Eurymaque répliqua alors:

--Fille d'Icarios, ce que nous craignons, ce sont les propos des hommes

qui diront, si ce mendiant tend l'arc poli et de sa flèche traverse

les haches d'airain, que nous sommes bien inférieurs au héros dont nous

recherchons l'épouse, et ce sera pour nous un opprobre.

Pénélope répondit:

--Eurymaque, ils ne sauraient jouir d'une bonne renommée, ceux qui

dévorent sans honte les biens d'un héros absent. Mais allons, donnez

l'arc à cet étranger, et si Apollon lui donne la victoire, je le

revêtirai d'un beau manteau et d'une superbe tunique, et je lui

donnerai une lance et une épée; j'y ajouterai des sandales pour ses

pieds et je le ferai conduire où son cœur l'invite à se rendre.

Le sage Télémaque prenant la parole, dit à sa mère:

--Nul autre Achéen que moi n'a le droit de commander ici. Rentre dans

ton appartement, mère chérie, et occupe-toi de ton fuseau et de la

toile; l'arc est l'affaire des hommes et surtout la mienne, car je suis

le maître dans ce palais.

Surprise, Pénélope retourna dans son appartement, l'esprit pénétré des

sages paroles de son fils, et bientôt Minerve aux yeux étincelants, lui

versa sur les paupières le doux sommeil qui fait oublier.

Cependant Eumée avait pris l'arc et se dirigeait vers Ulysse, mais les

prétendants orgueilleux l'apostrophèrent en ces termes:

--Où donc portes-tu l'arc recourbé, porcher imbécile? fassent les dieux

que tes chiens te dévorent auprès de tes porcs, vil insensé!

Eumée, effrayé, reposa l'arc. Mais Télémaque lui cria d'une voix

terrible:

--Brave Eumée, porte l'arc plus loin, et crains d'obéir à tous, et

qu'alors je ne te chasse à coups de pierres dans les champs!

Tous les prétendants rirent en dessous et dissimulèrent leur colère

contre Télémaque. Eumée reprit l'arc et vint le remettre aux mains

d'Ulysse, puis sortant de la salle, il appela la nourrice Euryclée et

lui dit:

--Prudente Euryclée, Télémaque t'ordonne de fermer les portes, et si

l'une de vous entend du tumulte dans la salle des hommes, qu'elle reste

en silence à son ouvrage.

Il dit et Euryclée sans lui répondre s'empressa de fermer les portes du

palais magnifique.

Philétius de son côté s'élança, sans rien dire, hors de la maison et

ferma les portes de la cour à la solide enceinte. Sous le portique se

trouvait un câble avec lequel il assujettit la clôture, puis il rentra,

s'assit sur son siège et fixa ses yeux sur Ulysse. Déjà le héros

maniait l'arc, l'examinant et l'essayant pour voir s'il était intact.

L'un des prétendants dit alors à son voisin:

--Assurément cet homme est un habile connaisseur d'arcs, ou peut-être

en a-t-il de semblables dans sa maison, ou bien veut-il en faire de

pareils; voyez comment ce vagabond le retourne dans ses mains.

Un autre de ces jeunes orgueilleux disait de son côté:

--Ah! Plût aux dieux qu'il obtienne un heureux destin, comme il est

certain qu'il pourra bander cet arc!

Ils disaient ainsi, pendant que l'ingénieux Ulysse, après avoir examiné

l'arc le bandait de ses mains puissantes. Comme un homme habile dans

l'art de la Lyre tend avec adresse la corde autour de la cheville,

ainsi Ulysse tendit le grand arc sans effort. De sa main droite il

essaya la corde qui rendit un beau son pareil au cri de l'hirondelle.

Grand fut l'émoi des prétendants; tous changèrent de couleur. Zeus

tonna avec puissance, faisant connaître ainsi sa volonté, et le divin

Ulysse, ravi du signe que lui envoyait le fils de Saturne, saisit une

flèche rapide qui se trouvait près de lui et, sans quitter son siège

il lança le trait, visant droit devant lui. La flèche traversa sans en

manquer une toutes les haches, entrant dans le premier trou pour sortir

par le dernier, et se planta dans le panneau de la porte qu'elle

perfora de part en part. Il dit alors à Télémaque:

--Télémaque, ton hôte ne te fait pas honte, et les prétendants ont tort

de l'insulter! Mais voici l'heure de préparer aux Achéens le repas du

soir et de nous réjouir par le chant de la Lyre, qui est l'ornement des

festins.

Il dit et fit un signe de ses sourcils; Télémaque ceignit son épée,

saisit une lance, et, armé de l'airain étincelant, il se plaça debout

auprès de son père.

[Illustration]

Chant XXII

LE MASSACRE

[Illustration]

[Illustration]

Cependant Ulysse, se dépouillant de ses haillons, s'élança sur le large

seuil, tenant l'arc et le carquois rempli de flèches; il versa les

traits rapides à ses pieds, et dit aux prétendants:

--Cette lutte sans péril est terminée; maintenant je choisirai un

autre but, voyons si je l'atteindrai: qu'Apollon me donne cette gloire!

Il dit, et contre Antinoos il dirigea la flèche amère. Celui-ci

soulevait une belle coupe d'or à deux anses et la portait à ses lèvres:

la pensée de la mort était loin de son cœur. La flèche d'Ulysse

lui traversa la gorge, la coupe s'échappa de ses mains; un flot de

sang jaillit de ses narines et il tomba à la renverse. Une clameur

formidable s'éleva dans la salle; les prétendants s'élancèrent de leurs

sièges cherchant des yeux sur les murailles épaisses des armes dont ils

pussent se servir, tout en apostrophant Ulysse avec colère.

--Étranger! cette lutte est la dernière pour toi qui prends des hommes

pour but de tes flèches; tu viens de tuer le plus noble des princes

d'Ithaque, aussi les vautours dévoreront tes chairs!

Les prétendants ne pouvaient s'imaginer qu'Ulysse eut tué

volontairement Antinoos, les insensés ne voyaient pas que l'heure de la

noire mort était arrivée pour eux. Le divin Ulysse, les regardant en

dessous, leur répondit:

--Chiens! qui dévorez mes biens, qui faites violence à mes servantes et

recherchez mon épouse, vous ne pensiez pas que l'heure de mon retour

serait pour vous celle du trépas?

Il dit et la pâle crainte s'empara d'eux, chacun cherchait de l'œil

une issue pour échapper à la mort terrible. Seul Eurymaque répondit:

--Si tu es vraiment Ulysse, roi d'Ithaque, tu as raison de te plaindre

des forfaits commis dans ta demeure; mais le vrai coupable n'est plus;

Antinoos est là gisant. Épargne donc maintenant tes peuples, et pour

apaiser ton cœur nous te compterons chacun la valeur de vingt bœufs

en airain et en or, car nous ne pouvons blâmer ton courroux.

Ulysse, le regardant avec colère, lui dit:

--Eurymaque, lors même que vous m'abandonneriez tous vos biens, et si

vous y ajoutiez encore d'autres richesses, mes mains ne cesseraient pas

le massacre de ces hommes insolents. Maintenant fuyez ou combattez,

mais je crois que pas un de vous n'évitera la Parque funeste.

Il dit et les prétendants sentirent fléchir leurs genoux et défaillir

leur cœur; alors Eurymaque reprenant la parole s'écria:

--Amis, cet homme ne retiendra pas ses mains indomptables avant d'avoir

épuisé ses flèches meurtrières. Tirez vos glaives, opposez les tables

aux traits rapides et fondons tous sur lui; cherchons à l'écarter

du seuil, et que l'un de nous sorte dans la ville et pousse un cri

d'alarme; cet homme aurait alors tiré sa dernière flèche.

En disant ces mots, il tira son épée acérée, et, poussant un cri

formidable, il s'élança sur le héros. Mais au même moment, le divin

Ulysse le frappa d'une flèche qui traversa sa poitrine et s'enfonça

dans le foie. Eurymaque lâcha son épée et tomba sur la table derrière

lui; son front frappa le sol et les ténèbres se répandirent sur ses

yeux.

En même temps Amphinome s'élançait contre Ulysse, mais plus prompt que

lui, Télémaque, de sa lance d'airain, le frappa par derrière, entre les

épaules, et il lui traversa la poitrine. Amphinome tomba avec bruit.

Télémaque laissant la lance dans le corps du prétendant, bondit en

arrière, et rejoignit son père, auquel il adressa ces paroles ailées:

--Mon père, je vais t'apporter un bouclier, deux javelots et un casque

d'airain s'adaptant à tes tempes; je m'armerai aussi et je donnerai au

porcher et au bouvier des armes pour t'aider à combattre.

Ulysse lui répondit:

--Cours et apporte ces armes, pendant que j'ai des flèches pour me

défendre; mais hâte-toi, car si je suis seul contre eux, ils pourraient

m'écarter de la porte.

Il dit, et Télémaque obéit à son père chéri; il revint bientôt avec

quatre boucliers, huit javelots et quatre casques d'airain à épaisse

crinière. Les deux serviteurs et Télémaque s'étant armés, ils se

tinrent aux côtés du sage et rusé Ulysse. Pour lui, tant qu'il eut

des flèches, il frappa successivement les prétendants qui tombaient

nombreux et serrés. Mais quand les traits manquèrent, il appuya l'arc

contre le montant de la porte, mit sur ses épaules un bouclier formé

de quatre peaux de bœuf, couvrit sa tête vaillante d'un beau casque à

longue crinière, dont l'aigrette se balançait d'une façon terrible, et

prit deux forts javelots garnis d'airain.

Dans le mur solide était une porte donnant passage dans la rue. Ulysse

ordonna à Eumée de se tenir tout auprès pour surveiller ce passage.

Pendant ce temps, Agélaüs, s'adressant à ses compagnons s'écriait:

--Amis, quelqu'un n'enfoncera-t-il pas cette porte pour annoncer au

peuple ce qui se passe et pousser un cri d'alarme? Cet homme alors aura

touché l'arc pour la dernière fois!

Mélanthée lui répondit:

--Ce n'est pas possible, noble Agélaüs, car un seul homme, pour peu

qu'il fût vaillant, nous écarterait tous de ce passage. Mais voici

plutôt, je veux vous apporter des armes de la chambre d'Ulysse, c'est

là je crois que Télémaque a déposé les armures de son père.

Disant ces mots, Mélanthée monta par l'escalier du palais dans la

chambre d'Ulysse. Il y prit douze boucliers, douze javelots et autant

de casques d'airain à épaisse crinière, revint en hâte et les distribua

aux prétendants. A cette vue, Ulysse sentit défaillir son cœur, car la

lutte se préparait formidable. Il dit à Télémaque ces paroles ailées:

--C'est sans doute quelqu'une des femmes du palais ou bien Mélanthée

qui nous suscite ce funeste combat.

Télémaque lui répondit:

--O mon père, c'est moi seul qui suis coupable car j'ai laissé ouverte

la porte de la chambre. Mais va, divin Eumée, fermer cette porte et

vois si c'est une servante ou Mélanthée qui nous trahit.

Pendant qu'ils parlaient ainsi, Mélanthée retournait de nouveau vers la

chambre pour en rapporter de belles armes. Eumée le vit et dit aussitôt

à Ulysse:

--Noble fils de Laërte, l'homme exécrable que nous soupçonnions

retourne à la chambre. Dois-je le tuer ou te l'amener ici?

Ulysse répondit:

--Pendant que Télémaque et moi contiendrons les prétendants, vous deux

jetez-vous sur cet homme; fermez la porte derrière vous; enlacez-le

d'une corde tressée et hissez-le aux solives afin que longtemps encore

il souffre de terribles douleurs.

Il dit et les serviteurs se dirigèrent vers la chambre où Mélanthée

cherchait des armes. Ils l'attendirent, immobiles de chaque côté de la

porte, et quand celui-ci franchit le seuil, tenant d'une main un casque

et de l'autre un vieux bouclier rouillé que Laërte portait dans sa

jeunesse, ils s'élancèrent sur lui, le terrassèrent et l'entraînèrent

par les cheveux dans la chambre. Ils lui replièrent les pieds et les

mains qu'ils attachèrent comme l'avait ordonné Ulysse, et, l'enlaçant

d'une corde solide, ils le hissèrent aux solives. Le pasteur de porcs

lui dit alors, raillant:

--Maintenant, Mélanthée, tu vas passer la nuit couché sur un lit

moelleux, et la fille du matin, l'Aurore au trône d'or, n'échappera pas

à tes regards à l'heure où tu amènes tes chèvres au palais pour servir

au festin des prétendants.

Puis ils le quittèrent et après avoir revêtu des armes, ils revinrent

auprès du prudent Ulysse, et là, tous quatre, respirant la force, se

tinrent sur le seuil. Minerve s'approcha d'eux sous les traits de

Mentor. Ulysse se réjouit en la voyant et lui dit:

--Mentor, écarte de nous le trépas; souviens-toi de ton cher compagnon

qui ne t'a fait que du bien.

Il parla ainsi pensant bien cependant que c'était Minerve. De leur

côté, les prétendants l'apostrophaient en ces termes:

--Mentor, ne te laisse pas séduire par les paroles d'Ulysse, car dès

que nous aurons tué le père et le fils, tu serais immolé avec eux.

A ces paroles, le cœur de Minerve se gonfla de colère et elle adressa

à Ulysse ces paroles irritées:

--Ulysse, qu'est donc devenue ta vigueur d'autrefois, quand, sous les

murs de Troie, tu combattis neuf ans pour Hélène aux bras blancs?

Pourquoi maintenant hésites-tu en face des prétendants? Allons, viens

et regarde afin que tu saches comment Mentor, fils d'Alcime, sait

reconnaître tes bienfaits.

Elle dit, mais cependant ne fit pas encore pencher définitivement vers

lui la victoire, voulant éprouver la valeur d'Ulysse et de son glorieux

fils. Elle s'élança et, semblable à une hirondelle, se posa sur une

poutre du plafond tout noirci de fumée.

Cependant Agélaüs, Eurynome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre, fils

de Polyctor, et le sage Polybe animaient leurs compagnons, car ils

étaient parmi les plus braves qui vivaient encore et qui défendaient

leurs jours: les flèches d'Ulysse avaient dompté les autres. Agélaüs,

s'adressant aux prétendants, s'écria:

--Amis, déjà cet homme retient ses mains indomptables, et déjà Mentor

l'a abandonné après de vaines bravades. Ne lancez donc pas tous

ensemble vos longs javelots, mais que six seulement envoient leurs

traits, et que Zeus nous accorde de frapper Ulysse, car des autres je

n'ai nulle inquiétude.

Il dit, et tous lancèrent leurs javelots que Minerve détourna du but.

Ulysse alors prit la parole:

--Amis, lancez maintenant vos traits sur la foule des prétendants.

A ces mots tous lancèrent avec vigueur les javelots acérés; Ulysse

atteignit Démoptolème, Télémaque Euryale, et le porcher Elate; quant

au bouvier, il frappa Pisandre, et tous les autres prétendants se

retirèrent au fond de la salle. Ulysse, suivi des siens s'élança, et

ils retirèrent leurs javelots des cadavres.

Les prétendants de nouveau lancèrent leurs javelots, dont l'un

effleura la main de Télémaque. Le javelot de Stésippe blessa Eumée à

l'épaule. Alors Ulysse et ses compagnons lancèrent encore sur la foule

des prétendants leurs traits meurtriers; Ulysse atteignit Eurydamas,

Télémaque Amphimédon et le porcher Polybe; quant au bouvier, il frappa

Stésippe à la poitrine et, se glorifiant il lui dit:

--Fils de Polytherse, ami de l'injure, tu ne parleras plus avec

vanité. Reçois mon présent d'hospitalité pour le pied de bœuf que tu

envoyas au divin Ulysse, alors qu'il mendiait dans sa maison!

Cependant Ulysse blessait le fils de Damastor, et Télémaque perçait

de sa lance les flancs de Léocrite, fils d'Evénor, qui tomba, et son

front frappa le sol. Alors Minerve éleva au-dessus des prétendants son

égide meurtrière et la pâle terreur glaça leurs cœurs. Ils fuyaient

épouvantés dans la salle, comme le troupeau de génisses attaqué par le

taon rapide. Ulysse et ses compagnons frappaient de tous côtés, le sol

ruisselait de sang.

A ce moment, Liodès se précipitant aux genoux d'Ulysse et suppliant,

lui adressa ces paroles ailées:

--J'embrasse tes genoux, Ulysse, épargne-moi par pitié, moi qui n'étais

qu'un aruspice dont ils n'écoutaient point les avertissements.

Ulysse le regardant en dessous lui répondit:

--Toi qui te vantes d'être aruspice parmi eux, tu as sans doute fait

souvent des vœux pour que le jour du doux retour ne se lève jamais

pour moi, et que mon épouse bien-aimée te suive et te donne des

enfants; aussi tu n'échapperas point à la mort inexorable.

A ces mots, il saisit l'épée qu'Agélaüs avait laissée tomber en mourant

et l'en frappa au milieu du cou; Liodès parlait encore que déjà sa tête

roulait dans la poussière.

L'aède Phémios, qui chantait par nécessité au milieu des prétendants,

cherchait aussi à éviter la noire mort. Sa lyre à la main, il se tenait

debout près de la porte, hésitant et se demandant s'il se réfugierait

auprès de l'autel de Zeus, ou bien s'il embrasserait les genoux

d'Ulysse en suppliant. Se décidant à ce dernier parti, il posa sa lyre

à terre et s'élançant vers Ulysse, il lui prit les genoux et lui dit

ces paroles rapides:

--J'embrasse tes genoux, Ulysse; épargne un chanteur qui chante pour

les dieux et pour les hommes. Télémaque, ton fils chéri, pourra te

dire que c'est contre ma volonté que je venais chanter dans ta demeure

pendant ton absence.

Il dit, et Télémaque l'entendit; s'adressant à son père, il s'écria:

--Arrête, ne frappe point cet innocent; épargnons aussi le héraut

Médon, qui toujours prit soin de moi pendant mon enfance.

Le sage Médon entendit ses paroles. Pour échapper au massacre il

s'était blotti sous un siège et se dissimulait sous la peau d'un bœuf.

Aussitôt il s'élança vers Télémaque, lui prit les genoux, et suppliant

lui adressa ces paroles ailées:

--Me voici, ô ami! dis à ton père de ne pas me frapper dans sa colère

contre les prétendants audacieux!

Ulysse, souriant, lui répondit:

--Rassure-toi, puisque mon fils te protège; ton cœur saura que le bien

est préférable au mal. Mais sortez de cette salle, toi et le chanteur,

tandis que je terminerai ce que j'ai encore à faire ici.

En parlant ainsi, Ulysse portait ses regards dans tous les coins de la

salle, mais il n'aperçut plus que des cadavres étendus dans leur sang;

comme des poissons que les pêcheurs ont tirés sur le rivage, ainsi les

prétendants étaient couchés les uns sur les autres. S'adressant alors à

Télémaque, il lui dit:

--Télémaque, appelle la nourrice Euryclée, afin que je lui parle.

A la voix de Télémaque, Euryclée ouvrit la porte, et apercevant Ulysse

souillé de sang et de poussière, au milieu de ce carnage, semblable

à un lion qui vient de dévorer un bœuf sauvage et dont la gueule

sanglante rempli d'effroi, elle se mit à pousser des cris de joie

devant ce spectacle terrible. Cependant Ulysse lui adressa ces paroles

rapides:

--Retiens tes cris, bonne Euryclée, il est impie de se réjouir en

présence des cadavres de ses ennemis; fais-moi maintenant connaître

quelles sont les femmes qui ont outragé ma demeure et celles qui sont

innocentes.

Euryclée lui répondit:

--Mon enfant, tu as dans ce palais cinquante servantes à qui nous avons

appris à travailler; de ce nombre, douze ont perdu toute retenue, et,

dans leur impudence, ne respectaient ni moi, ni Pénélope elle-même.

Je vais maintenant réveiller ton épouse, car un dieu lui a envoyé le

sommeil.

Ulysse lui répondit:

--Ne l'éveille pas encore, mais dis aux femmes qui ont pratiqué

l'iniquité de se rendre ici.

Puis Ulysse s'adressant à Télémaque et aux deux pasteurs leur dit:

--Commencez maintenant à emporter les cadavres et faites-vous aider

par les femmes; qu'elles nettoyent les sièges superbes et les tables

avec de l'eau et des éponges. Quand tout sera remis en ordre dans ce

palais, faites sortir les femmes coupables dans la cour et vous les

frapperez de vos épées.

Il dit et les femmes arrivèrent, poussant des cris déchirants et

versant des larmes abondantes. D'abord elles emportèrent les cadavres

et les déposèrent sous le portique de la cour à la belle enceinte, puis

remirent tout en ordre dans le palais.

Alors Télémaque prenant la parole dit:

--Je ne veux point faire périr par l'épée celles qui ont versé

l'opprobre sur ma tête et sur celle de ma mère.

Et ayant attaché à la grande colonne du pavillon un câble solide, et

assez élevé pour que les pieds des victimes ne puissent toucher le sol,

il fit passer les têtes des femmes dans un nœud qui serrait leurs

cous, afin de les faire périr d'une mort déplorable; et leurs pieds

cessèrent bientôt de s'agiter.

Amenant ensuite Mélanthée, ils lui coupèrent le nez et les oreilles et

l'abandonnèrent en pâture aux chiens.

Après s'être lavés, ils revinrent auprès d'Ulysse; l'œuvre était

accomplie. Le héros dit alors à sa chère nourrice Euryclée:

--Bonne Euryclée, apporte du soufre et du feu, que je purifie ce

palais; puis tu inviteras Pénélope à venir ici avec toutes ses

servantes.

La vieille nourrice lui répondit:

--Oui, mon enfant, mais je veux auparavant t'apporter un manteau et une

tunique pour te vêtir; il serait indigne que tu restes dans ton palais

avec ces haillons sur tes larges épaules.

Ulysse répliqua:

--Que j'aie d'abord du feu dans cette salle.

Euryclée lui apporta du feu et du soufre, et il purifia avec soin la

salle, le vestibule et la cour. Et bientôt, sur l'ordre de la nourrice,

toutes les femmes sortirent de leur appartement, portant des flambeaux;

elles entourèrent Ulysse, le tenant embrassé, baisant sa tête, ses

épaules et ses mains: un doux désir de pleurer s'empara du héros, car

son cœur les reconnaissait toutes.

[Illustration]

Chant XXIII

ULYSSE ET PÉNÉLOPE

[Illustration]

[Illustration]

Cependant Euryclée, joyeuse, monta aux étages supérieurs pour annoncer

à sa maîtresse le retour de son époux chéri.

--Eveille-toi chère enfant, afin que tes yeux voient celui que tu

espères chaque jour. Ulysse est revenu et il a tué les prétendants

orgueilleux qui dévoraient tes biens et ceux de ton fils.

Pénélope s'éveillant lui répondit:

--Nourrice chérie, les dieux t'ont rendue folle; pourquoi te jouer

de moi et affliger mon cœur en m'apportant ces fausses nouvelles?

Pourquoi m'arracher au doux sommeil qui enchaînait mes pensées?

Euryclée reprit:

--Je ne me joue pas de toi, chère enfant, et véritablement, Ulysse

est de retour: c'est l'étranger que tous outrageaient dans le palais.

Télémaque était dans le secret, mais par prudence, il cachait les

pensées de son père qui voulait punir la violence de ces hommes

insolents.

Pénélope émue, s'élança de son lit, embrassa la vieille nourrice, et

lui dit:

--Chère nourrice, si Ulysse est vraiment de retour dans sa demeure

comme tu l'affirmes, dis-moi comment seul il a pu appesantir son bras

sur la foule des prétendants?

Euryclée lui répondit:

--J'ai entendu les gémissements de ces hommes tandis qu'Ulysse les

immolait. Ton fils Télémaque m'appela dans la salle et je vis Ulysse au

milieu des cadavres; sur le sol les prétendants gisaient les uns sur

les autres. Ton cœur aurait bondi de joie si tu l'avais vu souillé de

sang et de poussière, et semblable à un lion. Suis-moi donc et que vos

cœurs goûtent enfin la joie.

La prudente Pénélope répliqua:

--Chère nourrice, crains de te réjouir trop tôt. Sans doute un dieu

indigné a puni l'insolence de ces hommes coupables; quant à Ulysse,

il a perdu loin de l'Achaïe l'espoir du retour et lui-même a péri

certainement.

La nourrice Euryclée reprit:

--Quoi, chère enfant, ton cœur est toujours incrédule! Eh bien! je

vais te donner un autre signe certain; la cicatrice de la blessure que

fit jadis à Ulysse la dent blanche d'un sanglier, je l'ai vue tandis

que je lui lavais les pieds. Je voulus te le dire, mais lui, dans sa

sagesse, m'empêcha de parler.

Pénélope lui répondit:

--Il est difficile de pénétrer les desseins des dieux; allons près de

mon fils afin que je voie les prétendants immolés et celui qui les a

tués.

A ces mots elle descendit, et franchissant le seuil de la salle, elle

alla s'asseoir en face d'Ulysse. Le héros, les yeux baissés, attendait

que sa noble épouse lui adressât la parole, mais elle gardait le

silence et l'angoisse envahissait son cœur; le regardant fixement,

elle hésitait à le reconnaître sous ses misérables vêtements. Enfin

Télémaque lui dit ces paroles de reproche:

--Ma mère, méchante mère au cœur cruel, pourquoi t'écartes-tu ainsi

de mon père; ton cœur est donc plus dur que la pierre pour que tu te

tiennes éloignée d'un époux qui revoit sa demeure après vingt années de

souffrance?

La prudente Pénélope répondit:

--Mon enfant, mon cœur est frappé de saisissement: je n'ose ni lui

parler, ni le regarder en face. Si vraiment cet étranger est Ulysse,

nous nous reconnaîtrons mieux entre nous, car nous avons des signes que

seuls nous connaissons.

Elle dit, et le patient et divin Ulysse sourit, et aussitôt il adressa

à Télémaque ces paroles ailées:

--Télémaque, laisse ta mère me mettre à l'épreuve; bientôt elle me

reconnaîtra; elle pense sans doute que je ne suis pas son époux, parce

qu'elle me voit sous ces haillons. Maintenant songeons à ce que nous

devons faire, car lorsqu'un homme a tué un autre homme qui ne laisse

pas derrière lui de nombreux vengeurs, il fuit cependant; et nous, nous

avons immolé les plus nobles héros d'Ithaque; je t'invite à y réfléchir.

L'Odyssée(#52927) · 第 13 / 14 段