,
s'agenouille devant elle, arrache de
sa ceinture la boîte d'or et la lui
présente lentement, le visage caché
contre terre._
L'IMPÉRATRICE, _après avoir ouvert la boîte d'or, parlant
doucement, et comme un enfant qui rêve._
En effet ... de très petites perles qui brillent.... Et
la mort, c'est cela!... La paix, le néant, c'est cela!...
(_Elle porte les perles à ses lèvres, puis jette à terre
la boîte d'or, et se lève exaltée. Triomphante, debout et
dominant la salle, aux Invisibles qui sont dans l'air:_) O
mes ancêtres, regardez moi tous: ne suis-je pas glorieuse?
Me voici à cette place d'où, pendant des siècles, vous
avez dominé le monde, et c'est sur le trône, usurpé par
le Tartare, que je vais mourir! Votre fille est restée
digne de sa race; malgré la tentation surhumaine, elle
a tenu sa parole. Ouvrez toutes grandes devant elle les
portes funèbres: la voici, elle vient!... (_Souriante et
douce tout à coup, à l'Empereur resté agenouillé._) Et
maintenant que tout est accompli, approchez-vous, sire.
(_Elle le prend doucement par la main, pour lui indiquer de
se relever et de s'asseoir._) Une seconde fois dans sa vie,
l'Impératrice vous invite à vous asseoir ... comme jadis
là-bas, vous souvenez-vous, un matin, dans mon palais qui
n'est plus. ...
_Elle se rassied sur le trône._
L'EMPEREUR, _en rêve._
Comme jadis là-bas, dans vos jardins, l'inoubliable
matinée.... Autour de nous, ces grandes fleurs des
lointains climats qui s'ouvraient, humides encore des
rosées de la nuit.... Et ce beau Phénix impérial, qui
rayonnait dans toute sa gloire....
_Il se laisse tomber sur le trône
auprès d'elle, la tête cachée contre
le dossier._
L'IMPÉRATRICE
Aujourd'hui, sur ces fleurs, la flamme des incendies a
passé.... Et il agonise, le Phénix, qui a brûlé ses ailes
à tous les feux de la guerre.... Mais, au seuil de la
mort, il vous dira son secret le plus profond; à votre
tour, entendez-le!... (_L'Empereur redresse la tête et
la regarde._) Tout à l'heure, vos paroles de noble et
magnifique sacrifice ... oh! sous mon masque impassible,
avec quel trouble ne les ai-je pas écoutées!... Et j'aurais
cédé peut-être, si ce devoir que vous me présentiez n'avait
dû être qu'un pénible devoir; mais il m'eût été trop aisé
et trop doux ... car je vous aimais.... (_L'Empereur se
lève._) Et, vivante, je n'ai plus droit au bonheur, puisque
ce grand bûcher humain dans mon palais, c'est moi qui....
L'EMPEREUR, _interrompant avec exaltation._
O ma souveraine!... O ma belle fleur fauchée!... Entendre
cela de vos lèvres, au moment où elles vont se glacer pour
jamais.... Oh! être aimé de vous, je n'y croyais plus,
moi.... Et pas un secours possible, ni des hommes, ni des
dieux, rien!...
L'IMPÉRATRICE
Un secours!... Est-ce que je l'accepterais?... Je n'ai
parlé que parce que je vais mourir.... Un secours!...
Mais, puisque c'est moi, je vous dis, qui ai allumé le
bûcher ... puisque c'est cette main-là, tenez, qui a porté
la torche enflammée.... Et, pendant qu'ils se jetaient
tous dans la fournaise, mourant pour mon fils et pour
moi, je leur criais mon serment: je viens bientôt, au
pays des Ombres, je viens, je vous suis.... Après cela,
vous me voyez, demeurant vivante à vos côtés, vivante
et heureuse.... Je me ferais horreur!... (_Près d'elle,
toujours assise, l'Empereur se jette à genoux, la tête
appuyée sur les coussins du trône._) En pénétrant dans ce
palais, c'était de moi-même que j'avais peur, rien que
de moi-même ... car l'imposteur étrange, apparu dans mon
palais un jour, jamais, même quand je ne savais pas, même
quand je ne comprenais pas, jamais je n'ai pu le haïr. Et,
dans la litière si close qui m'amenait à Pékin, à chaque
étape du lugubre voyage, grandissaient mes épouvantes
et mes angoisses ... à mesure que ce pressentiment
s'affirmait, jusqu'à la certitude, que l'Empereur, ce
serait vous! (_Se levant dans un sursaut d'épouvante._)
Vous ne m'avez pas trompée, au moins?... C'est bien la mort
que vous venez de me donner?... Oh! non, vous n'auriez pas
fait cela.... Vous êtes trop noble pour m'avoir tendu ce
piège....
L'EMPEREUR
Non, ma souveraine, non, je ne vous ai pas trompée; la
mort, oui, elle est bien là, dans votre sein, toute proche
et inéluctable....
L'IMPÉRATRICE
Ce sera long?... Combien de minutes encore?
L'EMPEREUR
Des minutes?... Oh! des secondes à peine.... C'est tout de
suite que vous allez m'échapper dans le néant.... La frêle
enveloppe dorée, qui brillait, vous protège encore.... Dès
quelle se dissoudra....
L'IMPÉRATRICE
Je souffrirai!
L'EMPEREUR
Non!
L'IMPÉRATRICE
Comment passerai-je, dites?
L'EMPEREUR
Là, dans vos tempes, vous croirez entendre comme si l'on
sonnait pour vous la grande cloche d'honneur.... Et puis,
un vertige ... et soudain ce sera l'éternelle paix....
(_Il se relève et déchire ses vêtements._) O dieux, si vous
êtes capables de miséricorde, abaissez sur moi vos regards,
ayez pitié!...
L'IMPÉRATRICE, _d'abord très lentement, marchant sur
l'estrade du trône, comme en rêve._
Où vais-je?... Qui me dira où je vais, où je serai tout à
l'heure?... Les Morts, les Ombres, que peut leur importer
l'emploi de ce dernier lambeau de ma vie, qui n'aura pas de
durée?... A présent que j'ai tenu ma parole, qu'au moins
il m'appartienne, ce suprême instant, qui pour nous vaut
l'éternité.... (_A l'Empereur._) Qu'il m'appartienne ...
et que je vous le donne! (_Elle se rassied sur le trône._)
Viens près de moi, mon époux, mon maître, mon Dieu....
(_L'Empereur s'assied près d'elle, d'abord comme avec une
sorte de crainte religieuse._) Viens, je veux appuyer ma
tête sur ton épaule, pour mourir.... (_L'Empereur l'enlace
de ses bras_). Vois-tu, nous étions comme deux astres,
séparés par l'incommensurable abîme, mais qui se jetaient
éperdument leur lumière.... Et à présent, l'abîme est
franchi, et mon mortel ennemi pleure d'amour entre mes
bras.... Approche aussi ta poitrine, plus près, tout ton
être, que je m'en aille comme en toi!
L'EMPEREUR, _resserrant l'étreinte._
En moi, et avec moi, car je te suivrai, va, mon beau Phénix
qui m'échappe et s'envole....
L'IMPÉRATRICE
Non!... Reste sur la terre, reste pour garder l'amour
que je t'ai donné.... Qui donc se souviendrait de moi et
rendrait un culte à mes Mânes?... Dans la vallée d'éternel
silence, par les avenues de marbre, sous l'ombre des cèdres
obscurs, qui donc viendrait rêver aux grâces évanouies de
ma forme d'un jour.... Dis, tu resteras.... Mais, viens
plus près encore.... Si tu n'as pas peur du dernier souffle
d'une mourante, approche aussi tes lèvres, mon époux, que
j'aie au moins connu ton baiser....
L'EMPEREUR, _appuyant les lèvres éperdument sur les
siennes._
Oh! même ta poussière me serait désirable, même la
décomposition de ton corps.... Peur, tu demandes si j'aurai
peur!... Le respect seul desserrera mon étreinte ... quand
je sentirai que tu ne vis plus....
L'IMPÉRATRICE, _égarée, se dégageant à demi._
Ah! oui ... je l'entends, la grande cloche qui sonne....
C'est le signal, alors?... Et je sombre.... Retiens-moi,
mon époux.... Empêche que je sombre ainsi ... que je
m'abîme ... dans le vide....
_Pendant un instant de silence, ils
restent enlacés. Et puis l'Empereur
se rejette en arrière en poussant un
cri, et la morte s'affaisse sur le
dossier du trône._
SCÈNE X
L'EMPEREUR, _seul, puis_ LA FOULE.
_L'Empereur descend les marches en courant et frappe trois
profonds coups d'appel sur le gong. Les portes s'ouvrent.
Les dignitaires et les officiers paraissent aux seuils._
L'EMPEREUR, _montrant la morte à la foule qui entre en
habits de fête._
Venez tous, dignitaires, grands de l'Empire!... Des
parfums dans les cassolettes, des fumées d'ambre!... Qu'on
sonne le Carillon de Marbre ... comme pour les Dieux!...
Venez rendre hommage à votre Impératrice!... A genoux!
tous, devant la Fille du Ciel!...
_Il se jette lui-même à genoux sur
les marches. On sonne le Carillon de
Marbre._
_La foule magnifique envahit la
salle et se prosterne devant la
morte.--Rideau._
End of Project Gutenberg's La fille du ciel, by Judith Gautier and Pierre Loti